L'éducation pour la simplicité.
La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est
naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.
On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:
La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;
La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.
Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des
parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les
objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les
parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque
les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième,
en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite
autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime,
mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être.
À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient
de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa
minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance,
l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être,
ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les
croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de
son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou
augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme
paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui
n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon
ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie
ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les
supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent
l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en
eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.
Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais
aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice
principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les
enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants.
C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un
corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement
bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait
être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont
absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était
qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même
que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même
genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même
nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même
croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de
la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être
simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut
inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la
pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange
tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force
intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des
explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se
produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond.
Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares
contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.
Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque
simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.
* * * * *
L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants
pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour
l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des
aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée.
Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu
fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il
faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à
s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore
qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que
croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs,
tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même
l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque
ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le
parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un
maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié
même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par
la vie sans loi ni frein.
Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où
le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il
n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le
moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter
l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à
crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions
éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux
éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation
de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie
des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre.
Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit
des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse
entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.
Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents:
car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un
échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but
de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances
fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie,
la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une
éducation qui s'inspire d'un autre principe.
Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot
_avenir_ qui monte aux lèvres. L'enfant est l'_avenir_. Ce mot dit tout:
les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot
l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation
commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des
impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers
éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les
parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent
que leur oeuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils
exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut
que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous
l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se
compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale,
individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la
destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action
sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins
doit devenir _lui-même_ et _fraternel_. Ces deux conditions, loin de
s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble
union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si
l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se
posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être
descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux
sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce
qu'il a d'intime.
Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le
défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.
Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé
non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente
des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi
et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger
extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des
éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une
facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce
droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre
personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants.
Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure
à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi
indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le
plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa
propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des
impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir
l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme
et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter
cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi
désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce
qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre
dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse,
l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et
toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments
nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est
cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères
libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des
institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les
broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité
impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord
aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie
individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse.
Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit
et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation.
Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il
doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la
rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur
de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle
s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités
contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect
qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que
lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant
modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se
résumer en ces mots: former des hommes _libres et respectueux_, des
hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.
* * * * *
Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.
Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la
piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus
pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là
la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une
maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire
du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous
remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place
d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un
enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que
s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis
d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il
y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas.
Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une
maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux
yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter,
de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au
nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un
domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect
qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur
ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il
adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il
sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les
parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite
envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son coeur.
On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du
respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux
d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un
besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire
confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne
tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par
notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands,
nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause
et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le
mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.
Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans
les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés.
Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent
sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui
comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de
faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui
représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus
vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les
distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui
permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est
une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais
oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que
nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des
attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent.
Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des
procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur
dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous
avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous
entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions
essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu.
Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous
n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat
supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos
enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour
cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous
avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et
vos pratiques, amené la diminution du respect.
Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous
travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les
classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit
dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise
quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise
quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet
esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque
absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté
aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être
gênés par les distances accessoires qui les séparent.
Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel
qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève
les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la
leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule
religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former
ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi?
Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou
nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui
s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect
et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la
patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre
le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial,
il est certes l'un des pires et des plus énergiques.
* * * * *
Si la simplicité du coeur est une condition essentielle du respect, la
simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre
condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants
qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous
permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez
leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais
croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la
distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de coeur, par leur
costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs
semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous
fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le
plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour
une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le
voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux
l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard
une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils
et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs!
D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe
l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos
enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous
sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner!
Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit
coûte fort cher et ne vaut rien.
Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour
résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur
milieu, les moeurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une
telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une
légion de mécontents qui se séparent par le coeur de leur souche, de
leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait
l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui
les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre
comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits,
fermenter et pourrir les unes sur les autres.
La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution
lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à
nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces
exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos
enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les
aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les
exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté,
s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien
malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des
champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles
d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent
marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une
société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres
s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et
visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en
les remplissant avec conscience[2].
[2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son
influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet
dans mes ouvrages: _Justice_, _Jeunesse_, _Vaillance_; je me borne à
y renvoyer le lecteur.
* * * * *
L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos
enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas
surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant
a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il
s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de
réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère
des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que
tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour
rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des
habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des
excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et
les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre
vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et
pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront,
il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez
peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à
sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.
Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement;
entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils
soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à
supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le
confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et
solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un
peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté
d'être heureux.
Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale.
On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable.
Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur
eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos
décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises
habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur
nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements
gravés sur ces fronts!
Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à
être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions,
des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son
corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire;
et dans son coeur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout
ce qui est généreux, simple et beau.
* * * * *
La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des
habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la
réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice
d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et
ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants
l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on
d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de
l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser
avec son esprit, sentir avec son coeur, exprimer le vrai moi, quelle
inconvenance, quelle rusticité!--Oh! l'atroce éducation que celle qui
consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui
lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous
rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres
doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les
caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou
des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout
le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est
pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et
que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre
vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être
eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de
la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu
qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à
visage découvert.
* * * * *
À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs.
Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si
gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne
l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare
qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la soeur de la
vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une
grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop
de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et
de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les
ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation
et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire
de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme
si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs,
les parfums, les chants, la féerie du printemps.
Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour
ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées,
mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des
merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la
première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un
oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de
lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et
d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus,
où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne
remplacera jamais.