CHAPITRE VI

OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER CÉLIA

AU RANG DES FEMMES

QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE

Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit

aspirant Bertrand Peyras.

Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin

comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette

jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable,

il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.

Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia

donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la

même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:

--D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?

--Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....

Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de

même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement

sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...

Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre

son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la

moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une

autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....

Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la

tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en

sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne

l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du

soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres

dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était

pas près d'être brisé.

--Je t'aime,--avait-elle dit une fois,--je t'aime parce que tu

ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout

le mal imaginable.

--Moi,--avait-il répondu,--je t'aime parce que tu ne ressembles à

aucune autre....

Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas

une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme

«pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant

à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses

précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par

l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait

de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi

instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La

marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre

pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort

au-dessous de la vérité.

Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes

quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine

universelle, alternaient avec des conversations littéraires,

artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne

lauréate des concours.

--Parole!--jugeait l'aspirant, comme avait jugé la

demi-mondaine,--parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet

d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...

* * * * *

Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait

dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:

--Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...

Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:

--Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....

Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:

--Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie

ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que

la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même,

s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?

--Je sais bien!...

--Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre

de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille

livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix

du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne

serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...

--Hein?

--Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je

t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop

hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma

petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît

vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le

beurre est si cher....

Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle

insinua:

--C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de

beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami,

qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même,

a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de

temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....

L'aspirant leva les sourcils:

--Pourquoi donc n'en ferait-il rien?

--Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est

complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends

d'autres amants....

--Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça

ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre,

mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....

Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:

--Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai

pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que

nous recevrions de Riveral....

--Fitchtre!... Non, par exemple!...

Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes

de tout à l'heure:

--Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la

plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi

est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait

déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre

amant, votre seul amant, je ne peux pas,--je ne veux pas:--ce ne serait

vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez

presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer

un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner

les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....

Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long

des belles joues veloutées.

--Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de

midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite

cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si

tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et

qu'on a faim, faim, faim!...

Et les choses s'étaient arrangées comme cela,--théoriquement.

* * * * *

Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de

suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de

quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.

On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er

décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font

tous les marins,--matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,--en accord

avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y

en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux

demi-clés[2].»

Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande

fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de

minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de

midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y

peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit

jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied,

les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.

* * * * *

Et des habitudes étaient nées.

Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente.

Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et

commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,--menus

achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide

chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du

marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute

cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait

en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au

bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa

Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se

coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer

écarlate teintaient la façade bleue de violet.

Selon l'heure,--cinq, six ou sept,--on s'aimait alors, ou on se

querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait,

à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait

proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais

Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions

économiques:

--Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en

apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes,

va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans

une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais,

comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de

quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents.

Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que

l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution

vraiment inconvenante à force d'être imagée....

On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne

désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et

paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur

Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses

heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas

le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau

du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent

mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de

par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient

devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par

le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait

immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant

Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables,

tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient

pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa

compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant

de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais

s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux

sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires

trop lentes à l'attaque.

--Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché

jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...

Il haussait les épaules:

--Que tu es bécasse!

--C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au

Mourillon que passé sept heures?

--Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de

peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue

de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la

voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler,

écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien?

Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...

Elle se taisait, ravalant son dépit.

Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant,

avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la

fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement

auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se

réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en

semble maison», sobrement vêtues de la _liquette_ traditionnelle,

et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des

officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur

les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres

graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de

choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était

fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient

s'attabler là en famille,--père, mère, garçonnets, fillettes, bébés

en lisières,--pour savourer sans vergogne une large platée de ces

«pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète,

conseiller général, et fin maître-queux!...

--Je me figure,--avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce

lieu baroque,--je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome

antique, devaient ressembler à ça....

Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa

maîtresse.

C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....

* * * * *

Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette

terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois

de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois

pareillement.--Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les

gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....

A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de

brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les

«Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine»

s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou,

c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux

blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues

dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....

Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:

--C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle

avait compris.

La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première

fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces

auberges obligatoires,--les seules de Toulon;--c'était chez Margassou,

cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à

cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant,

Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et

apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le

couple, courtoisement.

--Qui est-ce, ce vieux?--avait demandé Célia.

La réponse l'avait confondue:

--Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef

l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....

Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris

ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus

paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens

entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque

tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient

en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial

sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme

accompagnait l'officier....

--Enfin, quoi!--avait fini par murmurer Célia;--cet amiral-là?...

est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?

L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:

--Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?

--Mais regarde!... Il nous salue?...

--Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu

te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?

Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle

n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle

était revenue à la charge une dernière fois:

--Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis

que celui-là?

L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:

--Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous,

marins, les mufles sont heureusement l'exception....

* * * * *

Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler

boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On

se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et

compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,--très sobrement.--De cela

aussi Célia s'était étonnée.

--Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers

le coude!...

--Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends,

c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On

naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On

mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre....

Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le

long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et

ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je

t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère

en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des

croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant

au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours

de suite!... On appelait ça: _tirer une bordée_ ... Et rien ne se

portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple;

chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect,

ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le

bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de

bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a

quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce:

un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu

sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la

suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler

n'est pas revenue....

Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail

de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans

la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir

étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était

quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout

petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen

oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient

de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens

candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure

pas.

* * * * *

Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position,

au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper

au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là

encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur,

plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de

deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates.

Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six

semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant

tant bien que mal,--moitié sur la banquette, moitié sur les genoux

de ses voisins,--ne voyait que des visages familiers autour d'elle.

On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules,

et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur

dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et

figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.--«Ces demi-mondaines,

ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez,

celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui

a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe,

ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très

serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à

mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»

Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles

elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou

petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque

nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,--tout comme les

courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune

fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin.

Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni

sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas

obligatoirement hostiles....

Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait

pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville

endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face

bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur

la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la

façade bleue de brun.

Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on

ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les

nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la

terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très

longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.

Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait

frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces

épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille,

patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité,

n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le

cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant

toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa

toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la

pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....

* * * * *

De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front

de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du

petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait

de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le

tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs

doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur

somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à

leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....

Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant

à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes

des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade

réglementaire....

[1] Midship (_midshipman_), se dit familièrement, dans toute la marine

française, pour aspirant.

[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions

d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées

sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.

[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.

[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République,

son quartier réservé,--réservé aux ribauds et aux ribaudes,--tout

comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.--Et ce

quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça

à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable

de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y

eût au monde.

[5] Tu es jolie!

Les petites alliées · 第 15 / 46 题