La pensée simple.
Ce n'est pas notre vie seulement dans ses manifestations pratiques, mais
aussi le domaine de nos idées qui a besoin d'être déblayé. L'anarchie
règne dans la pensée humaine; nous marchons en pleines broussailles,
perdus dans le détail infini, sans orientation et sans direction.
Dès que l'homme a reconnu qu'il a son but, que ce but est d'être un
homme, il organise sa pensée en conséquence. Toute façon de penser, de
comprendre ou de juger qui ne le rend pas meilleur et plus fort, il la
rejette comme malsaine.
Et tout d'abord, il fuit le travers trop commun qui consiste à s'amuser
de sa pensée. La pensée est un outil sérieux qui a sa fonction dans
l'ensemble: ce n'est pas un joujou. Prenons un exemple: voici un atelier
de peintre. Les outils sont à leur place. Tout indique que cet ensemble
de moyens est disposé en vue d'un but à atteindre. Ouvrez la porte à des
singes. Ils grimperont sur les établis, se suspendront aux cordes, se
draperont dans les étoffes, se coifferont avec des pantoufles,
jongleront avec les pinceaux, goûteront aux couleurs, et perceront les
toiles pour voir ce que les portraits ont dans le ventre. Je ne doute
pas de leur plaisir, il est certain qu'ils doivent trouver ce genre
d'exercice fort intéressant. Mais un atelier n'est pas fait pour y
lâcher des singes. De même la pensée n'est pas un terrain d'évolutions
acrobatiques. Un homme digne de ce nom pense comme il est et comme il
aime; il y va de tout son coeur et non avec cette curiosité détachée et
stérile qui, sous prétexte de tout voir et tout connaître, s'expose à ne
jamais éprouver une saine et profonde émotion et à ne jamais produire un
acte véritable.
Une autre habitude dont il est urgent de se corriger, acolyte ordinaire
de la vie factice, c'est la manie de s'examiner et de s'analyser à tout
propos. Je n'engage pas l'homme à se désintéresser de l'observation
intérieure et de l'examen de conscience. Essayer d'y voir clair dans son
esprit et dans ses motifs de conduite est un élément essentiel de la
bonne vie. Mais autre chose est la vigilance, autre chose cette
application incessante à se regarder vivre et penser, à se démonter
soi-même comme une mécanique. C'est perdre son temps et se détraquer.
L'homme qui, pour se mieux préparer à la marche, voudrait d'abord se
livrer à un minutieux examen anatomique de ses moyens de locomotion
risquerait de se disloquer avant d'avoir fait un seul pas. «Tu as ce
qu'il te faut pour marcher, donc en avant! Prends garde de tomber et use
de ta force avec discernement.» Les chercheurs de petites bêtes et les
marchands de scrupules se réduisent à l'inaction. Il suffit d'une lueur
de bon sens pour se rendre compte que l'homme n'est pas fait pour se
regarder le nombril.
Le bon sens, ne trouvez-vous pas que ce qu'on désigne par ce mot se fait
aussi rare que les bonnes coutumes d'autrefois? Le bon sens c'est vieux
jeu. Il faut autre chose; et l'on cherche midi à quatorze heures. Car
c'est là un raffinement que le vulgaire ne saurait se payer, et il est
si agréable de se distinguer! Au lieu de se comporter comme une personne
naturelle qui se sert des moyens tout indiqués dont elle dispose, nous
arrivons à force de génie aux plus étonnantes singularités. Plutôt
dérailler que de suivre la ligne simple! Toutes les déviations et toutes
les difformités corporelles que soigne l'orthopédie, ne donnent qu'une
faible idée des bosses, des torsions, des déhanchements, que nous nous
sommes infligés pour sortir du droit bon sens. Et nous apprenons à nos
dépens qu'on ne se déforme pas impunément. La nouveauté après tout est
éphémère. Il n'y a de durable que les immortelles banalités et si l'on
s'en écarte c'est pour courir les plus périlleuses aventures. Heureux
celui qui en revient, qui sait redevenir simple. Le simple bon sens
n'est pas, comme plusieurs peuvent se l'imaginer, la propriété innée du
premier venu, bagage vulgaire et trivial qui n'a coûté de peine à
personne. Je le compare à ces vieilles chansons populaires, anonymes et
impérissables, qui semblent être sorties du coeur même des foules. Le
bon sens est le capital lentement et péniblement accumulé par le labeur
des siècles. C'est un pur trésor, dont celui-là seul comprend la valeur,
qui l'a perdu ou qui voit vivre les gens qui n'en ont plus. Pour ma part
je pense qu'aucune peine n'est trop grande pour acquérir et garder le
bon sens, pour maintenir ses yeux clairvoyants, son jugement droit. On
prend bien garde à son épée, de peur de la fausser ou de la laisser
ronger par la rouille. À plus forte raison faut-il prendre soin de sa
pensée.
Mais il faut bien comprendre ceci. Un appel au bon sens n'est pas un
appel à la pensée terre à terre, à un positivisme étroit qui nie tout ce
qu'il ne peut ni voir ni toucher. Car cela aussi est un manque de bon
sens que de vouloir absorber l'homme dans sa sensation matérielle et
d'oublier les hautes réalités du monde intérieur. Nous touchons ici à un
point douloureux, autour duquel s'agitent les plus grands problèmes de
l'humanité. Nous luttons en effet pour atteindre à une conception de la
vie, nous la cherchons à travers mille obscurités et mille douleurs; et
tout ce qui touche aux réalités spirituelles devient de jour en jour
plus angoissant. Au milieu des graves embarras et du désordre momentané
qui accompagne les grandes crises de la pensée, il semble plus que
jamais difficile de se tirer d'affaire avec quelques principes simples.
Pourtant la nécessité même nous vient en aide, comme elle l'a fait pour
les hommes de tous les temps. Le programme de la vie est terriblement
simple après tout, et par cela même que l'existence est si pressante et
qu'elle s'impose, elle nous avertit qu'elle précède l'idée que nous
pouvons nous en faire et que nul ne peut attendre pour vivre qu'il ait
d'abord compris. Nous sommes partout en face du fait accompli avec nos
philosophies, nos explications, nos croyances, et c'est ce fait
accompli, prodigieux, irréfutable qui nous rappelle à l'ordre lorsque
nous voulons déduire la vie de nos raisonnements et attendre pour agir
que nous ayons fini de philosopher. Voilà l'heureuse nécessité qui
empêche le monde de s'arrêter lorsque l'homme doute de son chemin.
Voyageurs d'un jour, nous sommes emportés dans un vaste mouvement auquel
nous sommes appelés à contribuer, mais que nous n'avons ni prévu, ni
embrassé dans son ensemble, ni sondé dans ses fins dernières. Notre part
consiste à remplir fidèlement le rôle de simple soldat qui nous est
dévolu, et notre pensée doit s'adapter à cette situation. Ne disons pas
que les temps sont plus difficiles pour nous que pour nos aïeux, car ce
qui se voit de loin se voit souvent mal, et il y a d'ailleurs de la
mauvaise grâce à se plaindre de n'être pas né du temps de son
grand-père. Ce qu'on peut penser de moins contestable sur ce sujet, le
voici: depuis que le monde existe il est malaisé d'y voir clair. Partout
et toujours, penser juste a été difficile. Les anciens n'ont aucun
privilège en cela sur les modernes. Et on peut ajouter qu'il n'y a
aucune différence entre les hommes quand on en arrive à les considérer
sous ce point de vue. Que l'homme obéisse ou commande, enseigne ou
apprenne, tienne une plume ou un marteau, il lui en coûte également de
bien discerner la vérité. Les quelques lumières que l'humanité acquiert
en avançant lui sont sans doute d'une extrême utilité; mais elles
agrandissent aussi le nombre et la portée des problèmes. La difficulté
n'est jamais levée, toujours l'intelligence rencontre l'obstacle.
L'inconnu nous domine et nous étreint de toutes parts. Mais de même
qu'on n'a pas besoin d'épuiser toute l'eau des sources pour étancher sa
soif, on n'a pas besoin de tout savoir pour vivre. L'humanité vit et a
toujours vécu sur quelques _provisions_ élémentaires.
Nous essayerons de les indiquer: tout d'abord l'humanité vit par la
_confiance_. Par là elle ne fait que refléter, dans la mesure de sa
pensée consciente, ce qui est le fond obscur de tous les êtres. Une foi
imperturbable à la solidité de l'univers, à son agencement intelligent,
sommeille dans tout ce qui existe. Les fleurs, les arbres, les bêtes,
vivent avec un calme puissant, une sécurité entière. Il y a de la
confiance dans la pluie qui tombe, dans le matin qui s'éveille, dans le
ruisseau qui court à la mer. Tout ce qui est, semble dire: «Je suis,
donc je dois être; il y a de bonnes raisons pour cela, soyons
tranquille.»
Et de même l'humanité vit de confiance. Par cela même qu'elle est, elle
porte en elle la raison suffisante de son être, un gage d'assurance.
Elle se repose dans la volonté qui a voulu qu'elle fût. C'est à garder
cette confiance et à ne la laisser déconcerter par rien, à la cultiver
au contraire et à la rendre plus personnelle et plus évidente que doit
tendre le premier effort de notre pensée. Tout ce qui augmente en nous
la confiance est bon. Parce que de là naît l'énergie tranquille,
l'action reposée, l'amour de la vie et du labeur fécond. La confiance
fondamentale est le ressort mystérieux qui met en mouvement tout ce
qu'il y a de forces en nous. Elle nous nourrit. C'est par elle que
l'homme vit, bien plus que par le pain qu'il mange. Ainsi tout ce qui
ébranle cette confiance est _mauvais_, c'est du poison, non de la
nourriture.
Est malsain tout système de pensée qui s'attaque au fait même de la vie,
pour le déclarer mauvais. On a trop de fois mal pensé de la vie en ce
siècle. Quoi d'étonnant que l'arbre se flétrisse quand vous en arrosez
les racines de substances corrosives? Il y aurait cependant une bien
simple réflexion à opposer à toute cette philosophie de néant: vous
déclarez la vie mauvaise? Bon. Quel remède allez-vous nous offrir contre
elle? Pouvez-vous la combattre, la supprimer? Je ne vous demande pas de
supprimer votre vie, de vous suicider, à quoi cela nous avancerait-il?
mais de supprimer la vie, non seulement la vie humaine, mais sa base
obscure et inférieure, toute cette poussée d'existence qui monte vers la
lumière et selon vous se rue vers le malheur; je vous demande de
supprimer la volonté de vivre qui tressaille à travers l'immensité, de
supprimer enfin la source de la vie. Le pouvez-vous? Non. Alors
laissez-nous en paix. Puisque personne ne peut mettre un frein à la vie,
ne vaut-il pas mieux apprendre à l'estimer et à l'employer qu'en
dégoûter les gens?--Quand on sait qu'un mets est dangereux pour la
santé, on n'en mange pas. Et quand une certaine façon de penser nous ôte
la confiance, la joie et la force, il faut la rejeter, certains que non
seulement elle est une nourriture détestable pour l'esprit, mais qu'elle
est fausse. Il n'y a de vrai pour les hommes que les pensées humaines,
et le pessimisme est inhumain. D'ailleurs il manque autant de modestie
que de logique. Pour se permettre de trouver mauvaise cette chose
prodigieuse qui se nomme la vie il faudrait en avoir vu le fond, et
presque l'avoir faite. Quelle singulière attitude que celle de certains
grands penseurs de ce temps! En vérité, ils se comportent comme s'ils
avaient créé le monde dans leur jeunesse, il y a de cela très longtemps;
mais ils en sont bien revenus et décidément c'était une faute.
Nourrissons-nous d'autres mets, fortifions nos âmes par des pensées
réconfortantes. Pour l'homme, ce qu'il y a de plus vrai c'est ce qui le
fortifie le mieux.
* * * * *
Si l'humanité vit de confiance, elle vit aussi d'espérance. L'espérance
est cette forme de la confiance qui se tourne vers l'avenir. Toute vie
est un résultat et une aspiration. Tout ce qui est, suppose un point de
départ et tend vers un point d'arrivée. Vivre c'est devenir, devenir
c'est aspirer. L'immense devenir c'est l'espérance infinie. Il y de
l'espérance au fond des choses et il faut que cette espérance se reflète
dans le coeur de l'homme. Sans espérance pas de vie. La même puissance
qui nous fait être, nous incite à monter plus haut. Quel est le sens de
cet instinct tenace qui nous pousse à progresser? Le sens vrai c'est
qu'il doit résulter quelque chose de la vie, qu'il s'y élabore un bien,
plus grand qu'elle-même, vers lequel elle se meut lentement, et que ce
douloureux semeur qui s'appelle l'homme a besoin, comme tout semeur, de
compter sur le lendemain. L'histoire de l'humanité est celle de
l'invincible espérance. Autrement il y a longtemps que tout serait fini.
Pour marcher sous ses fardeaux, pour se guider dans la nuit, pour se
relever de ses chutes et de ses ruines, pour ne point s'abandonner dans
la mort même, l'humanité a eu besoin d'espérer toujours et quelquefois
contre tout espoir. Voilà le cordial qui la soutient. Si nous n'avions
que la logique nous aurions depuis longtemps tiré cette conclusion: Le
dernier mot est partout à la mort; et nous serions morts de cette
pensée. Mais nous avons l'espérance, et c'est pour cela que nous vivons
et que nous croyons à la vie.
Suso, le grand moine mystique, un des hommes les plus simples et les
meilleurs qui aient jamais vécu, avait une habitude touchante: chaque
fois qu'il rencontrait une femme, la plus pauvre et la plus vieille, il
s'écartait respectueusement de son chemin, dût-il pour cela se mettre
les pieds dans les épines ou dans une ornière boueuse. «Je fais cela,
disait-il, pour rendre hommage à notre sainte dame la Vierge Marie.»
Rendons à l'espérance un hommage semblable: quand nous la rencontrons
sous la forme du brin de blé qui perce le sillon, de l'oiseau qui couve
et nourrit sa nichée, d'une pauvre bête blessée qui se ramasse, se
relève et continue son chemin, d'un paysan qui laboure et ensemence un
champ ravagé par l'inondation ou la grêle, d'une nation qui lentement
répare ses pertes et panse ses blessures, sous n'importe quel extérieur
humble et souffreteux, saluons-la! Quand nous la rencontrons dans les
légendes, dans les chants naïfs, dans les simples croyances, saluons-la
encore! car c'est la même toujours, l'indestructible, la fille
immortelle de Dieu.
Nous osons trop peu espérer. L'homme de ce temps a contracté des
timidités étranges. La crainte que le ciel ne tombe, ce comble de
l'absurdité dans la peur, selon nos ancêtres gaulois, est entrée dans
nos coeurs. La goutte d'eau doute-t-elle de l'Océan? le rayon doute-t-il
du soleil? Notre sagesse sénile a réalisé ce prodige. Elle ressemble à
ces vieux pédagogues grognons, dont l'office principal consiste à
rabrouer les joyeuses espiègleries ou les enthousiasmes juvéniles de
leurs jeunes élèves. Il est temps de redevenir enfants, de réapprendre à
joindre les mains et à ouvrir de grands yeux devant le mystère qui nous
enveloppe, de nous souvenir que malgré notre savoir nous ne savons que
peu de chose, que le monde est plus grand que notre cerveau et que c'est
heureux, car s'il est si prodigieux il doit receler des ressources
inconnues et on peut lui accorder quelque crédit sans se faire taxer
d'imprévoyance. Ne le traitons pas comme des créanciers un débiteur
insolvable. Il faut ranimer son courage et rallumer la sainte flamme de
l'espérance. Puisque le soleil se lève encore, puisque la terre
refleurit, puisque l'oiseau bâtit son nid, puisque la mère sourit à son
enfant, ayons le courage d'être des hommes et remettons le reste à Celui
qui a nombré les étoiles. Quant à moi, je voudrais pouvoir trouver des
mots enflammés pour dire à quiconque se sent le coeur abattu en ce temps
désabusé: relève ton courage, espère encore, celui-là est sûr de se
tromper le moins qui a l'audace d'espérer le plus. _La plus naïve
espérance est plus près du vrai que le désespoir le plus raisonné._
* * * * *
Une autre source de lumière sur le chemin de l'humanité est la bonté. Je
ne suis pas de ceux qui croient à la perfection naturelle de l'homme et
enseignent que la société le corrompt. De toutes les formes du mal celle
qui m'effraie le plus est au contraire la forme héréditaire. Mais je me
suis parfois demandé comment il se fait que ce vieux virus empoisonné
des instincts vils, des vices inoculés dans le sang, tout l'amas des
servitudes que nous lègue le passé, n'ait pas eu raison de nous. C'est
sans doute qu'il y a autre chose. Cette autre chose est la bonté.
Étant donné l'inconnu qui plane sur nos têtes, notre raison bornée,
l'énigme angoissante et contradictoire des destinées, le mensonge, la
haine, la corruption, la souffrance, la mort, que penser? que faire? À
toutes ces questions réunies une voix grande et mystérieuse a répondu:
_Sois bon_. Il faut bien que la bonté soit divine comme la confiance,
comme l'espérance, puisqu'elle ne peut pas mourir, alors que tant de
puissances lui sont contraires. Elle a contre elle la férocité native de
ce qu'on pourrait appeler la bête dans l'homme; elle a contre elle la
ruse, la force, l'intérêt, et surtout l'ingratitude. Pourquoi
passe-t-elle blanche et intacte au milieu de ces ennemis sombres, comme
le prophète de la légende sacrée au milieu des fauves rugissants?
C'est parce que ses ennemis sont chose d'en bas et que la bonté est
chose d'en haut. Les cornes, les dents, les griffes, les yeux pleins
d'un feu meurtrier, ne peuvent rien contre l'aile rapide qui s'élance
vers les hauteurs et leur échappe. Ainsi la bonté se dérobe aux
entreprises de ses ennemis. Elle fait mieux encore, elle a connu
quelquefois ce beau triomphe de gagner ses persécuteurs: elle a vu les
fauves se calmer, se coucher à ses pieds, obéir à sa loi.
Au coeur même de la foi chrétienne la doctrine la plus sublime et, pour
qui sait en pénétrer le sens profond, la plus humaine est celle-ci: Pour
sauver l'humanité perdue le Dieu invisible est venu demeurer parmi nous
sous la forme d'un homme et il n'a voulu se faire connaître qu'à ce seul
signe: _La bonté_.
Réparatrice, consolatrice, douce au malheureux, au méchant même, la
bonté dégage la lumière sous ses pas. Elle clarifie et simplifie. La
part qu'elle a choisie est la plus modeste: bander les blessures,
effacer les larmes, apaiser la misère, bercer les coeurs endoloris,
pardonner, concilier. Mais c'est bien d'elle que nous avons le plus
besoin. Aussi puisque nous songeons à la meilleure façon de rendre la
pensée féconde, simple, vraiment conforme à notre destinée humaine, nous
résumerons la méthode en ces mots: _Aie confiance, espère et sois bon_.
Je ne veux décourager personne des hautes spéculations, ni dissuader qui
que ce soit de se pencher sur les problèmes de l'inconnu, sur les vastes
abîmes de la philosophie ou de la science. Mais il faudra toujours
revenir, de ces lointains voyages, vers le point où nous sommes, et
souvent même à la place où nous piétinons sans résultat apparent. Il est
des conditions de vie et des complications sociales où le savant, le
penseur et l'ignorant ne voient pas plus clair les uns que les autres.
L'époque présente nous a souvent mis en face de ce genre de situations,
et je garantis à celui qui voudra suivre notre méthode, qu'il
reconnaîtra bientôt qu'elle a du bon.
* * * * *
Comme j'ai, en tout ceci, côtoyé le terrain religieux, dans ce qu'il a
de général du moins, on me demandera peut-être de dire en quelques mots
simples quelle est la meilleure religion, et je m'empresse de
m'expliquer sur ce sujet. Mais peut-être ne faudrait-il pas poser la
question comme on le fait d'ordinaire, en demandant quelle est la
meilleure religion? Les religions ont sans doute certains caractères
précis, et des qualités ou des défauts qui sont inhérents à chacune. On
peut donc à la rigueur les comparer entre elles; mais à cette
comparaison se mêlent toujours des partis pris ou des partialités
involontaires. Il vaut mieux poser la question autrement et demander: Ma
religion est-elle bonne et à quoi puis-je reconnaître qu'elle est bonne?
À cette question voici la réponse: Votre religion est bonne si elle est
vivante et agissante; si elle nourrit en vous le sentiment de la valeur
infinie de l'existence, la confiance, l'espoir et la bonté; et elle est
l'alliée de la meilleure partie de vous-même contre la plus mauvaise, et
vous fait apparaître sans cesse la nécessité de devenir un homme
nouveau; si elle vous fait comprendre que la douleur est une
libératrice; si elle augmente en vous le respect de la conscience des
autres; si elle vous rend le pardon plus facile, le bonheur moins
orgueilleux, le devoir plus cher, l'au-delà moins obscur. Si oui, votre
religion est bonne, peu importe son nom. Quelque rudimentaire qu'elle
soit, quand elle remplit cet office, elle procède de la source
authentique, elle vous lie aux hommes et à Dieu.
Mais vous servirait-elle par hasard à vous croire meilleur que les
autres, à ergoter sur des textes, à renfrogner votre figure, à dominer
sur la conscience d'autrui ou à livrer la vôtre à l'esclavage, à
endormir vos scrupules, à pratiquer un culte par mode et par intérêt, ou
à faire le bien par calcul d'outre-tombe, oh alors! que vous vous
réclamiez de Bouddha, de Moïse, de Mahomet ou du Christ même, votre
religion ne vaut rien, elle vous sépare des hommes et de Dieu.
Je n'ai peut-être pas un pouvoir suffisant pour parler ainsi; mais
d'autres l'ont fait avant moi, qui sont plus grands que moi, notamment
celui qui raconta au scribe faiseur de questions, la parabole du bon
Samaritain. Je me retranche derrière son autorité.