PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Le malade miné par la fièvre, dévoré par la soif, rêve pendant son

sommeil d'un frais ruisseau où il se baigne, ou d'une claire fontaine où

il boit à grandes gorgées. Ainsi dans l'agitation compliquée de

l'existence moderne, nos âmes exténuées rêvent de simplicité.

Ce qu'on appelle de ce beau nom, serait-il un bien à jamais disparu? Je

ne le pense pas. Si la simplicité se trouvait liée à quelques

circonstances exceptionnelles que de rares époques ont seules connues,

il faudrait renoncer à la réaliser encore. On ne ramène pas les

civilisations vers leurs origines, pas plus qu'on ne ramène les fleuves

aux flots troublés vers le vallon tranquille où les branches des aulnes

se rejoignaient sur leur source.

Mais la simplicité ne dépend pas de telles ou telles conditions

économiques ou sociales en particulier; c'est plutôt un esprit qui peut

animer et modifier des vies de genres très différents. Loin d'en être

réduits à la poursuivre de nos regrets impuissants, nous pouvons, je

l'affirme, en faire l'objet de nos résolutions et le but de notre

énergie pratique.

* * * * *

Aspirer à la vie simple, c'est proprement aspirer à remplir la plus

haute destinée humaine. Tous les mouvements de l'humanité vers plus de

justice et plus de lumière, ont été en même temps des mouvements vers

une vie plus simple. Et la simplicité antique, dans les arts, les

moeurs, les idées, ne garde pour nous son prix incomparable que parce

qu'elle est parvenue à donner un relief puissant à quelques sentiments

essentiels, à quelques vérités permanentes. Il faut aimer cette

simplicité et s'efforcer de la garder pieusement. Mais il n'aurait fait

que la centième partie du chemin, celui qui s'en tiendrait aux formes

extérieures et qui ne chercherait pas à réaliser l'esprit. En effet s'il

nous est impossible d'être simples dans les mêmes formes que nos pères,

nous pouvons le rester ou le redevenir dans le même esprit. Nous

marchons sur d'autres sentiers, mais le but de l'humanité demeure au

fond le même: c'est toujours l'étoile polaire qui dirige le marin qu'il

soit embarqué sur un voilier ou sur un bateau à vapeur.

Marcher vers ce but avec les moyens dont nous disposons, voilà la chose

la plus importante, aujourd'hui comme jadis. Et c'est pour nous en être

souvent écartés que nous avons embrouillé et compliqués notre vie.

* * * * *

Si je pouvais réussir à faire partager cette notion tout intérieure de

la simplicité, je n'aurais pas fait un vain effort. Quelques lecteurs

penseront qu'une telle notion doit pénétrer les moeurs et l'éducation.

Ils commenceront par la cultiver en eux-mêmes et lui feront le sacrifice

de quelques-unes de ces habitudes qui nous empêchent d'être des hommes.

Trop d'encombrantes inutilités nous séparent de l'idéal de vérité, de

justice et de bonté qui doit réchauffer et vivifier nos coeurs. Toute

cette broussaille, sous prétexte de nous abriter, nous et notre bonheur,

a fini par nous masquer la lumière. Quand aurons-nous le courage

d'opposer aux décevantes tentations d'une vie aussi compliquée

qu'inféconde la réponse du sage: «Ôte-toi de mon soleil»?

Paris, mai 1895.

I

La vie compliquée.

Chez les Blanchard tout est sens dessus dessous, et en vérité il y a de

quoi! Songez donc que Mlle Yvonne se marie mardi et nous voici au

vendredi!

C'est un interminable défilé de visiteurs chargés de cadeaux, de

fournisseurs ployant sous les commandes. Les domestiques sont sur les

dents. Quant aux parents et aux futurs, ils ne vivent plus, ils n'ont

plus de domicile connu. Le jour on est chez les couturières, les

modistes, les tapissiers, les ébénistes, les bijoutiers, ou dans

l'appartement livré aux peintres et aux menuisiers. De là, course rapide

par les études des hommes d'affaires, où l'on attend son tour en

regardant les clercs grossoyer à l'ombre des paperasses. Après cela,

c'est à peine s'il reste le temps de courir chacun chez soi et de se

parer pour la série des dîners de cérémonie: dîners de fiançailles,

dîners de présentations, dîner de contrat, soirées et bals. Autour de

minuit on rentre harassé, mais c'est pour trouver au logis tous les

derniers arrivages et une correspondance effrénée. Félicitations,

compliments, acceptations et refus de demoiselles et de garçons

d'honneur, excuses de fournisseurs en retard. Et puis les accrocs de la

dernière heure: un deuil subit qui désorganise le cortège, un vilain

rhume qui empêche une actrice, étoile amie, de chanter à l'orgue, etc.

C'est autant à recommencer! Ces pauvres Blanchard! jamais ils ne seront

prêts, eux qui croyaient pourtant avoir songé à tout, et tout prévu.

Et voilà leur existence depuis tantôt un long mois. Plus moyen de

respirer, de se recueillir une heure, d'échanger une parole tranquille.

_Non, ce n'est pas une vie, cela..._

Heureusement qu'il y a la chambre de grand'mère! Grand'mère touche à ses

quatre-vingts. Ayant beaucoup souffert et travaillé, elle en est arrivée

à envisager les choses avec cette calme sûreté que rapportent de la vie

ceux qui ont l'intelligence élevée et le coeur aimant. Presque toujours

assise dans son fauteuil, elle adore le silence des longues heures

méditatives. Aussi la tempête affairée qui sévit par la maison

s'est-elle arrêtée respectueuse devant sa porte. Au seuil de cet asile

les voix s'apaisent, les pas se font discrets. Et quand les jeunes

fiancés veulent se mettre un instant à l'abri, ils s'enfuient chez

grand'mère.

--Pauvres enfants! leur dit-elle alors, comme vous voilà énervés!

Reposez-vous un peu, appartenez-vous l'un à l'autre. C'est le principal.

Le reste est peu de chose, il ne mérite pas qu'on s'y absorbe!

Ils le sentent bien, ces jeunes gens. Que de fois, en ces semaines

dernières, leur amour n'a-t-il pas dû céder le pas à toutes sortes de

conventions, d'exigences, d'inutilités! Ils souffrent de la fatalité,

qui à ce moment décisif de leur vie détache sans cesse leurs esprits de

la seule chose essentielle, pour les pousser à travers la multitude des

préoccupations secondaires. Et volontiers ils approuvent l'opinion de

l'aïeule quand elle leur dit entre une caresse et un sourire:

--Décidément, mes enfants, le monde se fait trop compliqué, et tout cela

ne rend pas les gens plus heureux... au contraire!...

* * * * *

Je suis de l'avis de bonne maman. Depuis le berceau jusqu'à la tombe,

dans ses besoins comme dans ses plaisirs, dans sa conception du monde et

de lui-même, l'homme moderne se débat au milieu de complications sans

nombre. Plus rien n'est simple: ni penser, ni agir, ni s'amuser, ni même

mourir. Nous avons, de nos mains, ajouté à l'existence une foule de

difficultés et retranché plusieurs agréments. Je suis persuadé qu'il se

trouve à l'heure présente des milliers de mes semblables qui souffrent

des suites d'une vie trop factice. Ils nous sauront gré de chercher à

donner une expression à leur malaise et de les encourager dans ce regret

de la simplicité qui les travaille confusément.

Énumérons d'abord une série de faits qui mettent en relief la vérité que

nous désirons faire apercevoir.

La complication de la vie nous apparaît dans la multiplicité de nos

besoins matériels. Un des phénomènes universellement constatés du siècle

est que nos besoins ont grandi avec nos ressources. Cela n'est pas un

mal en soi. La naissance de certains besoins marque en effet un progrès.

C'est un signe de supériorité que d'éprouver le besoin de se laver, de

porter du linge propre, d'habiter une demeure salubre, de se nourrir

avec un certain soin, de cultiver son esprit. Mais s'il est des besoins

dont la naissance est désirable et qui ont droit à la vie, il en est

d'autres qui exercent une influence funeste et s'entretiennent à nos

dépens comme des parasites. C'est le nombre et le caractère impérieux de

ceux-ci qui nous préoccupent. Si l'on avait pu prédire à nos anciens

qu'un jour l'humanité aurait à sa disposition tous les engins dont elle

dispose maintenant pour entretenir et défendre son existence matérielle,

ils en auraient conclu d'abord à une augmentation de l'indépendance et

par conséquent du bonheur, et en second lieu à un grand apaisement dans

les compétitions pour les biens de la vie. Il leur eût été permis

ensuite de penser que la simplification de l'existence, résultat de ces

moyens d'action perfectionnés, permettrait de réaliser une plus haute

moralité. Rien de tout cela ne s'est produit: ni le bonheur, ni la paix

sociale, ni l'énergie pour le bien n'ont augmenté. En premier lieu, vous

semble-t-il que vos concitoyens soient, pris en masse, plus contents que

leurs ancêtres et plus sûrs du lendemain? Je ne demande pas s'ils

auraient des raisons de l'être, mais s'ils le sont en effet. À les

regarder vivre, il me paraît qu'ils sont en majorité mécontents de leur

sort, avant tout préoccupés de leurs besoins matériels et obsédés par le

souci du lendemain. Jamais la question du vivre et du couvert n'a été

plus aiguë ni plus exclusive que depuis qu'on est mieux nourri, mieux

vêtu, mieux logé qu'autrefois. Celui-là se trompe qui croit que la

question: «que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous

vêtus?» ne se pose qu'aux pauvres gens exposés aux angoisses des

lendemains sans pain et sans abri. Chez ceux-là elle est naturelle, et

pourtant c'est encore là qu'elle se pose le plus simplement. Il faut

aller chez ceux qui commencent à jouir d'un peu de bien-être, pour

constater combien la satisfaction de ce qu'ils ont est troublée par le

regret de ce qui leur manque. Et si vous voulez observer le souci de

l'avenir matériel dans tout son luxueux développement, regardez les gens

aisés et surtout les riches. Les femmes qui n'ont qu'une robe, ne sont

pas celles qui se demandent le plus comment elles se vêtiront, de même

ce ne sont pas les rationnés du strict nécessaire, qui s'interrogent le

plus sur ce qu'ils mangeront demain. Par une conséquence nécessaire de

la loi que les besoins grandissent des satisfactions qu'on leur donne:

_plus un homme a de bien, plus il lui en faut._

Plus il est assuré du lendemain selon la vue ordinaire du bon sens, plus

il se condamne à se préoccuper de quoi il vivra, lui et ses enfants,

comment il établira ceux-ci et leurs descendants. Rien ne saurait donner

une idée des craintes d'un homme établi, de leur nombre, de leur portée,

de leurs nuances raffinées.

De tout cela, il est résulté à travers les différentes couches sociales,

et selon les conditions, avec une intensité variable, une agitation

générale, un état d'esprit très complexe qui ne saurait mieux se

comparer qu'à l'humeur des enfants gâtés à la fois comblés et

mécontents.

Si nous ne sommes pas devenus plus heureux, nous ne sommes pas devenus

plus pacifiques et plus fraternels. Les enfants gâtés se disputent

souvent et avec acharnement. Plus l'homme a de besoins et de désirs,

plus il a d'occasions de conflit avec ses semblables, et ces conflits

sont d'autant plus haineux que les causes en sont moins justes. Que l'on

se batte pour le pain, le nécessaire, c'est la loi naturelle. Elle peut

sembler brutale, mais il y a une excuse dans sa dureté même, et en

général elle se borne aux cruautés rudimentaires. Tout autre est la

bataille pour le superflu, pour l'ambition, pour le privilège, pour le

caprice, pour la jouissance matérielle. Jamais la faim n'a fait

commettre à l'homme les bassesses que lui font commettre l'ambition,

l'avarice, la soif des plaisirs malsains. L'égoïsme devient plus

malfaisant à mesure qu'il se raffine. Nous avons donc assisté de ce

temps à une aggravation de l'esprit d'hostilité entre semblables, et nos

coeurs sont moins apaisés que jamais.

Est-il utile de se demander après cela si nous sommes devenus meilleurs?

Le nerf du bien n'est-il pas dans la capacité de l'homme d'aimer quelque

chose en dehors de lui-même? Et quelle place reste-t-il pour le prochain

dans une vie sacrifiée aux préoccupations matérielles, aux besoins en

majorité factices, à la satisfaction des ambitions, des rancunes et des

fantaisies? L'homme qui se met tout entier au service de ses appétits,

les fait si bien grandir et multiplier qu'ils deviennent plus forts que

lui. Une fois qu'il est leur esclave, il perd le sens moral et

l'énergie, et il devient incapable de distinguer le bien et de le

pratiquer. Il est livré à l'anarchie intérieure des désirs dont naît à

la longue l'anarchie extérieure. La vie morale consiste dans le

gouvernement de soi-même, l'immoralité consiste dans le gouvernement de

nous-mêmes par nos besoins et nos passions. Ainsi peu à peu les bases de

la vie morale se déplacent et la règle du jugement dévie.

Pour un homme esclave de besoins nombreux et exigeants, posséder est le

bien par excellence, source de tous les autres biens. Il est vrai que,

dans la concurrence acharnée pour la possession, on en arrive à haïr

ceux qui possèdent, et à nier le droit de propriété lorsque ce droit est

entre les mains d'autrui et non entre les nôtres. Mais l'acharnement à

attaquer ce que possède autrui, est une preuve nouvelle de l'importance

extraordinaire que nous attachons à posséder. Les choses et les hommes

finissent par être estimés à leur valeur vénale et selon le profit qu'on

en peut tirer. Tout ce qui ne rapporte rien ne vaut rien, et quiconque

ne possède rien n'est rien. La pauvreté honnête risque fort de passer

pour une honte, et l'argent, même malpropre, n'a pas trop de difficulté

à compter pour du mérite...--Alors, nous objectera-t-on, vous condamnez

le progrès moderne en bloc et vous voudriez nous ramener au bon vieux

temps, à l'acétisme peut-être?--Pas le moins du monde. C'est la plus

stérile et la plus dangereuse des utopies que de vouloir ressusciter le

passé, et l'art de bien vivre ne consiste pas à se retirer de la vie.

Mais nous cherchons à mettre en lumière, afin de lui trouver un remède,

une des erreurs qui pèsent le plus lourdement sur le progrès social, à

savoir que l'homme devient plus heureux et meilleur par l'augmentation

du bien-être extérieur. Rien n'est plus faux que ce prétendu axiome

social. Au contraire, la diminution de la capacité d'être heureux et

l'avilissement des caractères par le bien-être matériel sans

contrepoids, est un fait que mille exemples sont là pour établir. Une

civilisation vaut ce que vaut l'homme installé à son centre. Quand cet

homme manque de direction morale, tout progrès n'aboutit qu'à empirer le

mal et à embrouiller davantage les problèmes sociaux.

* * * * *

Ce principe peut se vérifier dans d'autres domaines que celui du

bien-être. Ne mentionnons que ceux de l'instruction et de la liberté. On

se rappelle le temps où des prophètes écoutés annonçaient que, pour

transformer la terre mauvaise en un séjour des dieux, il suffisait

d'abattre ces trois vieilles puissances coalisées: la misère,

l'ignorance et la tyrannie. D'autres prophètes reprennent aujourd'hui

les mêmes prédictions. Nous venons de voir que l'évidente diminution de

la misère n'a rendu l'homme ni meilleur ni plus heureux. Ce résultat

a-t-il été atteint dans une certaine mesure par le soin louable apporté

à l'instruction? Il n'y paraît pas à l'heure présente, et c'est bien là

le souci, l'angoisse de ceux qui se consacrent à l'éducation

nationale.--Alors il faut abêtir le peuple, supprimer l'instruction

universelle, fermer les écoles. Nullement: mais l'instruction, de même

que l'ensemble des engins de notre civilisation, n'est après tout qu'un

outillage. Tout dépend de l'ouvrier qui s'en sert.

De même pour la liberté: elle est funeste ou salutaire suivant l'emploi

qu'on en fait. Reste-t-elle la liberté lorsqu'elle appartient aux

malfaiteurs ou même à l'homme brouillon, capricieux, irrespectueux? La

liberté est une atmosphère de vie supérieure qu'on devient capable de

respirer par une lente et patiente transformation intérieure.

Il faut une loi à toute vie, à celle de l'homme bien plus encore qu'à

celle des êtres inférieurs, car la vie de l'homme et des sociétés est

plus précieuse et plus délicate que celle des plantes et des animaux.

Cette loi pour l'homme est d'abord extérieure, mais elle peut devenir

intérieure. Aussitôt que l'homme a reconnu la loi intérieure et s'est

incliné devant elle, il est mûr pour la liberté, par le respect et

l'obéissance volontaire. Tant qu'il n'a pas de loi intérieure forte et

souveraine, il est incapable de respirer l'air de la liberté. Cet air le

grise, l'affole, le tue moralement. Un homme qui se dirige selon la loi

intérieure, ne peut pas plus vivre sous celle de l'autorité extérieure,

qu'un oiseau adulte ne peut vivre enfermé dans la coquille de l'oeuf;

mais un homme qui n'a pas encore atteint le point moral où il se

gouverne lui-même, ne peut pas plus vivre sous le régime de la liberté

qu'un embryon d'oiseau privé de la coquille protectrice. Ces choses sont

terriblement simples, et la série de leurs preuves anciennes et

nouvelles ne cesse de s'accroître sous nos yeux. Et pourtant nous en

sommes toujours encore à méconnaître les éléments mêmes d'une loi si

importante. Dans notre démocratie, combien sont-ils, grands et petits,

qui ont compris, pour l'avoir vérifiée, vécue et quelquefois subie,

cette vérité sans laquelle un peuple est incapable de se gouverner

lui-même? La liberté c'est le respect; la liberté, c'est l'obéissance à

la loi intérieure, et cette loi n'est ni le bon plaisir des puissants,

ni le caprice des foules, mais la règle impersonnelle et supérieure

devant laquelle ceux qui commandent courbent la tête les premiers.

Dirons-nous alors qu'il faut supprimer la liberté? Non, mais il faut

nous en rendre capables et dignes, autrement la vie publique devient

impossible, et une nation s'achemine, à travers la licence et le manque

de discipline, aux inextricables complications de la démagogie.

* * * * *

Quand on passe en revue les causes particulières qui troublent et

compliquent notre vie sociale, de quelque nom qu'on puisse les désigner,

et l'énumération en serait longue, elles se ramènent toutes à une cause

générale qui est celle-ci: _la confusion de l'accessoire avec

l'essentiel_. Le bien-être, l'instruction, la liberté, tout l'ensemble

de la civilisation, constituent le cadre du tableau, mais le cadre ne

fait pas le tableau pas plus que l'habit ne fait le moine, et l'uniforme

le soldat. Le tableau ici c'est l'homme, et l'homme avec ce qu'il a de

plus intime, sa conscience, son caractère, sa volonté. Et tandis qu'on

soignait et embellissait le cadre, on a oublié, négligé, endommagé le

tableau. Aussi nous sommes comblés de biens extérieurs et misérables en

vie spirituelle. Nous avons en abondance des biens, dont à la rigueur on

pourrait se passer, et nous sommes infiniment pauvres de la seule chose

nécessaire. Et lorsque notre être profond se réveille, avec son besoin

d'aimer, d'espérer, de réaliser sa destinée, il éprouve comme l'angoisse

d'un vivant qu'on vient d'ensevelir, il étouffe sous l'amoncellement des

choses secondaires qui pèsent sur lui et le privent d'air et de lumière.

Il faut dégager, libérer, remettre en honneur la vraie vie, placer toute

chose à son rang et se souvenir que le centre du progrès humain est dans

la culture morale. Qu'est-ce qu'une bonne lampe? Ce n'est pas la plus

ornée, la mieux ciselée, celle qui est faite du métal le plus précieux.

Une bonne lampe est une lampe qui éclaire bien. Et de même on est un

homme et un citoyen, ni par le nombre des biens et des plaisirs qu'on

s'accorde, ni par la culture intellectuelle et artistique, ni par les

honneurs ou l'indépendance dont on jouit, mais par la solidité de sa

fibre morale. Et ceci après tout n'est pas une vérité d'aujourd'hui,

mais une vérité de tous les temps.

À aucune époque, les conditions extérieures qu'il avait réalisées par

son industrie ou son savoir, n'ont pu dispenser l'homme de se soucier de

l'état de sa vie intérieure. La figure du monde change autour de nous,

les facteurs intellectuels et matériels de l'existence se modifient. Nul

ne peut s'opposer à ce changement dont le caractère brusque ne laisse

pas d'être parfois périlleux. Mais la grande affaire est que, au sein

des circonstances modifiées, l'homme demeure un homme, vive sa vie

marche vers son but. Or quelle que soit la route à parcourir, pour

marcher vers son but, il faut que le voyageur ne se perde pas dans les

chemins de traverse et ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles. Qu'il

veille sur sa direction, sur ses forces, sur son honneur et que pour

mieux se consacrer à l'essentiel qui est de progresser, il simplifie son

bagage, fût-ce même au prix de quelques sacrifices.

La vie simple · 第 6 / 19 题