MARMONT AU PRINCE EUGÈNE.

«Fiume, 28 mai 1809.

«Monseigneur, je ne perds pas un instant pour avoir l'honneur de rendre

compte à Votre Altesse Impériale que j'arrive en ce moment à Fiume avec

mon avant-garde. L'armée y sera réunie demain. Comme elle est

extrêmement fatiguée, elle y séjournera après-demain, et le jour suivant

je me rendrai à Lippa. Je vous demande de me faire connaître vos

intentions. Je demande également à Votre Altesse Impériale de donner des

ordres pour qu'il me soit envoyé sur les points qu'elle jugera

convenable de l'artillerie, des munitions d'infanterie attelées, et la

cavalerie qu'elle me destine. Je n'ai ici que six pièces de campagne

dont les munitions sont toutes épuisées, et le peu de cartouches

d'infanterie qui me reste est porté par des chevaux de bât qui ne

peuvent plus suivre. Quant à la cavalerie, il me reste environ 100

chevaux qui pouvaient servir en Dalmatie et en Croatie, mais qui ne

peuvent plus compter sur le théâtre sur lequel je vais entrer.

«J'espère que Votre Altesse Impériale a reçu la lettre que j'ai eu

l'honneur de lui écrire de Gradchatz, par laquelle je l'instruisais du

début de notre campagne, de la défaite des Croates au mont Kitta, de la

prise du général Stoisevich, commandant en chef, et de l'affaire de

Gradchatz.

«Depuis, l'ennemi, ayant rassemblé les troupes qui n'avaient pas donné,

reçut des renforts de deux bataillons du Bannat, d'un bataillon

hongrois, et, ayant ordonné à tous les paysans de la Licca de se réunir

à l'armée, livra bataille à Gospich avec des forces presque doubles des

nôtres. Beaucoup de circonstances rendaient sa position extrêmement

avantageuse et la nôtre très-critique; l'affaire a été fort longue, fort

chaude et très-meurtrière, mais très-glorieuse pour l'armée.

«L'ennemi a été battu sur tous les points et a perdu, de son aveu, plus

de deux mille hommes tués, pris, blessés ou noyés dans la Licca. Le

lendemain, l'ennemi étant tourné fit ses dispositions de retraite. Il

l'aurait effectuée avec beaucoup de pertes si le nombre de nos blessés

et le défilé que nous avions à passer nous avaient permis de marcher

avec plus de vitesse. Il s'engagea cependant un combat dans la soirée

du 22, où il fut battu et poursuivi. Dans la nuit il disparut.

«Le lendemain, nous entrâmes à Gospich, où je déposai les blessés qui ne

pouvaient être transportés que sur des brancards. Le 24, nous sommes

partis de Gospich, et depuis nous n'avons rencontré l'ennemi qu'à

Ottochatz, où ses bagages et son artillerie auraient été entièrement

pris, et son arrière-garde détruite, si le général Montrichard, par une

lenteur inouïe, ne s'était pas trouvé à trois heures en arrière.

Cependant l'ennemi a éprouvé dans cette affaire une très-grande perte et

a été poursuivi avec vigueur.

«De là, l'ennemi a pris la route de Carlstadt, et nous celle de Fiume,

où nous sommes arrivés. Les trois généraux de brigade employés à l'armée

ont été blessés. Le général Delzons seul pourra reprendre du service

sous peu. Les deux autres ont été blessés très-gravement. Je demande

avec instance à Votre Altesse Impériale de me donner des généraux de

brigade, si elle en a de disponibles.

«L'ennemi a eu dans cette campagne plus de six mille hommes hors de

combat, son général pris et trois pièces de canon. Excepté un léger

repos à Gradchatz, nécessaire pour attendre l'artillerie, nous avons,

depuis notre entrée en campagne, combattu ou marché tous les jours,

pendant douze ou quatorze heures; enfin nous arrivons prêts à entrer en

ligne et nous sommes au comble de nos voeux.

«J'aurai l'honneur d'adresser, sous deux jours, à Votre Altesse

Impériale un complet détail de mes opérations.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (3/9) · 第 56 / 136 题