VII

Le plaisir simple.

Trouvez-vous ce temps amusant? Je le trouve, quant à moi, plutôt triste

dans son ensemble. Et je crains que mon impression ne soit pas toute

personnelle. À regarder vivre mes contemporains, à les écouter parler,

je me sens malheureusement confirmé dans le sentiment qu'ils ne

s'amusent pas beaucoup. Ce n'est pourtant pas faute d'essayer; mais il

faut avouer qu'ils y réussissent médiocrement. À quoi cela peut-il bien

tenir?

Les uns accusent la politique ou les affaires, d'autres les questions

sociales ou le militarisme. On n'a que l'embarras du choix quand on se

met à égrener le chapelet de nos gros soucis. Allez donc après vous

amuser. Il y a trop de poivre dans notre soupe pour que nous la mangions

avec plaisir. Nous avons les bras chargés d'une foule d'embarras, dont

chacun suffirait à lui seul pour nous gâter l'humeur. Du matin au soir,

où que vous alliez, vous rencontrez des gens pressés, harcelés,

préoccupés. Ceux-ci ont laissé tout leur bon sang dans les méchants

conflits d'une politique hargneuse; ceux-là sont écoeurés des procédés

vils, des jalousies qu'ils ont rencontrés dans le monde de la

littérature ou des arts. La concurrence commerciale trouble aussi bien

des sommeils; les programmes d'études trop exigeants et les carrières

trop encombrées gâtent la vie aux jeunes gens; la classe ouvrière subit

les conséquences d'une lutte industrielle sans trêve. Il devient

désagréable de gouverner parce que le prestige s'en va, d'enseigner

parce que le respect diminue: partout où l'on jette les yeux il y a des

sujets de mécontentement.

Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à

qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les

plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il

semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la

violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source

nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter

entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la

joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus

durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible

avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre

intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les

objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de

notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous

envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances

extérieures.

Pour s'amuser de tout coeur il faut se sentir sur une base solide, il

faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous

manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui

brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment

voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait

peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous

observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression

inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses

sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré

notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités

qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté

de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des

moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration

artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même

nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à

le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été

inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été

tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics

compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie

véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de

plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de

s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même

eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus

perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais

avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse

immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser

il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à

peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme,

la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la

modération, les habitudes normales d'activité et de pensée.

Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir,

se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et

saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs

naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que

nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y

voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux

pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher.

On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans

les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au

poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts.

Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la

comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison

n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là, la comédie est

une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis

c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a

gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des

petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté

les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore

les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit

d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le

monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard

dédaigneux:

Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!

Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un

être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et

salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.

Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous

voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre

avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion

du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs.

La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup

c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de

la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune.

Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de

village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des

coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du

pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des

boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils

s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les

poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne

le coeur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On

demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois

déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme

ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des

chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur

quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de

dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour

boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de

l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser

aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure

le plaisir naïf.

* * * * *

Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en

général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation

coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent

dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne

paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à

la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la

vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une

oeuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts,

perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on

maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la

faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de

contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire oeuvre

de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de

plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les

chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité!

Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de coeur qu'on arrive à le

remplir.

Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les

autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes.

Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des

procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler

quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à

la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux.

Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci:

«Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens

rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la

partager par le coeur, que doit éprouver un malheureux consolé de la

sorte?

Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable,

nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre

esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à

notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi

nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une

distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser

avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec

l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le

plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître

notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un

ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une

claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il

faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné

pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire

trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant,

rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la

disposition des autres de tout coeur!

Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose

cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent,

personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour

procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli.

Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au

premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous

agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas

oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos

classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire

encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes

meilleurs?

* * * * *

Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier

et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de

s'atteler à une oeuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur

attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de

vue du plaisir.

On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser,

un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier

n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire,

un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter

la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus

sérieux sont voués à leurs fonctions comme le boeuf au labour. Des

divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant

cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les

personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous

ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre

comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en

soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes

graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en

offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre

le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines

personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les

aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères.

De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les

malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et

choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à

ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On

contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies

mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce

qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en

les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de

l'oeuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde!

Il ne faut pas qu'il en soit ainsi.

Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères

ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines

et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme

vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur

faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur

mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes

et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux

continuer leur labeur.

Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus

affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon

sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur

rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute

votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les,

aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose

enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde.

Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations

absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein

d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la

moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce

minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si

seulement l'on y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour balayer et

il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser

de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de

ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues

du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un

moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des

enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux

qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être

la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et

donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le

serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de

fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu

de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la

joie éteinte dans bien des coeurs, ouvrir une large carrière à la bonne

volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait

se mettre de tout coeur à la place les uns des autres et comme il y

aurait plus de plaisir à vivre!

* * * * *

J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse

pour y revenir ici en détail[1]. Mais je tiens à dire en substance ce

qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit

morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le

soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse

n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle

d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai

d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer

des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous

ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse

s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui

flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui

reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage

légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de

toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des

défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger

quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans

la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de

plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans

inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de

choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il

faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas

gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une

vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort

pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui

des abris, ouvrons nos coeurs et nos maisons. Mettons la famille dans

notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation.

Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et

nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de

famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous

la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de

la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se

rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le

travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son

professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien

comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que

sur les bancs ou sur la sellette d'examen.

[1] Voir entre autres: _Jeunesse_, chap. _La joie_.

--Et qui fournira l'argent?--Quelle question! C'est bien là l'erreur

centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du

même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes

les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni

s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est

l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le

pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est

pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles

connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien

travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour

vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera

certain.

La vie simple · 第 12 / 19 题