Aujourd'hui que _La Vie simple_ a été tellement réimprimée que les vieux
clichés sont usés et qu'il faut recomposer le texte à nouveau, il ne
sera sans doute pas dépourvu d'intérêt de noter ici quelques faits
concernant l'origine et la destinée de ce livre.
Le lendemain d'une allocution de mariage entendue par M. Armand Colin et
traitant le sujet de la Vie simple en son application au foyer
domestique, l'éditeur parisien m'écrivit:
«Faites-nous donc un livre sur la «Vie simple». Rien ne serait plus
actuel ni plus nécessaire.»
Six mois plus tard le livre paraissait.
Il eut une bonne presse et un meilleur public. Les lecteurs lui firent
de l'un à l'autre cette familière et solide réclame par laquelle on se
recommande mutuellement ses livres comme on se présente ses amis. Il fut
vite connu, et sans faire le moindre bruit se répandit et se traduisit à
travers l'Europe.
En 1901, miss Marie-Louise Hendee le traduisit en élégant anglais pour
la maison Mc Clure de New-York. Un romancier américain de marque, miss
Grace King, le faisait précéder d'une notice écrite avec beaucoup de
soin et de grâce.
Déjà le livre commençait à marcher d'un bon train aux États-Unis,
lorsque le Président Roosevelt le lut et en fut particulièrement frappé.
Il écrivit à l'auteur: «Je prêche vos livres à mes compatriotes.» Il
recommanda aux Américains la lecture de _La Vie simple_ dans deux
discours publics retentissants, l'un à Bangor, l'autre à Philadelphie.
Il invita enfin l'auteur à venir en Amérique et le 22 novembre 1904, au
grand théâtre de Lafayette-Square à Washington, le présenta lui-même au
public en ouvrant son discours par ces mots: «Ceci est la première fois
et sera en même temps la seule et unique, que durant ma Présidence je
présente un orateur à un auditoire. Et je suis plus qu'heureux de le
faire en cette occasion, car, s'il y a un livre que je désire voir lire
comme un tract, et un tract intéressant, par notre peuple entier, c'est
_La Vie simple_, écrite par M. Wagner. Il y a d'autres de ses livres
dont nous pouvons tirer grand bien. Mais il n'est, à ma connaissance,
aucun ouvrage écrit ces dernières années, ici ou à l'étranger, qui
contienne autant de choses que nous autres enfants d'Amérique nous
devions prendre à coeur, que _La Vie simple_.
Dans un récent et beau voyage aux États-Unis, j'ai pu me convaincre à
quel point l'Amérique avait suivi le conseil de son Président.
Les familles, les universités, les hommes d'affaires, un large public
recruté dans les milieux les plus divers, s'est mis à lire le livre. Les
journaux l'ont publié en feuilleton, les prédicateurs en ont tiré des
séries de discours, les dessinateurs des caricatures. En dernier lieu
les éditions populaires se criaient dans les rues par les camelots.
Tout cela est une preuve que ce livre est venu en son temps et répond à
un besoin profond de simplification au milieu de cette époque agitée et
complexe.
Par un effet très naturel, le succès extraordinaire des traductions
rejaillit aujourd'hui sur l'édition française et lui imprime une énergie
nouvelle.
Puissent ces pages, en se répandant, ramener l'attention de beaucoup de
nos contemporains sur le premier de tous les sujets: l'emploi et
l'organisation de la vie.
Et puissions-nous en méditant sur ce problème des problèmes arriver à
comprendre que le bonheur, la force et la beauté de l'existence ont pour
une grande part leur source dans l'esprit de Simplicité.
Charles Wagner.
Paris, février 1905.