VI

Les besoins simples.

Quand on achète un oiseau chez l'oiseleur, ce brave homme nous dit

brièvement ce qu'il faut à notre nouveau pensionnaire, et tout cela,

hygiène, nourriture et le reste, tient en quelques mots. De même, pour

résumer les besoins essentiels de la plupart des êtres, quelques

indications sommaires suffiraient. Leur régime est en général d'une

extrême simplicité et tant qu'ils le suivent ils se portent bien comme

des enfants obéissants de mère nature. Qu'ils s'en écartent, les

complications surviennent, la santé s'altère, la gaîté s'en va. Seule,

la vie simple et naturelle peut maintenir un organisme en pleine

vigueur. Faute de nous souvenir de ce principe élémentaire, nous tombons

dans les plus étranges aberrations.

Que faut-il à un homme pour vivre matériellement dans les meilleures

conditions possibles? Une nourriture saine, des vêtements simples, une

demeure salubre, de l'air et du mouvement. Je ne vais pas entrer dans

des détails d'hygiène, ni composer des menus, ou indiquer des modèles

d'habitation et des coupes de vêtements. Mon but est de marquer une

direction et de dire quel avantage il y aurait pour chacun à ordonner sa

vie dans un esprit de simplicité.--Pour nous assurer que cet esprit ne

règne pas assez dans notre société, il suffit de voir vivre les hommes

de toutes les classes. Posez à différents individus, de milieux très

distincts, cette question: Que vous faut-il pour vivre?... Vous verrez

ce qu'ils répondront. Il n'y a rien d'instructif comme cela.

Pour les uns, autochtones de l'asphalte parisien, il n'y a pas de vie

possible en dehors d'une certaine région circonscrite par quelques

boulevards. Là est l'air respirable, la bonne lumière, la température

normale, la cuisine classique, et, à discrétion, tant d'autres choses

sans lesquelles il ne vaudrait pas la peine de se promener sur la

machine ronde.

Aux divers échelons de la vie bourgeoise, on répond à la question que

faut-il pour vivre, par un chiffre, variable selon le degré d'ambition,

ou d'éducation, et par éducation, on entend, le plus souvent, les

habitudes extérieures de la vie, la façon de se loger, de se vêtir et de

se nourrir, une éducation toute à fleur de peau. À partir d'un certain

chiffre de rente, de bénéfice, ou de traitement, la vie devient

possible. Au-dessous, elle est impossible. On a vu des gens se suicider

parce que leur avoir était descendu au-dessous d'un certain minimum. Ils

ont préféré disparaître que de se restreindre. Notez que ce minimum,

cause de leur désespoir, eût sans doute été acceptable encore pour

d'autres, aux besoins moins exigeants, et enviable pour des gens aux

goûts modestes.

Dans les hautes montagnes la flore change suivant l'altitude. Il y a la

région des cultures ordinaires, celle des forêts, celle des pâturages,

celle des rochers nus et des glaciers.--À partir d'une certaine zone on

ne trouve plus de blé, mais la vigne prospère encore; le chêne cesse

dans une région assez basse, le sapin se plaît à des hauteurs

considérables. La vie humaine avec ses besoins rappelle ces phénomènes

de la végétation.

À une certaine altitude de fortune on voit réussir le financier, l'homme

des clubs, les grandes mondaines, et enfin tous ceux pour qui le strict

nécessaire comprend un certain nombre de domestiques et d'équipages,

ainsi que plusieurs demeures en ville et à la campagne. Plus loin

s'épanouit le gros bourgeois avec ses moeurs et ses allures propres. On

voit fleurir dans d'autres régions l'aisance large, moyenne, ou modeste,

et des catégories fort inégales d'exigences. Puis viennent les petites

gens, les artisans, les ouvriers, les paysans, la masse enfin, qui vit

drue et serrée comme l'herbe fine sur le sommet des montagnes, là où les

grands végétaux ne trouvent plus de quoi se nourrir. Dans toutes ces

provinces différentes de la société, on vit, et ceux qui croissent là

sont des hommes, au même titre. Il paraît étrange qu'il y ait entre

semblables de si prodigieuses différences de besoins. Et ici les

analogies de notre comparaison nous abandonnent. Les plantes et les

animaux des mêmes familles ont des besoins identiques. La vie humaine

nous amène à des observations contraires. Quelles conclusions en tirer

si ce n'est qu'il y a une élasticité considérable dans la nature et le

nombre de nos besoins!

Est-il utile, est-il favorable au développement de l'individu et à son

bonheur, au développement et au bonheur de la société que l'homme ait

une multitude de besoins et s'applique à les satisfaire?--Tout d'abord

reprenons notre comparaison avec les êtres inférieurs. Pourvu que leurs

besoins essentiels soient satisfaits, ils vivent contents. En est-il de

même dans la société humaine? Non. À tous ses degrés nous rencontrons le

mécontentement. J'excepte complètement ici ceux qui manquent du

nécessaire. On ne saurait sans injustice assimiler aux mécontents ceux

auxquels le froid, la faim, la misère arrachent des plaintes. Je ne veux

m'occuper que de cette multitude de gens qui vivent dans des conditions

après tout supportables. D'où vient leur mécontentement? Pourquoi se

rencontre-t-il non seulement chez les personnes de condition modeste

quoique suffisante, mais encore, sous des nuances toujours plus

raffinées, jusque dans l'opulence et au sommet des situations sociales!

On parle de bourgeois repus. Qui en parle? Ceux qui, les jugeant du

dehors, pensent que depuis le temps qu'ils s'en donnent ils doivent en

avoir vraiment assez. Mais eux-mêmes se jugent-ils satisfaits? Pas le

moins du monde. S'il y a des gens riches et contents, soyez sûrs qu'ils

ne sont pas contents parce qu'ils sont riches, mais parce qu'ils savent

être contents. Une bête est repue parce qu'elle a mangé, elle se couche

et dort. Un homme peut bien aussi se coucher et dormir pour un certain

temps; mais cela ne dure jamais, il s'habitue au bien-être, s'en lasse

et en demande un plus grand. L'appétit n'est pas apaisé chez l'homme par

la nourriture, il vient en mangeant. Cela peut paraître absurde, c'est

la pure vérité.

Et le fait que ceux qui se plaignent le plus sont presque toujours ceux

qui auraient le plus de raisons pour se déclarer satisfaits, prouve bien

que le bonheur n'est pas lié au nombre de nos besoins et à

l'empressement que nous mettons à les cultiver. Chacun est intéressé à

se pénétrer de cette vérité. S'il ne le fait pas, si par un acte

d'énergie, il ne parvient à limiter ses exigences, il risque de

s'engager insensiblement sur la pente du désir.

L'homme qui vit pour manger, boire, dormir, se vêtir, se promener, se

donner enfin tout ce qu'il peut se donner, qu'il soit le parasite couché

au soleil, l'ouvrier buveur, le bourgeois serviteur de son ventre, la

femme absorbée dans ses toilettes, le viveur de bas étage ou le viveur

de marque, ou qu'il soit simplement l'épicurien vulgaire, mais bon

garçon, trop docile aux besoins matériels, cet homme-là, disons-nous,

est engagé sur la pente du désir, et cette pente est fatale. Ceux qui la

descendent obéissent aux mêmes lois que les corps roulant sur un plan

incliné. En proie à une illusion sans cesse renaissante, ils se disent:

encore quelques pas, les derniers, vers cet objet là-bas qui attire

notre convoitise... Puis nous nous arrêterons. Mais la vitesse acquise

les entraîne. Plus ils vont, moins ils peuvent lui résister.

Voilà le secret de l'agitation, de la rage de beaucoup de nos

contemporains. Ayant condamné leur volonté à être l'esclave de leurs

appétits, ils reçoivent le châtiment de leurs oeuvres. Ils sont livrés

aux fauves désirs, implacables, qui mangent leur chair, broient leurs

os, boivent leur sang et ne sont jamais assouvis. Je ne fais pas ici de

morale transcendante, j'écoute parler la vie en notant au passage

quelques-unes des vérités dont tous les carrefours nous répètent l'écho.

L'ivrognerie, si inventive pourtant de breuvages nouveaux, a-t-elle

trouvé le moyen d'éteindre la soif? Non, on pourrait plutôt l'appeler

l'art d'entretenir la soif et de la rendre inextinguible. Le

dévergondage émousse-t-il l'aiguillon des sens? Non, il l'exaspère, et

convertit le désir naturel en obsession morbide, en idée fixe. Laissez

régner vos besoins et entretenez-les, vous les verrez se multiplier

comme les insectes au soleil. Plus vous leur avez donné, plus ils

demandent. Il est insensé celui qui cherche le bonheur dans le seul

bien-être. Autant vaudrait entreprendre de remplir le tonneau des

Danaïdes. À ceux qui ont des millions il manque des millions, à ceux qui

ont des mille, il manque des mille. Aux autres il manque des pièces de

vingt francs ou de cent sous. Quand ils ont la poule au pot ils

demandent l'oie, quand ils ont l'oie ils voudraient la dinde et ainsi de

suite. On ne saura jamais combien cette tendance est funeste. Il y a

trop de petites gens qui veulent imiter les grands, trop d'ouvriers qui

singent le bourgeois, trop de filles du peuple qui font les demoiselles,

trop de petits employés qui jouent au clubman et au sportsman, et dans

les classes aisées et riches, trop de gens qui oublient que ce qu'ils

possèdent pourrait servir à mieux qu'à s'accorder toutes sortes de

jouissances pour constater après qu'on n'en a jamais assez. Nos besoins,

de serviteurs qu'ils devraient être, sont devenus une foule turbulente,

indisciplinée, une légion de tyrans au petit pied. On ne peut mieux

comparer l'homme esclave de ses besoins qu'à un ours qui a un anneau

dans le nez et qu'on mène et fait danser à volonté. La comparaison n'est

pas flatteuse; mais avouez qu'elle est vraie. C'est par leurs besoins

qu'ils sont traînés, tant de gens qui se démènent, crient et parlent de

liberté, de progrès, de je ne sais quoi encore. Ils ne sauraient faire

un pas dans la vie, sans se demander si cela ne contrarie pas leurs

maîtres. Que d'hommes et de femmes sont allés, de proche en proche,

jusqu'à la malhonnêteté, pour la seule raison qu'ils avaient trop de

besoins et ne pouvaient pas se résigner à vivre simplement! Il y a dans

les cellules de Mazas nombre de pensionnaires qui pourraient nous en

dire long sur le danger des besoins trop exigeants.

Laissez-moi vous conter l'histoire d'un brave homme que j'ai connu. Il

aimait tendrement sa femme et ses enfants, et vivait en France, de son

travail, dans une jolie aisance, mais qui était loin de suffire aux

besoins luxueux de son épouse. Toujours à court d'argent, alors qu'il

aurait pu vivre largement avec un peu de simplicité, il a fini par

s'expatrier dans une colonie lointaine où il gagne beaucoup d'argent,

laissant les siens dans la mère patrie. Je ne sais ce que cet infortuné

doit penser là-bas; mais les siens ont un plus bel appartement, de plus

belles toilettes, et un semblant d'équipage. Et pour le moment leur

contentement est extrême. Mais ils seront bientôt habitués à ce luxe

après tout rudimentaire. Dans quelque temps madame trouvera son

ameublement mesquin, et son équipage pauvre. Si cet homme aime sa femme

comme il n'en faut point douter, il émigrera dans la lune pour avoir un

plus gros traitement.--Ailleurs les rôles sont renversés, c'est la femme

et les enfants qui sont sacrifiés aux besoins voraces du chef de famille

à qui la vie irrégulière, le jeu et tant d'autres folies coûteuses font

oublier ses devoirs. Entre ses appétits et son rôle paternel il s'est

décidé pour les premiers et lentement il dérive vers l'égoïsme le plus

vil.

Cet oubli de toute dignité, cet engourdissement progressif des

sentiments nobles ne se remarque pas seulement chez les jouisseurs des

classes aisées. L'homme du peuple aussi est atteint. Je connais bien des

petits ménages où pourrait régner le bonheur, mais où vous verriez une

pauvre mère de famille qui n'a que peine et chagrin jour et nuit, des

enfants sans souliers et souvent de gros soucis pour le pain. Pourquoi?

Parce qu'il faut trop d'argent au père. Pour ne parler que de la dépense

en alcool, chacun sait les proportions qu'elle a atteintes depuis vingt

ans. Les sommes englouties par ce gouffre sont fabuleuses: deux fois la

rançon de la guerre de 1870. Combien de besoins légitimes on aurait pu

satisfaire avec ce qui a été jeté en pâture aux besoins factices? Le

règne des besoins n'est pas celui de la solidarité, bien au contraire.

Plus il faut de choses à un homme pour lui-même, moins il peut faire

pour le prochain, même pour ceux qui lui sont attachés par les liens du

sang.

* * * * *

Diminution du bonheur, de l'indépendance, de la délicatesse morale,

voire des sentiments de solidarité, tel est le résultat du règne des

besoins. On pourrait y ajouter une multitude d'autres inconvénients dont

le moindre n'est pas l'ébranlement de la fortune et de la santé

publiques. Les sociétés qui ont de trop grands besoins s'absorbent dans

le présent, elles lui sacrifient les conquêtes du passé et lui immolent

l'avenir. Après nous le déluge! Raser les forêts pour en tirer de

l'argent, manger son blé en herbe, détruire en un jour le fruit d'un

long travail, brûler ses meubles pour se chauffer, charger l'avenir de

dettes pour rendre agréable le moment actuel, vivre d'expédients, et

semer pour le lendemain des difficultés, les maladies, la ruine,

l'envie, les rancunes,... on n'en finirait pas si l'on voulait énumérer

tous les méfaits de ce régime funeste.

Au contraire, si nous nous en tenons aux besoins simples, nous évitons

tous ces inconvénients et nous les remplaçons par une multitude

d'avantages. C'est une vieille histoire que la sobriété et la tempérance

sont les meilleures gardiennes de la santé. À celui qui les observe

elles épargnent bien des misères qui attristent l'existence; elles lui

assurent la santé, l'amour de l'action, l'équilibre intellectuel. Qu'il

s'agisse de la nourriture, du vêtement, de l'habitation, la simplicité

du goût est en outre une source d'indépendance et de sécurité. Plus vous

vivez simplement, plus vous sauvegardez votre avenir. Vous êtes moins à

la merci des surprises, des chances contraires. Une maladie ou un

chômage ne suffisent pas pour vous jeter sur le pavé. Un changement,

même notable, de situation ne vous désarçonne pas. Ayant des besoins

simples, il vous est moins pénible de vous accommoder aux chances de la

fortune. Vous resterez un homme même en perdant votre place ou vos

rentes, parce que le fondement sur lequel repose votre vie n'est ni

votre table, ni votre cave, ni votre écurie, ni votre mobilier, ni votre

argent. Vous ne vous comporterez pas dans l'adversité comme un

nourrisson auquel on aurait retiré son hochet ou son biberon. Plus fort,

mieux armé pour la lutte, présentant, comme ceux qui ont les cheveux

ras, moins de prise aux mains de l'adversaire, vous serez en outre plus

utile à votre prochain. Vous n'exciterez ni sa jalousie, ni ses bas

appétits, ni sa réprobation par l'étalage de votre luxe, par l'iniquité

de vos dépenses, par le spectacle d'une existence parasitaire; et moins

exigeant pour votre propre bien-être vous garderez des moyens de

travailler à celui des autres.

La vie simple · 第 11 / 19 题