L'esprit de simplicité.
Avant de pouvoir exposer en quoi consisterait, dans la pratique, le
retour à la simplicité auquel nous aspirons, il est nécessaire de
définir la simplicité dans son principe même. Car l'on commet à son
endroit la même erreur que nous venons de dénoncer et qui consiste à
confondre l'accessoire avec l'essentiel, le fond avec la forme. On est
tenté de croire que la simplicité présente certains caractères
extérieurs auxquels elle se reconnaît, et dans lesquels elle consiste.
Simplicité et condition simple, vêtements modestes, demeure sans faste,
médiocrité, pauvreté, ces choses semblent marcher ensemble. Tel n'est
pas le cas cependant. Des trois hommes que je viens de rencontrer sur ma
route, l'un allait en équipage, l'autre à pied, le troisième nu-pieds.
Ce dernier n'est pas nécessairement le plus simple des trois. Il se peut
en effet que celui qui passe en voiture soit simple malgré sa grande
situation et ne soit pas l'esclave de sa richesse; il se peut de même
que l'homme en souliers n'envie pas celui qui passe en équipage, et ne
méprise pas celui qui va sans chaussures, et enfin il est possible que,
sous ses haillons et les pieds dans la poussière, le troisième ait la
haine de la simplicité, du travail, de la sobriété et ne rêve que vie
facile, jouissances, désoeuvrement. Parmi les moins simples des hommes
il faut compter les mendiants de profession, les chevaliers d'industrie,
les parasites, tout le troupeau des obséquieux ou des envieux dont les
aspirations se résument en ceci: arriver à saisir un lambeau, le plus
gros possible, de cette proie que consomment les heureux de la terre. Et
dans cette même catégorie, rangeons, peu importe à quel milieu ils
appartiennent, les ambitieux, les roués, les efféminés, les avares, les
orgueilleux, les raffinés. La livrée n'y fait rien, il faut voir le
coeur. Aucune classe n'a le privilège de la simplicité, aucun costume,
quelque humble qu'il paraisse, n'en est le signe assuré. Sa demeure
n'est, nécessairement, ni la mansarde, ni la chaumière, ni la cellule de
l'ascète, ni la barque du plus pauvre des pêcheurs. Sous toutes les
formes que revêt la vie, dans toutes les positions sociales, en bas
comme au sommet de l'échelle, il y a des êtres qui sont simples et
d'autres qui ne le sont pas. Nous ne voulons pas dire par là que la
simplicité ne se traduise par aucun indice extérieur, qu'elle n'ait pas
ses allures particulières, ses goûts propres, ses moeurs; mais il ne
faut pas confondre ces formes qu'on peut à la rigueur lui emprunter,
avec son essence même et sa source profonde. Cette source est tout
intérieure. _La simplicité est un état d'esprit._ Elle réside dans
l'intention centrale qui nous anime. _Un homme est simple lorsque sa
plus haute préoccupation consiste à vouloir être ce qu'il doit être, c
est-à-dire un homme tout bonnement._ Cela n'est ni aussi facile ni aussi
impossible qu'on pourrait se l'imaginer. Au fond cela consiste à mettre
ses aspirations et ses actes d'accord avec la loi même de notre être et
par conséquent avec l'intention éternelle qui a voulu que nous soyons.
Qu'une fleur soit une fleur, une hirondelle une hirondelle, un rocher un
rocher et qu'un homme soit un homme et non un renard, un lièvre, un
oiseau de proie ou un pourceau, tout est là.
Nous voici donc amenés à formuler l'idéal pratique de l'homme. Dans
toute vie nous observons une certaine quantité de forces et de
substances associées pour un but. Des matériaux plus ou moins bruts y
sont transformés et portés à un degré supérieur d'organisation. Il n'en
est pas autrement pour la vie des hommes. _L'idéal humain consisterait
ainsi à transformer la vie en biens plus grands qu'elle-même._ On peut
comparer l'existence à une matière première. Ce qu'elle est, importe
moins que ce qu'on en tire. Comme dans une oeuvre d'art, ce qu'on doit y
apprécier, c'est ce que l'ouvrier a su y mettre. Nous apportons en
naissant, des dons différents. L'un a reçu de l'or, l'autre du granit,
un troisième du marbre et la plupart du bois ou de l'argile. Notre tâche
consiste à façonner ces matières. Chacun sait qu'on peut gâter la
substance la plus précieuse, mais aussi qu'on peut tirer une oeuvre
immortelle d'une matière sans valeur. L'art consiste à réaliser une idée
permanente, dans une forme éphémère. La vie vraie consiste à réaliser
les biens supérieurs qui sont la justice, l'amour, la vérité, la
liberté, l'énergie morale dans notre activité journalière, quel qu'en
soit d'ailleurs le lieu ou la forme extérieure. Et cette vie est
possible dans les conditions sociales les plus diverses, et avec les
dons naturels les plus inégaux. Ce n'est pas la fortune ou les avantages
personnels, mais le parti que nous en tirons qui constitue la valeur de
la vie. L'éclat n'y fait pas plus que la longueur: la qualité, voilà le
principal.
Est-il nécessaire de dire qu'on ne s'élève pas à ce point de vue, sans
effort et sans lutte? L'esprit de simplicité n'est pas un bien dont on
hérite, mais le résultat d'une conquête laborieuse. Bien vivre, comme
bien penser, c'est simplifier. Chacun sait que la science consiste à
faire sortir de la somme touffue des cas divers quelques règles
générales. Mais que d'obscurités et de tâtonnements pour aboutir à la
découverte de ces règles! Des siècles de recherche viennent souvent se
condenser en un principe qui tient dans une ligne. La vie morale en ce
point présente une grande analogie avec la vie scientifique. Elle aussi
commence dans une certaine confusion, s'essaie, se cherche elle-même et
souvent se trompe. Mais à force d'agir et de se rendre compte de ses
actes avec sincérité, l'homme arrive à mieux savoir la vie. La loi lui
apparaît, et cette loi, la voici: _Accomplir sa mission_. Celui qui
s'applique à autre chose qu'à la réalisation de ce but, perd en vivant
la raison d'être de la vie. Ainsi font les égoïstes, les jouisseurs, les
ambitieux. Ils consomment l'existence, comme on mange son blé en herbe.
Ils l'empêchent de porter son fruit. Leurs vies sont des vies perdues.
Au contraire celui qui fait servir la vie à un bien supérieur, la sauve
en la donnant. Les préceptes de morale, qui paraissent arbitraires aux
regards superficiels et semblent faits pour contrarier notre ardeur de
vie, n'ont en somme qu'un objectif: nous préserver du malheur d'avoir
vécu inutilement. C'est pour cela qu'ils nous ramènent constamment à la
même direction et qu'ils ont tous le même sens: ne gaspille pas ta vie;
fais-la fructifier! Sache la donner pour l'empêcher de se perdre. En
cela se résume l'expérience de l'humanité. Cette expérience, que chaque
homme est obligé de refaire pour son compte, lui devient d'autant plus
précieuse qu'elle lui a coûté plus cher. Éclairée par elle, sa démarche
morale devient plus sûre, il a ses moyens d'orientation, sa norme
intérieure à laquelle il peut tout ramener, et d'incertain, confus et
compliqué qu'il était, il devient simple. Par l'influence constante de
cette même loi qui grandit en lui et se vérifie tous les jours dans les
faits, il se produit une transformation dans ses jugements et ses
habitudes.
Une fois saisi par la beauté et la grandeur de la vie vraie, par ce
qu'il y a de saint et de touchant dans cette lutte de l'humanité pour la
vérité, pour la justice, pour la bonté, il en garde au coeur la
fascination. Et tout vient se subordonner naturellement à cette
préoccupation puissante et persistante. La hiérarchie nécessaire des
pouvoirs et des forces s'organise en lui. L'essentiel commande,
l'accessoire obéit, et l'ordre naît de la simplicité. On peut comparer
le mécanisme de la vie intérieure à celui d'une armée. Une armée est
forte par la discipline, et la discipline consiste dans le respect de
l'inférieur pour le supérieur, et dans la concentration de toutes les
énergies vers un même but. Aussitôt que la discipline se relâche,
l'armée souffre. Il ne faut pas que le caporal commande au général.
Examinez avec soin votre vie et celle des autres, celle de la société.
Chaque fois que quelque chose cloche ou grince et qu'il naît des
complications ou du désordre, c'est parce que le caporal a commandé au
général. Là où la loi de simplicité pénètre dans les coeurs le désordre
disparaît.
Je désespère de jamais décrire la simplicité d'une façon digne d'elle.
Toute la force du monde et toute sa beauté, toute la joie véritable,
tout ce qui console et augmente l'espérance, tout ce qui met un peu de
lumière sur nos sentiers obscurs, tout ce qui nous fait prévoir à
travers nos pauvres vies quelque but sublime et quelque avenir immense,
nous vient des êtres simples qui ont assigné un autre objet à leurs
désirs que les satisfactions passagères de l'égoïsme et de la vanité et
qui ont compris que la science de _la vie_ consistait à savoir donner sa
vie.