OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER CÉLIA
AU RANG DES FEMMES
QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE
Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit
aspirant Bertrand Peyras.
Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin
comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette
jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable,
il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.
Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia
donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la
même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:
--D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?
--Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....
Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de
même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement
sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...
Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre
son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la
moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une
autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....
Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la
tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en
sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne
l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du
soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres
dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était
pas près d'être brisé.
--Je t'aime,--avait-elle dit une fois,--je t'aime parce que tu
ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout
le mal imaginable.
--Moi,--avait-il répondu,--je t'aime parce que tu ne ressembles à
aucune autre....
Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas
une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme
«pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant
à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses
précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par
l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait
de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi
instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La
marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre
pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort
au-dessous de la vérité.
Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes
quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine
universelle, alternaient avec des conversations littéraires,
artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne
lauréate des concours.
--Parole!--jugeait l'aspirant, comme avait jugé la
demi-mondaine,--parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet
d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...
* * * * *
Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait
dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:
--Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...
Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:
--Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....
Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:
--Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie
ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que
la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même,
s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?
--Je sais bien!...
--Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre
de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille
livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix
du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne
serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...
--Hein?
--Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je
t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop
hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma
petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît
vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le
beurre est si cher....
Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle
insinua:
--C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de
beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami,
qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même,
a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de
temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....
L'aspirant leva les sourcils:
--Pourquoi donc n'en ferait-il rien?
--Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est
complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends
d'autres amants....
--Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça
ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre,
mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....
Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:
--Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai
pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que
nous recevrions de Riveral....
--Fitchtre!... Non, par exemple!...
Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes
de tout à l'heure:
--Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la
plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi
est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait
déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre
amant, votre seul amant, je ne peux pas,--je ne veux pas:--ce ne serait
vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez
presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer
un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner
les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....
Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long
des belles joues veloutées.
--Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de
midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite
cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si
tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et
qu'on a faim, faim, faim!...
Et les choses s'étaient arrangées comme cela,--théoriquement.
* * * * *
Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de
suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de
quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.
On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er
décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font
tous les marins,--matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,--en accord
avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y
en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux
demi-clés[2].»
Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande
fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de
minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de
midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y
peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit
jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied,
les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.
* * * * *
Et des habitudes étaient nées.
Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente.
Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et
commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,--menus
achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide
chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du
marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute
cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait
en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au
bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa
Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se
coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer
écarlate teintaient la façade bleue de violet.
Selon l'heure,--cinq, six ou sept,--on s'aimait alors, ou on se
querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait,
à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait
proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais
Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions
économiques:
--Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en
apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes,
va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans
une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais,
comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de
quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents.
Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que
l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution
vraiment inconvenante à force d'être imagée....
On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne
désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et
paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur
Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses
heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas
le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau
du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent
mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de
par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient
devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par
le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait
immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant
Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables,
tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient
pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa
compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant
de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais
s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux
sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires
trop lentes à l'attaque.
--Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché
jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...
Il haussait les épaules:
--Que tu es bécasse!
--C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au
Mourillon que passé sept heures?
--Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de
peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue
de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la
voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler,
écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien?
Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...
Elle se taisait, ravalant son dépit.
Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant,
avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la
fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement
auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se
réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en
semble maison», sobrement vêtues de la _liquette_ traditionnelle,
et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des
officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur
les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres
graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de
choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était
fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient
s'attabler là en famille,--père, mère, garçonnets, fillettes, bébés
en lisières,--pour savourer sans vergogne une large platée de ces
«pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète,
conseiller général, et fin maître-queux!...
--Je me figure,--avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce
lieu baroque,--je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome
antique, devaient ressembler à ça....
Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa
maîtresse.
C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....
* * * * *
Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette
terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois
de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois
pareillement.--Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les
gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....
A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de
brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les
«Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine»
s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou,
c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux
blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues
dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....
Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:
--C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle
avait compris.
La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première
fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces
auberges obligatoires,--les seules de Toulon;--c'était chez Margassou,
cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à
cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant,
Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et
apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le
couple, courtoisement.
--Qui est-ce, ce vieux?--avait demandé Célia.
La réponse l'avait confondue:
--Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef
l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....
Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris
ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus
paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens
entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque
tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient
en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial
sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme
accompagnait l'officier....
--Enfin, quoi!--avait fini par murmurer Célia;--cet amiral-là?...
est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?
L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:
--Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?
--Mais regarde!... Il nous salue?...
--Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu
te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?
Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle
n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle
était revenue à la charge une dernière fois:
--Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis
que celui-là?
L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:
--Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous,
marins, les mufles sont heureusement l'exception....
* * * * *
Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler
boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On
se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et
compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,--très sobrement.--De cela
aussi Célia s'était étonnée.
--Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers
le coude!...
--Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends,
c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On
naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On
mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre....
Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le
long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et
ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je
t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère
en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des
croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant
au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours
de suite!... On appelait ça: _tirer une bordée_ ... Et rien ne se
portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple;
chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect,
ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le
bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de
bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a
quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce:
un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu
sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la
suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler
n'est pas revenue....
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail
de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans
la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir
étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était
quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout
petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen
oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient
de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens
candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure
pas.
* * * * *
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position,
au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper
au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là
encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur,
plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de
deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates.
Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six
semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant
tant bien que mal,--moitié sur la banquette, moitié sur les genoux
de ses voisins,--ne voyait que des visages familiers autour d'elle.
On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules,
et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur
dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et
figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.--«Ces demi-mondaines,
ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez,
celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui
a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe,
ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très
serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à
mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles
elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou
petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque
nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,--tout comme les
courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune
fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin.
Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni
sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas
obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait
pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville
endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face
bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur
la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la
façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on
ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les
nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la
terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très
longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait
frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces
épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille,
patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité,
n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le
cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant
toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa
toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la
pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
* * * * *
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front
de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du
petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait
de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le
tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs
doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur
somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à
leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....
Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant
à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes
des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade
réglementaire....
[1] Midship (_midshipman_), se dit familièrement, dans toute la marine
française, pour aspirant.
[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions
d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées
sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.
[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.
[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République,
son quartier réservé,--réservé aux ribauds et aux ribaudes,--tout
comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.--Et ce
quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça
à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable
de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y
eût au monde.
[5] Tu es jolie!