XIII

L'éducation pour la simplicité.

La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est

naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.

On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:

La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;

La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.

Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des

parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les

objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les

parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque

les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième,

en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite

autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime,

mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être.

À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient

de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa

minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance,

l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être,

ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les

croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de

son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou

augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme

paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui

n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon

ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie

ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les

supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent

l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en

eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.

Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais

aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice

principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les

enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants.

C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un

corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement

bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait

être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont

absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était

qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même

que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même

genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même

nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même

croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de

la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être

simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut

inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la

pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange

tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force

intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des

explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se

produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond.

Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares

contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.

Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque

simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.

* * * * *

L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants

pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour

l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des

aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée.

Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu

fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il

faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à

s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore

qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que

croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs,

tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même

l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque

ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le

parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un

maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié

même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par

la vie sans loi ni frein.

Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où

le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il

n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le

moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter

l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à

crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions

éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux

éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation

de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie

des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre.

Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit

des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse

entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.

Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents:

car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un

échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but

de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances

fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie,

la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une

éducation qui s'inspire d'un autre principe.

Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot

_avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout:

les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot

l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation

commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des

impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers

éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les

parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent

que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils

exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut

que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous

l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se

compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale,

individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la

destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action

sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins

doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de

s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble

union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si

l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se

posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être

descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux

sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce

qu'il a d'intime.

Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le

défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.

Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé

non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente

des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi

et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger

extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des

éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une

facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce

droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre

personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants.

Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure

à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi

indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le

plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa

propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des

impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir

l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme

et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter

cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi

désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce

qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre

dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse,

l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et

toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments

nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est

cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères

libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des

institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les

broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité

impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord

aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie

individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse.

Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit

et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation.

Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il

doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la

rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur

de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle

s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités

contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect

qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que

lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant

modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se

résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des

hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.

* * * * *

Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.

Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la

piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus

pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là

la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une

maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire

du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous

remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place

d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un

enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que

s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis

d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il

y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas.

Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une

maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux

yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter,

de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au

nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un

domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect

qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur

ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il

adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il

sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les

parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite

envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur.

On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du

respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux

d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un

besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire

confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne

tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par

notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands,

nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause

et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le

mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.

Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans

les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés.

Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent

sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui

comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de

faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui

représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus

vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les

distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui

permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est

une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais

oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que

nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des

attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent.

Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des

procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur

dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous

avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous

entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions

essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu.

Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous

n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat

supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos

enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour

cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous

avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et

vos pratiques, amené la diminution du respect.

Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous

travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les

classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit

dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise

quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise

quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet

esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque

absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté

aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être

gênés par les distances accessoires qui les séparent.

Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel

qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève

les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la

leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule

religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former

ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi?

Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou

nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui

s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect

et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la

patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre

le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial,

il est certes l'un des pires et des plus énergiques.

* * * * *

Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la

simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre

condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants

qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous

permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez

leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais

croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la

distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur

costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs

semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous

fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le

plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour

une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le

voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux

l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard

une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils

et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs!

D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe

l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos

enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous

sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner!

Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit

coûte fort cher et ne vaut rien.

Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour

résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur

milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une

telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une

légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de

leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait

l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui

les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre

comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits,

fermenter et pourrir les unes sur les autres.

La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution

lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à

nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces

exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos

enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les

aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les

exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté,

s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien

malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des

champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles

d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent

marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une

société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres

s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et

visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en

les remplissant avec conscience[2].

[2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son

influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet

dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à

y renvoyer le lecteur.

* * * * *

L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos

enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas

surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant

a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il

s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de

réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère

des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que

tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour

rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des

habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des

excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et

les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre

vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et

pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront,

il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez

peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à

sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.

Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement;

entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils

soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à

supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le

confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et

solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un

peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté

d'être heureux.

Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale.

On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable.

Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur

eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos

décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises

habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur

nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements

gravés sur ces fronts!

Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à

être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions,

des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son

corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire;

et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout

ce qui est généreux, simple et beau.

* * * * *

La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des

habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la

réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice

d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et

ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants

l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on

d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de

l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser

avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle

inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui

consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui

lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous

rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres

doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les

caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou

des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout

le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est

pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et

que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre

vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être

eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de

la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu

qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à

visage découvert.

* * * * *

À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs.

Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si

gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne

l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare

qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la

vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une

grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop

de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et

de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les

ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation

et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire

de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme

si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs,

les parfums, les chants, la féerie du printemps.

Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour

ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées,

mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des

merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la

première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un

oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de

lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et

d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus,

où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne

remplacera jamais.

La vie simple · 第 17 / 19 题