La réclame et le bien ignoré.
Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame.
Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à
tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer
atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est
l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils
se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus,
comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque
rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu,
à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont
là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes,
plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la
bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux
disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que
pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de
démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un
scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante.
Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles
fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des
cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la
vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science
même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été
infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes
oeuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes.
Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites
d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié
dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou
plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste
caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles
font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se
demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une
vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque.
On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des
exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon
écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt
discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles
inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante
que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne
porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le
domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui
nous console.
* * * * *
Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le
labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à
voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des
solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans
limites.
Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus
actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à
masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier
à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et
pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la
société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent
invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous
avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de
nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la
racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils
croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y
a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un
monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient
l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et
les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime
diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface,
il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste
fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que
nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il
y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là
seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient
du même coup son parfum.
Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans
les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout
où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des
jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes
inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque
gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller
chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose,
ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à
vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre
chose.
* * * * *
Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le
vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme
indiscrètes.
Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban
interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de
pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois
que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et
j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il
fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes
quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon
courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette
route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses.
L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il
était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des
saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être
enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie
toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre
vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie,
sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive
ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré
l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de
ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les
scande en cassant des pierres.--Il me serait complètement impossible
d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et
certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus
réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente
dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui
fait son oeuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever
son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.
J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui
ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les
rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite
dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela
avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des
hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe
ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais
leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces
inconnus.
* * * * *
Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher,
dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées
sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté,
d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se
plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les
allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi
se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de
tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou
macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et
certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis
célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus
souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la
vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc
rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour
soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter,
surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du coeur;
de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux
parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout
ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du
dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles
excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec
respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves
passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop
fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir
apprécier cette richesse de coeur, cette pure bonté, cette puissance
d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette
invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de
ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous
sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de
misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au
monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me
trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui
veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et
souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints
messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage
discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables.
* * * * *
Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de
peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin
russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux
forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de
générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement
chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le
coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait,
la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants.
Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans
leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par
l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils
ont le coeur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez
certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se
dévouer.
* * * * *
Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de
gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière
injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand
ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une
grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux.
D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la
richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces
erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne
se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par
ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou
hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que
souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?
J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent
nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée,
enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il
possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une
extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son
temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce
qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il
a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière
dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne
ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres
et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup
partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire
pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse
il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine
de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de
ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais.
C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui
aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et
vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui
ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont
rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut
être un brave et digne coeur, détaché de soi-même, sensible au bonheur
comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces
partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans
mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas.
* * * * *
On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant
d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de
charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en
respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une
dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait
naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses
yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux
cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts,
au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine.
Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par
pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hélas! oui,
ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu
m'en garde! répliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous
puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si
réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à
d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous
fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris
noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves
balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les
escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures
austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la
nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des
femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans
leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là
aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans
les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme
l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme
ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs
quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la
ville.--Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'oeuvre la femme du
peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux
et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites
gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien.
Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de
scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont
légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce
qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins
du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les
journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi
parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la
science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez,
lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du
devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles
publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres
détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros,
et même pas toujours!
Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait
aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société
entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous
ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans
le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane.
Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se
peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au
contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible,
il puisse y avoir tant de vertus!
* * * * *
Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la
réclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut
me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et
surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se
complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il
s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne
remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que
facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non
seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si
l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui
n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se dédommage
dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous
sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et
ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les
humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore
et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une
brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien
dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de
simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut
qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux
honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans
notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien
ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une
large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près
des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que
nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui
ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les
pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui
arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à
quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés.
Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans,
des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que
vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple
nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais
inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures
douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent
plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible
et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la
bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de
l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas.
X
Mondanité et vie d'intérieur.
Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies
sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station
balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et
d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa
que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison.
Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils
respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir
l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un
autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même
confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux,
apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de
faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à
s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur
ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons,
fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un
salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la
maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où
gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis,
ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il
attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire,
mais l'empereur non pas.
La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait
penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur
vie d'intérieur à la mondanité.
Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus
agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre
y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte,
pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le
bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices
impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que
de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions
tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La
place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de
l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social
tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a
besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur
propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un
troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu
puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux
qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité
d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette
constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur
comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère,
vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.
Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté,
communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant
de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme
toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme
domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on
s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne
les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se
trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société
où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles
forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à
ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire,
qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait
qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la
famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le
salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de
corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et
l'esprit de coterie familiale.
* * * * *
Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le
vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui
assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base
même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une
famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible,
indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré.
Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de
plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans
le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée,
les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les
voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des
costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de
ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des
reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.
Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La
mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont
poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.--Par
les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes
nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption
dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger?
ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires?
C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous
comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très
simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un
jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs
enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut
avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.
L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui
a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les
meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des
relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y
trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il
se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment
le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous
laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous
sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu
à peu les chères reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la
piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.
Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois,
vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les
remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un
cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir.
Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain,
du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après
avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous
trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire
sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès
l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.
Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de
l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie
modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à
l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop
patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à
grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir
sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de
meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me
trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et
superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur
capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train,
le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent
la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas
l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise
donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se
reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y
rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le
temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait
somnolent, casanier.
Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le
monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est
leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de
la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour
s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.
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Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne
faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est
quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne
ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un
autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un
esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour
constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société
contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme
bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la
diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière
le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité
que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le
vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui
emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour
l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La
demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée;
d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des
veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est
modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils
ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur,
la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent
en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté.
Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions
domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls
restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes
provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du
monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de
garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux!
Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer
autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe
sous quelle forme!
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Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour
redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de
famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement
installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur.
De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte
morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit
des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines!
Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid,
le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là,
aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la
bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils
ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une
demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance
de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui
vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici,
de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de
l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses
photographies: _Tout m'est égal._ Là, c'est la joie de vivre, l'entrain
communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes:
qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit
sur toi!
On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence
d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux
fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées
aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en
déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la
figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances,
n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le
vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur.
Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des
nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une
cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un
culte!