IX

La réclame et le bien ignoré.

Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame.

Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à

tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer

atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est

l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils

se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus,

comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque

rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu,

à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont

là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes,

plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la

bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux

disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que

pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de

démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un

scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante.

Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles

fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des

cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la

vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science

même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été

infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes

oeuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes.

Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites

d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié

dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou

plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste

caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles

font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se

demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une

vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque.

On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des

exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon

écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt

discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles

inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante

que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne

porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le

domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui

nous console.

* * * * *

Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le

labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à

voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des

solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans

limites.

Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus

actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à

masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier

à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et

pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la

société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent

invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous

avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de

nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la

racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils

croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y

a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un

monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient

l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et

les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime

diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface,

il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste

fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que

nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il

y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là

seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient

du même coup son parfum.

Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans

les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout

où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des

jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes

inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque

gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller

chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose,

ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à

vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre

chose.

* * * * *

Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le

vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme

indiscrètes.

Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban

interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de

pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois

que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et

j'avais le coeur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il

fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes

quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon

courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette

route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses.

L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il

était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des

saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être

enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie

toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre

vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie,

sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive

ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré

l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de

ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les

scande en cassant des pierres.--Il me serait complètement impossible

d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et

certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus

réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente

dans nos coeurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui

fait son oeuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever

son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.

J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui

ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les

rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite

dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela

avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des

hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe

ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais

leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces

inconnus.

* * * * *

Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher,

dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées

sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté,

d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se

plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les

allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi

se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de

tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou

macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et

certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis

célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus

souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la

vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc

rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour

soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter,

surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du coeur;

de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux

parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout

ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du

dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles

excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec

respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves

passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop

fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir

apprécier cette richesse de coeur, cette pure bonté, cette puissance

d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette

invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de

ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous

sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de

misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au

monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me

trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui

veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et

souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints

messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage

discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables.

* * * * *

Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de

peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin

russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux

forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de

générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement

chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le

coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait,

la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants.

Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans

leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par

l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils

ont le coeur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez

certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se

dévouer.

* * * * *

Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de

gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière

injustice,--des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand

ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une

grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux.

D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la

richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces

erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne

se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par

ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou

hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que

souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?

J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent

nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée,

enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il

possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une

extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son

temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce

qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il

a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière

dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne

ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres

et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup

partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire

pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse

il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine

de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de

ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais.

C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui

aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et

vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui

ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont

rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut

être un brave et digne coeur, détaché de soi-même, sensible au bonheur

comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces

partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans

mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas.

* * * * *

On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant

d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de

charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en

respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une

dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait

naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses

yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux

cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts,

au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine.

Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par

pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.--Hélas! oui,

ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.--Dieu

m'en garde! répliqua-t-elle.--Non, je voudrais au contraire que vous

puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si

réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à

d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous

fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris

noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves

balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les

escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures

austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la

nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des

femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans

leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là

aussi sont habitants de Paris.--Allez ensuite dans les faubourgs, dans

les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme

l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme

ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs

quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la

ville.--Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'oeuvre la femme du

peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux

et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites

gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien.

Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de

scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont

légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce

qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins

du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les

journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi

parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la

science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez,

lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du

devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles

publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres

détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros,

et même pas toujours!

Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait

aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société

entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous

ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans

le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane.

Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se

peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au

contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible,

il puisse y avoir tant de vertus!

* * * * *

Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la

réclame pour ceux qui l'ont en horreur?--Ce n'est pas ainsi qu'il faut

me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et

surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se

complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il

s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne

remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que

facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non

seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si

l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui

n'observe son maintien que sous l'oeil des spectateurs et se dédommage

dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous

sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et

ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les

humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore

et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une

brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien

dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de

simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut

qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux

honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans

notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien

ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une

large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près

des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que

nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui

ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les

pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui

arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à

quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés.

Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans,

des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que

vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple

nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais

inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures

douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent

plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible

et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la

bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de

l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas.

X

Mondanité et vie d'intérieur.

Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies

sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station

balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et

d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa

que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison.

Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils

respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir

l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un

autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même

confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux,

apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de

faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à

s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur

ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons,

fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un

salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la

maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où

gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis,

ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il

attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire,

mais l'empereur non pas.

La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait

penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur

vie d'intérieur à la mondanité.

Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus

agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre

y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte,

pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le

bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices

impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que

de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions

tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La

place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de

l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social

tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a

besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur

propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un

troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu

puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux

qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité

d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette

constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur

comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère,

vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.

Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté,

communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant

de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme

toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme

domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on

s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne

les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se

trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société

où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles

forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à

ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire,

qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait

qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la

famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le

salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de

corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et

l'esprit de coterie familiale.

* * * * *

Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le

vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui

assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base

même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une

famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible,

indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré.

Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de

plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans

le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée,

les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les

voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des

costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de

ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des

reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.

Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La

mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont

poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.--Par

les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes

nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption

dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger?

ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires?

C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous

comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très

simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un

jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs

enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut

avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.

L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui

a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les

meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des

relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y

trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il

se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment

le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous

laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous

sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu

à peu les chères reliques du coeur, les objets familiers, et avec eux la

piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.

Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois,

vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les

remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un

cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir.

Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain,

du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après

avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous

trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire

sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès

l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.

Beaucoup de jeunes gens, en se mariant, cèdent aux inspirations de

l'esprit mondain. Leurs parents leur avaient donné l'exemple d'une vie

modeste; mais la nouvelle génération croit affirmer ses droits à

l'existence et à la liberté en répudiant un genre de vie à ses yeux trop

patriarcal. Elle s'efforce donc de s'installer à la dernière mode, à

grands frais et se défait à vil prix d'objets utiles. Au lieu de remplir

sa maison de choses qui nous disent: Souviens-toi! on les garnit de

meubles tout neufs auxquels aucune pensée encore ne se rattache. Je me

trompe, ces objets sont souvent comme les symboles de la vie facile et

superficielle. On respire au milieu d'eux je ne sais quelle vapeur

capiteuse de mondanité. Ils rappellent la vie du dehors, le grand train,

le tourbillon. Et fût-on disposé à les oublier parfois, ils y ramènent

la pensée et nous disent en un autre sens: Souviens-toi! n'oublie pas

l'heure du club, des spectacles, des courses. L'intérieur s'organise

donc de telle sorte qu'il devient le pied-à-terre où l'on vient se

reposer un peu entre deux absences prolongées. Il ne fait pas bon y

rester longtemps. Comme il n'a pas d'âme il ne parle pas à l'âme. Le

temps de dormir, de manger, et vite il faut en sortir. On y deviendrait

somnolent, casanier.

Chacun connaît des gens qui ont la rage de sortir, qui croiraient que le

monde va s'arrêter s'ils ne figuraient pas partout. Rester chez eux est

leur pire corvée, ils ne peuvent pas s'y voir en peinture. L'horreur de

la vie d'intérieur les tient au point, qu'ils préfèrent payer pour

s'ennuyer dehors, que de s'amuser chez eux gratuitement.

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Peu à peu, une société dérive ainsi vers la vie par troupeaux, qu'il ne

faut pas confondre avec la vie publique. La vie par troupeaux est

quelconque comme celle des essaims de mouches au soleil. Rien ne

ressemble plus à la vie mondaine d'un homme que la vie mondaine d'un

autre homme. Et cette universelle banalité détruit l'essence même d'un

esprit public. On n'a pas besoin de faire de bien longs voyages pour

constater les ravages que l'esprit de mondanité a faits dans la société

contemporaine, et si nous avons si peu de fonds, d'équilibre, de calme

bon sens, d'initiative, une des grosses raisons en est dans la

diminution de la vie d'intérieur. Les masses ont emboîté le pas derrière

le beau monde. Le peuple est devenu mondain. Car c'est de la mondanité

que de quitter son chez-soi pour aller vivre au cabaret. La misère, le

vicieux état des habitations ne suffisent pas à expliquer le courant qui

emporte chacun hors du home. Pourquoi le paysan déserte-t-il pour

l'auberge la maison où son père et son aïeul se plaisaient tant? La

demeure est restée la même; c'est le même feu dans la même cheminée;

d'où vient qu'il n'éclaire plus qu'un cercle incomplet, au lieu des

veillées de jadis où jeunes et vieux se coudoyaient? Quelque chose s'est

modifié dans l'esprit des hommes. Cédant à leurs désirs malsains, ils

ont rompu avec la simplicité. Les pères ont quitté leur poste d'honneur,

la femme végète près de l'âtre solitaire, et les enfants se querellent

en attendant qu'ils puissent à leur tour s'en aller chacun de leur côté.

Il nous faut réapprendre la vie d'intérieur et le prix des traditions

domestiques. Une pieuse sollicitude a consacré certains monuments, seuls

restes du passé parmi nous. De même les costumes anciens, les dialectes

provinciaux, les vieilles chansons ont trouvé, avant de disparaître du

monde, des mains pieuses pour les recueillir. Que l'on fait bien de

garder ces miettes d'un grand passé, ces vestiges de l'âme des aïeux!

Faisons de même pour les traditions de famille, sauvons et faisons durer

autant que possible tout ce qui subsiste encore de patriarcal, n'importe

sous quelle forme!

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Mais tout le monde n'a pas de tradition à garder. Raison de plus pour

redoubler d'efforts dans la constitution et la culture de la vie de

famille. On n'a besoin pour cela ni d'être nombreux, ni d'être largement

installés. Pour créer un intérieur, il faut avoir l'esprit d'intérieur.

De même que le moindre village peut avoir son histoire, son empreinte

morale, de même le plus petit intérieur peut avoir son âme. Oh! l'esprit

des lieux, l'atmosphère qui nous environne dans les demeures humaines!

Quel monde de mystères! Ici, dès le seuil, vous êtes pénétré de froid,

le malaise vous gagne. Quelque chose d'insaisissable vous repousse. Là,

aussitôt que vous avez fermé la porte sur vous, la bienveillance et la

bonne humeur vous environnent. On dit que les murs ont des oreilles. Ils

ont aussi leur voix, leur muette éloquence. Sur tout ce que contient une

demeure flotte l'esprit des gens. Et je vois une preuve de la puissance

de cet esprit jusque dans les intérieurs de garçons et de femmes qui

vivent isolés. Quel abîme entre une chambre et une autre chambre! Ici,

de l'inertie, de l'indifférence, du terre à terre; la devise de

l'habitant est écrite jusque dans sa façon d'arranger ses livres et ses

photographies: _Tout m'est égal._ Là, c'est la joie de vivre, l'entrain

communicatif; le visiteur sent quelque chose lui dire sous mille formes:

qui que tu sois, hôte d'une heure, je te veux du bien, que la paix soit

sur toi!

On ne dira jamais assez la puissance de la vie d'intérieur, l'influence

d'une fleur aimée et cultivée sur la fenêtre, le charme d'un vieux

fauteuil où le grand-père s'est assis, offrant ses vieilles mains ridées

aux baisers des petits enfants joufflus. Pauvres modernes! toujours en

déménagement ou en transformation! Nous qui, à force de modifier la

figure de nos villes, de nos maisons, de nos coutumes, de nos croyances,

n'avons plus où reposer nos têtes, n'augmentons pas la tristesse et le

vide de nos existences incertaines en abandonnant la vie d'intérieur.

Rallumons la flamme au foyer éteint, créons-nous des abris inviolés, des

nids chauds où les enfants deviennent des hommes, où l'amour trouve une

cachette, la vieillesse un repos, la prière un autel et la patrie un

culte!

La vie simple · 第 14 / 19 题