«3 mai 1810.
«Monsieur le duc, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Excellence
des négociations entamées par Surulu-Pacha avec les capitaines rebelles
nos voisins; que le capitaine Vakup avait restitué le terrain envahi et
s'était engagé à ne jamais troubler la frontière; que le capitaine de
Bihacz tergiversait, ainsi que Hassan-Aga de Pekey, les deux principaux
rebelles.
«Le 27 avril, il arriva un nouveau firman du Grand Seigneur, et de
nouveaux ordres du vizir de Bosnie, qui furent lus à Roustan-Bey,
capitaine de Bihacz, qui promit de s'y soumettre et de signer le
lendemain les mêmes engagements que le capitaine de Vakup. Le pacha fit
des dispositions pour se rendre à Kruppa, où il espérait amener
Hassan-Aga au même point. Le lendemain, 28, Roustan-Bey changea d'avis,
refusa toute espèce d'arrangement, et partit pour se rendre chez lui. Le
pacha, voyant qu'il avait affaire à des gens sans parole et sans foi, et
les troupes qui lui avaient été promises n'étant pas arrivées, et
n'ayant qu'une simple escorte trop faible pour pouvoir soumettre
Roustan-Bey, est parti pour Traunik, en me faisant prévenir qu'il ne
pouvait plus rien et qu'il s'en remettait à Dieu.
«Le 29, Roustan-Bey surprit un de nos postes du régiment d'Ottochatz, et
brûla le village de Neblue. Les rapports d'hier m'annoncent qu'il marche
contre le capitaine de Vakup, pour le forcer à rentrer dans sa ligne; le
capitaine de Vakup, qui ne veut pas manquer à ses engagements, et qui
est peu en état de lui résister, m'en fait prévenir, afin que je mette à
l'abri les terres du régiment de Licca et que je lui donne à lui-même
des secours qui vont lui devenir extrêmement nécessaires.
«Telle est la situation actuelle des choses.
«Il y a trois partis à prendre dans cette circonstance: ou rester en
position comme j'y suis, ou retenir les troupes françaises et abandonner
les Croates à eux-mêmes, ou en imposer aux rebelles par un exemple.
«Premièrement, je ne puis rester dans la situation où je me trouve, car
les troupes, accumulées, souffrent, et cette situation exige des frais.
D'ailleurs, l'intendant général, ne faisant rien pour accroître nos
revenus, quelque chose que nous ayons arrêté ensemble et quelque
instantes que soient mes sollicitations pour leur exécution, il devient
très-urgent de renvoyer deux régiments en Frioul. Ainsi il faut donc
penser à évacuer promptement la Croatie; mais faut-il le faire sans
avoir d'autres garanties de la tranquillité publique? Je ne le pense
pas.
«Si presque en présence de l'armée française les Turcs viennent brûler
les villages, ils le feront avec bien plus de confiance lorsqu'ils
n'auront à combattre que les Croates armés en petit nombre, qui ont une
étendue de pays de quarante lieues à défendre, et dont la frontière est
tellement déchiquetée par les invasions des Turcs, qu'il faudrait le
double de monde de ce qu'elle exige ordinairement pour être tenue avec
la même sûreté.
«Mais quel serait le résultat infaillible de ce parti? D'un côté, les
rebelles ne mettraient plus de bornes à leur insolence et à leurs
prétentions; les capitanats de Vakup et d'Ostrerezza seraient dévastés
pour avoir été obéissants envers le Grand Seigneur et s'être conduits
en bons voisins envers nous, et forcés probablement à se réunir à eux
pour renouveler l'invasion du régiment de Licca. Tous les vagabonds et
les bandits de la Bosnie, certains de l'impunité, viendraient se réunir
à Roustan-Bey pour accroître ses forces, et les autres capitaines des
confins, qui, jusqu'ici, ont été fidèles, auraient peut-être bien de la
peine à résister aux efforts de leurs populations, qui seraient jalouses
des avantages des autres, attendu que cette guerre est une guerre de
propriété, et qui a pour but de procurer des champs à cultiver.
«De l'autre côté, les Croates, qui sont si satisfaits, qui attendent
toutes sortes de biens du nouvel ordre de choses, qui sont si fiers
d'appartenir à l'Empereur, qui ont de si bonnes dispositions à l'aimer
et à se dévouer à son service, n'auraient plus aucune espèce de
confiance en nous ni dans la sollicitude du gouvernement pour eux, et
plus de vingt-cinq mille individus, qui sont sans asile, qui n'ont pas
un pouce de terre pour pourvoir à leur subsistance, seraient forcés
d'émigrer et de passer en Autriche.
«Je le demande à Votre Excellence, quelle perte! quelle désorganisation
du pays! quel effet funeste dans l'opinion! et tout cela pour avoir
encore une guerre interminable, et qui nous forcerait à revenir ici dans
un mois.
«Si, au contraire, j'en impose aux rebelles immédiatement en déployant
mes forces, qui sont toutes rassemblées, tout rentre dans l'ordre, et il
est rétabli pour toujours. Le capitaine de Vakup est préservé et nous
reste attaché; la population des autres capitanats, qui pourrait avoir
envie de remuer, malgré le capitaine, rendra grâce à la sagesse de leurs
chefs, qui, jusqu'ici, les ont maintenus en amitié avec nous.
«Je fais rétablir en peu de jours les redoutes et les retranchements qui
défendent toute la frontière, et qui permettent aux Croates de la garder
avec peu de monde.
«Et quel inconvénient peut avoir ce parti? Cette affaire est étrangère
au Grand Seigneur, puisqu'il a donné deux firmans pour rétablir la paix
de la frontière et nous rendre le terrain usurpé.
«Cette affaire n'est pas celle du vizir, car il n'a cessé de donner des
ordres, des exhortations, et de faire des menaces. Enfin, elle n'est pas
celle de la province; car je sais, à n'en pouvoir douter, que toute la
Bosnie s'est constamment prononcée contre cette usurpation, et que, en
dernier lieu, les cinquante principaux personnages de cette province
venus en députation ont mis tout en usage pour nous faire rendre
justice.
«C'est donc une affaire qui regarde deux misérables insensés, et
quelques brigands qui se croient invincibles, parce qu'il y a un an ils
ont massacré des vieillards et des enfants.
«Je pense donc, monsieur le duc, qu'il n'y a pas à balancer, et que je
dois rétablir l'ordre par la force; et, quoique cette disposition soit
contraire au texte de mes instructions, cette circonstance me paraît
être une de celles où, vu l'éloignement, un général investi de la
confiance de son souverain ne doit pas craindre d'engager sa
responsabilité. En conséquence, je vais me porter avec tous mes moyens
réunis devant le régiment d'Ottochatz, faire rétablir les redoutes,
corps de garde retranchés, et la ligne des postes, qui doivent mettre à
l'abri ce régiment, et, s'il le faut, brûler quelques villages pour
obtenir de Roustan-Bey la promesse qu'il ne troublera plus la frontière.
Mes forces sont tellement considérables, que non-seulement il ne peut
pas y avoir de résistance, mais à peine l'apparence d'un combat.
«Je suis disposé à croire que, lorsqu'il me verra bien décidé à user de
rigueur envers lui, il me dispensera de le faire en me donnant toutes
les garanties que je pourrai désirer, et qu'il fera évacuer Czettin.
S'il n'en avait pas la puissance, après avoir rétabli les postes
retranchés sur cette position de la frontière, j'en serais quitte pour
bloquer ce fort, qui, après peu de jours, se rendra, faute de
subsistance.
«Enfin, il est évident que l'intention de l'Empereur est que je me
défende, et que je prévienne de nouveaux envahissements. Or le moyen que
je vais prendre est le seul qui puisse conserver au régiment de Licca le
pays dans la possession duquel il est rentré, et terminer une petite
guerre sur tout le développement de notre frontière, qui, en continuant
davantage, prendrait chaque jour plus de consistance.»