XIV

Conclusion.

Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la

vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de

force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient

l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre

existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en

renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions

puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la

justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie

publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance

fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos

désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la

vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit

soufflerait dans nos maisons, créant des moeurs nouvelles et un milieu

plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et

nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en

même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à

la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité

d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du

ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de

la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le

grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui

est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société

nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre

le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts

les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné,

s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins

dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui

qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la

grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance,

l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement

redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la

société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de

l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au

fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide

et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et

fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous

l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun

doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point

contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité

nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte

cohésion.

Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons

se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de

cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits

intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être

personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence

fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle

chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre

organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles

de nos égoïsmes intransigeants.

Nous ressemblons trop à ces gens qui ne se réclament de leur famille que

pour lui demander des avantages, mais non pour lui faire honneur. À tous

les degrés de l'échelle sociale, nous pratiquons la revendication. Nous

nous prétendons tous créanciers, personne ne se reconnaît débiteur. Nos

rapports avec nos concitoyens consistent à les inviter, sur un ton

aimable ou arrogant, à s'acquitter envers nous de leurs dettes. On

n'arrive à rien de bon avec cet esprit-là. Car au fond c'est l'esprit du

privilège, cet éternel ennemi de la loi commune, cet obstacle sans cesse

renaissant à une entente fraternelle.

* * * * *

Dans une conférence qu'il faisait en 1882, M. Renan disait qu'une nation

est «une famille spirituelle», et il ajoutait: «L'essence d'une nation

est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun et aussi

que tous aient oublié bien des choses». Il importe de savoir ce qu'il

faut oublier et ce dont il faut se souvenir, non seulement dans le passé

mais dans la vie de tous les jours. Ce qui nous divise encombre nos

mémoires, ce qui nous unit s'en efface. Chacun, au point le plus

lumineux de son souvenir, garde le sentiment vif, aigu, de sa qualité

accessoire, qui est d'être un personnage, cultivateur, industriel,

lettré, fonctionnaire, prolétaire, bourgeois, ou encore un sectaire

politique ou religieux; mais sa qualité essentielle, qui est d'être un

enfant du pays et un homme, se trouve reléguée dans l'ombre. C'est à

peine s'il en garde une notion théorique. Il en résulte que ce qui nous

occupe et nous dicte nos actions est précisément ce qui nous sépare des

autres, et il ne reste presque pas de place pour cet esprit d'union qui

est comme l'âme d'un peuple.

Il en résulte encore que nous entretenons de préférence les mauvais

souvenirs dans l'esprit de nos semblables. Des hommes animés de l'esprit

particulariste, exclusif, hautain, se froissent journellement les uns

les autres. Ils ne peuvent se rencontrer sans réveiller le sentiment de

leurs divisions et de leurs rivalités. Lentement il s'amasse ainsi dans

leur souvenir une provision de mauvaise volonté réciproque, de méfiance,

de rancune. Tout cela, c'est le mauvais esprit avec ses conséquences.

Il faut l'extirper de notre milieu. Souviens-toi, oublie! c'est ce qu'il

faudrait nous dire tous les matins, dans toutes nos relations et toutes

nos fonctions. Souviens-toi de l'essentiel, oublie l'accessoire! Comme

on remplirait mieux ses devoirs de citoyen, si le plus humble et le plus

élevé se nourrissaient de cet esprit! Comme on cultiverait les bons

souvenirs dans l'esprit de son prochain en y semant des actions

aimables; en lui épargnant les procédés dont il est obligé de dire

malgré lui, la haine au coeur: «cela, je ne l'oublierai jamais!»

L'esprit de simplicité est un bien grand magicien. Il corrige les

aspérités, il construit des ponts par-dessus les crevasses et les

abîmes, il rapproche les mains et les coeurs. Les formes qu'il revêt

dans le monde sont en nombre infini. Mais jamais il ne nous paraît plus

admirable que lorsqu'il se fait jour à travers les barrières fatales des

situations, des intérêts, des préjugés, triomphant des pires obstacles,

permettant à ceux que tout semble séparer, de s'entendre, de s'estimer,

de s'aimer. Voilà le vrai ciment social, et c'est avec ce ciment-là que

se bâtit un peuple.

La vie simple · 第 18 / 19 题