«Finkenstein, le 3 avril 1807.
«Je m'empresse de vous faire connaître, général, qu'une dépêche du 3
mars de Constantinople arrive à l'instant. L'Empereur reçoit la nouvelle
officielle que les Anglais ont été obligés d'évacuer le Bosphore, et
qu'en six jours de temps cinq cents pièces de canon ont été mises en
batterie devant le sérail. Un grand nombre de troupes s'est porté au
détroit que les Anglais ont repassé; mais une escadre turque, supérieure
en nombre, s'est mise à leur poursuite, ce qui est une mauvaise
opération que le général Sébastiani ni le Grand Seigneur même n'ont pu
empêcher, tant est grande l'effervescence du peuple à Constantinople.
Dans cette situation des choses, le Sultan a demandé cinq cents
canonniers français: le général Sébastiani a dû vous écrire et le firman
doit vous être arrivé. L'ordre de l'Empereur, général, est que
sur-le-champ vous fassiez partir tout ce qui vous reste d'officiers
d'artillerie et d'officiers du génie, avec un corps de six cents hommes
d'artillerie, sapeurs et ouvriers, bien complet, pour se rendre à
Constantinople: une partie de ce corps pourrait partir de Raguse.
«Par votre dernier état de situation, vous avez quatre compagnies
d'artillerie du 2e régiment, une du 8e régiment, deux compagnies de
sapeurs, ainsi que cinquante ouvriers.
«L'intention de Sa Majesté est que, sur ces cinquante ouvriers, vous en
fassiez partir vingt-cinq; que vous fassiez partir les deux compagnies
de sapeurs, qui feront environ cent soixante-dix hommes. Vous ferez
partir de Raguse une compagnie du 2e régiment, complétée à cent vingt
hommes, en choisissant dans l'infanterie des hommes beaux et forts. Vous
ferez partir une compagnie d'artillerie de la Dalmatie, que vous ferez
également compléter à cent vingt hommes, de la même manière que
ci-dessus. Vous ferez partir deux compagnies d'artillerie italienne, que
vous ferez compléter chacune à cent hommes par les troupes italiennes,
en choisissant des hommes forts et beaux. Ces quatre compagnies
formeront donc quatre cent quarante hommes, qui, joints aux cent
soixante-dix sapeurs ou ouvriers, feront les six cents demandés par le
Grand Seigneur.
«Vous y joindrez une douzaine d'officiers d'artillerie et de génie,
Français et Italiens, ayant soin que, parmi les officiers d'ouvriers,
il y en ait un habile, et de bons artificiers. Vous ferez armer de bons
fusils et vous ferez bien équiper tous ces hommes. Vous ferez partir
avec eux pour trois mois de solde, et plus si vous avez de l'argent.
Vous ferez donner à chaque homme trois paires de souliers. Il est à
désirer que les ouvriers emportent avec eux les outils les plus
précieux, qu'on ne trouverait pas à Constantinople. Les officiers du
génie et d'artillerie auront l'attention d'emporter, autant qu'ils
pourront, les livres qui pourraient leur être utiles suivant les
circonstances.
«Vous ferez connaître à la Porte que, si elle veut d'autres troupes,
vous lui en enverrez sur sa demande directe. Effectivement, général,
l'Empereur vous autorise à envoyer jusqu'à la concurrence de quatre à
cinq mille hommes, ainsi qu'à les mettre en mouvement et à les faire
passer sans ordre ultérieur de Sa Majesté. Mais cependant, pour cela, il
faut que vous ayez une réquisition fort en règle signée du général
Sébastiani, et que le pacha sur le territoire duquel vous ferez passer
ces troupes ait un firman bien en règle de la Porte.
«Il vous restera en Dalmatie, ainsi qu'à Raguse, assez d'artillerie.
Vous ferez compléter les compagnies qui vous resteront à cent vingt
hommes, en prenant des hommes dans l'infanterie. Je donne d'ailleurs
des ordres pour que le vice-roi d'Italie fasse passer sur-le-champ en
Dalmatie douze officiers d'artillerie et douze officiers du génie. Ainsi
n'épargnez pas les officiers du génie et d'artillerie pour les envoyer à
Constantinople, où il ne saurait trop y en avoir: avec la direction de
nos officiers, tous les soldats français sont artilleurs.
«Si vous avez de l'argent, général, l'Empereur ordonne que vous fassiez
passer, par les troupes que vous envoyez à Constantinople, deux cent
mille francs en or au général Sébastiani, qui seront employés aux
besoins des troupes, l'intention de Sa Majesté n'étant point qu'elles
soient, en aucune manière, à charge à la Porte. Si vous n'avez pas
d'argent, faites-le-moi connaître, afin que je prenne des mesures en
conséquence.
«L'intention de l'Empereur est, général, que tout ce que je viens de
vous ordonner parte vingt-quatre heures après la réception des ordres.
«Vous pouvez envoyer trois à quatre officiers d'état-major si vous en
avez que vous croyiez pouvoir être utiles dans ce pays. Si vous aviez
un bon général de brigade qui désirerait aller à Constantinople,
envoyez-le avec les six cents hommes.
«J'observe que, sur le dernier état de situation de votre armée, vous
avez plus d'officiers d'artillerie, du génie et d'état-major qu'il ne
vous en faut. Vous pouvez donc envoyer, si vous le jugez convenable,
tout ce qui n'est point strictement nécessaire. À quoi vous servent
cinq colonels ou chefs de bataillon? Un à Raguse et un en Dalmatie vous
suffisent.»