1809
Sommaire.--Arrivée de l'armée de Dalmatie à Laybach.--Le général Rusca
mal informé.--Réflexions sur la bataille d'Essling: situation critique
de la grande armée.--L'archiduc Charles.--Anecdote.--Le général Giulay
défend la Drave.--Manoeuvres du duc de Raguse pour passer cette
rivière.--Le général Broussier.--Le 84e dans le faubourg de Gratz.--Deux
bataillons contre dix mille hommes.--Devise inscrite sur l'aigle de ce
régiment.--L'Empereur ordonne au duc de Raguse de se rapprocher de
Vienne.--Après le passage du Simmering, le duc de Raguse devance son
armée.--L'Empereur dans l'île de Lobau.--Fautes de l'armée
autrichienne.--Police de l'armée confiée à Davoust.--L'ennemi évacue
Enzersdorf.--Napoléon est vainqueur à la droite et au centre.--L'armée
d'Italie fait face à gauche.--L'ennemi est contenu, et la bataille
gagnée.--Retraite de l'archiduc.--Réflexions et critique.--L'Empereur
dresse sa tente au milieu du corps du duc de Raguse.--Statistique de la
bataille.--L'Empereur parcourt le champ de bataille.--Le duc de Raguse
marche à l'avant-garde à la poursuite de l'archiduc.--Marche sur
Znaïm.--Il passe la Taya.--L'armée autrichienne se découvre tout
entière.--Position de Tisevich.--L'ennemi demande un armistice.--Arrivée
de l'Empereur.--Il ordonne de l'accepter.--Visite à l'Empereur dans sa
tente.--Longue conversation.--Le duc de Raguse est nommé maréchal.--Le
corps du duc de Raguse est dirigé sur Krems.--Bernadotte quitte
l'armée.--Camp à Krems.--Affaire d'Oporto.--L'Empereur affecte de
l'ignorer.--Anecdote.--Négociation de paix.--Attentat de
Schoenbrunn.--La paix est signée par surprise.--Le duc de Raguse
précède l'Empereur à Paris.--Il est nommé gouverneur des provinces
illyriennes.
Arrivé à Laybach le 3 juin, je trouvai dans cette ville des détachements
appartenant aux régiments de l'année de Dalmatie. Je les incorporai
quelques jours après, et les pertes de la campagne furent à peu près
réparées. En ce moment, un corps autrichien, commandé par le général
Chasteler, sortait du Tyrol: il était complétement isolé, et sa position
difficile et dangereuse. Je ne négligeai rien pour lui barrer le
passage; mais, malgré mes espérances, je n'y pus parvenir. Le 4, à midi,
je reçus une lettre du général Rusca, datée de Villach. Il m'annonçait
l'arrivée, devant lui, du corps de Chasteler, fort de huit à neuf mille
hommes, et me prévenait qu'il se retirait lui-même sur Klagenfurth, où
il se renfermerait s'il était nécessaire.
Ce corps ennemi, se trouvant en arrière de l'armée française,
manoeuvrait pour lui échapper et rejoindre sa propre armée. De Villach,
il pouvait prendre trois différentes routes. Je devais donc me placer
de manière à lui couper celle qu'il aurait choisie. Ces routes sont: 1°
par Klagenfurth et Marbourg; 2° par Afling, Krainbourg et Laybach; 3°
par Tarvis, Caporetto et Goritz. Je me portai immédiatement en avant de
Laybach, et poussai une avant-garde jusqu'au pied du Klöbel. J'étais
ainsi en mesure d'arriver, en quelques heures, sur la Drave et à
Klagenfurth, de défendre la seconde de ces trois routes si l'ennemi la
préférait, et pas très-éloigné pour l'atteindre encore s'il marchait sur
Trieste.
Le 5, je reçus une lettre du général Rusca, datée du 4 de Klagenfurth;
son mouvement sur cette ville était effectué, et il m'annonçait que
l'ennemi ne l'avait pas suivi.
Le 6, une lettre du général Caffarelli, commandant à Trieste, me
prévenait qu'une avant-garde ennemie avait paru à Caporetto, et que
probablement c'était sur lui que l'ennemi se dirigeait. Il me rappelait
qu'il y avait trois mille prisonniers de guerre à Adelsberg. Rien ne me
paraissait encore concluant. Le 6 au matin, une lettre du général Rusca,
datée de Klagenfurth le 5, à cinq heures du soir, me confirmait l'avis
que l'ennemi n'avait fait aucun mouvement de Villach. Toutes les
apparences étaient alors que l'ennemi prendrait la route de l'Isonzo.
Je me rapprochai de Laybach, et portai une division sur Ober-Laybach,
sans cependant m'abandonner à un mouvement décidé. Ces dispositions,
d'après les faits ci-dessus, étaient les seules raisonnables; mais mes
calculs étaient erronés, parce que les rapports qui leur servaient de
base étaient faux. Le général Rusca était bien mal informé; car, au
moment où il m'écrivait de Klagenfurth, le 5, à cinq heures du soir, il
avait l'ennemi à ses portes, qui l'attaquait à six et le bloquait à
sept. Un officier que je lui avais envoyé en avait été témoin. Caché
chez un maître de forges de sa connaissance, au milieu des postes
ennemis, il avait vu détruire et brûler, à neuf heures du soir, le pont
de Kirschensteuer sur la Drave. Cet officier m'ayant rejoint le 6 dans
la journée, je partis pour retourner sur mes pas; mais le général
Chasteler avait hâté son mouvement et disparu quand j'arrivai sur la
Drave. Si le général Rusca s'était fait éclairer avec plus de soin; si,
lorsque placé à Krainbourg et au pied du Loibl, j'attendais si
impatiemment de ses nouvelles, il m'eût prévenu de l'instant où l'ennemi
avait quitté Villach, je serais arrivé à Kirschensteuer avant lui, et,
après avoir passé la Drave, je lui aurais barré le chemin. Des troupes
telles que les miennes, grandies par la campagne qu'elles venaient de
faire, en présence de soldats harassés, coupés et découragés, auraient
probablement détruit complétement le corps de Chasteler en un seul
combat.
J'éprouvai un véritable chagrin de voir des espérances si bien fondées
s'évanouir; mais il n'y avait pas de ma faute, et l'Empereur, quelque
regret qu'il en éprouvât, en jugea de même. Revenu à Laybach pour y
faire reposer mes troupes, je reçus l'ordre d'y rester pendant quelque
temps, afin de couvrir Trieste et la frontière d'Italie contre tous les
corps qui pourraient se présenter.
Les succès immenses, obtenus par la grande armée à l'ouverture de cette
campagne, avaient été un peu balancés par les revers d'Essling. Le
passage du Danube, effectué avec trop de confiance, avait failli amener
la ruine et la destruction de l'armée. En ce moment, le prince Charles
a eu entre ses mains la destinée de l'armée française: il pouvait la
détruire; mais il lui paraissait si admirable, si extraordinaire de
n'avoir pas été battu, qu'il doutait presque de sa victoire quand il ne
tenait qu'à lui de la rendre décisive. Qu'on se figure la situation
terrible de l'armée française: elle était divisée en deux par le Danube,
qui est si large devant Vienne; les deux portions ne pouvaient
communiquer qu'au moyen d'une navigation rare et incertaine; la partie
placée sur la rive gauche du fleuve, écrasée par le combat le plus
opiniâtre, le plus meurtrier, n'avait dans l'île de Lobau ni munitions
pour se battre ni espace pour se mouvoir. Elle avait devant elle, au
delà d'un bras du fleuve, de la largeur, pour ainsi dire, d'un ruisseau,
les forces ennemies, victorieuses et bien fournies de toutes choses. Si
l'armée autrichienne eût effectué le passage dans l'île de vive force,
et elle le pouvait certainement; si, en outre, un corps de douze ou
quinze mille hommes eût passé le Danube à Krems, et que la population de
Vienne se fût révoltée, comme elle y était disposée, tout ce qui était
rassemblé dans l'île, devenue si célèbre, le corps de Masséna, celui de
Lannes, la cavalerie de la garde, toutes les troupes eussent été
incontestablement prises ou détruites, et on peut apprécier les
conséquences qui en seraient résultées. Mais l'Empereur exerçait sur les
facultés morales de l'archiduc une action incroyable, une espèce de
fascination. L'anecdote suivante en est bien la preuve. Je la tiens de
deux généraux, le comte de Bubna et le baron de Spiegel, qui servaient
près de l'archiduc Charles en qualité d'aides de camp, et qui étaient
investis de sa confiance.
L'archiduc était entré en campagne sous les meilleurs auspices. L'armée
française, au moins la grande masse de ses forces, et particulièrement
les troupes qui avaient fait les campagnes de 1805, 1806 et 1807,
étaient en Espagne et en Italie. Le corps seul de Davoust, fort de
trente mille hommes environ, et quelques autres troupes, organisées à la
hâte dans les dépôts de France, se trouvaient en Allemagne. Ainsi les
alliés faisaient le fond de l'armée française par leur nombre. Sans
vouloir les traiter injustement, on sait combien ces troupes sont
médiocres. L'archiduc, entré en campagne avec une belle et nombreuse
armée, bien pourvue, bien outillée, marchait avec la confiance que lui
donnait son immense supériorité; et cette confiance était universelle.
Tout à coup, sur le champ de bataille de Ratisbonne, on fait un
prisonnier français. On le questionne: il annonce l'arrivée de
l'Empereur à l'armée, et dit qu'il est en personne à la tête de ses
troupes. On refuse de le croire; mais un second, puis dix, quinze, vingt
prisonniers, disent la même chose. Dès ce moment, me dit-on, dès
l'instant où la chose fut constatée, l'archiduc qui, jusque-là, avait
montré du sang-froid et du talent, perdit la tête, ne fit plus que des
sottises. «Et moi, ajoutait Bubna, pour lui faire retrouver ses
facultés, pour le remettre, je lui disais: «Mais, monseigneur, pourquoi
vous tourmenter? Supposez, au lieu de Napoléon, que c'est Jourdan qui
vient d'arriver.» Cette histoire fort gaie n'est jamais sortie de ma
mémoire. Elle ne fait pas trop valoir le maréchal Jourdan; mais Bubna
avait choisi son nom parce que l'archiduc avait fait la guerre contre
lui pendant deux campagnes et l'avait toujours battu.
La nouvelle de l'approche de l'armée de Dalmatie fit, à la grande armée,
une heureuse diversion aux chagrins causés par les malheurs d'Essling.
On fit valoir ses succès, et on parla de ce corps, avec raison, comme
d'une troupe d'élite et de son arrivée comme d'un renfort puissant.
Je reviens à mes opérations.
Un séjour à Laybach d'une douzaine de jours me donna le moyen de
recevoir une partie de ce qui me manquait. Cinq cents chevaux de
différents corps me furent donnés, et mon artillerie se composa de
vingt-quatre bouches à feu. J'avais conservé une partie des moyens de
transport organisés en Dalmatie; et mes petits chevaux de bât donnèrent
à mon corps d'armée une physionomie particulière quand il se trouva
encadré dans la grande armée. Mes approvisionnements de guerre étaient
si complets en partant de la Dalmatie, qu'après la campagne, après la
bataille de Wagram, après les deux combats de Znaïm, quand l'armistice
fut conclu, il me restait encore des munitions apportées de Zara.
Pendant mon séjour à Laybach, le corps d'armée commandé par le général
Giulay, et formant l'aile gauche de l'armée d'Italie, se porta sur
Marbourg pour défendre la Drave, rivière large, rapide, qui présente de
grands obstacles; et ce corps, renforcé de toutes les troupes qui, de
la Croatie, s'étaient retirées devant moi, s'élevait alors à
trente-cinq mille hommes.
La division Broussier, de l'armée d'Italie, avait reçu l'ordre de
couvrir la grande armée de ce côté. À cet effet, elle occupait l'entrée
des gorges voisines de Gratz, à travers lesquelles coule la Muhr. Ayant
reçu l'ordre de chasser le général Giulay des positions qu'il occupait
et de me rapprocher de la grande armée, je me mis en mouvement le 20
juin. J'allais me retrouver sur mon terrain et manoeuvrer dans une
province que j'avais parcourue dans tous les sens, quatre ans plus tôt,
à la tête d'un autre corps d'armée.
Toute l'armée de Giulay était rassemblée à Marbourg. Passer la rivière
de vive force sur ce point étant impraticable, je me contentai seulement
de reconnaître l'ennemi et d'opérer une forte diversion pour lui cacher
mon véritable point de passage.
Après avoir réuni mes troupes à Windisch-Feistriz, je marchai avec mon
avant-garde sur Marbourg. Giulay passa la Drave et déploya ses forces
en avant de la rivière. Lui livrer bataille dans cette position
n'entrait pas dans mes projets. Si je le battais, je ne pouvais le
poursuivre, la rivière et la ville étant là pour le protéger; et,
puisque j'avais à faire ma jonction avec une division de l'armée
d'Italie, il était sage d'attendre qu'elle fût opérée pour le combattre.
Je manoeuvrai donc devant l'ennemi, qui, de son côté, montrait de la
prudence et même de la timidité. Mais, pendant ces démonstrations, je
disposai tout pour me rendre, par une marche forcée, à Volkenmarkt, où
il y a un pont sur la Drave. Ce pont avait été en partie brûlé, mais on
pouvait assez promptement le réparer. Il fallait seulement y arriver
avant l'ennemi et l'occuper pour pouvoir exécuter les travaux
nécessaires.
Au moment où je montrais mes têtes de colonne entre Windisch-Feistriz
et Marbourg, trois compagnies de voltigeurs et cent ouvriers
charpentiers, choisis dans les troupes, une compagnie de sapeurs et des
officiers intelligents se mettaient en route pour Volkenmarkt, en
passant par Gonobitz, Windischgratz et Bleiberg. Ils avaient l'ordre de
marcher le plus rapidement possible et de prendre des voitures pour
faciliter leurs transports. Quand ils eurent pris l'avance, tous les
bagages de l'armée suivirent, et l'armée ensuite, en marchant en
colonnes renversées. Je disparus tout à coup aux yeux de Giulay, qui, au
lieu de me suivre dans les montagnes, repassa la Drave et la remonta
pour la défendre.
Mes troupes prirent position à Volkenmarkt, où l'ennemi n'avait
personne. Le pont fut réparé, et il y eut une telle activité dans ces
travaux et dans mon mouvement, que mon corps d'armée avait déjà passé
la rivière, mon avant-garde avait descendu la Drave et occupait déjà
Lavamunde lorsque les éclaireurs de Giulay s'y présentèrent.
Je fis courir le bruit de ma marche sur Marbourg, et ordonnai de
préparer des vivres pour mes troupes dans cette direction: ruse que tout
le monde emploie et qui produit toujours quelque effet. Giulay rassembla
ses troupes pour défendre la vallée et m'attendit. Pendant ce temps, je
marchais encore en colonnes renversées, mon arrière-garde se portant sur
Volsberg et Voitzberg, tandis que mon avant-garde, placée à Lavamunde,
couvrait mon mouvement.
Nous traversâmes rapidement ce massif de montagnes et la haute montagne
de Pach, et nous arrivâmes comme par enchantement dans le bassin de la
Muhr. Je communiquai immédiatement avec le général Broussier, qui avait
évacué Gratz avec sa division, pris position au pont de Gösting, à
l'entrée des gorges, et l'engageai à mettre sa division en mouvement sur
la rive droite de la Muhr, afin de se réunir à moi pour aller combattre
l'ennemi, qui se rassemblait à Vildon.
Le général Broussier, en exécutant ce mouvement, vint me trouver de sa
personne à Liboé, où j'étais arrivé avec la division Clausel. Je ne pus
déboucher au même moment, parce que le général Montrichard, par suite de
son incroyable ineptie, s'était arrêté et se trouvait ainsi à une marche
en arrière. Instruit de cette halte si inopportune, je lui envoyai ordre
sur ordre de venir me joindre. Il marcha la nuit, mais il causa
cependant un retard de plus de douze heures.
Le général Broussier, en faisant le mouvement que je lui avais prescrit,
avait envoyé deux bataillons du 84e pour bloquer le fort de Gratz et
occuper les portes de la ville. Une vive fusillade avait été entendue le
matin à Gratz. Le général Broussier m'en rendit compte sans en expliquer
la cause. La chose était claire pour moi: le régiment ne s'était pas
amusé à fusiller avec la citadelle; l'ennemi était donc rentré dans
Gratz, et Giulay y avait dirigé une partie de ses forces. Je renvoyai,
sans perdre un moment, le général Broussier à sa division, avec ordre de
rétrograder et de marcher, par la rive gauche, au secours de ce beau
régiment, si fort compromis. Une défense héroïque donna le temps au
général Broussier d'arriver pour le dégager.
Accablé par dix mille hommes, il s'était retranché dans le long faubourg
de Gratz, du côté de la Hongrie, et jamais l'ennemi ne put l'y forcer.
De fréquentes sorties déconcertèrent ses attaques; de nombreux
prisonniers tombèrent entre ses mains, et les munitions de ces derniers
lui servirent à combattre: deux drapeaux furent pris. Jamais fait
d'armes comparable n'a brillé d'un pareil éclat. Après quatorze heures
de combat, les troupes du général Broussier ayant paru, l'ennemi laissa
la retraite libre au 84e régiment.
Ce régiment, un de ceux de mon corps d'armée de Hollande, acquit en
cette circonstance une gloire dont je jouis beaucoup. L'Empereur le
combla de récompenses, et fit inscrire sur son aigle, en lettres d'or:
«UN CONTRE DIX,» devise qu'il a conservée jusqu'au licenciement de
l'armée, et dont il n'a cessé de se montrer digne.
Dans la journée du 26, toutes les troupes de Giulay prirent position à
Gratz, appuyées au fort et à la rivière. Je rejoignis le même jour, au
pont de Gösting, le général Broussier avec mes troupes. Je disposai tout
pour attaquer le 27; mais, l'ennemi ayant opéré sa retraite dans la
nuit, nous trouvâmes, le matin, toutes ses positions évacuées. Il se
retira en Hongrie, par la route de Gleisdorf et de Fürstenfeld.
En 1805, j'avais mis le fort de Gratz en état de défense, et je m'en
étais félicité. En 1809, j'en gémis, car il mettait les plus grands
obstacles à mes communications. On ne pouvait passer le pont, traverser
les places, se mouvoir au milieu des rues sans recevoir des coups de
fusil du fort. Les habitants mêmes perdaient assez de monde, tant le
commandant montrait d'ardeur à tirer sur les officiers et les soldats,
au risque de blesser les citoyens. Mais ces ennuis ne furent pas de
longue durée. Je laissai les troupes nécessaires au blocus, et, le 28,
je me mis à la poursuite de Giulay, dont j'attaquai l'arrière-garde à
Gleisdorf.
De là, nous nous portâmes sur Feldsbach. Au moment où ce mouvement
s'exécutait, je reçus l'ordre de me rapprocher de Vienne, de faire
évacuer tous les hôpitaux de Gratz, de renvoyer sans retard la division
Broussier, et d'être rendu moi-même avec mes troupes, le 4 juillet au
soir, sur le bord du Danube. Je revins à Gratz avec la division
Montrichard, et je fis partir pour Vienne jusqu'au dernier malade ou
blessé de l'hôpital de cette ville.
Cette opération terminée, je me mis en marche avec cette division, en
suivant la division Broussier, tandis que la division Clausel se rendait
à Neustadt par Friedberg. Tout ce mouvement s'exécuta avec rapidité: une
fois de l'autre côté des montagnes, je devançai mes troupes, et je me
rendis à Vienne et à l'île de Lobau pour voir l'Empereur.
Je le trouvai dans toute sa grandeur militaire. S'il avait ouvert la
campagne avec peu de troupes et de faibles moyens, les ressources de son
esprit et l'énergie de sa volonté lui avaient créé des forces immenses.
L'état de situation de l'armée, réunie pour passer le Danube, et qui, le
surlendemain, combattit à Wagram, état de situation que j'ai vu,
montrait en présence sous les armes cent quatre-vingt-sept mille hommes,
dont cent soixante-quatre mille sabres ou baïonnettes, et sept cents
pièces de canon.
La leçon que Napoléon avait reçue lui avait profité. Des moyens de
passage assurés, à l'abri de toute entreprise et de tout accident,
avaient été préparés. Le général Bertrand, commandant le génie de
l'armée, avait conduit tous ces travaux avec habileté. Le véritable
Danube était passé, et cette vaste île de Lobau rassemblait la plus
grande population militaire que l'on eût jamais vue réunie sur un même
point: un bras du fleuve très-étroit restait seul à franchir.
L'ennemi avait dû juger nos moyens de passage, le point sur lequel il
devait s'effectuer en raison des localités et des travaux préparés, et
cependant il n'avait rien fait pour les empêcher, pour les contrarier,
ni même pour nous arrêter au moment où nous déboucherions. Une partie de
ses troupes seulement était à portée du Danube; la masse de ses forces,
réunie en arrière, devait occuper une position reconnue, belle et forte:
disposée en arc de cercle, elle commandait la campagne et se trouvait
couverte par un ruisseau. C'était un combat en champ clos, où l'on se
donnait rendez-vous. L'archiduc était apparemment résolu d'avance à
livrer la bataille à nombre égal; car, s'il eût voulu l'ajourner, ou
bien combattre deux ou trois contre un, il en était le maître.»
Si, à une demi-portée de canon du Danube, et particulièrement à
Stadt-Enzersdorf, il eût fait élever de fortes redoutes en face de notre
point de passage, et qu'il les eût fait soutenir par plusieurs lignes de
troupes, jamais nous n'aurions pu déboucher. L'affaire se serait réduite
à un combat opiniâtre, où probablement nous aurions été vaincus,
puisque, soutenue par les secours de l'art, la masse des forces
autrichiennes aurait eu affaire seulement à une partie des nôtres,
l'espace manquant à l'armée française pour déboucher et se former.
Je vis l'Empereur au moment où il rentrait de l'inspection de ses
préparatifs. Il était glorieux de cette campagne, et avec raison; car
rien ne fut plus admirable que son début et plus étonnant que l'étendue
de ses succès avec la faiblesse de ses moyens. Il passait légèrement sur
les événements d'Essling, et se contentait de rendre hommage à la valeur
des troupes, à leur grande impassibilité et au courage héroïque qu'elles
avaient montré. Il se complaisait alors dans l'idée de la force de son
armée et se montrait, avec raison, confiant dans l'avenir. Je l'ai
toujours vu extrêmement sensible à l'étalage de sa puissance. Quand ses
sens étaient frappés par la vue d'une grande quantité de troupes, il
ressentait une impression toujours vive qui influait sur ses
résolutions. Un homme de sa supériorité aurait dû être à l'abri d'un
semblable enivrement; ses sens n'auraient pas dû avoir cet empire sur
son esprit; car, avant de les voir, il connaissait à quel nombre se
montaient ses soldats. Il me parut content de la campagne que je venais
de terminer et m'en parla brièvement. Je reçus l'ordre d'établir mes
troupes sur la rive droite et de couvrir les ponts de l'île de Lobau.
J'éprouvai un bonheur très-grand à venir prendre ma place dans ce grand
mouvement; mais aussi que je me trouvai petit! Combien le rôle d'un chef
suprême devenu un lieutenant est facile! Tout lui est aisé; il n'a rien
ou fort peu de chose à prévoir; il n'a aucune résolution embarrassante à
prendre; il n'est pas forcé de consacrer le temps du repos à des
combinaisons, à des réflexions qui souvent fatiguent et agitent mille
fois plus que les marches et les combats. Cette responsabilité morale,
la grande charge du commandement, cette décision obligée de chaque jour,
avec toutes ses conséquences, bonnes ou mauvaises, voilà la grande
difficulté du commandement en chef. La solution exige deux grandes
qualités: assez d'intelligence pour bien combiner l'emploi de ses
moyens, et un caractère plus fort que l'intelligence, pour tenir
fermement à la résolution prise: le caractère doit dominer l'esprit.
J'ai commandé de petites et de grandes armées; j'ai commandé aussi des
corps de la grande armée, et je n'ai trouvé aucune parité entre ces deux
situations. Il est infiniment plus facile de commander quarante mille
hommes sous l'autorité d'un chef suprême que dix mille hommes seul, en
agissant pour son propre compte et sous sa propre responsabilité.
Après avoir mis hors ligne le commandement de ces grandes masses qui
dépassent cent mille hommes, j'ajouterai que les trop petites armées
particulièrement présentent de grandes difficultés. Les moyens étant
très-restreints, le moindre échec a les plus graves conséquences: c'est
alors qu'on est forcé d'agir de manière à ne jamais rien compromettre.
Avec trente mille hommes, au contraire, quand cette force est relative
à celle de l'ennemi et au rôle que l'on doit jouer, on est dans une
meilleure condition. Il y a facilité dans le commandement et matière à
combinaisons. Je fixe à ce nombre les conditions du commandement
proprement dit, et je classerais ainsi les différentes fonctions d'un
général suivant le nombre des soldats qu'il a sous ses ordres. Avec
douze mille hommes, on se bat; avec trente mille, on commande; et avec
les grandes armées on dirige. Quand les armées dépassent certaines
bornes, le général en chef n'est plus qu'une providence qui intervient
pour parer à un grand accident; son action se fait sentir seulement
d'une manière générale; elle ne devient immédiate que dans une
circonstance décisive, imprévue et irréparable, où il doit changer de
rôle et redevenir soldat.
Davoust avait la police de l'île de Lobau; son caractère se montra, dans
cette circonstance, avec toute sa sévérité sauvage. Il avait défendu aux
habitants du pays, sous peine d'être pendus, de pénétrer dans nos camps,
et souvent cet ordre a été exécuté à la rigueur. Un de mes domestiques
ragusais, resté au pont avec ma voiture, lui parut suspect: il aurait
été expédié, malgré ses représentations, si un de mes officiers ne
s'était pas trouvé là pour le réclamer.
Me voilà donc rendu à la grande famille militaire, au milieu de ce
mouvement gigantesque où les destinées du monde se décident, et où
l'objet de tous mes voeux était de figurer.
Toutes les troupes étaient réunies dans l'île de Lobau; elles n'étaient
séparées du terrain occupé par l'ennemi que par un bras du fleuve
extrêmement étroit. Diverses sinuosités formaient des points de passage
plus ou moins favorables. Le meilleur de tous est à la tête de l'île, au
point où elle divise le cours du fleuve. C'était là que le passage, en
mai, s'était effectué. De ce côté, les villages de Gross-Aspern et
d'Essling, où l'on combattit si vivement les 21 et 22 mai, une fois
occupés, donnaient l'avantage de couvrir le passage et d'assurer les
moyens de déboucher. Cette fois, on en choisit un nouveau et on se
contenta de tout préparer pour faire des ponts à l'ancien, afin d'ouvrir
cette seconde communication aussitôt après avoir exécuté le passage de
vive force et dès que l'ennemi aurait été éloigné.
En se rapprochant du Danube, et à l'endroit où il va rentrer dans le lit
principal, le même bras présente un autre point de passage assez facile.
En occupant les points saillants par des batteries de gros calibre, en
occupant aussi une ou deux autres petites îles inférieures, on prenait
des revers sur toute la campagne et, par conséquent, on pouvait donner
une protection efficace aux troupes qui passeraient les premières. On
choisit cet endroit, et on établit de fortes batteries à embrasures sur
tous les points avantageux.
L'ennemi avait fait quelques travaux, non pour empêcher le passage, mais
pour la sûreté de son avant-garde et pour donner le temps à l'armée de
se rassembler. Avec d'autres intentions, il aurait pris pour point
d'appui le Danube même. Des redoutes à distance convenable se seraient
flanquées et soutenues. Essling, Gross-Aspern et Stadt-Enzersdorf
auraient été retranchés avec soin, et cette ligne, appuyée au Danube et
soutenue par toute l'armée, aurait présenté une barrière insurmontable.
Au lieu de cela, l'archiduc se contenta de retrancher légèrement
Gross-Aspern et Enzersdorf, de faire quelques flèches et d'occuper le
château de Sachsenhausen, poste isolé, placé au delà de Enzersdorf; mais
il ne fit rien en arrière et laissa l'armée dans les camps, où elle
était dispersée. Les troupes autrichiennes, placées près du Danube,
n'étaient donc que des troupes d'observation; les ouvrages occupés
étaient destinés seulement à leur sûreté particulière et à présenter
momentanément une première défense, pour retarder les mouvements de
l'armée française et donner le temps de se réunir sur le champ de
bataille reconnu et choisi d'avance pour combattre.
Nos batteries eurent bientôt mis en feu la petite ville d'Enzersdorf,
dont les défenses misérables n'avaient aucune valeur et ne présentaient
aucun abri. Quatre ponts ayant été jetés, à deux heures du matin, dans
la partie inférieure de l'île, l'armée française déboucha sans
rencontrer aucun corps ennemi. Enzersdorf tourné fut évacué, et le
bataillon placé dans le château de Sachsenhausen, ne s'étant pas retiré
assez tôt, fut fait prisonnier.
L'évacuation d'Enzersdorf fit retirer l'ennemi des postes retranchés à
sa droite et de Gross-Aspern; alors l'armée autrichienne, réunie sur le
plateau choisi pour livrer bataille, plaça sa droite à Gerarsdorf, son
centre à Wagram et sa gauche à Neusiedl. Le centre et la gauche étaient
couverts sur leur front par la rivière marécageuse le Rusbach. Mais, peu
au-dessus de Neusiedl, la gauche était sans appui et pouvait être
tournée; tandis que la droite, placée au bas d'un amphithéâtre, était
très-forte et libre dans ses mouvements. Le point d'attaque le plus
favorable était donc, par notre droite, sur la gauche de l'ennemi.
L'armée française employa toute la journée à passer les ponts, à faire
évacuer les positions avancées de l'ennemi et à se former dans la
plaine. À six heures du soir, elle avait sa droite à Gleisendorf, son
centre à Raschdorf et sa gauche à Gross-Aspern.
En ce moment, l'Empereur, supposant à tort que l'armée autrichienne
n'était pas encore formée, donna l'ordre au vice-roi de faire attaquer
par le général Macdonald le centre de l'ennemi dans la direction de
Wagram. Cet ordre avait été donné négligemment, sans que l'Empereur
parût en sentir toute la conséquence. Macdonald en prévit sans hésiter
le résultat. Il avait reconnu avec soin l'ennemi et pu juger que cette
attaque isolée serait sans succès. Il engagea le vice-roi à faire cette
observation à l'Empereur; mais celui-ci ne put jamais s'y résoudre, et
l'ordre de marcher fut réitéré. Macdonald se mit en mouvement, ses
troupes atteignirent le haut du plateau; mais elles y furent si
vigoureusement reçues, qu'elles redescendirent rapidement et dans la
plus grande confusion. Les Saxons, après une attaque pareille, eurent
un sort semblable.
Cette attaque, mal conçue, faite mal à propos, ne fut qu'une forte
échauffourée. Si l'ennemi eût suivi les troupes dans leur retraite
précipitée, il est impossible de deviner les conséquences qui auraient
pu en résulter. De plus, elle avait été mal calculée: car, en supposant
le succès, l'heure avancée et les localités n'auraient pas permis d'en
profiter.
Pendant la journée du 5, j'étais resté au pont avec mon corps. J'en
partis deux heures avant le jour pour venir prendre ma place de
bataille. Elle me fut assignée au centre, à la gauche d'Oudinot. L'armée
était dans l'ordre suivant: À la droite Davoust, ensuite Oudinot,
l'armée de Dalmatie, l'armée d'Italie, les Saxons et le corps de
Masséna. Davoust eut la mission de tourner la gauche de l'ennemi,
d'enlever le village de Neusiedl, qui l'appuyait, et de le refouler sur
son centre. Davoust exécuta ce mouvement avec correction, méthode et
vigueur. Le corps du prince de Rosenberg, qui lui-même avait pris
l'offensive et attaqué celui de Davoust, fut chassé de ses positions et
forcé de se replier. Le corps de Hohenzollern vint pour le soutenir;
mais le corps de Davoust était en entier monté sur le plateau, et,
s'étant formé perpendiculairement à la ligne de bataille de l'ennemi,
celui-ci fut obligé de perdre du temps et du terrain pour faire un
changement de front en arrière, et Davoust avança d'autant. Il fut
ensuite puissamment secondé par l'attaque d'Oudinot, qui marcha sur le
centre de l'ennemi, composé du corps du général Bellegarde, en liant sa
droite avec la gauche de Davoust; et, après avoir enlevé la position qui
était devant lui, il emporta le village de Wagram.
J'avais engagé mon artillerie pour soutenir Oudinot dans son mouvement,
l'envoyai demander à l'Empereur l'autorisation de suivre le mouvement
général en appuyant, la gauche d'Oudinot. Il répondit à mon aide de camp
qu'il me laissait juge de ce qu'il convenait de faire et maître de mes
mouvements; mais, un instant après, il le fit rappeler: il avait changé
d'avis, et lui ordonna de me dire de rester en position, qu'il était de
bonne heure, et que, plus tard, je pourrais être plus nécessaire.
Il était onze heures du matin. Pendant que nous étions vainqueurs à la
droite et au centre, notre gauche était fort maltraitée. Par la
direction de notre nouvelle ligne de bataille, nous avions fait un
changement de front partiel, l'aile droite en avant. Il devint entier
par la déroute de notre gauche.
Masséna était venu occuper Adlerklau, laissant la division Boudet à
Gross-Aspern pour la sûreté des ponts, et s'était placé en seconde
ligne, derrière les Saxons. L'ennemi, après avoir beaucoup renforcé sa
droite, en ajoutant au corps de Hiller, que commandait le général
Klenau, celui de Kolowrat se mit en mesure de faire, comme nous, un
changement de front, l'aile droite en avant. Il descendit des hauteurs
de Gerarsdorf, prit en flanc et aborda avec vigueur notre gauche; et les
Saxons prirent la fuite d'une manière honteuse.
Le corps de Masséna étant écrasé et rejeté sur le Danube et sûr les
ponts, l'ennemi fut au moment d'y pénétrer. La circonstance était
critique. L'Empereur ordonna à l'armée d'Italie de faire face à gauche,
et la fit soutenir par cent pièces d'artillerie et la cavalerie de la
garde, ainsi que par plusieurs divisions de cavalerie de réserve. Ce feu
d'artillerie imposant arrêta l'ennemi. Macdonald, ayant reçu ordre de
charger l'ennemi avec deux divisions, se porta en avant, sous un feu
épouvantable, avec une vigueur peu commune, et ne cessa, malgré les
pertes qu'il éprouvait, de gagner du terrain. Enfin l'ennemi fut culbuté
et mis en déroute. En ce moment, Bessières, commandant la cavalerie, eut
son cheval tué, et lui-même fut blessé.
Cette cavalerie de la garde, si nombreuse, si bonne, si à portée de
compléter le succès, ne s'ébranla pas. Si elle eût chargé, on faisait
vingt mille prisonniers. On accusa beaucoup, dans le temps, le général
Walter; le général Nansouty ne parut pas non plus exempt de reproches.
Bref, le moment fut manqué, et, en cas pareil, il ne se retrouve plus.
L'ennemi alors effectua sa retraite; la droite ne tint plus que pour
donner le temps à la gauche d'arriver. Les trois quarts de ses forces
prirent la direction de Korneubourg, et le reste celle de Nikolsbourg.
On peut tirer diverses conclusions de ce qui précède. D'abord l'archiduc
a eu divers projets qui se sont succédé et ont contrarié l'exécution du
dernier. Une bataille décisive a été son but, puisqu'il a renoncé à
combattre partiellement l'armée française au moment où elle passait le
fleuve, afin de l'empêcher de déboucher. On ne peut mettre en doute
qu'il ait voulu livrer une bataille défensive, puisqu'il s'est placé
dans une position reconnue d'avance. Mais, dans ce cas, il aurait dû
prévoir qu'il fallait y construire quatre ou cinq bons ouvrages pour
couvrir sa gauche, la partie la plus faible de sa position. S'en étant
aperçu trop tard, il changea subitement sa bataille défensive en
bataille offensive au moment où l'armée française, entièrement réunie et
toute formée, se trouvait en sa présence sur la rive gauche. Une fois
l'offensive résolue, on peut s'étonner que l'archiduc ait imaginé de la
prendre à la fois sur les deux ailes. Il n'était pas dans les règles
d'attaquer ainsi une aussi forte armée. Au surplus, cette résolution
paraît avoir été prise si tard, que les ordres ne purent pas arriver en
même temps aux deux extrémités de l'armée, à cause de l'inégale distance
qui les séparait du quartier général. L'ordre d'attaquer à la pointe du
jour arriva à la gauche dans la nuit, et il put être exécuté; mais,
parvenu à la droite seulement à six heures, il ne put l'être qu'à huit.
On peut difficilement s'expliquer ce qui a décidé l'archiduc à se priver
du concours de forces imposantes qui n'agirent pas. Le corps du prince
de Reuss, placé au Bisamberg, en vue de la bataille, n'y prit aucune
part; huit mille hommes restèrent devant Nussdorf pour se mettre à
l'abri d'un passage du fleuve qui ne pouvait être tenté. Des hussards
suffisaient pour éclairer cette partie du terrain. Sept mille hommes de
troupes, aux ordres du général Soustek, étaient à Krems tout aussi
inutilement. Ainsi, sans compter le corps de l'archiduc Jean, il y avait
plus de vingt-cinq mille hommes à portée en mesure de prendre part à la
bataille, et qui n'ont pas combattu, on ne sait pourquoi.
L'armée autrichienne se composait des corps suivants, et formés dans
l'ordre ci-après: À droite, le corps de Hiller, commandé par le générai
Klenau, ensuite Kolowrat, puis Bellegarde; après lui Hohenzollern;
enfin, le corps de Rosenberg. Au Bisamberg, celui de Reuss, l'archiduc
Jean venant de Presbourg, une réservé de cavalerie et de grenadiers aux
ordres du prince Jean Lichtenstein, et des landwehrs devant Nussdorf et
sur le bord du Danube jusqu'à Krems.
L'archiduc Charles s'est beaucoup plaint de son frère l'archiduc Jean;
une discussion publique s'est élevée entre eux. L'archiduc Jean était en
position devant Presbourg, sur la rive droite du Danube, et menaçait de
marcher sur Vienne, masquée seulement par le faible corps de troupes
italiennes commandé par le général Baraguey-d'Hilliers. L'ordre lui fut
donné de repasser rapidement les ponts, et de se porter sur la droite de
l'armée française; mais il ne parut pas pendant la bataille: voilà la
cause des débats survenus entre les deux frères. Arrivé avant le jour
sur la March, une halte intempestive, pour faire la soupe pendant qu'on
se battait, autorise l'accusation portée contre lui. Le 6, à trois
heures du soir seulement, ses coureurs arrivèrent dans les environs de
Wagram, et causèrent l'alerte dont je parlerai plus tard. Quinze mille
hommes de bonnes troupes et cinquante pièces de canon, arrivant
inopinément sur le champ de bataille et prenant le corps de Davoust à
revers, pouvaient nous donner assez d'embarras en menaçant nos ponts
d'aval. S'ils s'en fussent emparés, et si, en même temps, le mouvement
sur Aspern, qui a été si près de réussir, avait eu un plein succès,
l'armée française courait les plus grands périls. Mais, il faut le dire,
toute l'armée française n'avait pas été engagée: il restait trente-cinq
mille hommes de bonnes troupes fraîches, mon corps, et la garde. Nous
étions donc en mesure de recevoir l'archiduc Jean et plus forts qu'il ne
fallait pour le battre.
Voilà la vérité sur cette affaire, dont le retentissement s'est fait
sentir en Europe. En réduisant la question à celle du concours possible
de l'archiduc Jean le 6 au matin, il est incontestable qu'il a eu tort
et qu'il ne devait pas rester jusqu'à onze heures sur la March.
On a critiqué aussi le point de retraite choisi par l'archiduc; mais, au
moment où la retraite commença, en raison de la position respective des
deux armées, on ne pouvait pas en prendre un autre. Si, avant l'action,
la Bohême a été considérée comme devant de préférence recevoir l'armée
battue en cas de malheur, on peut s'en étonner, bien que la position de
l'armée autrichienne sur le flanc de l'armée française et menaçant sa
ligne d'opération, présentât des avantages; mais les ressources qu'offre
la Bohême ne peuvent pas être comparées à celles que renferme la Hongrie
pour prolonger indéfiniment la guerre. En renonçant à la Hongrie, on
renonçait à un grand avantage, celui d'avoir un pays sans fond pour se
retirer, où l'ennemi, en avançant, rend à chaque pas sa position plus
difficile et son retour plus périlleux. En choisissant la Bohême,
l'armée autrichienne, en quelques marches, allait se trouver acculée aux
frontières septentrionales de la monarchie, sans que l'armée française
qui l'aurait poursuivie se fût éloignée de sa propre frontière.
À une heure, la bataille était gagnée et l'ennemi en pleine retraite.
Les dernières charges faites sur lui au commencement de son mouvement
rétrograde nous coûtèrent un de nos officiers de cavalerie les plus
distingués, le général Lasalle, un de nos compagnons d'Italie et
d'Égypte, homme doué d'un rare coup d'oeil, d'un admirable instinct
militaire et d'une grande vigueur.
Trois ans plus tard, son émule de gloire, mais dont les facultés
intellectuelles étaient plus hautes, le général Montbrun, eut le même
sort.
L'Empereur vint se reposer dans la position du centre, que j'occupais,
et y fit élever sa tente. Mes troupes étaient formées en colonnes et les
armes en faisceaux. Tout à coup la plaine entière se trouve couverte de
fuyards: plus de dix mille hommes, chacun marchant pour son compte, se
précipitent dans la direction du Danube; des hussards, des cuirassiers,
des soldats du train avec leurs attelages, etc., présentant ainsi le
plus horrible spectacle. Mon corps d'armée court aux armes; nous
attendons ce qui va arriver de cette bagarre, et nous nous disposons à
bien recevoir l'ennemi. J'eus lieu d'être content de l'attitude de mes
troupes, et je jouis de leur indignation au spectacle qu'elles avaient
sous les yeux. Cette foule insensée s'écoula, s'arrêta derrière nous, et
l'ennemi ne parut pas. Des coureurs du corps de l'archiduc Jean avaient
jeté une terreur panique parmi des soldats en maraude et d'autres
occupés à abreuver les chevaux.
Les terreurs paniques sont un triste symptôme de l'état moral d'une
armée. Il en est arrivé quelquefois dans les armées françaises; mais ce
n'est jamais dans leur bon temps. L'armée d'Austerlitz et celle d'Iéna
n'en ont pas offert d'exemple.
Les paniques sont toujours la preuve d'un grand relâchement dans la
discipline, d'un défaut de confiance et d'une altération dans les vertus
militaires. Jamais les troupes que j'ai commandées n'ont présenté un
pareil spectacle, excepté un seul régiment à Lutzen, comme je le
raconterai en son temps; et encore était-ce un régiment de nouvelle
formation qui venait de me rejoindre, et dans l'obscurité de la nuit.
L'Empereur me donna ordre de déployer mes troupes et de les faire camper
en carré autour de sa tente. Ainsi gardé, il pouvait reposer avec
sécurité.
Telle est la célèbre bataille de Wagram, la plus grande bataille des
temps modernes en nombre d'hommes combattants, réunis ensemble sur le
même terrain à la vue de l'observateur. Il y avait trois cent mille
hommes dans les deux armées, et, de l'extrémité d'une aile à l'extrémité
de l'autre, deux lieues et demie de distance environ. On peut se figurer
la beauté et la majesté de ce spectacle. Nous avions sept cents pièces
de canon attelées, et l'ennemi en avait cinq cents. Ainsi douze cents
bouches à feu se sont fait entendre en même temps dans cette espèce de
champ clos. Nous avons consommé, pendant la bataille,
quatre-vingt-quatre mille coups de canon et eu vingt-sept mille hommes
hors de combat.
Assurément la bataille a été gagnée, et l'ennemi ne l'a pas contesté.
Nous l'avons forcé à se retirer; ses attaques ont été infructueuses;
nous nous sommes emparés de tout le terrain sur lequel il a combattu.
Ainsi, ce qui constitue une victoire, nous l'avons obtenu, et cependant,
chose bizarre! nous n'avons pas fait un prisonnier, excepté des blessés
abandonnés sur le champ de bataille. Nous n'avons pris que sept canons à
l'ennemi, pas un drapeau, et lui, battu, nous a, au contraire, pris neuf
bouches à feu.
Ce fut donc une victoire sans résultat. Les temps où des nuées de
prisonniers tombaient entre nos mains, comme en Italie, à Ulm, à
Austerlitz, à Iéna, étaient passés. C'était une bataille gagnée, mais
qui en promettait plusieurs autres à livrer.
Le lendemain, l'Empereur monta à cheval, et, suivant son usage,
parcourut une partie du champ de bataille; il visita celui de Macdonald.
Je n'ai jamais compris l'espèce de curiosité qu'il éprouvait à voir les
morts et les mourants couvrant ainsi la terre. Il s'arrêta devant un
officier blessé grièvement au genou, et il eut l'étrange idée de faire
faire devant lui l'amputation par son chirurgien Yvan. Celui-ci eut
peine à lui faire comprendre que ce n'était pas le lieu, qu'il n'en
avait pas la possibilité en ce moment, et il invoqua mon témoignage à
l'appui du sien.
Je quittai l'Empereur pour aller me mettre à la tête de mes troupes,
dirigées sur Wolkersdorf. En arrivant au pied des hauteurs de
Gerarsdorf, l'Empereur rencontra Macdonald. Il le félicita de son action
de la veille, lui fit une espèce de réparation pour le passé, et
l'embrassa en lui disant: «C'est maintenant à la vie et à la mort entre
nous.»
Le 7, j'établis mon camp à Wolkersdorf, où était le quartier général. Là
je reçus l'ordre de partir le 8 pour faire l'avant-garde de l'armée dans
la direction de Nikolsbourg. Mon corps d'armée fut augmenté de la
division bavaroise, commandée alors par le général Minucci, en
remplacement du général de Wrede, blessé, et d'un corps de cavalerie de
cinq mille chevaux, commandé par le général Montbrun. Cette faveur me
dédommageait de n'avoir pas combattu sérieusement à Wagram.
Masséna suivait l'armée ennemie par la route de Hollabrunn et de Znaïm.
Davoust fut chargé de me soutenir. Oudinot suivit la même direction.
L'armée d'Italie resta près de Vienne pour observer l'archiduc Jean. Je
me mis en route le 8 de bonne heure, et je me portai à Wolkersdorf.
L'ennemi avait de l'avance, et, jusqu'à ce bourg, je ne trouvai que des
traînards. J'en ramassai beaucoup. Là j'appris qu'une forte colonne de
l'armée autrichienne, et dont le corps de Rosenberg faisait
l'arrière-garde, avait quitté la grande route, pris à gauche, et s'était
dirigé sur Laah. Aucun corps n'avait continué sur Nikolsbourg.
Comme c'était l'ennemi que j'allais chercher et non Nikolsbourg,
j'envoyai deux cents chevaux seulement à trois lieues sur la grande
route pour m'éclairer, et je pris celle que l'ennemi avait suivie. Je
rencontrai une forte arrière-garde que je chassai devant moi. Je ne pus
la poursuivre comme je l'aurais désiré, parce que le général Montbrun ne
m'avait pas encore rejoint, et je pris position à Mitlebach. Le
lendemain matin, je me portai sur Paysdorf et sur Stadet, par lesquels
s'étaient dirigées les troupes que j'avais combattues la veille. Je
trouvai à Stadet douze cents chevaux, deux bataillons de chasseurs et
cinq pièces de canon. Ces troupes furent culbutées, dispersées; nous
fîmes trois cents prisonniers, et je continuai mon mouvement sur Laah,
où j'espérais trouver l'ennemi plus en force et avant qu'il eût pu
passer la Taya.
Rien dans le monde ne peut exprimer la chaleur que les troupes
éprouvèrent pendant cette journée; beaucoup de soldats restèrent en
arrière, et le mal fut augmenté par l'ivrognerie et le désordre. La
Moravie est riche en vins: d'immenses caves renferment toujours la
récolte de plusieurs années. Celles de Stadet furent forcées, et
l'ivresse, ajoutée à la chaleur et à la fatigue, anéantit, pour ainsi
dire, dans un moment, toute l'infanterie de mon corps d'armée.
Je trouvai seulement à Laah quelques troupes de cavalerie légère qui se
retirèrent à mon approche, et j'aurais pu passer la Taya le même jour
si mes troupes eussent été en ordre; mais je n'avais pas avec moi le
quart de mon monde, et il fallut nécessairement attendre sur le bord de
la rivière, après avoir pris poste de l'autre côté pour conserver cette
multitude de ponts qu'il fallait passer.
Je réunis les officiers pour me plaindre du manque de surveillance. Je
vis dans les bivacs toutes les compagnies l'une après l'autre, et
j'exhortai les soldats, quand nous étions si près de l'ennemi, à ne pas
retomber dans des fautes semblables. Je publiai un ordre extrêmement
sévère, et, pour imposer une salutaire terreur, je fis juger et exécuter
deux soldats coupables d'insubordination. Enfin j'attendis impatiemment
le crépuscule pour marcher sur Znaïm, point sur lequel toutes les
colonnes de l'armée ennemie se dirigeaient, et où je craignais de ne
plus trouver qu'une arrière-garde.
Je reçus dans cette journée une lettre du maréchal Davoust, arrivé avec
son corps à Wülfersdorf; il me demandait des nouvelles et m'annonçait
qu'il était prêt à me soutenir si j'avais besoin d'appui. Je l'informai
de ce qui s'était passé et du mouvement que j'allais faire sur Znaïm,
lieu de réunion et de passage de toutes les colonnes de l'armée ennemie.
Je me contentai de lui exposer les faits sans l'appeler à moi ni lui
demander de secours, et je fis mal. La destruction de l'armée
autrichienne, et par suite celle de la monarchie, ont peut-être tenu à
cette circonstance. On concevra mes motifs, et ils paraîtront
excusables. Je n'avais réellement devant moi que des forces inférieures,
et il y a une sorte de pudeur à ne pas demander des secours quand on
n'en a pas besoin; il y a même une espèce de ridicule à agir autrement:
je venais de rejoindre la grande armée, et je tenais à honneur de ne pas
me montrer faible et craintif.
Je ne parle pas de la conséquence qu'aurait eue pour moi l'arrivée de
Davoust, qui, par son grade, m'aurait commandé; jamais pareille pensée
n'est venue à mon esprit, et jamais une question d'amour-propre n'est
entrée en balance, à mes yeux, avec les intérêts dont on m'avait chargé.
J'ai toujours eu trop de conscience, j'ai toujours été trop avare du
sang de mes soldats pour avoir fait jamais pareil calcul; je crus devoir
attendre, pour réclamer le secours qu'on m'offrait, jusqu'au moment où
le besoin m'en paraîtrait évident.
D'un autre côté, Davoust, placé à regret en seconde ligne, fut enchanté
de ma réponse; il se crut autorisé à quitter la route que j'avais suivie
et à marcher sur Nikolsbourg, où, par une singulière manoeuvre, après
avoir fait un crochet que rien n'explique, et passé la Taya, le prince
de Rosenberg s'était reporté.
Toutefois, quel que fût le coupable, de l'Empereur, de Davoust ou de
moi, je restai complétement isolé.
Le 10, à la pointe du jour, je passai la Taya, et je marchai sur Znaïm
en remontant la rive gauche. Montbrun, avec toute sa cavalerie, formait
mon avant-garde. Arrivé à trois quarts de lieue de Znaïm, il rencontra
quelques tirailleurs d'infanterie qui occupaient des vignes que nous
avions à traverser, et il me demanda deux bataillons d'infanterie pour
les en chasser. Je jugeai la chose plus sérieuse, et je marchai moi-même
avec une division. En approchant de la hauteur en face de Znaïm, qui, de
ce côté, cache la ville et forme, avec la montagne sur le revers de
laquelle elle est bâtie, le bassin de Znaïm, je vis des troupes
d'infanterie arriver à la course pour l'occuper et la défendre: il
pouvait y avoir de cinq à six mille hommes.
Chaque moment de retard devait ajouter à la difficulté; je fis attaquer
cette position par la division Clausel, soutenue à gauche et en échelons
par la division bavaroise, gardant en réserve la division Claparède (le
général Claparède avait remplacé le général Montrichard). Le 8e
d'infanterie légère et le 25e de ligne furent seuls engagés; ils
suffirent pour emporter la position, en chasser l'ennemi et lui enlever
deux drapeaux du régiment de l'archiduc Charles. La hauteur que nous
attaquions communiquait avec une plaine découverte qui se prolongeait
en arrière de Znaïm, et, à cinq cents toises sur ma droite, elle était
terminée et bordée par un bois. Le général Montbrun appuya sur la droite
le mouvement de mon infanterie, prit position à l'entrée de la plaine,
couvert à droite par le bois dont je viens de parler, et il s'établit
sur plusieurs lignes avec sa nombreuse cavalerie et son artillerie.
Arrivé à cette position, je découvrais Znaïm en face de moi, et, de
l'autre côté de la Taya, sur la route d'Hollabrunn, une immense quantité
de troupes, d'artillerie et de bagages. Je me trouvais ainsi derrière
l'armée autrichienne. Znaïm était occupé. On apercevait, en arrière de
Znaïm, sur la route de Bohême, beaucoup de troupes et d'artillerie, et
les colonnes passaient le pont de la Taya pour suivre le mouvement
général de rassemblement qui s'opérait sur cette ville.
En ce moment, je regrettai vivement de n'avoir pas appelé à moi le
maréchal Davoust. S'il eût été là pour me soutenir, je me serais emparé
de Znaïm, et, me mettant ensuite en bataille en face du pont, tandis que
lui aurait chassé tout ce qui était en arrière de la ville, il m'aurait
couvert contre ces troupes. Alors l'armée autrichienne était gravement
compromise; elle n'avait plus de retraite; elle aurait été obligée de
remonter la Taya par des chemins et un pays difficiles. Le moins qui eût
pu lui arriver, c'eût été de perdre tout son matériel et d'être
complétement désorganisée. Mais la fortune en avait décidé autrement.
J'envoyai officiers sur officiers à Davoust; il s'était lancé sur
Nikolsbourg; il ne pouvait plus me rejoindre dans la journée.
Je ne pouvais renoncer cependant à faire une tentative. Si l'ennemi
n'était pas en force derrière Znaïm, je pouvais, quoique seul, essayer
le mouvement que la présence de Davoust eût rendu infaillible. Avant de
le commencer, je voulus bien connaître la force de l'ennemi sur le
plateau. Je donnai l'ordre à Montbrun de s'avancer dans la plaine et
jusque derrière la ville, s'il le pouvait. Montbrun, après avoir fait
replier ce qui était devant lui et enlevé trois cents hommes à l'ennemi,
rencontra, à un mille environ, des forces très-considérables, qu'il
estima à quarante mille hommes de toute arme. Dès lors, il crut ne pas
pouvoir, sans un grand danger, s'éloigner davantage, tandis que moi je
ne pouvais tout à la fois occuper les hauteurs défensives, dont j'étais
en possession, et opérer sur Znaïm et sur le pont. Il fallut se résigner
à un rôle défensif.
Devant d'aussi grandes forces, ce rôle n'était pas sans danger; mais,
fort de l'ardeur de troupes victorieuses, et calculant que l'ennemi ne
connaissait pas ma force et devait me croire soutenu, je m'y décidai.
Tout mon front était couvert par un escarpement facile à défendre. Je
fis occuper, créneler et retrancher deux fermes à ma droite, qui
appuyaient ma cavalerie; occuper, par de l'infanterie légère, la lisière
du bois placé à la droite de ma cavalerie; couronner tout le plateau par
mon artillerie, dont le feu atteignait à la grande route; enfin occuper
en force le village de Tisevich. Ce village était placé en flèche
au-dessous de ma position, en avant de mon front, qu'il prenait de
revers sur tout son développement. Il avait en outre action sur le pont,
par lequel l'armée autrichienne défilait. Masséna, à environ deux lieues
de nous, la suivait, et son canon répondait au nôtre.
Une brigade bavaroise, commandée par le général Becker, était chargée de
la défense de Tisevich. L'ennemi, que la possession de ce village gênait
beaucoup, dirigea sur lui des attaques. Les Bavarois le reçurent d'abord
avec vigueur; mais il fallut bientôt aller à leur secours. J'envoyai en
renfort un régiment de la seconde brigade. Il fut insuffisant. En moins
de deux heures, toute la division bavaroise y fut employée. Fatigué de
tant de mollesse, je la fis remplacer par un seul régiment français, le
81e, composé de deux bataillons, et telle est la supériorité des troupes
françaises sur les autres troupes, que ce brave régiment suffit seul
pour défendre, pendant cinq heures, le village contre les efforts
constants des Autrichiens. Ce village fut pris en partie et repris
plusieurs fois, et enfin conservé. Les troupes autrichiennes hâtaient
leur retraite et s'empressaient de repasser le pont en défilant sous le
feu de notre artillerie. À la fin de la journée, voyant beaucoup de
désordre, je lançai du village de Tisevich les chevau-légers bavarois,
qui causèrent une grande confusion et ramenèrent un bon nombre de
prisonniers.
La nuit survint, et je gardai toutes mes positions, où je me fortifiai
de nouveau. Plusieurs officiers généraux, sous mes ordres, étaient
d'avis de s'éloigner pendant la nuit; mais je n'eus garde d'y consentir.
Nous retirer, c'était nous avouer battus, et nous étions vainqueurs.
L'armée allait être effectivement pelotonnée devant nous le lendemain;
mais Masséna serait arrivé, et Davoust aussi de son côté. Je tins bon,
et je fis bien.
À neuf heures du soir, le lieutenant général de Fresnel, émigré français
au service d'Autriche, se présenta aux avant-postes et vint de la part
de M. de Bellegarde, mais, dans le fait, envoyé par l'archiduc, pour
proposer un armistice. Je lui fis répondre que, n'étant pas autorisé à
en conclure, j'allais rendre compte de sa proposition à l'Empereur.
Combien sont grands les jeux de la fortune! Le même général, auquel le
généralissime autrichien s'adressait pour obtenir l'armistice qui a
sauvé sa monarchie, placé, quelques mois auparavant, aux confins de la
Dalmatie, à deux cent cinquante lieues, avait été sommé de se rendre, au
commencement de la guerre, par l'archiduc Jean. Ce rapprochement, après
une si longue marche et tant de difficultés vaincues, avait quelque
chose de satisfaisant pour moi.
Le lendemain matin, 11 juillet, toute l'armée ennemie avait passé la
Taya: ses troupes occupaient Znaïm en force; elles voyaient le pont, le
village de Tisevich, et étaient appuyées par des lignes multipliées,
formées à la gauche et en arrière de Znaïm. Comme elle allait opérer sa
retraite, je réunis mes troupes et les portai en avant pour la prendre
en flanc quand le mouvement serait commencé. Masséna voulut déboucher
du pont, mais la tête de sa colonne, à peu de distance de la rivière,
chargée par les cuirassiers autrichiens, fut renversée; lui-même, jeté
dans un fossé, faillit être pris. Davoust arrivait avec son corps;
j'allais être soutenu et je ne risquais plus rien. La situation de
Masséna me décida alors à marcher sur Znaïm, et j'allais y pénétrer
quand l'Empereur arriva et m'envoya dire d'annoncer que j'étais autorisé
à traiter d'un armistice. Des officiers traversèrent la ligne des
tirailleurs pour l'annoncer, et le feu cessa de part et d'autre. Chacun
garda le terrain qu'il occupait; et, dans la soirée, le prince de
Neufchâtel et le prince de Lichtenstein signèrent un armistice qui
remettait entre nos mains les citadelles de Brunn, de Gratz, et donnait
à l'armée française pour arrondissement tout le pays qu'elle occupait,
et de plus les cercles de Znaïm, de Brunn, et les comitats de Presbourg
et d'OEdenbourg, en Hongrie.
Cet armistice était le gage de la paix. L'ennemi, dans les deux combats
de Znaïm, perdit cinq à six mille hommes, dont quinze cents prisonniers,
deux drapeaux et six pièces de canon. J'eus mille à douze cents hommes
hors de combat.
L'Empereur établit sa tente sur le plateau où j'avais combattu. Je mis
mon quartier général au-dessous de cette position, dans un petit village
appelé Hangsdorf.
Le lendemain matin, 12 juillet, j'allai voir l'Empereur: il était
radieux. Je lui parlai avec détail des combats de la veille et de
l'avant-veille. Il loua la vigueur et la résolution que j'avais
montrées, mais me blâma avec raison de n'avoir pas appelé plus tôt
Davoust. Il entra ensuite dans le détail de ma campagne, depuis mon
entrée en Croatie. S'occupant à en faire la critique, il me demanda les
motifs des diverses opérations. La justification en était facile, car
j'avais toujours agi avec système et calcul; et je crois pouvoir dire
aujourd'hui, après tant d'années écoulées, que cette campagne, eu égard
aux difficultés et au peu de moyens mis à ma disposition, mérite, de la
part des gens de guerre, quelques éloges. Ses conclusions m'étaient
favorables et mes réponses le satisfaisaient; mais il semblait prendre
à tâche de me trouver en faute et le chercher avec ardeur. Ma
conversation, en me promenant avec lui devant sa tente, dura plus de
deux heures et demie. Il y rentra pour travailler avec Berthier.
J'étais accablé de fatigue et mécontent. De retour dans la misérable
cabane que j'avais choisie pour asile, je commençais, après m'être
étendu sur la paille, à raconter à mon chef d'état-major, le général
Delort, pour lequel j'avais beaucoup d'amitié, la singulière et
fatigante conversation que je venais d'avoir avec l'Empereur, quand
Alexandre Girardin, aide de camp du prince de Neufchâtel, le même qui a
été premier veneur de Charles X, entra chez moi et me dit: «Mon général,
voulez-vous bien me permettre de vous embrasser?--Tant que vous voudrez,
mon cher Girardin, lui répondis-je; mais il y a du mérite à embrasser
une aussi longue barbe et un homme aussi sale.» Et immédiatement après
il ajouta: «Voilà votre nomination de maréchal.»
J'étais à mille lieues d'y penser, tant cette conversation avec
l'Empereur m'avait laissé une impression pénible: c'est tout au plus si
je le compris. Chose incroyable! je n'en éprouvai pas alors une joie
très-vive. À l'époque de la création des maréchaux, j'avais été fort
affecté de ne pas être nommé: depuis je m'étais accoutumé à placer dans
mon esprit le commandement au-dessus de la dignité; et, comme c'était
la gloire qui me touchait avant tout, j'étais particulièrement sensible
aux moyens de l'acquérir. Je fus content, mais sans être transporté.
Quelques jours après, je reconnus l'immense pas fait comme existence, à
la différence des manières des généraux avec moi, et comme occasion de
gloire, par l'importance des commandements que ma nouvelle position
m'assurait pour l'avenir.
Mon corps d'armée fut dirigé sur Krems; on m'assigna, pour le faire
vivre, le cercle de Korneuburg, et de ma personne j'établis mon quartier
général dans le beau château de Graveneck, situé à peu de distance du
lieu où je fis camper mes troupes.
À cette époque, Bernadotte quitta l'armée. Son corps, à Wagram, avait on
ne peut plus mal fait, et c'était tout au plus si lui-même s'était
conduit en homme de coeur. Il osa attribuer le gain de la bataille à ses
Saxons, qui avaient fui honteusement. L'Empereur en fut irrité et
blessé. Un ordre du jour, communiqué seulement aux commandants des corps
d'armée, fut publié, et le censurait avec sévérité, mais avec justice.
L'Empereur lui donna l'ordre de quitter l'armée et de se rendre à Paris,
sous prétexte de santé.
Mon corps d'armée fut augmenté d'une division de troupes de la
confédération, d'une belle division de cuirassiers et d'une brigade de
cavalerie légère. J'établis un magnifique camp à quelque distance de
Krems, et je fis construire des baraques régulières en paille, dans la
forme de nos tentes de toile. Ce camp présentait un très-beau coup
d'oeil. Les soldats y furent dans l'abondance et y jouirent du plus
grand bien-être. L'Empereur, qui n'avait pas vu ces troupes depuis
plusieurs années, vint les passer en revue. Il leur témoigna une grande
satisfaction, leur accorda beaucoup d'avancements et les combla de
récompenses. Ces récompenses méritées, données aux compagnons de nos
travaux, sont plus douces pour un chef que celles qui lui sont propres.
J'en éprouvai beaucoup de bonheur.
J'avais un logement à Vienne; j'allais souvent dans cette ville, et,
quand je m'y trouvais, je me rendais le matin à la parade de Schoenbrunn
pour y faire ma cour à l'Empereur. Les maréchaux déjeunaient avec lui
après la parade, et là, on se livrait, pendant une heure ou deux, à une
conversation animée et spirituelle. Comme le plus jeune, je fus chargé
de lire un jour toutes les dépêches relatives à la bataille de
Talaveyra, livrée et perdue récemment en Espagne. Napoléon était furieux
contre son frère, et contre Jourdan, son conseil.
Effectivement, cette bataille fut donnée sans aucun calcul et avec la
plus grande inutilité; mais l'événement et les circonstances qui s'y
rattachent ont été assez importants, et j'ai connu assez bien ce qui
s'est passé, pour pouvoir consigner ici mes souvenirs et en faire un
récit succinct.
L'Empereur, rappelé d'Espagne, où il se trouvait, par la nouvelle des
préparatifs des Autrichiens, quitta l'armée au moment où elle était à la
poursuite de l'armée anglaise. Celle-ci, après avoir repassé l'Esla, se
retira sur la Corogne. Sa retraite fut pénible, et, comme elle manquait
de tout et qu'une armée anglaise est accoutumée à ne manquer de rien,
elle souffrit plus qu'une autre, et arriva dans le plus grand désarroi
devant cette ville. Le deuxième corps d'armée, commandé par le maréchal
Soult, était chargé de la poursuivre. Tous ceux qui ont été témoins des
événements prétendent que l'occasion était belle pour la détruire; mais
Soult fit là comme partout: il hésita, et l'occasion lui échappa. Après
le rembarquement de l'armée anglaise, il eut l'ordre d'entrer en
Portugal et d'en faire la conquête. Rencontrant des milices et des
rassemblements de paysans, il les battit et s'empara d'Oporto; en
continuant sa marche sans retard, il serait entré à Lisbonne.
J'ignore quel mauvais génie l'inspira et le fit s'arrêter; mais, chose
tout à la fois singulière et certaine, c'est qu'il rêva la couronne de
Portugal. Soult, doué de très-peu d'esprit, fort passionné, a une
ambition sans bornes: sa réputation de finesse est fondée sur son
habitude de dire toujours le contraire de sa pensée, et encore cette
finesse et cette ruse disparaissent quand ses passions parlent, car
alors son intelligence s'obscurcit au point de le faire tomber dans des
aberrations incroyables. On a vu des généraux rêver des couronnes après
de longues guerres, dans les temps de désordre et d'anarchie, et
lorsqu'ils commandaient des troupes sans patrie, des mercenaires que
l'habitude, l'intérêt et l'esprit de bande attachaient uniquement à
leurs chefs; mais, dans un temps d'ordre et de discipline, avec un
souverain auquel l'Europe était soumise, avec une armée nationale, et
lorsque le chef de l'État était avant tout le chef des soldats, vouloir
lui forcer la main pour s'emparer d'une couronne, c'est une pensée qui
n'est jamais venue à personne, avant d'être entrée dans la tête du
maréchal Soult.
Il eut donc la fantaisie de devenir roi de Portugal et de se faire
demander par les Portugais à l'Empereur. Arrivé à Oporto et joint par
quelques intrigants portugais, il s'occupa à réunir dans cette ville
une assemblée pour faire prononcer la déchéance de la maison de
Bragance et demander à l'Empereur un nouveau souverain: bien entendu
que le choix tomberait sur lui. Le bruit de cet étrange projet se
répandit dans l'armée et y produisit, comme on l'imagine, l'effet le
plus fâcheux. Soult n'était pas aimé, et ses ennemis relevaient avec
d'autant plus de plaisir le ridicule et la folie de son entreprise. On
ne parlait plus que du roi Nicolas. Le maréchal donna un ordre du jour
à l'occasion des bruits qui couraient, et cet ordre du jour, en
cherchant à donner une explication raisonnable, les confirma.
Il résulta de tout cela une sorte de désorganisation de l'armée, toute
au profit de l'ennemi. Un nommé Argenton, adjudant-major du 18e régiment
de dragons, alla trouver les Anglais, et annonça qu'il était envoyé par
un comité composé des principaux généraux pour faire connaître le
mécontentement de l'armée, le désir qu'elle éprouvait de rentrer en
France, et pour s'entendre sur l'évacuation du Portugal. Le prétendu
comité demandait à l'armée anglaise d'avancer et de suivre l'armée
française, qui à son approche se retirerait. Argenton était spirituel;
il convainquit les généraux anglais, eut des passe-ports pour franchir
les avant-postes, annonça qu'il reviendrait avec des pouvoirs, revint
sans les avoir, parce que, dit-il, la prudence l'avait commandé,
retourna, et, au milieu de ses allées et venues, au milieu de la
division de l'armée et de la désorganisation occasionnée par tant
d'intrigues et de l'incroyable préoccupation de Soult, les Anglais
passèrent le Duero sans rencontrer un seul de nos postes, et vinrent
surprendre Soult à Oporto au milieu d'un baisemain. Le maréchal sortit
de cette ville sous les coups de fusil de l'ennemi: une demi-heure plus
tard, il aurait été fait prisonnier.
Cette sortie d'Oporto, où toutes les administrations et tous les
embarras de l'armée s'étaient établis, fut une déroute. Pour comble de
malheur, l'ennemi s'empara du point de retraite, du pont d'Amarante, et
Soult fut contraint de diriger l'armée sur Montalegre. Mais la route
n'était pas praticable aux voitures; il fallut donc abandonner bagages
et artillerie, quatre-vingts pièces de canon, et se retirer avec le
personnel et les chevaux, en passant par un véritable trou d'aiguille.
Argenton, surpris au moment où il revenait de l'armée anglaise, fut
arrêté; on trouva sur lui des passe-ports anglais. Conduit prisonnier,
il s'échappa, rejoignit l'armée anglaise, passa en Angleterre, et vint
débarquer sur la côte de Boulogne, où il fut fusillé. La promptitude de
son exécution autorisa à croire que sa mort, bien méritée assurément,
avait pour objet de cacher quelque mystère.
J'ignore quels moyens Soult prit pour expliquer une si triste et si
déplorable campagne, dont toutes les fautes lui étaient personnelles et
dont quelques-unes étaient criminelles. Il envoya son aide de camp, Brun
de Villeret, à l'Empereur, pour lui expliquer ces étranges événements.
Un des arguments du maréchal, argument dont il s'est servi en me parlant
lui-même pour se justifier de ce qui s'était passé alors, était qu'il
avait voulu ajouter une force morale à la puissance des armes.
L'Empereur hésita s'il ferait justice de Soult; mais il réfléchit au
scandale qui naîtrait de la publicité: l'effet lui en parut devoir être
pire que la punition ne serait salutaire, et il se décida à tout ignorer
vis-à-vis du public.
Cependant son juste mécontentement l'emporta sur le calcul, comme il
arrivait souvent chez lui; et, longtemps après, voyant le général
Ricard, chef de l'état-major de Soult, se présenter timidement à son
audience, il l'apostropha en présence de deux cents personnes, et lui
dit qu'il méritait la mort pour avoir trempé dans une semblable félonie.
Avant d'être informé des événements d'Oporto, l'Empereur avait ajouté au
commandement de Soult celui des cinquième et sixième corps, afin de
mettre de l'ensemble dans les mouvements, et Soult se trouva ainsi
investi d'un très-grand pouvoir au moment où il en était le moins digne
et où il redoutait les plus rudes châtiments. D'un autre côté, en
sortant de Portugal, Soult avait fait le tableau le plus triste de
l'état de son corps d'armée dans un rapport à Joseph. Ce rapport fut
intercepté par Wellington: celui-ci savait d'ailleurs à quoi s'en tenir
sur l'état du deuxième corps, dont il avait pris ou vu détruire tout le
matériel. Aussi, quand, placé dans la vallée du Tage, en position à
Talaveyra et se disposant à marcher sur Madrid, on lui fit le rapport
que le corps de Soult se portait sur ses derrières, passait le col de
Baños et marchait sur le Tiétar pour le prendre à revers, il rit de son
entreprise.
Ce ne fut que la veille du jour où l'armée allait le joindre,
lorsqu'elle passait le Tiétar, qu'il sut que ce n'était plus le deuxième
corps détruit et hors d'état d'agir, mais une armée de cinquante mille
hommes en bon état, prête à l'écraser. Il ne perdit pas un moment pour
repasser le Tage et se couvrir par cette rivière. Ne pouvant plus se
rendre au pont d'Almaraz, placé sur la grande communication, il passa le
fleuve à celui de l'Arzobispo, plus à portée. Joseph, qui savait à jour
fixe le moment de l'arrivée de Soult, ne devait pas s'avancer jusqu'à
Talaveyra, et encore moins attaquer les Anglais dans une telle position.
S'il était pressé de revenir sur Madrid pour couvrir cette ville contre
l'armée espagnole en marche pour s'y rendre, un faible corps sur
l'Alberche suffisait pour observer les Anglais, retarder leur marche et
donner le temps à Soult d'arriver. S'il était tranquille sur Ceusta, il
fallait rester à portée de l'armée anglaise pour tomber sur elle à
l'instant où elle décamperait; et enfin, s'il voulait absolument
combattre, il fallait attaquer les Anglais avec plus d'ensemble, d'une
manière moins décousue. Mais tout fut absurde, jusqu'au choix de
l'officier que Joseph chargea d'aller rendre compte des événements à
l'Empereur. Il confia cette mission à Carion Nisas, poëte de profession,
militaire par hasard, triste avocat pour une pareille cause. Il ne sut
pas rendre compte de la manière dont les troupes étaient formées. Il ne
sut pas dire comment les attaques avaient été conduites. L'humeur de
l'Empereur en augmenta au point que je l'ai vu rarement exprimer son
mécontentement en termes aussi durs.
Pour achever l'épisode de la campagne d'Espagne, je dirai que l'armée
anglaise, ayant passé le Tage au pont d'Arzobispo, dut se retirer par le
chemin de Mezza da Ibor, au milieu de montagnes roides et impraticables.
L'infanterie anglaise, étant séparée de son canon pendant plus de huit
jours, et le Tage guéable à Almaraz, Soult, avec une armée si supérieure
et si bien outillée, se trouvant d'ailleurs si près, pouvait détruire
les Anglais. S'il eût passé le Tage, il forçait l'ennemi à la retraite
et à abandonner tout son matériel; il le rejetait en Portugal dans un
état complet de désorganisation, et fixait le destin de la guerre. Mais
le caractère des hommes, règle constante des habitudes de leur vie et de
leur manière d'être, se retrouve toujours dans les grandes occasions, et
Soult, pour son malheur et pour celui de son armée, ne put échapper au
sien en cette mémorable circonstance. Il se trouva sans résolution au
moment d'agir et sans force au moment du danger, et la présence d'une
armée si belle, que le hasard avait réunie un moment et placée dans une
situation si favorable, ne servit qu'à montrer de nouveau et son
incapacité et la fortune de Wellington.
La fête de l'Empereur arriva. Elle fut célébrée dans tous les corps
d'armée et à Vienne avec une grande pompe. L'Empereur donna beaucoup de
récompenses, et, entre autres, il fit princes Masséna et Davoust, et
leur donna d'énormes dotations. Il était constamment occupé à stimuler
les ambitions, et, à mesure que l'un s'élevait, il créait un échelon de
plus pour donner l'envie d'y arriver et prévenir le sommeil dans le
poste où l'on était arrivé. Pourvu du titre de duc et de maréchal
d'Empire, l'ambition semblait devoir être satisfaite; mais il fallait à
l'instant voir le néant de ce que l'on possédait; car c'est ainsi que
l'ambitieux envisage sa situation quand il n'est pas arrivé au dernier
terme. Aussi, pour tout le monde, dans toutes les situations, c'étaient
des accès d'une fièvre dont chaque jour augmentait l'activité.
À cette époque, les Anglais firent sur Anvers une expédition, commandée,
si je ne me trompe, par lord Chatam. Ils y employèrent des forces
considérables, et, malgré cela, échouèrent. Cependant rien n'était
préparé de notre côté pour la défense, et la résistance de Flessingue,
poste avancé d'Anvers, avait été nulle. Le général Monet s'y était mal
conduit. Je n'en éprouvai aucune surprise: je l'avais jugé un mauvais
officier, beaucoup plus occupé à s'enrichir en faisant la contrebande
qu'à remplir ses devoirs. Un bombardement de deux jours le fit
capituler. Dans l'état où était Flessingue, avec les travaux exécutés,
cette place pouvait facilement tenir pendant quinze jours de tranchée
ouverte.
La reddition subite de Flessingue ouvrit l'Escaut à l'ennemi. Anvers
était sans garnison; mais il renfermait tout le personnel d'un grand
port: beaucoup d'ouvriers, le fond de plusieurs équipages, et ensuite
les équipages mêmes des vaisseaux qui devaient s'y réfugier et quitter
leur station dans la rade de Flessingue. Le conseil des ministres envoya
Bernadotte pour commander à Anvers, et mobilisa beaucoup de gardes
nationales qui furent dirigées sur ce point. Le choix de Bernadotte
déplut à l'Empereur. Sa conduite à Wagram lui avait laissé une profonde
impression de mécontentement. Il révoqua ce choix aussitôt, et remplaça
Bernadotte par le duc d'Istrie, alors à Paris, par suite de la légère
blessure reçue à Wagram. La défense d'Anvers s'organisa. Les Anglais
mirent une grande lenteur dans leurs mouvements; les maladies, si
communes dans le pays en cette saison, ravagèrent leur armée, et ils
durent assez promptement songer à la retraite.
L'Empereur en éprouva une grande joie; il se livra à un mouvement
d'orgueil légitime. La majesté de l'Empire lui semblait suffire pour
rendre son territoire inviolable: la terre seule de France rejetait
d'elle-même l'étranger qui osait la souiller. Cela était vrai, cela sera
toujours vrai, quand le patriotisme des Français ne sera pas neutralisé
par leurs divisions, quand un sentiment unique animera toute la nation,
quand surtout, en défendant son gouvernement, elle croira défendre ses
richesses, son bien-être et sa liberté.
L'Empereur s'égayait beaucoup, à cette époque, sur le compte des marins.
Ceux-ci avaient toujours prétendu que la navigation de l'Escaut
présentait de grandes difficultés pour les vaisseaux de ligne. Les bancs
au-dessous d'Anvers empêchaient, disait-on, de les armer avant d'être
arrivés dans la rade: enfin il était prudent de se servir de
chameaux [3] pour descendre les vaisseaux jusqu'au lieu de leur
armement. Ce mode de transport, de tout temps en usage en Hollande,
avait été proposé pour Anvers. «Eh bien, disait Napoléon en riant de
tout son coeur, voyez les beaux effets de la peur! L'escadre de l'amiral
Missiessi était dans la rade de Flessingue, prête à mettre en mer,
armée, approvisionnée, ayant son eau à bord; l'apparition des Anglais a
produit un effet tel, que l'escadre, dans cet état, a remonté l'Escaut
par un vent peu favorable, en louvoyant sans s'échouer, et elle s'est si
bien trouvée de ce mouvement, que quelques vaisseaux ont dépassé Anvers
et sont entrés dans le Rupel, un de ses affluents. À quelque chose
malheur est bon: les Anglais nous auront appris toute la valeur et
toutes les propriétés de cet établissement maritime.»
[Note 3: Les chameaux sont deux corps creux ou grandes caisses, dont un côté
a la courbure de la muraille d'un vaisseau, de manière qu'ils
s'appliquent sur ses flancs immédiatement. Ils sont descendus à la
hauteur de la quille du vaisseau au moyen de l'eau dont on les remplit.
On les lie au vaisseau avec des cordages, et ils font corps avec lui.
On vide l'eau avec des pompes; ils soulèvent le vaisseau et diminuent
son tirant d'eau.]
À l'occasion de la descente des Anglais, j'offris à l'Empereur et je fis
remettre par son ordre, au ministre de la guerre, un travail fort
circonstancié, fait pendant mon séjour en Hollande, sur la défense de
la Zélande et sur les moyens de communication possibles entre les îles,
malgré des forces maritimes supérieures.
L'éloignement de Napoléon pour Bernadotte datait d'une époque
antérieure. Celui-ci avait plus d'une fois trempé dans des intrigues
plus ou moins coupables envers lui. Sa grande mobilité le faisait
fréquemment changer de langage; on l'accusait de fausseté, et je l'ai
souvent défendu auprès de l'Empereur de ce tort apparent, en
l'attribuant au déréglement de son imagination. Les événements de Wagram
avaient éveillé l'antipathie de Napoléon. Peu de temps après l'époque à
laquelle je suis arrivé dans mes récits, la fortune appela Bernadotte à
devenir l'héritier de la couronne de Suède. À cette occasion, l'Empereur
lui exprima l'opinion qu'il avait de lui d'une manière si plaisante, que
je ne puis me refuser à consigner ici cette anecdote. Bernadotte, avec
ses manières agréables, son ton de Gascon, avait été en rapport avec
beaucoup d'officiers suédois prisonniers, à l'époque où il commandait à
Hambourg. Ces officiers avaient conservé de lui le souvenir le plus
favorable. Quand, plus tard, les Suédois cherchèrent un successeur au
trône, ils pensèrent à lui. Par là, leur but de se soustraire à
l'influence de la Russie était atteint; ensuite, comme maréchal
français, ils supposèrent cette démarche agréable à l'Empereur. Enfin,
Bernadotte étant placé dans une sorte d'opposition, on crut, avec
raison, qu'il ne serait pas l'esclave de son ancien maître. Tel fut le
secret de sa nomination.
L'Empereur n'en avait pas eu le moindre avis. Bernadotte ne s'en doutait
pas davantage. Bien plus, Bernadotte, alors très-mal avec Napoléon et
soupçonné de nouvelles intrigues, était l'objet d'une sorte de
surveillance de la police; aussi se conduisait-il avec circonspection.
Au milieu de ses préoccupations, un étranger demande à lui parler. Cet
individu, qu'il ne connaît pas, lui annonce que les États de Suède
l'appellent à succéder au roi Charles XIII. Il ne comprend rien à ce
discours, croit à une mystification, et se fâche. L'autre, fort étonné,
se justifie par les papiers dont il est porteur. Bernadotte court à
Saint-Cloud, où était l'Empereur, le fait sortir du conseil, et lui
communique ce qu'il vient de recevoir. L'Empereur n'en revient pas,
refuse d'y croire, et à deux reprises lui dit que c'est une
plaisanterie. «Cependant, lui répond Bernadotte, les lettres sont
authentiques.--Cela est vrai, réplique Napoléon; cela paraît certain;
je ne puis mettre obstacle au succès de leur demande: il est trop
honorable pour la France et pour moi de voir les peuples venir choisir
leurs souverains parmi mes généraux. Ainsi acceptez; mais tout ce que je
puis vous dire, c'est qu'ils font un mauvais choix.»
Napoléon voulut cependant alors établir dans le public l'opinion qu'il
avait contribué à l'élévation de Bernadotte. Mais je l'ai entendu
moi-même souvent exprimer son indignation et son mépris de la conduite
de Charles XIII, en déshéritant son sang, et dire: «Il fallait bien
remplacer Gustave-Adolphe, puisqu'il était fou; mais c'était son fils
qu'il fallait appeler à lui succéder.»
Les négociations de paix avançaient. L'Empereur m'envoyait souvent
chercher pour me parler des provinces autrichiennes qu'il avait
l'intention de se faire céder. Les ayant parcourues et habitées, je les
connaissais fort bien. Je lui appris tout le parti qu'on pouvait en
tirer. Il m'annonça son désir de m'y renvoyer avec des pouvoirs sans
limites, pour faire de ce pays, en le plaçant hors de l'empire et du
royaume d'Italie, un poste avancé destiné à couvrir ses États, qui
serait gouverné et administré sous l'autorité du général qui y
commanderait. Il voulait créer ainsi une frontière toute militaire,
comme l'étaient dans le moyen âge les margraviats; et il me dit en
riant: «_Et vous serez margrave_.»
Dans une de ces conversations, il m'entretint de ma position domestique.
Il n'aimait pas ma femme: il connaissait ses torts envers moi; il me
parla de divorce, en développa les motifs, me le présentant comme un
élément nécessaire à un grand avenir pour moi; il m'y engagea de la
manière la plus vive. J'appréciais ces motifs comme lui; mais un
sentiment de justice et de bonté, naturel à mon coeur, me fit résister
à ses instances. J'avais aimé ma femme; elle m'avait donné sa jeunesse;
je savais de quel prix étaient pour elle les jouissances de l'orgueil
et de la vanité. Le changement de sa situation, le malheur et
l'humiliation qui en seraient la suite, la mettraient au désespoir. Je
croyais la toucher par cette conduite généreuse, et en trouver le prix
dans ses soins et un attachement véritable. Le commerce de la vie doit
se composer d'indulgence réciproque. De bonne heure j'ai mis du prix aux
souvenirs: comment en retrouver d'agréables si on se sépare de ceux avec
lesquels l'on a passé ses premières années? Je crus donc devoir me
refuser à un parti qui aurait eu une si grande influence sur ma
destinée, l'aurait embellie et consolée. Dieu sait le prix que j'ai
retiré d'une conduite si délicate! Je repousse aujourd'hui les souvenirs
les plus pénibles de ma vie. Je ne parlerai plus qu'une fois de cette
malheureuse union; mais je le ferai avec détail, à cause des débats
publics qu'elle a occasionnés, et l'on saura quelle masse de chagrins
une mauvaise femme peut accumuler dans le coeur d'un honnête homme.
Au moment où l'Empereur signait la paix, il prévoyait de nouvelles
guerres qui devaient le ramener dans ces mêmes contrées. Il n'avait pas
alors l'idée de ce mariage dont les résultats devaient être si funestes
pour lui par la folle confiance qu'il lui inspira. Il m'engagea à
étudier le pays occupé par l'armée, afin de pouvoir un jour me servir
des connaissances que j'aurais acquises. Je fis donc une tournée fort
intéressante. J'allai voir Presbourg et ses environs, le cours de la
March. Je visitai le champ de bataille d'Austerlitz et la citadelle de
Brunn, et je rentrai chez moi en revenant par Znaïm. Plus tard, je me
rendis à Saint-Pölten, position indiquée pour combattre en avant de
Vienne, et je reconnus la rive gauche du Danube depuis Moelk jusqu'à
Krems.
Un armistice de deux mois avait rétabli complétement l'armée. Mon corps,
renforcé de tous mes troisième et quatrième bataillons, et d'un grand
nombre de recrues, était augmenté d'une belle cavalerie; mais la paix,
alors d'accord avec la politique de l'Empereur, devait avoir lieu. Elle
fut hâtée par l'attentat commis sur lui, et qu'un simple hasard et la
présence d'esprit du général Rapp firent échouer. Cet événement a été
raconté par tout le monde, et je n'en dirai qu'un mot. Il était le
produit d'un fanatisme patriotique dont toutes les têtes de la jeunesse
allemande étaient enflammées. Napoléon en fut très-effrayé, et on le
tint secret alors, autant que possible.
Les négociations de la paix n'avançaient pas; Napoléon, comptant sur
l'ascendant qu'il exerçait sur les chefs de l'armée autrichienne,
imagina de demander à l'empereur François de le mettre en rapport avec
le prince Jean Lichtenstein, en ce moment commandant de l'armée.
L'empereur François y consentit; il chargea le prince Jean d'aller
écouter les propositions de Napoléon, et de les lui rapporter, sans lui
donner aucun pouvoir pour signer. Le prince Jean, d'ailleurs brave
soldat, mais homme d'un esprit peu étendu, ne put résister aux
cajoleries dont Napoléon savait faire un emploi si habile: il se laissa
décider à signer des arrangements provisoires dont la valeur ne devait
être réelle qu'après l'approbation de son souverain. Mais à peine
était-il parti pour se rendre à Holitsch, où était l'empereur François,
Napoléon annonça la paix comme faite, et fit tirer cent coups de canon.
L'opinion publique la réclamait, et il n'était plus au pouvoir de
l'empereur d'Autriche de s'y refuser; de façon que cette paix fut, pour
ainsi dire, escamotée et faite par surprise.
C'est le 14 octobre que cet acte sans exemple eut lieu, et, le 15, je
me mis en route pour Paris, où je n'avais pas paru depuis le
couronnement, c'est-à-dire depuis près de cinq ans. J'allai jeter un
coup d'oeil sur mes affaires, et me disposai à repartir promptement pour
aller prendre le gouvernement des pays cédés par l'Autriche, et réunis à
l'Istrie et à la Dalmatie. Ces diverses provinces composèrent un corps
d'État appelé provinces illyriennes, sorte de réminiscence d'un grand
nom de l'antiquité. Je laissai le commandement de mon corps d'armée au
général Clausel, pour le ramener et l'établir dans les cantonnements
qu'il devait occuper, et je précédai, à Paris, le retour de l'Empereur.
CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
RELATIFS AU LIVRE DOUZIÈME