XII

L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.

Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que

l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus

apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances.

La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font

surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les

rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré

tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé

des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas

avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si

dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était

le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades,

et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très

bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui

s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre

intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant

tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut

toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des

grands.

Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son

équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa

domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne

me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me

passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne

compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui,

voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une

souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte

gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a

de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne

m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme

qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces

impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses

expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux

voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel

point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en

bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société

se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes

moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se

traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui,

relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui,

est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la

rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est

comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments:

mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut

accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout

ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient

qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les

contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large

superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer

surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son

luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur

empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit

vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un

qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact

quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès

lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour

la provoquer?

Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son

orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux

séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que

de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait

se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de

l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette

question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire

aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez

avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du

monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage.

L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se

méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous

fait perdre la clairvoyance.

Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre

point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction

sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que

l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont

inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à

des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la

société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en

vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il

convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité.

De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour

exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la

richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un

des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches,

s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est

pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains

d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable

comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont

aucune idée de la manière de s'en servir.

Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps,

c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa

mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est

certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des

épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne

confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou

de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables.

Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il

sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de

son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est

accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui

le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher

toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement

gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient

toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la

justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé

de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu

dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement,

cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il

appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société

humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie

et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que

la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de

se faire pardonner: elle se fera aimer.

* * * * *

Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui

qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance

qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne

vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes

inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces.

Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du

pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque

introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui

détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque

partout à la compromettre.

Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il

faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette

sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur

toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont

existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend

pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire

ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature

intolérable. De là une multitude de complications sociales, de

froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de

lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que

tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous

quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce

quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il

n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il

est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il

n'est pas permis de se laisser avilir.

Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans

l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et

domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme

s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui

pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une

âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet

effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui

commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le

plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un

contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur

d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le

colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus

d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations

d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les

mains d'un subalterne ivre de son autorité!

On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir

c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui

sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous

l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres

il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement

et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux

formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on

ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.

Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec

simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir

n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures

disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et

pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils

sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de

demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de

ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même

résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance

intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y

a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à

l'aide et faire son devoir.

Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui

inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction,

une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les

efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et

c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.

* * * * *

Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des

petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en

haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la

loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui

provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce

subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque

chose au-dessus d'elle.

Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite.

Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout

ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle.

Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale.

Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour

personne.

De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et

susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que

leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et

le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur

devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y

a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste

simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences

ridicules et d'injustes arrière-pensées.

Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris

de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est

convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il

parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus

modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont

là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi

inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés

aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté

sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans

les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant

tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les

classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux

fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure.

L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des

fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme

ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à

l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.

* * * * *

Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre

sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au

savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse

et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit

servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur

près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en

instrument d'ambition, il se détruit lui-même.

Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la

vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres,

demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le

juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se

retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain

ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la

bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit

d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la

vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une

attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous

éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses

bienfaits se sentent souffletés.

Résumons-nous et concluons:

C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent

être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui

qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens

matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit

deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir

l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les

possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons

beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un

homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir

payer nos dettes?

Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous

tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un

homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.

Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne

nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer

le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous

devons à la peine d'autrui.

Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne

doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et

plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour

autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.

* * * * *

--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on

peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment

des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement

d'une société?

--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions.

Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le

grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais

uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à

jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être

quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur

ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon,

d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point

condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à

condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne

correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La

seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous

voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en

elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en

rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser.

C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en

baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à

marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé

qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les

devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous

affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance

et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux

qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins

d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.

La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être

meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble,

plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect.

Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien,

et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.

La vie simple · 第 16 / 19 题