Conclusion.
Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la
vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de
force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient
l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre
existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en
renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions
puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la
justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie
publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance
fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos
désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la
vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit
soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu
plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et
nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en
même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à
la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité
d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du
ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de
la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le
grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui
est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société
nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre
le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts
les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné,
s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins
dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui
qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la
grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance,
l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement
redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la
société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de
l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au
fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide
et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et
fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous
l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun
doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point
contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité
nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte
cohésion.
Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons
se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de
cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits
intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être
personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence
fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle
chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre
organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles
de nos égoïsmes intransigeants.
Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que
pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous
les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous
nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos
rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton
aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On
n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du
privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse
renaissant à une entente fraternelle.
* * * * *
Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation
est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation
est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi
que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il
faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé
mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos
mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus
lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité
accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel,
lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire
politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un
enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à
peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous
occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des
autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui
est comme l'âme d'un peuple.
Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais
souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit
particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns
les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de
leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans
leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance,
de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences.
Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il
faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes
nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme
on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus
élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons
souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions
aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire
malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»
L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les
aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les
abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt
dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus
admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des
situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles,
permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer,
de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que
se bâtit un peuple.