La beauté simple.
Quelques-uns pourraient protester au nom de l'esthétique contre
l'organisation de la vie simple, ou nous opposer la théorie du luxe
utile, providence des affaires, grand nourricier des arts, ornement des
sociétés civilisées. Nous tenons à leur répondre d'avance par quelques
brèves remarques.
On se sera sans doute aperçu que l'esprit qui anime ces pages n'est
point l'esprit utilitaire. Ce serait une erreur de penser que la
simplicité que nous recherchons, ait quelque chose de commun avec celle
que s'imposent les avares par ladrerie et les esprits étroits par faux
rigorisme. Pour les premiers, la vie simple c'est la vie à bon marché.
Pour les autres, elle est une existence terne et végétative où le mérite
consiste à se priver de tout ce qui sourit, brille et charme.
Il ne nous déplaît point que ceux qui ont beaucoup de moyens, mettent
leur fortune en circulation au lieu de thésauriser, et fassent vivre le
commerce et prospérer les beaux-arts. Après tout, ils tirent un
excellent parti de leur situation privilégiée. Ce que nous combattons
c'est la prodigalité stupide, l'usage égoïste des richesses et surtout
la recherche du superflu par ceux qui ont besoin de soigner avant tout
le nécessaire. Le luxe d'un Mécène ne saurait avoir la même influence
sur une société, que celui d'un vulgaire jouisseur qui étonne ses
contemporains par le faste de sa vie et la folie de ses gaspillages. Un
même terme désigne ici des choses fort différentes. Semer l'argent n'est
pas tout; il y a des façons de le semer qui ennoblissent les hommes et
d'autres qui les avilissent. Semer l'argent, du reste, cela suppose
qu'on en est abondamment pourvu. Lorsque l'amour de la vie somptueuse
s'empare de ceux qui disposent de moyens limités, la question change
singulièrement. Et, ce qui nous frappe en ce temps-ci, c'est la rage de
dépenser leur bien chez ceux qui devraient le ménager. Que la
munificence soit un bienfait social: nous l'accordons volontiers. Qu'il
puisse même, à la rigueur, être soutenu que la prodigalité de certains
riches est comme une soupape destinée à laisser écouler le trop-plein:
nous n'essaierons pas de le contester. Nous constatons seulement qu'il y
a trop de gens qui jouent de la soupape alors qu'il serait de leur
intérêt et de leur devoir de pratiquer l'économie: leur luxe et leur
amour du luxe sont un malheur privé et un danger public.
* * * * *
Voilà pour le luxe utile.
Nous désirons nous expliquer maintenant sur la question d'esthétique, oh
bien modestement, et sans empiéter sur le terrain des spécialistes. Par
une illusion trop commune, on considère la simplicité et la beauté comme
deux rivales. Mais simple n'est pas synonyme de laid, pas plus que
luxueux, surchargé, recherché, coûteux n'est synonyme de beau. Nos yeux
sont blessés par le spectacle criard d'une beauté tapageuse, d'un art
vénal, d'un luxe sans grâce et sans esprit. La richesse alliée au
mauvais goût nous fait quelquefois regretter qu'on ait eu entre les
mains tant d'argent pour provoquer la création d'une si prodigieuse
quantité d'oeuvres de bas étage. Notre art contemporain souffre du
manque de simplicité aussi bien que notre littérature: trop d'ornements
ajoutés, de fioritures contournées, d'imaginations tourmentées.
Rarement, dans les lignes, les formes, les couleurs, il nous est donné
de contempler cette simplicité alliée à la perfection, qui s'impose au
regard comme l'évidence s'impose à l'esprit. Nous avons besoin de nous
retremper dans l'idéale pureté de la beauté immortelle, qui met son
stigmate sur les chefs-d'oeuvre et dont un seul rayon vaut mieux que
toutes les exhibitions pompeuses.
* * * * *
Toutefois ce qui nous tient le plus à coeur ici, c'est de parler de
l'esthétique ordinaire de la vie, du soin qu'il faut mettre à orner
l'habitation et la personne humaine, pour donner à l'existence ce lustre
sans lequel elle n'a pas de charme. Car il n'est pas indifférent que
l'homme ait ou non souci de ce superflu nécessaire. C'est à cela qu'on
reconnaît s'il met de l'âme dans sa vie. Loin de considérer comme une
préoccupation inutile celle qui nous fait embellir, soigner, poétiser
les formes, je pense qu'il faut l'entretenir autant que possible. La
nature même nous donne l'exemple, et l'homme qui affecterait du mépris
pour ce fragile éclat de beauté dont nous ornons nos jours rapides,
s'écarterait des intentions de Celui qui a mis le même soin et le même
amour à peindre la fleur éphémère que les montagnes éternelles.
Mais il ne faut pas tomber dans la tentation grossière qui nous fait
confondre la beauté vraie avec ce qui n'en a que le nom. La beauté et la
poésie de l'existence tiennent au sens que nous lui donnons. Nos
maisons, notre table et notre toilette doivent traduire des intentions.
Pour y mettre ces intentions il faut les avoir d'abord. Celui qui les
possède sait les faire apercevoir par les moyens les plus simples. On
n'a pas besoin d'être riche pour donner de la grâce et du charme à son
habitation et à ses costumes. Il suffit pour cela d'avoir du goût et de
la bonté. Nous touchons ici à un point très important pour chacun, mais
qui, peut-être, intéresse les femmes dans une plus grande mesure que les
hommes.
Ceux qui engagent les femmes à se vêtir d'étoffes grossières, à enfermer
leur corps dans des vêtements dont la plate uniformité rappelle les
sacs, violentent la nature dans ce qu'elle a de plus sacré et
méconnaissent complètement l'esprit des choses. Si le vêtement n'était
qu'une précaution pour s'abriter du froid ou de la pluie, une toile
d'emballage ou une peau de bête suffirait. Mais il est bien plus que
cela. L'homme dans tout ce qu'il fait, se met tout entier: il transforme
en signes les choses dont il se sert. L'habit n'est pas une simple
couverture, c'est un symbole. J'en atteste toute la flore si riche des
costumes nationaux et provinciaux, et de ceux que portaient nos
anciennes corporations. La toilette, elle aussi, a quelque chose à nous
dire. Plus elle contient de sens, mieux elle vaut. Pour qu'elle soit
vraiment belle, il faut donc qu'elle nous annonce de bonnes choses, des
choses personnelles et vraies. Mettez-y tout l'argent du monde, si elle
est quelconque, sans rapport avec celle qui la porte, elle n'est qu'un
masque et un affublement. L'excès de la mode, en faisant disparaître
complètement la personne féminine sous des ornements de pure convention,
la dépouille de son attrait principal. Il résulte de cet abus que
plusieurs choses que les femmes trouvent très jolies, font autant de
tort à leur beauté qu'à la bourse de leurs maris ou de leurs parents.
Que diriez-vous d'une jeune fille qui se servirait pour exprimer sa
pensée de termes fort choisis, exquis même, mais reproduisant
textuellement les phrases d'un manuel de conversation? Quel charme
pourrait avoir pour vous ce langage emprunté? L'effet des toilettes,
bien faites en elles-mêmes, mais qui se retrouvent indistinctement sur
toutes les personnes, est exactement le même.
Je ne résiste pas à la tentation de citer ici un passage de Camille
Lemonnier qui se rapporte à mon idée:
«La nature a mis aux doigts de la femme un art charmant, qu'elle sait
d'instinct, et qui est son art à elle, comme la soie est à la chenille,
ou la dentelle à l'agile et fine araignée... Elle est le poète,
l'artiste de sa grâce et de sa candeur; elle est la fileuse du mystère
dont s'habille son goût de plaire. Tout le talent qu'elle met à
ressembler à l'homme dans les autres arts ne vaudra jamais l'esprit et
la trouvaille d'un rien d'étoffe qu'elle chiffonne.
«Eh bien, je voudrais que cet art-là fût autrement honoré. De même que
l'éducation devrait consister à penser avec son esprit, à sentir avec
son coeur, à exprimer la petite chose personnelle, le moi intime,
latent, qu'au contraire on refoule, on nivelle en vue de la conformité,
je voudrais que l'apprentie jeune femme, la maman de plus tard, fût de
bonne heure la petite esthète de cette esthétique de la toilette, sa
propre habilleuse, elle qui, un jour, sera l'habilleuse de ses
enfants... Mais, avec le goût et le don d'improviser, de se
personnaliser en ce chef-d'oeuvre de l'adresse et de la personnalité
féminine: une robe... sans quoi, la femme n'est plus qu'un paquet de
chiffons.»
La robe qu'on a faite soi-même est presque toujours celle qui vous sied
le mieux et, en tout cas, celle qui vous fait le plus de plaisir. C'est
ce qu'oublient trop souvent nos femmes. L'ouvrière et la paysanne
commettent la même erreur. Depuis que l'une et l'autre s'habillent chez
les couturières et les modistes qui leur vendent des imitations fort
douteuses de la grande mode, la grâce a presque disparu du costume
populaire. Et pourtant y a-t-il au monde quelque chose qui ait davantage
le don de plaire que la fraîche apparition d'une jeune ouvrière ou d'une
jeune fille des champs, vêtues à la mode de leur pays et belles de leur
seule simplicité?
Ces mêmes réflexions peuvent s'appliquer à la façon d'arranger et de
décorer son habitation. S'il y a des toilettes qui révèlent toute une
conception de la vie, des chapeaux qui sont des poèmes, des noeuds qui
sont des cocardes, il y a aussi des arrangements de maison qui, à leur
manière, parlent à l'esprit. Pourquoi, sous prétexte d'embellir nos
demeures, leur enlèverions-nous ce caractère personnel qui a toujours sa
valeur? Pourquoi assimiler nos chambres à des chambres d'hôtel ou nos
salons à des intérieurs de gare, à force d'y faire prédominer un type
uniforme de beauté officielle?
Quel malheur que de se promener à travers les maisons d'une ville, les
villes d'un pays, les pays de tout un vaste continent et de rencontrer
partout certaines formes identiques, inévitables, irritantes par leur
multiplication! Comme l'esthétique gagnerait à plus de simplicité! Au
lieu de ce luxe de pacotille, de tous ces ornements prétentieux mais
insipides de banalité, nous aurions une diversité infinie. D'heureuses
trouvailles frapperaient nos yeux. L'imprévu sous ses mille formes nous
réjouirait et nous retrouverions le secret d'imprimer à une tapisserie,
à un meuble, à un toit de maison, ce cachet de la personnalité humaine
qui donne à certaines vieilleries un prix inestimable.
Continuons et passons pour terminer à des choses plus simples encore, je
veux parler des petits détails du ménage que plusieurs jeunes personnes
de ce temps trouvent si peu poétiques. Leur mépris des occupations
matérielles, des modestes soins que réclame un intérieur, provient d'une
confusion fort commune, mais non moins funeste. Cette confusion consiste
à penser que la poésie et la beauté sont dans les choses ou n'y sont
pas. Il y a des occupations distinguées, gracieuses, comme de cultiver
les lettres, jouer de la harpe; et des occupations grossières,
disgracieuses, comme de cirer les souliers, balayer sa chambre, ou
surveiller son pot-au-feu. Erreur puérile! ni la harpe ni le balai ne
font rien à l'affaire, tout dépend de la main qui les tient et de
l'esprit qui anime cette main. La poésie n'est pas dans les choses: elle
est en nous. Il faut l'imposer aux objets comme le sculpteur impose son
rêve au marbre. Si notre vie et nos occupations demeurent trop souvent
sans charme malgré leur distinction extérieure, c'est parce que nous
n'avons rien su y mettre. Le comble de l'art est de faire vivre ce qui
est inerte, d'apprivoiser ce qui est sauvage. Je voudrais que nos jeunes
filles s'appliquent à développer en elles l'art vraiment féminin de
donner une âme aux choses qui n'en ont pas. Le triomphe de la grâce,
chez la femme, est dans cette oeuvre-là. Seule, la femme sait mettre
dans une maison ce je ne sais quoi dont la vertu a fait dire au poète:
«Le toit s'égaie et rit». On dit qu'il n'y a pas de fées, ou qu'il n'y
en a plus, mais on ne sait pas ce qu'on dit. Le modèle original des fées
chantées par les poètes, ils l'ont trouvé et le trouvent encore parmi
ces aimables mortelles qui savent pétrir la pâte avec énergie,
raccommoder les accrocs avec bonté, soigner les malades en souriant,
mettre de la grâce dans un ruban et de l'esprit dans une friture.
* * * * *
Il est bien certain que la culture des beaux-arts a quelque chose de
moralisant et que nos pensées et nos actes s'imprègnent à la longue de
ce qui frappe nos yeux. Mais l'exercice des arts et la contemplation de
leurs produits sont un privilège réservé à quelques-uns. Il n'est pas
donné à chacun de posséder, de comprendre ou de créer de belles choses.
Mais il est un genre de beauté humaine qui peut pénétrer partout: c'est
la beauté qui naît dans les mains de nos femmes et de nos filles. Sans
cette beauté qu'est la maison la plus ornée? une habitation froide. Avec
elle, le home le plus dénudé s'anime et s'éclaire. Parmi les forces
capables d'ennoblir et de transformer les volontés, d'augmenter le
bonheur, il n'en est peut-être aucune d'un emploi plus universel. Elle
sait se faire valoir au moyen des plus pauvres instruments, au milieu
des pires difficultés. Lorsque la chambre est petite, le budget
restreint, la table modeste, une femme qui a le don trouve moyen d'y
faire régner de l'ordre, de la propreté, de la bienséance. Elle met du
soin et de l'art dans tout ce qu'elle entreprend. Bien faire ce que l'on
fait n'est pas à ses yeux le privilège des riches, mais le droit de
tous. C'est pour cela qu'elle en use et qu'elle sait donner à son
intérieur une dignité et un agrément que n'atteignent pas les maisons
fortunées, où tout est abandonné aux mercenaires.
La vie ainsi comprise ne tarde pas à se révéler riche en beautés
inconnues, en attraits, en satisfactions intimes. Être soi-même,
réaliser dans son milieu naturel le genre de beauté qu'il comporte:
voilà l'idéal. Comme la mission de la femme grandit en profondeur et en
signification, lorsqu'elle se résume ainsi à mettre de l'âme dans les
choses et à donner à cette âme de bonté, comme symbole extérieur, ces
procédés agréables et délicats auxquels le plus brutal des êtres est
sensible! Cela ne vaut-il pas mieux que d'envier ce qu'on n'a pas et
d'appliquer son désir à l'imitation maladroite d'un ornement étranger?