«Fiume, 29 mai 1809.
«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté de l'entrée
en campagne de votre armée de Dalmatie, de la défaite de l'armée ennemie
au mont Kitta, de la prise du général Stoisevich, commandant en chef, et
du combat de Gradchatz.
«Je dois maintenant à Votre Majesté le rapport des opérations qui ont
suivi.
«L'artillerie et les vivres que j'attendais de Dalmatie m'ayant joint le
19, je me mis en marche le 20 pour Gospich. Le 21, de bonne heure,
j'arrivai à la vue de Gospich. L'ennemi y était renforcé des colonnes
d'Abrovats et d'Évenik, qui étaient fortes de trois à quatre mille
hommes, et qui ne s'étaient pas encore battues. Il avait reçu de plus
deux régiments du Bannat, et avait fait réunir toute la population en
armes. Ses forces étaient doubles des nôtres.
«La position de l'ennemi était belle. Gospich est situé à la réunion de
quatre rivières, de manière que, de quelque côté que l'on se présente,
il est nécessaire d'en passer deux. Ces rivières sont très-encaissées;
on ne peut les passer que vis-à-vis les chaussées, et, dans cette
saison, une seule d'elles est guéable. Je me décidai à ne pas attaquer
de front Gospich, mais à tourner sa position, de manière à menacer la
retraite de l'ennemi.--Pour atteindre ce but, il fallait passer une des
rivières à la portée du canon des batteries ennemies, établies de
l'autre côté de la Licca, ou traverser des montagnes de pierres
extrêmement âpres et difficiles, où les Croates auraient pu résister
avec avantage. L'ennemi occupant la rive opposée de cette rivière, il
fallait l'en chasser, afin de pouvoir rétablir le pont qu'il avait
coupé. Deux compagnies de voltigeurs du 8e régiment, commandées par le
capitaine Bourillon, ayant passé ce gué, remplirent cet objet, attendu
que l'ennemi, comptant sur sa position, était peu en force. Elles
occupèrent deux pitons qui touchaient la rivière.
«À peine ce mouvement fut-il exécuté, que l'ennemi déboucha par le pont
de Bilay et marcha sur la division Montrichard, qui suivait la division
Clausel. Je donnai l'ordre immédiatement au général Clausel de faire
passer au général Delzons, avec le 8e régiment d'infanterie légère, la
petite rivière qui était devant nous, afin d'occuper les mamelons dont
s'étaient emparés les voltigeurs, et de les défendre avec le plus
d'opiniâtreté possible s'il y était attaqué. Je lui donnai également
l'ordre de rapprocher un peu les autres régiments de la division, de
manière à soutenir la division Montrichard, avec laquelle j'allais
combattre l'ennemi, qui débouchait.
«L'ennemi marcha à nous sur trois colonnes. J'eus bientôt disposé toute
la division Montrichard, et, après être resté en position pour bien
juger du projet de l'ennemi, je me décidai à faire attaquer la colonne
du centre par le 18e régiment d'infanterie légère, à la tête duquel
marchait le général Soyez, tandis que le 79e régiment, que commandait le
colonel Godart, et avec lequel se trouvait le général Montrichard,
contenait la droite de l'ennemi.
«La charge du 18e régiment fut extrêmement brillante; il est impossible
d'aborder l'ennemi avec plus de confiance et d'audace que ne le fit ce
brave régiment. L'ennemi fut culbuté, perdit cinq pièces de canon. Dans
cette glorieuse charge, le général Soyez fut blessé d'une manière
très-grave. Je fis soutenir immédiatement le 18e régiment par le 5e
régiment, sous les ordres du colonel Plauzonne, qui marcha sur la
colonne de gauche de l'ennemi et la fit replier.
«L'ennemi, s'opiniâtrant, envoya de puissants renforts, qui exigèrent de
notre côté de nouveaux efforts. Le 79e régiment, qui avait suivi la
droite de l'ennemi, s'était réuni à notre centre en faisant le tour d'un
monticule qui la séparait. Je plaçai en deuxième ligne le 81e régiment,
sous les ordres du général Launay et du colonel Bonté, et en réserve un
bataillon du 11e régiment, que je détachai de la division Clausel.
«L'ennemi ayant fait un nouvel effort, le 79e régiment le reçut avec
sa bravoure ordinaire, et un bataillon le chargea, tandis que le 81e
régiment en faisait autant.
«Cette charge fut si vive, que l'ennemi se précipita dans la rivière et
s'y noya en grand nombre. Tout ce qui avait passé devait être détruit si
douze pièces de canon de l'ennemi, placées sur l'autre rive de la Licca,
n'avaient mis obstacle à ce qu'on le poursuivit davantage.
«Cet effort termina la journée à notre gauche. Le général Launay, qui
marchait à la tête du 79e et du 81e, y fut grièvement blessé.
«Pendant que ces affaires se passaient, l'ennemi détacha six bataillons
pour attaquer les positions qu'occupait le 8e régiment. Ce corps, un des
plus braves de l'armée française, que commande le colonel Bertrand, et
que le général Delzons avait très-bien posté, résista avec beaucoup de
vigueur et de persévérance. Après plusieurs tentatives inutiles pour
enlever la position de vive force, l'ennemi s'occupa à le tourner. Il
allait être en péril lorsque j'ordonnai au général Clausel d'envoyer au
général Delzons les trois bataillons du 11e régiment, sous les ordres du
colonel Bachelu, pour, non-seulement soutenir et assurer le 8e régiment,
mais encore pour prendre l'offensive et menacer la retraite de tout ce
corps ennemi qu'il avait tourné.
«Le général Delzons fit le meilleur emploi de ces forces, et le 11e
régiment soutint, dans cette circonstance, son ancienne réputation, et,
en moins de trois quarts d'heure, l'ennemi perdit de vive force ou
évacua toutes ses positions.
«Ce succès mit fin au combat.
«Pendant la nuit, on s'occupa avec la plus grande activité à rétablir le
pont, qui avait été coupé. Mon intention était de le passer avant le
jour avec toutes mes forces, pour me trouver le plus tôt possible sur la
communication de l'ennemi, ne supposant pas qu'il retardât un seul
instant sa retraite.
«Les travaux du pont furent plus longs que je ne l'avais pensé, et le
transport de cinq cents blessés fut tellement difficile, qu'à midi les
troupes n'étaient pas encore en état d'exécuter leur mouvement. D'un
autre côté, l'ennemi avait fait un mouvement offensif, avec quatre ou
cinq mille hommes, en remontant la Licca. Cette confiance de l'ennemi
semblait devoir provenir de l'arrivée prochaine du secours qu'amenait le
général Cneswich, que l'on disait à peu d'heures de marche. Ma position
devenait embarrassante: l'armée était divisée par un ruisseau
extrêmement difficile à passer. L'ennemi semblait se disposer à tomber
sur la partie de l'armée qui passerait la dernière. Une fois le ruisseau
passé, il fallait renoncer à toute retraite si les renforts annoncés à
l'ennemi défendaient le marais d'Ottochatz. Il était difficile, ayant
une armée en queue, de pouvoir les passer et de se soutenir entre
Gospich et Ottochatz, faute de vivres, et cinq cents blessés, des
équipages et l'artillerie mettant un grand obstacle à nos mouvements, et
les dernières nouvelles de l'armée d'Italie n'étant que de Vicence.
«D'un autre côté, repasser le ruisseau était renoncer à l'offensive et
ajourner d'une manière indéfinie notre jonction avec l'armée d'Italie;
c'était changer en une opinion de défaite une victoire complète
remportée la veille. Il était possible que, si le général Cneswich
arrivait, il fût battu séparément; enfin les soldats avaient encore six
jours de vivres dans leurs sacs, et, si les circonstances devenaient
aussi critiques qu'on pouvait l'imaginer, je pouvais encore, en
détruisant mon artillerie, m'approcher assez de l'armée d'Italie pour
être dégagé par elle.
«Les deux partis étant extrêmes, je choisis celui qui était le plus
honorable, et je persistai dans ma première résolution. La fortune
sourit à ma confiance: la division Montrichard passa le ruisseau sans
être inquiétée; et, aussitôt que la tête de mes colonnes se montra à
l'entrée de la plaine, l'ennemi se disposa à la retraite, rappela les
troupes qui avaient passé la Licca et vint se former devant nous avec
sept bataillons et une grande quantité d'artillerie, pour battre les
débouchés par lesquels nous devions arriver des montagnes dans la
plaine.
«Le général Delzons, à la tête du 23e, gagna autant de terrain qu'il put
sur les bords du ruisseau; et à peine le colonel Plauzonne, qui
commandait la brigade du général Soyez depuis sa blessure, eut-il formé
les 5e et 18e régiments, qu'il marcha à l'ennemi et le força à la
retraite.--Nous gagnâmes dans un instant assez de terrain pour former
l'armée sans danger.
«Ce combat est fort honorable pour le colonel Plauzonne et pour le 5e
régiment. La nuit qui survint nous empêcha de profiter de ces succès,
et, au jour, nous ne vîmes plus l'ennemi.
«Le 23, nous entrâmes à Gospich. Le 24, nous marchâmes sur Ottochatz,
où était encore l'arrière-garde de l'ennemi, forte de six bataillons,
l'artillerie et les bagages. Les ponts étaient coupés; nous tournâmes
tous les marais d'Ottochatz; et le général Delzons, à la tête du 8e
régiment d'infanterie légère, soutenu par le 23e, de la division
Clausel, chassa l'ennemi de toutes les positions qu'il occupait pour
couvrir la grande route. Ce combat fut brillant pour le 8e régiment
comme tous ceux qui l'avaient précédé. Le général Delzons, selon son
usage, conduisit cette affaire avec beaucoup de talent et de vigueur. Il
y a reçu une blessure qui, j'espère, ne l'empêchera pas de reprendre
bientôt du service. Si le général Montrichard, par une lenteur inouïe
et contre tout calcul, ne s'était pas trouvé de trois heures en arrière,
l'arrière-garde de l'ennemi était évidemment détruite, l'artillerie et
les bagages pris.
«Dans la nuit, l'ennemi s'est retiré en toute hâte sur Carlstadt;
quelques bagages sont encore tombés entre nos mains.
«Le 26, nous sommes entrés à Segna, et, le 28, à Fiume, où l'armée se
rassemble le 29, et d'où elle partira, le 31, pour se joindre à l'armée
d'Italie.
«L'ennemi, dans cette courte campagne, a eu environ six mille hommes
hors de combat et un très-grand nombre de déserteurs. Nous avons
combattu ou marché tous les jours pendant douze heures; et les soldats,
au milieu des privations, des fatigues et des dangers, se sont toujours
montrés dignes des bontés de Votre Majesté. Je devrais faire l'éloge de
tous les colonels, officiers et soldats, car ils sont tous mus du
meilleur esprit; mais je ne puis dire trop de bien des colonels
Bertrand, Plauzonne et Bachelu, qui sont des officiers de la plus grande
capacité.
«L'armée a fait une grande perte dans les généraux Launay et Soyez,
blessés grièvement; et le jour où ils lui seront rendus sera pour elle
un jour de fête. Je dois aussi beaucoup d'éloges au général Clausel, et
je dois me louer du général Tirlet, commandant l'artillerie, du colonel
Delort et du chef des ambulances.
«Nous avons eu, dans ces trois dernières affaires, huit cents hommes
tués ou blessés.»