COMME QUOI, PAR EXCEPTION, CÉLIA N'ÉTAIT PAS NÉE
SOUS UNE ROSE
Fréquentes fois, leurs amants de rencontre criblent les courtisanes de
questions non moins saugrenues qu'indiscrètes:
--Quel est ton vrai nom? de quel pays es-tu? de quelle famille?
pourquoi as-tu quitté ta mère? à quel âge? qui t'a eue le premier?
Interrogatoire horripilant, auquel il serait toutefois impolitique
de ne pas répondre. Célia n'avait donc garde d'y manquer. Mais les
renseignements biographiques qu'elle fournissait alors sur elle-même
variaient considérablement selon le temps, le lieu et l'interlocuteur.
Le plus communément, elle était née à Paris.--Être Parisienne constitue
une séduction qu'on doit ne pas négliger. Toute courtisane qui a
souci de sa réputation est Parisienne, sauf la pauvre Auvergnate
ou l'infortunée Provençale, que nul professeur de diction n'a pu
débarrasser de son infirmité native. Célia, prononçant un français net
et sans accent, était par conséquent née à Paris. Ce qui ne l'empêchait
pas de devenir à propos la compatriote d'un provincial nostalgique,
Bordelais, Dunkerquois ou Bisontin.--Le plus communément aussi, elle
avait été fiancée contre son gré, et s'était jetée dans la galanterie
par dégoût du mari dont elle ne voulait point. Il arrivait cependant
parfois que ce mari malencontreux passât au second plan: auquel cas
tout le mal, puisque mal il y avait, était venu d'un séducteur très
séduisant, qui, jadis, avait enlevé Célia du château paternel, puis,
après une lune de miel promenée en automobile dans tous les pays les
plus poétiques et sur toutes les plages les plus chères, s'était
mystérieusement évaporé sans qu'on en retrouvât jamais trace.--Certains
jours, enfin,--quand le questionneur montrait barbe chenue et
vénérable, voire sénatoriale,--il n'était plus question de mari, ni de
fiancé, ni de séducteur; et seul un tempérament excessif, et dont on
rougissait, avait irrésistiblement poussé la vierge hors du virginal
sentier.--Ainsi Célia, ingénieuse et courtoise, s'efforçait-elle à
composer ses récits selon le goût de ses auditeurs.
Et, comme juste, s'efforçait-elle aussi de ne mêler à chaque fiction
que les bribes de vérité strictement indispensables. On ne peut pas
mentir à jet continu: le cerveau le plus imaginatif n'y suffirait
pas. D'ailleurs, la vérité est quelquefois meilleure à dire qu'aucun
mensonge. Célia tout de même préférait, n'importe comment, le
mensonge,--par pudeur intime et farouche: forcée de montrer à tout
venant ce que les femmes d'autre condition cachent, elle cachait ce que
ces femmes montrent. Beaucoup d'hommes avaient pu, sans obstacle, la
contempler, tout leur soûl, nue. Mais pas un de ces hommes ne l'avait,
une seule fois, nommée de son ancien prénom de jeune fille, ni jamais
n'avait eu le moindre indice de ce qu'elle avait réellement été, avant
de devenir la demi-mondaine Célia.
En sorte que Célia la demi-mondaine était proprement née à Paris, en
1904, un matin de décembre: car c'était ce matin-là qu'elle avait tout
d'un coup fait son entrée dans le demi-monde, sortant non pas d'une
rose ou d'un chou, comme sortent les enfantelets, mais d'un wagon de
chemin de fer,--d'un wagon de seconde classe, capitonné de drap bleu,
et dont la peinture jaune, toute noircie d'escarbilles, témoignait
qu'il avait roulé pas mal d'heures, avant de s'arrêter enfin ici, le
long de ce quai de gare où maintenant la voyageuse trottinait, son
réticule d'une main, son nécessaire de l'autre.... D'où venait ce
wagon,--du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest.--Célia n'avait jamais
jugé à propos d'en rien dire à personne.
Dès cette première journée de décembre 1904, la nouvelle Parisienne
s'était d'ailleurs fort bien acclimatée dans sa patrie d'élection. Et,
le soir même, causant avec un galant inconnu qui insistait pour la
reconduire chez elle, comme il l'interrogeait, curieux:
--Vous n'êtes pas de ce quartier?... je ne vous ai jamais vue encore....
Elle avait répondu tout de go, sans l'ombre d'une hésitation:
--Non: j'habitais sur la rive gauche.... Mais je n'y retournerai plus:
c'est bien plus chic de ce côté-ci....
En fait, elle resta «de ce côté-ci»,--sans jamais s'en écarter plus
qu'une chèvre ne s'écarte du piquet autour duquel il faut qu'elle
broute,--quatre pleines années....
Quatre sombres années....
Elle les vécut en pauvre petite prostituée de seconde classe,--de
seconde classe, comme le wagon qui l'avait amenée: un avertissement du
destin, ce wagon!--Elle les vécut en pauvre petite fille, trop propre
de corps et d'esprit, trop soignée, trop instruite peut-être, et
d'une éducation sûrement trop enracinée pour jamais descendre jusqu'au
ruisseau, mais trop simplette, trop bourgeoise, trop pot-au-feu pour
s'élever jusqu'à cette aristocratie du demi-monde, dont le blason
très doré porte obligatoirement, à défaut de pièces honorables, un
petit hôtel en place de donjon, une cent-chevaux en manière d'hydre,
et trois rangs de perles en guise de tortis. Célia fut la demoiselle
des Folies-Bergère ou du Moulin Rouge. Elle logea rue de Calais ou
rue de Moscou, en garni pour commencer, puis «dans ses bois», après
qu'une camarade de bon conseil l'eut persuadée que les armoires à glace
s'achètent à crédit moins cher qu'au comptant. Et, en ses jours de plus
grande hardiesse, elle se risqua hors de son quartier, et affronta
bravement l'Abbaye et Maxim's,--sans succès décisif, d'ailleurs: le
tapage et la cohue l'effaraient, et lui faisaient perdre cette sérénité
tranquille qui était sa plus attirante séduction.
A quoi bon, du reste, s'agiter, aller ici, courir là, changer de bar,
changer de beuglant, changer de promenoir? Est-ce que les hommes,
partout, ne sont pas des hommes,--des mâles plus ou moins grossiers,
plus ou moins brutaux, plus ou moins naïfs, mais toujours également
insolents, également méprisants, également durs aux femmes qu'ils
paient, même quand ils ont l'air de leur être doux? Est-ce qu'en tout
lieu la courtisane n'est pas enveloppée d'une pareille réprobation,
est-ce que le monde entier ne crache pas sur elle? Est-ce que les
plus indépendants des libres penseurs modernes ne conservent pas
pieusement, au fond de leur âme soi-disant affranchie, toute l'intacte
morale chrétienne, de par laquelle il est permis, voire conseillé,
à n'importe quelle créature humaine, robuste ou intelligente, de
faire commerce de ses bras, de ses jambes et de son cerveau, mais
rigoureusement interdit à celle qui n'a ni muscles, ni matière grise,
de louer ou de vendre les seules richesses qu'elle possède en propre,
sa tendresse et son baiser?
On le sait, que les «honnêtes» filles ne sont pas celles qui ont le
cœur doux et l'âme droite, ni celles qui gardent leurs serments, ni
celles qui se dévouent, ni celles qui rendent le bien pour le mal,
ni celles qui risquent leur vie pour sauver d'autres vies, mais
seulement et exclusivement celles qui, lorsque le besoin les prend de
ne plus dormir seules, en avertissent au préalable l'adjoint préposé
aux mariages, et qui, lorsque la fantaisie leur vient de changer de
compagnon, en informent à temps le juge préposé aux divorces.
En vertu de quoi Célia put, quatre années durant, s'efforcer de vivre
aussi dignement qu'on lui permit, et pratiquer avec conscience et
scrupule le seul métier qu'elle sût, le seul, d'ailleurs, qui ne
condamne pas une femme à mourir de faim. Son effort persistant n'en
fut pas moins récompensé, invariablement, par ce verdict, que tous ses
amants, les uns après les autres portèrent sur elle:
--Gentille, oui! très gentille! Mais enfin, ce n'est tout de même
qu'une grue!...
Et, peu à peu, à force de n'être pas estimée, elle devint moins
estimable. Ainsi nos courtisanes de Paris, petites-filles des hétaïres
athéniennes, dont Socrate et Platon faisaient leurs amies intimes,
consultées et écoutées, ne sont-elles, fatalement, plus du tout dignes
de leurs grand'mères....
Cependant, vers la fin de sa quatrième année parisienne, Célia, par
un hasard extraordinaire et presque unique, découvrit un amant qui ne
ressemblait pas aux autres.
C'était par une nuit de juin. Le Grand Prix avait été couru
l'avant-veille. Paris se vidait. L'espoir d'une chambrée moins pleine
et moins reluisante avait poussé Célia à une incursion chez Maxim's.
Le Maxim's d'été ne ressemble pas au Maxim's d'hiver. Et dans celui-là
Célia se jugeait moins déplacée. Non qu'elle l'eût été d'aucune façon,
même dans l'autre, pour des yeux masculins: ses toilettes, très
suffisamment élégantes, et d'un goût toujours délicat, valaient, sans
conteste, tout ce qui s'étale de plus flamboyant dans le célèbre bar
aussi bien en décembre qu'en juillet. Mais ses bijoux étaient moins que
rien: deux bagues de jeune fille, si imperceptibles qu'il fallait les
mettre au même doigt pour qu'on devinât qu'elles existaient.... Et une
femme qui n'a point de bijoux, parmi des femmes qui en sont couvertes,
s'imagine être, très exactement, et très scandaleusement, nue.
Mais chacun sait que, le soir même du Grand Prix, tout écrin qui se
respecte émigré vers Trouville ou vers Aix. Voilà pourquoi Célia, sans
perles ni diamants, affrontait le Maxim's d'été, sûre de n'y rencontrer
ni collier, ni bracelet sensationnel dont elle risquât d'être mortifiée.
Cette nuit-là, l'heure était déjà avancée, et la grande salle montrait
encore des vides. Nombre de femmes soupaient seules, et les couples
étaient l'exception. Des vestons à carreaux se mêlaient aux smokings.
L'étranger et le touriste remplaçaient l'habitué, et ce, pour le plus
grand dommage des clientes solitaires: car si les Parisiens méprisent
les courtisanes, leur mépris s'atténue quelquefois par ce qui subsiste
encore de l'ancienne courtoisie française; au lieu qu'un Allemand ou
qu'un Yankee, plus méprisant d'ailleurs, parce que plus dévergondé
et plus hypocrite, s'efforce par surcroît d'étaler son mépris, comme
preuve de sa pseudo-vertu.
Sitôt entrée, Célia s'était attablée, le dos au mur, dans le coin
opposé au coin des tziganes. Elle était là en bonne position de tout
voir et d'être vue à son avantage, sous la lumière vive d'un groupe de
lampes qui mettait en valeur sa peau jeune et la flamme noire de ses
yeux doux. Deux rangs de soupeurs la garaient en outre des bousculades
possibles: les ivrognes sont légion, parmi les barbares qui envahissent
Paris après l'exode des Parisiens de race; et rien n'amuse un honnête
Teuton, bien empli de choucroute et de bière, comme d'arroser à jet de
siphon la robe délicate d'une femme sans protection d'aucune sorte, et
que pas un homme ne défendra.
Et la nuit s'était traînée sans incident aucun, pareille à toutes les
nuits que Célia avait passées déjà, dans ce même coin, devant cette
même table. Des gens étaient entrés, avaient bu, étaient ressortis, les
uns gais, les autres essayant de le paraître, quelques-uns ne cachant
pas leur ennui morne ou leur tristesse. A tous, Célia avait jeté
l'appel d'une très discrète œillade. Et plusieurs s'étaient approchés,
avaient causé. Pas un toutefois n'avait rien demandé de précis, ni rien
offert.
Un peu après deux heures, les garçons avaient dégagé le milieu de la
salle, et l'on avait dansé, sans grand enthousiasme. Une camarade,
seule comme Célia, et s'ennuyant autant que Célia, l'avait invitée à un
tour de valse. Et Célia, pour tuer le temps, avait valsé.
Mais, comme elle regagnait sa chaise, elle eut une surprise: deux
hommes, qu'elle n'avait pas encore remarqués, s'étaient assis sur les
chaises voisines, et attendaient qu'elle revînt; ils l'arrêtèrent au
passage:
--Chère amie,--dit l'un d'eux,--je n'ai pas le plaisir d'être connu de
vous; mais ça n'a, n'est-ce pas?... aucune importance.... Voici mon
camarade qui est officier de marine, et qui meurt du désir de souper
avec vous. Seulement, il est timide, le pauvre! et il n'aurait jamais
osé se présenter tout seul. Heureusement, j'étais là!... Vous n'avez
personne, ce soir? On peut s'installer à votre table?...
--Si vous voulez,--répondit Célia.--Je suis libre.
Et elle considéra curieusement l'homme qui n'osait pas se présenter
tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's....
C'était le premier qu'elle eût jamais vu, de cette rare espèce!...
Il avait, ma foi! l'air d'un monsieur comme tout le monde; voire,
d'un monsieur mieux que tout le monde: car il était plutôt beau que
laid, plutôt grand que petit, plutôt robuste que chétif; et ses
yeux vous regardaient en face, avec une assurance tranquille qui
semblait le comble de l'invraisemblance, de la part d'un personnage
si peu hardi.... Célia l'interrogea tout de suite, persuadée qu'il
balbutierait:
--Vous n'habitez pas Paris, monsieur?... puisque vous êtes officier de
marine?...
Mais il ne balbutia pas du tout, au contraire: sa voix résonna on ne
peut plus nette:
--Si fait! j'habite Paris.... Pas à demeure, non!... Mais voilà près
d'un an que je campe ici.... Et j'y ai même une cabane très drôle ...
dans un quartier effarant, par exemple: à Grenelle.... Bah! il faudra
tout de même venir me voir là-bas, quand nous serons amis, jolie
madame. Vous ne regretterez pas la course ... parce que la cabane est
pleine de joujoux très amusants pour les petites filles....
Elle faillit proposer l'excursion pour l'instant même: qui empêchait
qu'on devînt amis sur-le-champ?... Pourtant elle se tut, après
réflexion: un homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme
rencontrée chez Maxim's pouvait évidemment n'avoir pas, sur le chapitre
des amitiés soudaines, les idées du commun des mortels....
Et, de fait, il ne fut pas question, ce soir-là, d'aller à Grenelle,
non plus que d'aller nulle part: le souper fini, l'étrange amoureux se
contenta de saluer très courtoisement la «jolie madame», et prit congé.
--On se reverra?--demanda Célia, par acquit de conscience: quatre ans
de rendez-vous manqués lui avaient pertinemment enseigné qu'on ne se
revoit jamais, quand on ne s'est pas «vu» du premier coup,--vu de plus
près qu'il n'est permis de se voir chez Maxim's....
La réponse fut pourtant affirmative, et si nette que le scepticisme de
Célia en fut ébranlé:
--On se reverra, si vous le voulez bien, après-demain jeudi, à sept
heures trente minutes _p. m._... Ne cherchez pas à comprendre: _p. m._,
c'est de l'espéranto.... Ça veut dire en français huit heures moins le
quart....
--Je sais,--fit Célia, souriant.--_I speak english...._
Il se moquait d'elle, mais elle avait l'habitude des moqueries. Et
le rendez-vous, quoique différé, avait l'air de tenir; c'était le
principal.
L'espérantiste, cependant, avait suspendu son discours:
--Ho!--fit-il.--_You speak english? you learned little girl!_ Voyons
donc! vous n'êtes tout de même pas Anglaise? Vous avez eu un amant
anglais, alors?
--Non,--dit Célia, qui ne songea pas assez vite à mentir:--j'ai appris
quand j'étais petite....
Et elle rougit excessivement, comme rougissent les femmes du monde,
quand une agrafe cassée découvre un coin de leur peau nue aux passants.
Par chance, le questionneur, discret ou indifférent, n'insista pas:
--Parfait!--dit-il simplement. Et il reprit, sur un ton tout à coup
moins plaisant, dont Célia faillit s'étonner:
--A huit heures moins le quart, après-demain jeudi, j'irai vous prendre
chez vous, et je vous emmènerai dîner où il vous plaira.... Est-ce
convenu?... Ou préférez-vous un autre programme?
Elle préféra ce programme-là, et elle s'empressa de donner son adresse:
34 _ter_, rue de Moscou, au deuxième....
--Parfait!--dit-il encore.--Tenez, voici ma carte en échange....
Elle serra dans sa bourse le bout de bristol, après avoir lu d'un coup
d'œil: _Charles Riveral, enseigne de vaisseau, 66, rue Alphonse...._
Et cette fois, elle s'étonna tout de bon: les hommes sont d'ordinaire
moins confiants, et ne livrent pas à la première venue, sans nécessité,
leur état civil au grand complet....
Il était parti. Elle ne s'attarda pas. Le bar, plus bruyant de minute
en minute, lui faisait maintenant mal à la tête. Elle sortit, et s'en
fut tout droit se coucher,--seule.--La nuit était tiède. Marchant à
petits pas sur les trottoirs blancs de lune, Célia songeait à cet
amant qu'elle trouvait mystérieux.... Non, il ne ressemblait pas aux
autres.... Elle eût voulu qu'après-demain fût aujourd'hui....
* * * * *
Telle avait été, pour parler comme parlent les marins, la prise de
contact de Célia et de la Marine.
* * * * *
Charles Riveral.... Célia, huit jours durant, s'en était cru très
amoureuse.... Huit jours durant: les huit jours qui avaient précédé
leur vraie première nuit de noces. Jusqu'à cette nuit-là, Riveral
avait aimé sa «jolie madame»,--il l'appelait ainsi, décidément,--à la
va-vite: entre deux portes, sur un divan, ou, très audacieusement, sur
les coussins des wagons ou des voitures qui, plusieurs soirs de suite,
les ramenèrent d'excursions champêtres et de dîners campagnards. Et
Célia s'était accommodée de ces façons qu'elle jugeait pittoresques et
maritimes....
Mais la première grande nuit lui fut une déception. Quoique jeune,
l'enseigne avait assez voyagé, et dans assez de pays hétéroclites, pour
différer sensiblement d'un bourgeois parisien; et ses goûts sensuels
témoignaient de cette différence: il était raffiné et bizarre,--des
moralistes diraient pervers et vicieux.--Or Célia, par instinct et par
profession, était le contraire. Non qu'elle fût froide ou inerte. Mais
ses ardeurs étaient toutes simples. Et la complication de son nouvel
amant l'effara quelque peu.
D'un autre, elle n'eût probablement pas accepté ce qu'elle accepta.
Mais Riveral, hors du lit, continuait de lui plaire beaucoup. Elle
l'avait imaginé mystérieux, lors de leur rencontre chez Maxim's.
Maintenant, elle savait qu'il l'était en vérité, car jamais on ne
devinait sa pensée, toujours singulière et dédaigneuse des chemins
battus. Il parlait volontiers; mais ses paroles étaient très souvent
mal compréhensibles; Célia les gardait tout de même dans sa mémoire,
avec le pressentiment confus qu'elle les comprendrait plus tard; et
elle les comprit en effet, quand d'autres marins et d'autres voyageurs
lui eurent appris à parler et à penser comme ils pensaient et comme ils
parlaient, comme pensait et parlait Riveral lui-même....
Et puis Riveral était bon. Ou du moins elle l'estima tel, parce que
jamais aucune raillerie, aucun sarcasme, aucune phrase grossière
ou méprisante ne lui échappa en aucune occurence. Elle supposa que
c'était de sa part charité très chrétienne: car, au fond de lui-même,
il devait évidemment railler, mépriser, injurier comme font tous les
hommes;--elle n'était qu'une grue, après tout; et on le lui avait assez
rabâché pour qu'elle le sût!--mais ça n'en était pas moins gentil à
Riveral de dissimuler son intime et désobligeante opinion....
En fin de compte, Riveral avait été promu lieutenant de vaisseau le
1er juillet, et, pour fêter comme il convenait ce troisième
galon glorieusement conquis, Célia, ce même 1er juillet,
avait transporté ses pénates du 34 _ter_ de la rue de Moscou au 66 de
la rue Alphonse. Et le nouveau ménage avait coulé des jours qui, pour
n'être ni d'or ni de soie, n'en étaient pas moins d'un métal et d'un
tissu acceptables.
--J'ai trois mois de congé,--avait exposé Riveral, avant de pendre
la crémaillère;--dites, jolie madame, voulez-vous qu'on les passe
ensemble, ces pauvres trois mois qui auront bien vite fait d'être
passés? Quatre-vingt-dix jours! vous n'aurez guère le temps de vous
ennuyer.... Et aucun risque de prolongation malencontreuse: je suis
«bon pour campagne lointaine»: le quatre-vingt-onzième jour, pfuit!...
en route pour Tahiti, Terre-Neuve ou Madagascar!... Vous ne serez pas
cramponnée, soyez tranquille!
Et c'est vrai qu'ils avaient vite passé, ces trois mois....
* * * * *
Mais, vers la fin de la onzième semaine, Riveral, sur le point
d'enfoncer dans sa première malle sa première paire de chaussettes,
s'était arrêté tout à coup pour considérer attentivement sa maîtresse,
debout derrière lui, et fouillant des deux mains dans la grande armoire
pleine de linge bien plié.
--Venez ici,--lui dit-il, au bout d'une minute de réflexion.
Elle vint docilement.
--Causons un peu,--reprit-il après l'avoir encore considérée, de tout
près cette fois.--Voyons! Je pars dimanche pour Toulon, n'est-ce
pas.... Moi parti, qu'allez-vous devenir au juste?
Elle allongea les lèvres, haussa les épaules et se tut.
--Oui,--dit-il:--vous n'en savez rien. Mais cherchons à nous deux....
Je pars dimanche, dimanche soir, à neuf heures quinze.... Vous
m'accompagnez à la gare, pas, jolie madame?... Le train parti, vous
rentrez, naturellement. Où rentrez-vous?
Elle hésita.
--Ici,--dit-elle enfin.
Elle regardait vers le sol. Il prit entre ses deux mains la tête
baissée, et releva le visage vers lui.
--Ici,--il parlait à voix très douce.--Ici, pour ce soir-là, et
peut-être pour quelques soirs encore.... Mais après?... Vous ne
pourrez pas continuer longtemps d'habiter un quartier perdu.... Il faut
vivre.... Vous retournerez d'où vous êtes venue.... Vous retournerez
vers la rue de Moscou ou vers la rue de Calais ... vers le Moulin
Rouge, vers les Folies-Bergère, vers Maxim's.... Oui!...
Elle ne protesta pas. Et elle haussa les épaules derechef,--résignée.
Il tenait toujours entre ses paumes les deux joues veloutées. Il les
lâcha, et prit machinalement son mouchoir pour essuyer ses doigts....
Mais ce n'était pas la peine: les joues n'étaient pas poudrées du tout.
Alors, brusquement, il demanda:
--Ça vous amuse?
--Quoi?--dit-elle.
--Cette vie que vous allez recommencer?... Maxim's, les Folies, et le
reste?.....
Elle secoua silencieusement la tête de droite à gauche.
--Non, hein? Ça ne vous amuse pas.... Savez-vous à quoi je pense,
petite Célia? Je pense que vous n'êtes guère faite pour cette
vie-là.... Et je le pense depuis longtemps ... depuis que je vous ai
vue valser, la nuit de notre rencontre.... Même, c'est à cause de cette
pensée que j'ai voulu vous connaître ... et que je vous ai demandé de
venir loger dans ma maison, et d'être ma maîtresse tout à fait....
Elle l'interrogea des yeux, un peu anxieuse. Jamais il ne l'avait
questionnée sur son passé. Jamais il n'avait paru soucieux de rien
savoir d'elle. Il avait deviné des choses, pourtant ... des choses
qu'il gardait pour lui, et qui étaient peut-être les choses vraies....
Mais il n'insistait pas, discret autant qu'à l'ordinaire:
--Vous n'êtes probablement pas Parisienne.... En tout cas, vous ne
serez jamais la Parisienne qu'il faut être pour réussir à Paris....
C'est très difficile de réussir à Paris, jolie madame!... Il ne suffit
pas d'avoir des joues comme celles-ci, pareilles à des pêches: il faut
encore mettre de la poudre dessus, beaucoup de poudre.... Vous ne
saurez jamais mettre autant de poudre qu'il faut....
Il songea un moment, puis murmura, si bas qu'elle eut peine à entendre:
--Dommage que vous ne vous soyez pas mariée ... autrefois ... en
province ... vous auriez épousé un brave homme quelconque ... un
fabricant ... ou un architecte ... ou un médecin ... vous n'auriez
jamais quitté Besançon ... ou Saint-Étienne ... et vous auriez été très
heureuse.... L'imbécile qui vous a poussé hors de ce chemin-là vous a
rendu un fichu service!...
Il songea encore, muet. A la fin:
--Et si je vous emmenais?--proposa-t-il.
Elle leva les sourcils:
--M'emmener? où?
--Où je vais.--A Toulon.--Oh! pas plus loin, bien sûr!... pas à
Madagascar ni à Tahiti!... A Toulon seulement....
--Mais pourquoi, à Toulon? puisque vous n'y restez pas?...
--Non, je n'y reste pas,--dit-il.--Mais j'y ferai bien une halte de
cinq à six semaines.... On ne peut guère m'expédier plus rapidement:
j'ai droit à trente jours de délai, avant d'être mis en route.... Donc,
comptons cinq ou six semaines: j'aurai le temps de vous installer
là-bas, et de vous y acclimater....
--Pourquoi, m'y acclimater?
--Parce que!... parce que la vie de Paris ne vous amuse pas ... et que
la vie de Toulon vous amusera peut-être!... Du moins, j'imagine que
oui....
Elle hochait la tête, très indécise. Elle n'aimait guère Paris,
c'était vrai. Mais aimerait-elle d'avantage la province?... Il réfuta
l'objection:
--Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez:
l'étranger, plutôt; ou la colonie. Toulon vous plaira plus que vous ne
vous figurez.... Et puis....
Il sourit:
--Et puis ... à Toulon, on peut réussir avec des joues comme les
vôtres, sans poudre ... sans poudre du tout.... Croyez-moi!...
Elle l'avait cru.
Et ils étaient partis ensemble, le dimanche 4 octobre, par le train de
9 heures 15.