LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE FELTRE.

«Trieste, 6 février 1810.

«Je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur

de m'écrire, le 25 janvier, et qui m'annonce que l'Empereur est dans

l'intention de ne donner aucun secours pécuniaire à l'armée d'Illyrie,

et qu'elle doit s'entretenir par les ressources du pays.

«Sa Majesté aura reçu peu après le budget des provinces illyriennes,

présentant le tableau exact des recettes et des dépenses, et elle aura

été à même de juger combien ces provinces sont loin, au moins pour cette

année, d'être en état de fournir aux besoins des troupes qui ont été

désignées pour les occuper. Quoique je sois autorisé à croire qu'en ce

moment Sa Majesté est parfaitement au fait de la véritable situation des

choses, je vous demande de mettre sous ses yeux le résumé suivant.

«Le décret du 25 décembre 1809 détermine que les impositions dans les

provinces illyriennes seront, dans l'an 1810, les mêmes qu'avant

l'entrée des Français.

«Le tableau général des recettes et des dépenses présente, comme

résultat disponible, cinq millions de francs environ, en comprenant

comme recette un million d'économies qui doit résulter des suppressions

à faire en Dalmatie et de celles qui seront la conséquence de la mise en

activité de l'organisation projetée; et cependant les dépenses doubles,

occasionnées par l'établissement des intendants, sans la suppression des

capitaines de cercles, et les réformes à faire en Dalmatie, ne pourront

cesser d'avoir lieu que lorsque Sa Majesté aura fait connaître sa

volonté, ordonné les suppressions, et prescrit l'organisation qu'elle

veut donner aux provinces illyriennes.

«Quelle que soit la promptitude avec laquelle arrivent les ordres, et

quelque diligence que nous mettions à les exécuter, il est probable que,

pour l'année 1810, les économies, évaluées à un million, n'arriveront

pas à plus de six cent mille francs; de manière que l'on peut regarder

comme certain que, malgré les bases établies, les produits nets n'iront

pas cette année à cinq millions, et les provinces illyriennes ont

besoin, pour leur administration, pour l'entretien de vingt-quatre

bataillons, ainsi que l'a fixé Sa Majesté, de l'état-major de l'armée et

des places; enfin la solde des officiers, sous-officiers et soldats des

régiments frontières, de dix-huit à dix-neuf millions. Ainsi le déficit

est certainement cette année, et d'après les bases ci-dessus, de treize

à quatorze millions.

«Plusieurs circonstances rendent encore douteuse la rentrée de la

totalité des revenus. Les consommations extraordinaires qui ont eu lieu

dans le pays, les réquisitions qui ont été faites pendant six mois,

l'entretien presque à discrétion d'une bonne partie de l'armée d'Italie

en Carinthie et à Gorrizia pendant près de trois mois; enfin la chute du

papier qui bouleverse les fortunes, et les suppressions prochaines d'une

grande partie des droits féodaux dont le principe est consacré dans le

décret de l'Empereur; tous ces motifs doivent faire craindre que les

impôts ne soient payés que d'une manière incomplète; mais au moins ils

autorisent à éloigner l'idée d'une augmentation dans les impôts pour

cette année, idée qu'au surplus Sa Majesté a rejetée d'elle-même.

«À ces causes de la faiblesse des revenus, il faut ajouter que les

révoltes qui ont eu lieu en Dalmatie ont réduit à rien les revenus

pendant l'année 1809, tandis que l'organisation est restée la même, et

qu'il est dû huit à dix mois d'appointements à tous les employés de la

justice et de l'administration;--que l'état de blocus a fait émettre à

Zara, tant pour les travaux de la place que pour le payement des troupes

italiennes et de la flotte, une somme de trois cent mille francs en

billets de siége, dont l'état a été envoyé au ministre des finances, et

dont le royaume d'Italie n'a pas encore opéré le remboursement;--que la

circulation de ces billets, qui éprouvent une perte assez considérable,

embarrasse et gêne l'administration à Zara;--enfin que la cession au

royaume d'Italie des salines du pays, faisant disparaître le peu

d'industrie commerciale de la Dalmatie par la destruction des moyens

d'échanges avec les Turcs, diminuera le produit des douanes, et enlève

encore au trésor public un revenu de sept cent mille francs, tandis que

les salines de l'Istrie portent à l'Italie un revenu net de cinq

millions, en laissant seulement à l'Illyrie les charges de

l'administration de ces deux provinces.

«En conséquence de toutes ces causes réunies, on doit conclure que les

revenus nets des provinces illyriennes ne s'élèveront pas et ne peuvent

s'élever, pour cette année, à cinq millions.

«Ces revenus, rapprochés du chiffre des dépenses que j'ai eu l'honneur

d'exposer à Votre Excellence, tant pour l'administration du pays que

pour l'entretien des troupes, telle que leur force a été déterminée par

Sa Majesté, et la solde des officiers et sous-officiers des régiments

frontières, etc., etc., s'élevant à une somme de dix-huit à dix-neuf

millions, présenteront un déficit de treize à quatorze millions.

«Mais, si l'on doit conclure un déficit aussi considérable pour l'année

1810, il est facile d'envisager une amélioration certaine et très-forte

dans la recette de l'année suivante.

«Un cinquième des domaines de la Carniole appartient à l'Empereur.

L'administration de ces biens a été jusqu'ici très-vicieuse, les

régisseurs en consommaient presque tous les revenus. L'opinion du pays

à leur égard n'est pas équivoque et les accuse de la plus grande

infidélité. Lorsque les domaines seront affermés, les produits

tripleront infailliblement. Le désir d'améliorer l'administration

m'avait fait former le projet de hâter le moment où ce régime sera

établi; mais plusieurs raisons s'opposent à un changement immédiat.

«L'Empereur est dans l'intention de supprimer plusieurs droits féodaux;

ainsi les domaines, dont les revenus se composent en partie de ces

droits, ont une valeur variable, et personne ne peut souscrire des

engagements à la veille de changements dont il ne connaît pas

l'importance.--D'un autre côté, l'extrême rareté de l'argent, ou plutôt

sa disparition absolue, rendant le moment actuel peu avantageux pour

établir des fermages, il faut ajourner à plusieurs mois les changements

qu'une bonne administration rend cependant nécessaires.

«L'exploitation des mines n'est certainement pas portée au point où elle

peut être, et, après des recherches, des observations et des changements

utiles, on peut raisonnablement espérer une augmentation de produits et

par conséquent de revenus.

«Les bois sont administrés sans ordre, mais il faut du temps pour

établir un système régulier.

«L'an prochain, les plaies de la guerre étant en partie cicatrisées, il

sera naturel d'établir des impôts sur le sel, sur d'autres objets de

consommation, et l'impôt sur le sel peut produire plusieurs millions.

«Enfin, si on ajoute les résultats de l'économie qu'il est probable que

l'on pourra apporter avec le temps dans la perception de plusieurs

impôts, on est autorisé à espérer une augmentation de revenus

considérable, et je ne pense pas les évaluer alors trop haut en les

portant à douze ou quatorze millions.--Dans ce cas, il ne resterait plus

qu'un déficit de quatre à cinq millions.

«Il résulte de ce qui précède que la cause de la pauvreté des finances

des provinces illyriennes est immédiate et qu'elle nous frappe

aujourd'hui; tandis que celle de sa prospérité est nécessairement

ajournée après l'exécution des dispositions qui doivent la faire naître,

et que le temps est indispensable pour en obtenir l'effet, et le

résultat satisfaisant ne pouvant pas, vu l'importance des changements,

devoir être attendu avant une année.

«Tels sont, monsieur le duc, les principaux traits du tableau que

j'avais à vous soumettre. Je vous le présenterai avec plus de détail,

lorsque j'aurai reçu les renseignements que j'ai demandés, jusqu'ici

infructueusement à M. l'intendant général, et je ne doute pas qu'ils ne

confirment en tout point ces aperçus généraux.

«D'après l'exposé de notre situation, Votre Excellence peut juger de la

gêne que nous éprouvons aujourd'hui. Les troupes ne sont pas payées

depuis le 1er novembre. Les officiers, comme les soldats, sont dans le

plus extrême besoin et souffrent beaucoup. Trois mille francs, que nous

avons donnés avec beaucoup d'efforts à chaque bataillon, servent à peine

à assurer la subsistance du moment. Sa Majesté jugera sans doute que des

secours considérables nous sont nécessaires cette année; mais, comme ses

intérêts et sa volonté sont la règle de toutes mes actions, elle aura

lieu de reconnaître, j'espère, que je ne néglige aucune occasion de les

rendre moins nécessaires chaque jour. Si l'intendant général veut y

concourir avec zèle et plus d'activité, j'espère que nous approcherons

au moins du terme indiqué par l'Empereur. Mais il faut le temps

indispensable à tout changement, et particulièrement dans les

circonstances difficiles où nous sommes.

«Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que, les caisses des régiments

frontières ayant été emportées par les colonels au moment de la remise

du pays, ce ne sera qu'après la récolte que les régiments toucheront la

plus grande partie des revenus qui forment leur dotation; que, jusqu'à

cette époque, il faut que la solde mensuelle soit faite aux officiers,

sous-officiers, prêtres, employés, etc., etc., par la caisse générale

des provinces illyriennes, et qu'il serait extrêmement fâcheux que,

dans les premiers mois qu'ils servent Sa Majesté, et au moment où doit

se former l'opinion de leur bien-être à venir, ils éprouvassent du

retard dans leur payement. Leur sort dans les six premiers mois influera

beaucoup sur la conduite de toute leur vie.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 110 / 136 题