Me permettrez-vous, maître illustre et justement admiré, de ne pas

partager en ceci votre manière de voir? Peut-être ai-je quelques droits,

vous en conviendrez sans doute, à prétendre connaître un peu les

ressorts secrets d'un art dans lequel je vis, depuis mon enfance, comme

le poisson dans l'eau: or, toujours je l'ai vu radicalement impuissant

dans le domaine de l'idée pure (et n'est-ce pas dans l'idée pure que se

meut la philosophie?), tout-puissant au contraire quand il s'agit

d'exprimer la passion à tous les degrés, les nuances les plus délicates

du sentiment. Pénétrer dans l'âme, y circuler par petits chemins, c'est

justement là son rôle de prédilection, et aussi son triomphe: la musique

commence où finit la parole, elle dit l'ineffable, elle nous fait

découvrir en nous-mêmes des profondeurs inconnues; elle rend des

impressions, des «états d'âme» que nul mot ne saurait exprimer. Et, soit

dit en passant, c'est pour cela que la musique dramatique a pu si

souvent se contenter de textes médiocres ou pis encore; c'est que dans

certains moments la musique est le Verbe, c'est elle qui exprime tout;

la parole devient secondaire et presque inutile.

Avec son ingénieux système du _Leitmotiv_ (ô l'affreux mot!) Richard

Wagner a encore étendu le champ de l'expression musicale, en faisant

comprendre, sous ce que disent les personnages, leurs plus secrètes

pensées. Ce système avait été entrevu, ébauché déjà, mais on n'y prêtait

guère attention avant l'apparition des oeuvres où il a reçu tout son

développement. En veut-on un exemple très simple, choisi entre mille?

Tristan demande: «Où sommes-nous?--Près du but», répond Yseult, sur la

musique même qui précédemment accompagnait les mots: «tête dévouée à la

mort», qu'elle prononçait à voix basse, en regardant Tristan; et l'on

comprend immédiatement de quel «but» elle veut parler. Est-ce de la

philosophie cela, ou de la psychologie?

Malheureusement, comme tous les organes délicats et compliqués, celui-là

est fragile; il n'a d'effet sur le spectateur qu'a la condition pour

celui-ci d'entendre distinctement tous les mots et d'avoir une

excellente mémoire musicale.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment; le lecteur voudra

bien me pardonner cette digression.

Tant que les commentateurs se bornent à décrire les beautés des

oeuvres wagnériennes, sauf une tendance à la partialité et à

l'hyperbole dont il n'y a pas lieu de s'étonner, on n'a rien à leur

reprocher; mais, dès qu'ils entrent dans le vif de la question, dès

qu'ils veulent nous expliquer en quoi le drame musical diffère du drame

lyrique et celui-ci de l'opéra, pourquoi le drame musical doit être

nécessairement symbolique et légendaire, comment il doit être pensé

musicalement, comment il doit exister dans l'orchestre et non dans les

voix, comment on ne saurait appliquer à un drame musical de la musique

d'opéra, quelle ont la nature essentielle du _Leitmotiv_, etc.; dès

qu'ils veulent, en un mot, nous initier à toutes ces belles choses, un

brouillard épais descend sur le style; des mots étranges, des phrases

incohérentes apparaissent tout à coup, comme des diables qui sortiraient

d'une boîte; bref, pour exprimer les choses par mots honorables, on n'y

comprend plus rien du tout. Point n'est besoin pour cela de remonter

jusqu'à la fabuleuse et éphémère _Revue wagnérienne_, déclarant un jour

à ses lecteurs stupéfaits qu'elle serait désormais rédigée en langage

intelligible; les écrivains les plus sages, les mieux pondérés,

n'échappent pas à la contagion.

Doué par la nature d'un fonds de naïveté que les années n'ont pu

parvenir à épuiser, j'ai longtemps cherché à comprendre. Ce n'est pas la

lumière qui manque, me disais-je, c'est mon oeil qui est mauvais;

j'accusais mon imbécillité native, je faisais pour pénétrer le sens de

ces dissertations les efforts les plus sincères; si bien qu'un jour,

retrouvant ces mêmes raisonnements, inintelligibles pour moi, sous la

plume d'un critique dont le style a d'ordinaire la limpidité du cristal

de roche, je lui écrivis pour lui demander s'il ne pourrait, eu égard à

la faiblesse de ma vue, éclairer un peu la lanterne. Il eut la

gracieuseté de publier ma lettre et de la faire suivre d'une

réponse--qui ne répondait à rien, n'éclaircissait rien, et laissait les

choses en l'état. Dès lors, j'ai renoncé à la lutte et j'ai entrepris la

recherche des causes de ce phénomène bizarre.

Il y en a probablement plusieurs. Peut-être les théories elles-mêmes,

base de la discussion, n'ont-elles pas toute la clarté désirable. «Quand

je relis mes anciens ouvrages théoriques,--disait un jour Richard Wagner

à Villot,--je ne puis plus les comprendre.» Il ne serait pas étonnant

que les autres eussent quelque peine à s'y débrouiller; et ce qui ne se

conçoit pas bien, comme vous savez, ne saurait s'énoncer clairement.

Mais cela n'expliquerait pas la surabondance prodigieuse d'écrits sur le

même sujet, dont nous parlions plus haut; la vague des théories n'y

pourrait être pour rien. Cherchons donc, et peut-être finirons-nous par

trouver d'autres causes à ces anomalies.

II

Le livre si curieux de Victor Hugo sur Shakespeare contient un chapitre

que l'on devrait publier à part et mettre comme un bréviaire dans les

mains de tous les artistes et de tous les critiques. C'est le chapitre

intitulé: _l'art et la Science._

Dans ce chapitre, le Maître démontre et établit ceci: qu'entre l'Art et

la Science, ces deux lumières du monde, il existe «une différence

radicale: la Science est perfectible; l'Art, non».

On l'a quelque peu accusé d'avoir voulu écrire, dans ce livre, un

plaidoyer déguisé _pro domo suâ_. S'il était vrai, l'occasion eût été

belle pour lui, dont l'influence non seulement sur la littérature, mais

sur l'Art tout entier, avait été si grande, pour lui qui avait renouvelé

la poésie et la langue elle-même, les reforgeant à son usage,--d'insinuer,

en s'efforçant d'établir une loi du progrès dans l'Art, que son oeuvre

était le _summum_ de l'art moderne.

Il a fait tout le contraire.

L'Art, dit-il, est la région des égaux. La beauté de toute chose

ici-bas, c'est de pouvoir se perfectionner; la beauté de l'Art, c'est de

ne pas être susceptible de perfectionnement.

L'Art marche à sa manière: il se déplace comme la Science; mais ses

créations successives, contenant de l'immuable, demeurent.

Homère n'avait que quatre vents pour ses tempêtes; Virgile qui en a

douze, Dante qui en a vingt-quatre, Milton qui en a trente-deux, ne les

font pas plus belles.

On perd son temps quand on dit, _Nescio quid majus nascitur_ «_Iliade_».

L'Art n'est sujet ni à diminution ni à grossissement.

Et il termine par ce mot profond:

«...Ces génies qu'on ne dépasse pas, on peut les égaler.

«Comment?

«En étant autre.»

L'exégèse wagnérienne part d' un principe tout différent.

Pour elle, Richard Wagner n'est pas seulement un génie, c'est un Messie;

le Drame, la Musique étaient jusqu'à lui dans l' enfance et préparaient

son avènement; les plus grands musiciens, Sébastien Bach, Mozart,

Beethoven, n'étaient que des précurseurs. Il n'y a plus rien à faire en

dehors de la voie qu'il a tracée, car il est la voie, la vérité et la

vie; il a révélé au monde l' évangile de l' Art parfait.

Dès lors il ne saurait plus être question de critique, mais de

prosélytisme et d' apostolat; et l'on s'explique aisément ce

recommencement perpétuel, cette prédication que rien ne saurait lasser.

Le Christ, Bouddha sont morts depuis longtemps, et l'on commente

toujours leur doctrine, on écrit encore leur vie; cela, durera autant

que leur culte.

Mais si, comme nous le croyons, le principe manque de justesse; si

Richard Wagner ne peut être qu'un grand génie comme Dante, comme

Shakespeare (on peut s'en contenter), la fausseté du principe devra

réagir sur les conséquences; et il est assez naturel dans ce cas de voir

les commentateurs s'aventurer parfois en des raisonnements,

incompréhensibles, sources de déductions délirantes.

«Chaque grand artiste, dit Hugo, refrappe l'art à son image.» Et c'est

tout. Cela n'efface pas le passé et ne ferme pas l'avenir.

La _Passion selon saint Matthieu_, _Don Juan_, _Alceste_, _Fidelio_

n'ont rien perdu de leur valeur depuis la naissance de _Tristan_ et

l'_Anneau du Nibelung_. Il n'y a que quatre instruments à vent dans la

_Passion_, il n'y en a pas vingt dans _Don Juan_ et _Fidelio_, il y en a

trente dans _Tristan_, il y en a quarante dans l'_Anneau du Nibelung_.

Rien n'y fait. Cela est si vrai que Wagner lui-même, dans les

_Maîtres-Chanteurs_ a pu, sans déchoir, en revenir presque à l'orchestre

de Beethoven et de Mozart.

III

Tâchons d'examiner les questions de sang-froid.

On nous donne comme nouvelle, ou plutôt comme renouvelée des Grecs,

ainsi que le noble Jeu de l'Oie, cette idée de l'union parfaite du

drame, de la musique, de la mimique et des ressources décoratives du

théâtre. Mille pardons, mais cette idée a toujours été la base de

l'Opéra, depuis qu'il existe; on s'y prenait mal, c'est possible, mais

l'intention y était. On ne s'y prenait même pas toujours aussi mal que

certains veulent bien le dire; et quand Mlle Falcon jouait les

_Huguenots_, quand Mme Malibran jouait _Othello_, quand Mme

Viardot jouait le _Prophète_, l'émotion était à son comble; on

s'épouvantait aux lueurs sanglantes de la _Saint-Barthélemy_, on

tremblait pour la vie de Desdémone, on frémissait avec Fidès retrouvant

dans le Prophète, entouré de toutes les pompes de l'Église, le fils

qu'elle avait cru mort... et l'on n'en demandait pas davantage.

Richard Wagner a «refrappé l'art à son image»; sa formule a réalisé

d'une façon nouvelle et puissante l'union intime des arts différents

dont l'ensemble constitue le drame lyrique. Soit. Cette formule est-elle

définitive, est-elle LA VÉRITÉ?

Non. Elle ne l'est pas, parce qu'elle ne peut pas l'être, parce qu'il ne

peut pas y en avoir.

Parce que, s'il y en avait, l'art atteindrait à la perfection, ce qui

n'est pas au pouvoir de l'esprit humain.

Parce que, s'il y en avait, l'art ne serait plus ensuite qu'un ramassis

d'imitations condamnées par leur nature même à la médiocrité et à

l'inutilité.

Les différentes parties dont se compose le drame lyrique tendront sans

cesse à l'équilibre parfait sans y arriver jamais, à travers les

solutions toujours nouvelles du problème.

Naguère on oubliait volontiers le drame pour écouter les voix, et, si

l'orchestre s'avisait d'être trop intéressant, on s'en plaignait, on

l'accusait de détourner l'attention.

Maintenant le public écoute l'orchestre, cherche à suivre les mille

dessins qui s'enchevêtrent, le jeu chatoyant des sonorités; il oublie

pour cela d'écouter ce que disent les acteurs sur la scène, et perd de

vue l'action.

Le système nouveau annihile presque complètement l'art du chant, et s'en

vante. Ainsi, l'instrument par excellence, le seul instrument _vivant_,

ne sera plus chargé d'énoncer les phrases mélodiques; ce seront les

autres, les instruments fabriqués par nos mains, pâles et maladroites

imitations de la voix humaine, qui chanteront à sa place. N'y a-t-il pus

là quelque inconvénient?

Poursuivons. L'art nouveau, en raison de son extrême complexité, impose

à l'exécutant, au spectateur même, des fatigues extrêmes, des efforts

parfois surhumains. Par la volupté spéciale qui se dégage d'un

développement inouï jusqu'alors des ressources de l'harmonie et des

combinaisons instrumentales, il engendre des surexcitations nerveuses,

des exaltations extravagantes, hors du but que l'art doit se proposer.

Il surmène le cerveau, au risque de le déséquilibrer. Je ne critique

pas: je constate simplement. L'océan submerge, la foudre tue: la mer et

l'ouragan n'en sont pas moins sublimes.

Poursuivons toujours. Il est contraire au bon sens de mettre le drame

dans l'orchestre, alors que sa place est sur la scène. Vous avouerai-je

que cela, dans l'espèce, m'est tout à fait égal? le Génie a ses raisons

que la Raison ne connaît pas.

Mais en voilà assez, je pense, pour démontrer que cet art a ses défauts,

comme tout au monde; qu'il n'est pas l'art parfait, l'art définitif

après lequel il n'y aurait plus qu'à tirer l'échelle.

L'échelle est toujours là. Comme dit Hugo le premier rang est toujours

libre.

IV

Hugo fait une peinture des génies, et il est curieux de voir comme elle

s'applique naturellement à Richard Wagner; on dirait, par moments, qu'il

a tracé son portrait. Voyez plutôt:

«...Ces hommes gravissent la montagne, entrent dans la nuée,

disparaissent, reparaissent. On les épie, on les observe... La route est

âpre. L' escarpement se défend... Il faut se faire son escalier, couper

la glace et marcher dessus, se tailler des degrés dans la haine...

«Ces génies sont outrés...

«Ne pas donner prise est une perfection négative. Il est beau d' être

attaquable...

«Les grands esprits sont importuns... il y a du vrai dans les reproches

qu'on leur fait...

«Le fort, le grand, le lumineux sont, à un certain point de vue, des

choses blessantes... Votre intelligence, ils la dépassent; votre

imagination; ils lui font mal aux yeux; votre conscience, ils la

questionnent et la fouillent; vos entrailles, ils les tordent; votre

coeur; ils le brisent; votre âme, ils l'emportent...»

Ainsi, grand comme Homère et comme Eschyle, comme Shakespeare et comme

Dante, d'accord. Grand génie, mais non pas Messie. Le temps des dieux

est passé.

Cela ne vaudrait même pas la peine, d'être dit, s'il n'y avait, sous

cette illusion, des pièges et des dangers.

Danger de l'imitation, d'abord. Tout grand artiste apporte des procédés

nouveaux; ces procédés entrent dans le domaine public: chacun a le

droit, le devoir même de les étudier, d'en profiter comme d'une

nourriture; mais l'imitation doit s'arrêter là. Si l'on veut suivre le

modèle pas à pas, si l'on n'ose s'en écarter, on se condamne, à

l'impuissance; on ne fera jamais que des oeuvres artificielles, sans

vie comme sans portée.

Un autre danger est de s'imaginer que l'art a fait table rase, qu'il

commence une carrière toute nouvelle et n'a plus rien à voir avec le

passé. C'est à peu près comme si l'on s'avisait, pour faire croître un

arbre, de supprimer ses racines.

Il n'y a pas d'études sérieuses sans le respect et la culture de la

tradition.

«La tradition est une force, une lumière, un enseignement. Elle est le

dépôt des facultés les plus profondes d'une race. Elle assure la

solidarité intellectuelle des générations à travers le temps. Elle

distingue la civilisation de la barbarie. On ne vent plus de ses

services, on méprise ses enseignements. On injurie, on ignore les

maîtres, et, chose curieuse, au même moment, on se jette dans

l'imitation des étrangers. Mais, à les imiter, on perd ses qualités

naturelles, et l'on ne parvient qu'à se donner leurs défauts. On a cessé

d'être clair comme un bon Français, pour essayer d'être profond comme un

Norvégien, ou sentimental comme un Russe. On n'a réussi qu'à être obscur

et ennuyeux, et, sous prétexte de faire entrer dans notre littérature

plus de vie et de beauté, on a composé des livres qui, manquant de l'une

et de l'autre, manquaient aussi des vieilles traditions nationales de

mouvement, d'ordre et de bon sens.»

Ainsi parle un homme éminent, M. Charles Richet, qui ne songeait

probablement guère aux questions qui nous occupent lorsqu'il écrivait un

article sur _l'anarchie littéraire_. On en pourrait écrire un autre sur

l'anarchie musicale. De malheureux jeunes gens sont, actuellement

persuadés que les règles doivent être mises au rebut, qu'il faut se

faire des règles, à soi-même suivant son tempérament particulier; ils

retournent a l'état sauvage de la musique, au temps de la diaphonie;

quelques-uns en arrivent a écrire des choses informes, analogues à ce

que font les enfants quand ils posent au hasard leurs petites pattes sur

le clavier d'un piano...

Richard Wagner n'a pas procédé ainsi: il a plongé profondément ses

racines dans le terreau de l'école, dans le sol nourricier de Sébastien

Bach; et quand il s'est forgé plus tard des règles à son usage, il en

avait acquis le droit.

Un autre danger est celui que courent les critiques wagnériens peu

éclairés--il y en a--qui ne veulent pas connaître d'autre musique que

celle de Richard Wagner, ignorent tout le reste et se livrent, faute de

sujet de comparaison, à des appréciations bizarres, s'extasiant sur des

futilités, s'émerveillant des choses les plus ordinaires. C'est ainsi

qu'un écrivain soi-disant sérieux mandait un jour à un chef d'orchestre,

auquel il donnait force conseils, que _dans la musique de Wagner,

crescendo_ et _diminuendo_ signifiaient «en augmentant et en diminuant

le son». C'est comme si l'on venait dire que _dans les oeuvres de

Molière_, un point placé à la suite d'un mot avertit le lecteur que la

phrase est terminée.

Il y aurait une anthologie bien amusante à faire avec les erreurs, les

non-sens, les drôleries de toute sorte qui pullulent dans la critique

wagnérienne, sous l'oeil du public innocent. Je laisse ce soin à de

moins occupés.

LE MOUVEMENT MUSICAL

A M. JULES COMTE, DIRECTEUR DE LA _REVUE DE L'ART ANCIEN ET MODERNE_

Paris, le 12 novembre 1897.

Vous me demandez, mon cher ami, une étude sur le mouvement musical

contemporain. Rien que cela! Savez-vous, bien ce que vous désirez? vous

en êtes-vous rendu un compte bien exact? Je le crois, mais alors je me

demande à mon tour comment une pareille enquête, pourrait trouver place

dans votre sympathique _Revue_, et où je trouverais moi-même le temps

nécessaire pour l'essayer. La musique a pris une telle extension,--artistique

et géographique,--une telle importance dans le monde; elle s'est

développée, depuis un demi-siècle, d'une si étonnante façon, qu'une

enquête sur un pareil sujet ne pourrait se faire sans de longues

études, ni se condenser en quelques pages: un gros volume n'y serait pas

de trop. Il conviendrait en outre qu'elle fût écrite par un historien

joignant à la compétence un absolu désintéressement, sachant s'élever

au-dessus des querelles d'école et des caprices de la mode abandonnant

même ses préférences personnelles, s'il était: nécessaire. Est-ce bien a

un compositeur, arrivant nu terme d'une longue carrière qu'il convient

d'assumer une pareille tâche? ne serait-il pas soupçonné de regarder

inconsciemment le passé au détriment, du présent, et dans le cas où il

n'agirait qu'a bon escient, ce soupçon n'aurait-il pas pour effet de lui

enlever la confiance du lecteur?

Je n'ose répondre à ces questions, tant la réponse me paraît

défavorable; et si je m'avance quand même sur un terrain brûlant, c'est

avec l'intention de n'y faire que peu de chemin et de me retirer sous ma

tente le plus tôt possible.

* * * * *

Un fait domine le monde musical moderne: l'émancipation de la musique

instrumentale, jusque-là vassale de la musique vocale, et tout a coup

prenant son essor, révélant un monde nouveau, se posant on rivale de

son ancienne dominatrice. Depuis cette révolution dont Beethoven fut le

héros, les deux puissances n'ont pas cessé de lutter sans relâche,

chacune ayant son domaine, l'opéra et l'oratorio pour celle-ci, le

concert symphonique et la musique de chambre pour celle-là. Il y eut

d'âpres combats. Puis la défection se mit de côté et d'autre dans les

troupes, les combattants se mêlèrent peu à peu, si bien qu'en ce moment

la confusion est partout; on se donne bien, à tâtons, quelques horions,

mais le public ne paraît plus s'y intéresser; il court de l'opérette à

la symphonie, du drame wagnérien à l'opéra vieux-jeu, des chefs

d'orchestre allemands aux chanteurs italiens. Cet éclectisme bizarre a

eu pour résultat de délivrer les compositeurs de toute espèce de

tutelle; c'est pour eux la liberté absolue avec ses avantages et ses

périls: ceux-ci sont nombreux.

Car, il faut le dire, le goût du public, bon ou mauvais, est un guide

précieux pour l'artiste, et celui-ci, quand il a du génie--ou simplement

du talent--trouve toujours moyen de bien faire en s'y conformant. C'est

une idée absolument nouvelle de vouloir que l'artiste, ne consulte en

tout que sa volonté, n'obéisse qu'à son caprice. Le mal n'est pas grand

pour les génies: ils en sont quittes pour exiger parfois de leurs

exécutants ou de leurs auditeurs des efforts dépassant ce que la faible

nature humaine peut supporter. Mais les autres! ceux qui marcheraient

bien avec l'aide d'un bras où d'un bâton, et qui s'aperçoivent avec

terreur qu'il leur faut voler, comme s'ils avaient des ailes! et ils

n'avouent pas, ils n'avoueront jamais, les malheureux, leur déroutante

situation. Ils s'élancent, ils procèdent par bonds désordonnés et

culbutes lamentables; et ce sont de précieuses forces perdues, trop

souvent de jolies natures qui s'égarent, se perdent en des fondrières

d'où, elles ne sortirent plus. Figurez-vous Marivaux cherchant a singer

Shakespeare: il n'eût rien fait de bon, et nous n'aurions pas les

_Fausses Confidences_.

* * * * *

Dans un empire musical bien ordonné, le théâtre et le concert devraient

être deux royaumes parfaitement distincts, de moeurs tranchées comme

ils sont d'habitudes diverses, on pourrait presque dire de climats

différents. Reine au concert où tout est disposé pour sa gloire, la

musique n'est au théâtre qu'un des éléments d'un ensemble: elle y est

souvent vassale, parfois esclave. Elle se vengeait autrefois de ces

humiliations par l'ouverture, intrusion du concert dans le monde du

théâtre, l'ouverture ambitieuse, longuement développée, séparée du reste

de l'ouvrage comme un arc de triomphe devant la porte d'une ville.

L'ouverture ainsi comprise tend à disparaître depuis que la symphonie,

se glissant dans la trame du style théâtral, en accapare l'intérêt nu

détriment des voix et de l'action dramatique. Envahi traîtreusement

ainsi par le concert, le théâtre se venge à son tour en profitant de son

avatar symphonique pour revenir au concert et en chasser la symphonie

proprement dite et l'oratorio. Il n'y a plus ainsi, à proprement parler,

ni concert ni théâtre, mais un genre hybride et universel, un compromis

ne laissant rien à sa vraie place. Ce n'est pas le progrès qu'il était

permis d'espérer quand, il y a quelque cinquante ans, le monde musical

est entré on fermentation; c'est une crise, un chaos d'où sortira

probablement, dans l'avenir, un ordre nouveau.

Il serait pourtant bien facile de fermer la porte du concert à la

musique de théâtre, maintenant que d'autres formes lui sont nées, et

qu'il n'est plus condamné a tourner dans le cercle éternel de la

symphonie, de l'ouverture et du concerto. Berlioz et Liszt, chacun d'une

façon différente, ont ouvert des voies nouvelles, et si l'on a trop

hésité a les suivre, si l'on s'est attardé à des bagatelles, a des airs

de ballet plus ou moins déguisés,--phénomène d'atavisme démontrant

l'origine de la musique instrumentale, laquelle fut la danse, comme l'a

si justement remarqué Richard Wagner--de brillantes exceptions se sont

produites, et avec le temps, tout un répertoire s'est formé d'oeuvres

curieuses, intéressantes, destinées à prendre, tôt ou tard, la place qui

leur est due. L'oratorio profane ou demi-sacré, déjà cultivé par

Haendel dans des oeuvres telles que la _Fête d'Alexandre_, _Acis et

Galathée_, _Allegro e pensieroso_, n'a-t-il pas reparu au jour, de la

façon la plus inattendue, sous le nom un peu bizarre d'_ode-symphonie_,

avec Félicien David, puis plus brillamment encore avec le _Faust_ et _le

Roméo_ de Berlioz, et ces oeuvres n'ont-elles pas été suivies de

beaucoup d'autres du même genre, auxquelles il n'a manqué pour vivre

qu'un peu d'encouragement? Cet encouragement ne leur a pas été prodigué;

les fragments d'opéras ont attiré à eux le plus clair de la faveur du

public. Il convient toutefois de faire une exception pour l'Angleterre,

qui par ses institutions permanentes de festivals réguliers entretient

le culte de l'oratorio ancien et moderne et conserve ainsi une

forteresse inaccessible à l'anarchie; mais en dehors de cette

forteresse, l'anarchie règne là comme ailleurs.

* * * * *

Portraits et souvenirs · 第 11 / 12 段