L'orgueil et la simplicité dans les rapports sociaux.
Il serait peut-être difficile de trouver un sujet mieux qualifié que
l'orgueil pour prouver que les obstacles à une vie meilleure, plus
apaisée et plus forte, sont plutôt en nous que dans les circonstances.
La diversité, et surtout le contraste des situations sociales font
surgir inévitablement toutes sortes de conflits. Mais combien les
rapports entre membres d'une même société ne seraient-ils pas, malgré
tout, simplifiés si nous mettions un autre esprit dans le cadre tracé
des nécessités extérieures! Persuadons-nous bien que ce ne sont pas
avant tout les différences de classes, de fonctions, les formes si
dissemblables de leurs destinées qui brouillent les hommes. Si tel était
le cas on verrait une paix idyllique régner entre collègues, camarades,
et toutes gens d'intérêts analogues et de sort pareil. Chacun sait très
bien au contraire que les querelles les plus acharnées sont celles qui
s'élèvent entre semblables et qu'il n'y a pire guerre que la guerre
intestine. Mais ce qui empêche les hommes de s'entendre, c'est avant
tout l'orgueil. L'orgueil fait de l'homme un hérisson qui ne peut
toucher à autrui sans le blesser. Parlons d'abord de l'orgueil des
grands.
Ce qui me déplaît dans ce riche qui passe en carrosse, n'est ni son
équipage, ni sa toilette, ni le nombre et la prestance de sa
domesticité: c'est son mépris. Qu'il possède une grande fortune, cela ne
me blesse que si j'ai le caractère mal fait; mais qu'il m'éclabousse, me
passe sur le corps, fasse paraître dans toute son attitude que je ne
compte pour rien à ses yeux, parce que je ne suis pas riche comme lui,
voilà ce qui m'indispose à bon droit. Il m'impose après tout une
souffrance, et une souffrance inutile. Il m'humilie et m'insulte
gratuitement. Ce n'est pas ce qu'il y a de vulgaire, mais ce qu'il y a
de plus noble en moi qui se soulève en face de cet orgueil blessant. Ne
m'accusez pas d'envie, je n'en ressens aucune: c'est ma dignité d'homme
qui est atteinte. Inutile de chercher bien loin pour illustrer ces
impressions. Tout homme qui a vu la vie en a rapporté de nombreuses
expériences qui justifieront nos dires à ses yeux. Dans certains milieux
voués aux intérêts matériels, l'orgueil de la richesse domine à tel
point que les hommes se cotent entre eux comme on cote des valeurs en
bourse. L'estime est mesurée au contenu du coffre-fort. La bonne société
se compose des grosses fortunes, la société moyenne, des fortunes
moyennes. Viennent ensuite les gens de peu et les gens de rien. On se
traite en toute occasion d'après ce principe-là. Et celui qui,
relativement riche, a fait éprouver son dédain à moins opulent que lui,
est abreuvé à son tour du dédain de ses supérieurs en fortune. Ainsi la
rage de se comparer sévit du sommet à la base. Un milieu pareil est
comme préparé à souhait pour la culture des plus mauvais sentiments:
mais ce n'est pas la richesse, c'est l'esprit qu'on y met qu'il faut
accuser. Certains riches n'ont pas cette conception grossière, surtout
ceux qui, de père en fils, sont habitués à l'aisance. Mais ils oublient
qu'il y a une certaine délicatesse à ne pas trop faire parler les
contrastes. À supposer qu'il n'y ait aucun mal à jouir d'un large
superflu, est-il indispensable d'étaler ce superflu, d'en choquer
surtout les yeux de ceux qui n'ont pas le nécessaire, d'afficher son
luxe tout près de la pauvreté? Le bon goût et une sorte de pudeur
empêcheront toujours un homme bien portant de parler de son appétit
vigoureux, de son bon sommeil, de sa joie de vivre, auprès de quelqu'un
qui s'en va de la consomption. Beaucoup de gens riches manquent de tact
quelquefois et par là même de pitié et de prudence? Ne sont-ils pas dès
lors mal inspirés en se plaignant de l'envie, après avoir tout fait pour
la provoquer?
Mais ce dont on manque surtout c'est de discernement, lorsqu'on met son
orgueil dans sa fortune ou qu'on se laisse aller inconsciemment aux
séductions du luxe. D'abord, c'est tomber dans une confusion puérile que
de considérer la richesse comme une qualité personnelle. On ne saurait
se méprendre d'une façon plus naïve sur la valeur réciproque de
l'enveloppe et du contenu. Je ne veux point m'appesantir sur cette
question: elle est trop pénible. Et pourtant peut-on s'empêcher de dire
aux intéressés?--Prenez garde, ne confondez pas ce que vous possédez
avec ce que vous êtes. Connaissez mieux les dessous des splendeurs du
monde afin d'en percevoir avec force la misère morale et l'enfantillage.
L'orgueil nous dresse en vérité des pièges trop ridicules. Il faut se
méfier d'un compagnon qui nous rend haïssables au prochain et qui nous
fait perdre la clairvoyance.
Celui qui se livre à l'orgueil des richesses oublie ensuite un autre
point, le plus important de tous: c'est que posséder est une fonction
sociale. Sans doute, la propriété individuelle est aussi légitime que
l'existence même de l'individu et que sa liberté. Ces deux choses sont
inséparables et c'est une utopie grosse de dangers que de s'attaquer à
des bases si élémentaires de toute vie. Mais l'individu tient à la
société par toutes ses fibres, et tout ce qu'il fait il doit le faire en
vue de l'ensemble. Posséder, est donc moins un privilège dont il
convient de se glorifier qu'une charge, dont il faut sentir la gravité.
De même qu'il y a un apprentissage souvent difficile à faire pour
exercer toute fonction sociale, de même cette fonction qu'on appelle la
richesse exige un apprentissage. C'est un art que de savoir posséder, un
des moins faciles à apprendre. La plupart des gens, pauvres ou riches,
s'imaginent que dans l'opulence on n'a plus qu'à se laisser vivre. C'est
pour cela qu'il y a si peu d'hommes qui savent être riches. Aux mains
d'un trop grand nombre, la richesse est, selon une joviale et redoutable
comparaison de Luther, comme une harpe aux pattes d'un âne. Ils n'ont
aucune idée de la manière de s'en servir.
Aussi lorsqu'on rencontre un homme riche et simple en même temps,
c'est-à-dire qui considère sa richesse comme un moyen de remplir sa
mission humaine, il faut le saluer respectueusement, car il est
certainement quelqu'un. Il a vaincu des obstacles, surmonté des
épreuves, triomphé dans des tentations ou vulgaires ou subtiles. Il ne
confond pas le contenu de son porte-monnaie avec celui de son cerveau ou
de son coeur, et ce n'est pas en chiffres qu'il estime ses semblables.
Sa situation exceptionnelle, loin de l'élever, l'humilie parce qu'il
sent bien tout ce qui lui manque pour être tout à fait à la hauteur de
son devoir. Il est demeuré un homme, c'est tout dire; il est
accueillant, secourable, et loin de faire de ses biens une barrière qui
le sépare du reste des hommes, il en fait un moyen de s'en rapprocher
toujours davantage. Quoique le métier de riche ait été singulièrement
gâté par tant d'hommes orgueilleux et égoïstes, celui-là parvient
toujours à se faire apprécier par quiconque n'est pas insensible à la
justice. Chacun en s'approchant de lui et en le voyant vivre est obligé
de faire un retour sur soi-même et de se demander: Que serais-je devenu
dans une situation pareille? Aurais-je cette modestie, ce détachement,
cette probité qui fait qu'on en agit avec son propre bien comme s'il
appartenait aux autres? Tant qu'il y aura un monde et une société
humaine, tant qu'il y aura d'âpres conflits d'intérêt, tant que l'envie
et l'égoïsme existeront sur la terre, rien ne sera plus respectable que
la richesse pénétrée par l'esprit de simplicité. Elle fera plus que de
se faire pardonner: elle se fera aimer.
* * * * *
Plus malfaisant que l'orgueil inspiré par la richesse, est celui
qu'inspire le pouvoir, et par pouvoir j'entends ici toute puissance
qu'un homme a sur un autre homme, qu'elle soit étendue ou bornée. Je ne
vois aucun moyen d'éviter qu'il y ait dans le monde des hommes
inégalement puissants. Tout organisme suppose une hiérarchie des forces.
Nous ne sortirons jamais de là. Mais je crains que, si le goût du
pouvoir est très répandu, l'esprit du pouvoir ne soit presque
introuvable. À force de le mal comprendre et d'en mésuser, ceux qui
détiennent une parcelle quelconque de l'autorité en arrivent presque
partout à la compromettre.
Le pouvoir exerce sur celui qui le détient une influence très forte. Il
faut qu'une tête soit bien ferme pour ne pas en être troublée. Cette
sorte de démence qui s'emparait des empereurs romains au temps de leur
toute-puissance, est une maladie universelle dont les symptômes ont
existé de tout temps. Dans chaque homme un tyran sommeille et n'attend
pour se réveiller qu'une occasion propice. Or le tyran c'est le pire
ennemi de l'autorité, parce qu'il nous en fournit la caricature
intolérable. De là une multitude de complications sociales, de
froissements et de haines. Tout homme qui dit à ceux qui dépendent de
lui: tu feras ceci parce que telle est ma volonté, ou mieux, parce que
tel est mon bon plaisir, fait oeuvre mauvaise. Il y a en chacun de nous
quelque chose qui nous invite à résister au pouvoir personnel, et ce
quelque chose est très respectable. Car au fond nous sommes égaux et il
n'est personne qui ait le droit d'exiger de moi l'obéissance parce qu'il
est lui et que je suis moi: dans ce cas, son commandement m'avilit et il
n'est pas permis de se laisser avilir.
Il faut avoir vécu dans les écoles, les ateliers, à l'armée, dans
l'administration, avoir suivi de près les relations entre maîtres et
domestiques, s'être arrêté un peu partout où la suprématie de l'homme
s'exerce sur l'homme, pour se faire une idée du mal que font ceux qui
pratiquent le pouvoir avec arrogance. De toute âme libre, ils font une
âme d'esclave, c'est-à-dire une âme de révolté. Et il semble que cet
effet funeste, antisocial, se produise plus sûrement lorsque celui qui
commande est plus rapproché par le sort de celui qui obéit. Le tyran le
plus implacable est le tyran au petit pied. Un chef d'atelier ou un
contremaître met plus de férocité dans ses procédés qu'un directeur
d'usine ou un patron. Tel caporal est plus dur pour le soldat que le
colonel. Dans certaines maisons où madame n'a pas beaucoup plus
d'éducation que sa bonne, il y a entre l'une et l'autre les relations
d'un forçat à un garde-chiourme. Malheur partout à qui tombe entre les
mains d'un subalterne ivre de son autorité!
On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir
c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui
sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous
l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres
il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement
et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux
formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on
ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.
Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec
simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir
n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures
disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et
pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils
sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de
demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de
ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même
résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance
intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y
a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à
l'aide et faire son devoir.
Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui
inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction,
une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les
efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et
c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.
* * * * *
Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des
petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en
haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la
loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui
provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce
subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque
chose au-dessus d'elle.
Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite.
Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout
ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle.
Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale.
Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour
personne.
De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et
susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que
leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et
le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur
devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y
a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste
simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences
ridicules et d'injustes arrière-pensées.
Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris
de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est
convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il
parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus
modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont
là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi
inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés
aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté
sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans
les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant
tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les
classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux
fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure.
L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des
fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme
ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à
l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.
* * * * *
Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre
sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au
savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse
et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit
servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le coeur
près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en
instrument d'ambition, il se détruit lui-même.
Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la
vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres,
demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le
juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se
retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain
ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la
bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit
d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la
vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une
attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous
éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses
bienfaits se sentent souffletés.
Résumons-nous et concluons:
C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent
être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui
qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens
matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du coeur et de l'esprit
deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir
l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les
possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons
beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un
homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir
payer nos dettes?
Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous
tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un
homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.
Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne
nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer
le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous
devons à la peine d'autrui.
Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne
doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et
plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour
autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.
* * * * *
--Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on
peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment
des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement
d'une société?
--Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions.
Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le
grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais
uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à
jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être
quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur
ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon,
d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point
condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à
condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne
correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La
seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous
voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en
elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en
rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser.
C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en
baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à
marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé
qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les
devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous
affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance
et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux
qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins
d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.
La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être
meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble,
plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect.
Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien,
et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.