Nous Lasserons de côté, avec regret, la musique de chambre. Créée pour

l'intimité, cette forme exquise de l'art s'est dénaturée et prostituée

on s'exhibant en public, on cherchant les succès bruyants pour lesquels

elle n'était point faite. En même temps, les amateurs, trouvant plus

commode de _pianoter_ que de travailler sérieusement un instrument, ont

délaissé le violon et la basse pour le sempiternel piano: de ceci et de

cela est venue la décadence de cette source de plaisirs délicats

auxquels on préfère maintenant les émotions violentes et les secousses

nerveuses, préférence prise à tort pour un progrès. Heureusement, il est

permis d'espérer qu'une renaissance se prépare et que le goût des

instruments à cordes se réveillant dans le public, on reviendra au

quatuor, base de la musique instrumentale.

* * * * *

L'Occident se gausse volontiers de l'immobilité orientale; l'Orient

pourrait bien lui rendre la pareille et se moquer de son instabilité, de

l'impossibilité où il est de conserver quelque temps une forme, un style

de sa manie, de chercher le nouveau à tout prix, sans but et sans

raison.

L'Opéra avait trouvé, à la fin du siècle dernier, une forme charmante,

illustrée par Mozart, qui se prêtait à tout, et qu'il eût été sage de

conserver le plus longtemps possible. Elle comprenait: le _Recitativo

secco_, plutôt parlé que chanté, destiné à «déblayer» les situations,

accompagné par le clavecin ou le piano soutenu d'un violoncelle et d'une

contrebasse, ou seulement par ces deux instruments à cordes, le

violoncelle remplissant l'harmonie par des accords arpégés; le

_Récitatif obligé_, accompagné par l'orchestre, entremêlé de

ritournelles; les airs, duos, trios, etc.; de grands ensembles et de

grands finales dans lesquels le compositeur se donnait libre carrière.

Mozart a montré comment il était possible, même dans les airs, duos et

autres morceaux, de se modeler exactement sur la situation et d'échapper

à la monotonie des coupes régulières. Maintenant, comme on sait, la mode

exige que des actes entiers soient coulés en bronze, d'un seul jet, sans

airs ni récitatifs, sans «morceaux» d'aucune sorte; le monde musical est

plein de jeunes compositeurs qui s'évertuent à soulever cette massue

d'Hercule. Il eût été peut-être plus sage de la laisser à celui qui l'a

soulevée pour la première fois, avec une vigueur de lui seul connue;

mais comme on veut paraître aussi fort, que dis-je? plus fort qu'Hercule

lui-même, on masque son impuissance par une extravagance présentée sous

les étiquettes de modernisme et de conviction. N'insistons pas. Comme je

le disais en commençant, je craindrais de n'être pas bon juge en cette

matière. Me sera-t-il permis de remarquer toutefois que le public paraît

prendre peu de goût à ces exercices, et que s'il admire Hercule sans le

comprendre toujours, de confiance, parce qu'il se sent d'instinct en

présence d'une force indiscutable, il semble beaucoup plus froid à

l'égard de ses imitateurs et successeurs?

* * * * *

Nous bornerons là, si vous le voulez bien, ces réflexions sur la musique

de notre temps. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup à dire encore; mais

il faudrait alors entrer dans des considérations techniques, et je

craindrais fort d'ennuyer vos lecteurs. Et puis, s'il faut tout avouer,

j'ai peu de goût pour ces sortes de dissertations: à mon sens, dans le

domaine de l'art, les théories sont peu de chose: les oeuvres sont

tout.

LETTRE DE LAS PALMAS

_A Madame J. Adam._

30 mars 1897.

Au fond des paisibles Canaries, près de l'antique Atlas dont le sommet

neigeux, doré par le soleil d'Afrique, a bien voulu laisser échapper en

ma présence, par une rare faveur, quelques flocons d'une fumée blanche

et légère, un hasard fait tomber sous mes yeux le remarquable article de

M. Bruneau sur l'union de la prose et de la musique; et crac, j'oublie

le doux farniente des Iles Fortunées, leur végétation bizarre et

l'antique Atlas lui-même, et je ne pense plus qu'à dire mon mot sur

cette question, soulevée naguère par Gounod à propos de son légendaire

_Georges Dandin_, devenue peu à peu plus aiguë et enfin tout à fait

actuelle depuis l'apparition sensationnelle à _Messidor_ à l'Opéra.

Gounod ne m'a jamais chanté une note de _Georges Dandin_ et je ne

connais encore rien de _Messidor_; je puis donc traiter la question en

toute liberté d'esprit, sans crainte de me heurter à des aperçus

secondaires de critique ou de personnalité.

Je m'étais pourtant bien promis de n'en jamais souffler mot. Les

théories, en art, me paraissent tenir si peu de place à côté de la

pratique! D'autre part, mon avis ne s'accordant pas avec celui des

autres,--de ceux du moins qui prennent la parole,--je craignais de

m'aventurer dans une mauvaise passe. Qu'importe après tout? Si l'on me

traite de routinier et d'imbécile, où sera le mal? c'est le pis qui

puisse m'arriver, et cela m'est bien indifférent!...

J'attaquerai donc le taureau par les cornes, et je dirai, tout net, que

les arguments employés en faveur de la prose ne m'ont jamais convaincu.

On a mis en musique, dit-on, de la prose allemande, de la prose

anglaise. Pourquoi n'y pas mettre de la prose française?

Pourquoi? Parce que le mécanisme de la langue française est tout

différent de celui des autres.

L'allemand, l'anglais, sont des langues fortement accentuées et

rythmées, où les longues et les brèves ont une puissance tyrannique,

alors que les mêmes accents, chez nous, sont assez peu sensibles pour

que beaucoup de personnes n'en aient pas conscience. Les Méridionaux

prononcent _âme_, _flamme_, comme _lame_, _femme_; _bête_ comme _bette_,

_hôte_ comme _hotte_. La cadence du vers et la rime apportent à la

langue un modelé qui la rapproche de la musique, et lui fait défaut sans

cela.

Dans la langue allemande, qu'il s'agisse de prose ou de vers, toutes les

syllabes se prononcent distinctement. En anglais, il se fait une

effroyable consommation de syllabes sacrifiées, qui disparaissent dans

la prononciation, mais elles disparaissent également en prose et en

vers.

Dans notre langue, il n'en est pas ainsi. Nous avons des syllabes

muettes, qu'il est nécessaire de faire sentir dans le vers, et que l'on

escamote en disant la prose; je sais bien qu'il est de mode d'enseigner

que les vers doivent être dits comme de la prose; mais tel n'est pus

l'avis des poètes, ni des fins diseurs comme M. Legouvé qui a protesté

contre ce système. N'est-ce pas lui qui a cité en exemple ces vers de

Racine:

Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

en faisant remarquer que si l'on prononçait _blessé_, _laissé_, tout le

charme des vers s'évaporait? c'est pourtant ainsi que l'on prononce en

prose.

Attendez, nous ne sommes pas au bout!

«Ariane, ma soeur.» En prose, à Paris du moins on prononce _A-rian'_;

le mot n'a plus que deux syllabes; en vers, il en a quatre. Il en sera

ainsi toutes les fois qu'un _i_, précédant une voyelle, fera avec elle

deux syllabes, et que le mot se terminera par un _e_ muet; et si l'_l_,

suivi d'un _e_ muet, termine un mot, le poète devra mettre ce mot devant

une autre voyelle, ou le placer à la fin du vers. En prose un pareil mot

se place aussi bien devant une consonne, et alors on ne prononce pas

l'_e_ muet.

Que fera le musicien? Sacrifira-t-il les _e_ muets? Voltaire le

conseillait. Je ne vois que Victor Massé qui l'ait osé franchement, dans

la chanson à boire de _Galathée_; et là cette suppression fait merveille

par l'impression d'ivresse, de débraillé qu'elle fait naître, mais qui

ne saurait être à sa place dans tous les cas.

Réunira-t-il en une seule syllabe les _i-a_, _i-é_, _i-o_, _i-on_, etc.?

Un jour, j'eus l'occasion d'entendre une jeune cantatrice à qui son

professeur avait fait apprendre les couplets d'_Haydée_:

Il dit qu'à sa noble patrie

Dont l'honneur lui fut confié,

Il aurait tout sacrifié.

Auber a mis quatre notes sur _fut confié_, sur _sacrifié_. Le

professeur, désireux de faire chanter «comme on parle», avait imaginé de

réunir deux notes sur _fut_, deux notes sur _sa_, et de faire prononcer

_fié_ en une seule syllabe, sur une seule note. L'effet était horrible,

d'une vulgarité repoussante. Essayez et vous verrez.

On ne parle jamais de ces difficultés, impossibles à éluder pourtant; on

reste dans le vague, on se place à un point de vue idéal, comme si les

difficultés n'existaient pas. C'est la liberté, dit-on, que la prose

apporte du compositeur dans les larges plis de sa phrase ample et

sonore. C'est une liberté, on vient de le voir, qui comporte de

terribles _impedimenta_, à moins qu'on ne veuille regarder comme de la

prose le langage non rimé employé par Louis Gallet dans _Thaïs_; mais

c'est là une langue spéciale, qui n'a de la prose que le nom; ce sont

des vers blancs, dont l'harmonie délicate supplée ingénieusement celle

de la rime. Exception dont il convient de tenir compte, mais qui ne

résout pas complètement la question.

_La variété infinie des périodes en prose_, a dit Gounod, _ouvre devant

le musicien un horizon qui le délivre de la monotonie et de

l'uniformité......... le vers, espèce de_ dada _qui, une fois parti,

emmène le compositeur, lequel se laisse conduire nonchalamment et finit

par l'endormir dans une négligence déplorable..... la vérité de

l'expression disparaît sous l'entraînement banal et irréfléchi de la

routine..... la prose, au contraire, est une mine féconde..._

A la place du compositeur, mettez le poète: vous avez le procès du drame

en vers, le portrait de ces mauvaises tragédies qui sévissaient au

commencement du siècle, dont l'alexandrin banal et routinier, d'une

désolante monotonie, s'endormait dans une déplorable négligences en

tuant toute vérité et toute expression. Le mouvement romantique, en

réagissant contre cet art de pacotille, n'a pas pour cela rejeté le

vers, et il ne semble pas que celui-ci, depuis Eschyle jusqu'à MM.

Coppée et Richepin, ait jamais fait tort aux poètes qui ont écrit pour

le théâtre.

Le vers, dit-on, embarrasse les musiciens qui cherchent à s'en délivrer,

le brise et en font de la prose. Est-ce bien le vers qui les gêne? il ne

paraît pas, d'après certains aveux échappés à Gounod dans ses lettres,

que tout embarras disparaisse avec lui. «_C'est quelquefois très

difficile de donner à la prose une construction musicale... les

ensembles en prose sont souvent difficiles... la plus grande difficulté

est de déguiser l'irrégularité rythmique de la prose sous la régularité

de la période musicale..._» Je ne vois pas bien, dans tout cela, la

délivrance promise; j'y vois plutôt de nouvelles difficultés qui

s'élèvent; il paraît même qu'en certain cas elles s'élevaient assez haut

pour ne pas pouvoir être surmontées; autrement que signifierait ce

passage: _Je veux, avant tout, que la coupe de mon dialogue soit bien

arrêtée, et j'y travaille énormément..._» Gounod ne s'accommodait donc

pas de la prose de Molière telle quelle, il la modifiait en

l'appropriant aux nouvelles conditions qu'il lui imposait. En pareil

cas, n'eût-il pas été plus respectueux de la mettre en vers, comme il

avait été fait déjà pour le _Médecin malgré lui?_

Il s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, qu'une nécessité impérieuse force

les musiciens à disloquer les vers et à en faire de la prose; ils le

font le plus souvent par routine, par négligence, pour s'éviter la peine

de chercher l'accord entre le texte littéraire et ce qu'ils appellent

modestement leur inspiration. Parfois, en manière d'exercice, je me suis

amusé à rétablir dans leur intégrité les vers détruits par le musicien,

en modifiant convenablement la phrase musicale, et il s'est trouvé,

presque toujours, que le passage servant d'expérience y avait gagné.

Trop souvent ces mutilations barbares n'ont aucune raison d'être. Je ne

citerai rien parmi les ouvrages des contemporains, mais je n'aurai qu'à

prendre au hasard chez Meyerbeer, qui était atteint au plus haut degré

de cette manie.

Dans le _Prophète_, à la place des mots:

.....C'est la manne céleste

Qui vient réconforter nos pieux bataillons.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai voulu les punir.--Tu les as surpassés!

Il a fait chanter:

..... C'est la manne céleste

Qui vient réconforter tous nos pieux bataillons.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai voulu les punir.--Et tu les as surpassés.

Faisant ainsi non seulement de la prose, mais de la détestable prose,

sans aucun profit; car rien, absolument rien, ne l'obligeait à ces

monstruosités. Ceci soit dit sans esprit de dénigrement envers un génie

qu'on s'efforce aujourd'hui de déprécier contre toute justice: ce n'est

pas l'absence des défauts, c'est la présence des qualités qui fait la

valeur des oeuvres et des hommes.

Une seule torture ne peut être épargnée aux vers que l'on met en

musique, celle des «répétitions». Je ne les aime pas beaucoup pour ma

part et les évite autant que je le puis; mais il est impossible de les

éviter complètement: Richard Wagner lui-même n'y est pas parvenu.

Il y a là un phénomène bizarre; choquante en principe et en théorie, la

répétition ne l'est pas dans la pratique, à moins qu'elle ne soit faite

sans discernement.

Voyez l'air d'_Alceste_:

Divinités du Styx, ministres de la mort,

Je n'invoquerai point votre pitié cruelle.

Gluck le chante ainsi:

Divinités du Styx, divinités du Styx, ministres de la mort,

Je n'invoquerai point votre pitié cruelle;

Je n'invoquerai point, je n'invoquerai point

Votre pitié cruelle, votre pitié cruelle.

Lisez-le, c'est grotesque; chantez-le, cela donne le frisson.

Et ce qu'il y a de plus curieux, ce qu'on n'a peut-être pas assez

remarqué, c'est que _le sentiment du vers et sa forme même subsistent

dans l'oreille_. C'est _a priori_, et, sans tenir compte des faits, que

l'on croit en pareil cas les vers défigurés; ils le seraient à la

lecture, ils ne le sont pas lorsqu'ils sont chantés, du moins pour les

auditeurs doués du sentiment musical.

Il est certain que la parole associée au chant acquiert des propriétés

nouvelles, mal étudiées encore.

Il est certain que la répétition, employée avec art, ajoute à la force

de l'expression sans rabaisser le vers au niveau de la prose: le tout

est de savoir s'en servir. Gounod y excellait.

Que conclure de tout ceci? ce que l'on voudra. Pour moi, le vers n'est

pas une entrave; et si l'on veut autre chose, il faudra toujours que ce

quelque chose lui ressemble de près ou de loin, pour les raisons que je

me suis efforcé d'exposer.

Ce serait au Public, en définitive, qu'il appartiendrait de prononcer;

mais il ne faut pas compter sur lui. Le Public N'ÉCOUTE PAS LES PAROLES!

Je connais des amateurs qui s'en vantent, tout en se déclarant grands

admirateurs des oeuvres de Gluck et de Wagner; je me demande en vain

quel sens et quel intérêt ils peuvent y trouver dans ces conditions. Et

ce sont des gens intelligents! Jugez des autres!......

Si le Public écoutait les paroles, pourrait-il subir des horreurs comme

les traductions de _Rigoletto_ et de la _Traviata_, où le mot et la note

sont en perpétuelle contradiction? il fait mieux que de les subir, il

s'en délecte, il s'en pourlèche. A chaque pas, dans ces traductions

comme dans beaucoup d'autres, hélas! on se heurte à de hideux

contresens, dont la barbarie égale l'inutilité.

Des notes qui n'avaient d'autre raison d'être qu'une syllabe disparue,

ou un accent spécial à la langue étrangère et impossible à transporter

dans la nôtre, sont conservées au mépris du sens commun; les accents

forts viennent se placer sur les faibles, et _vice versa_. On a

remarqué, à l'Opéra, le _Don Juan... an_, que chante le Commandeur à son

entrée du dernier acte: cette abomination était inutile; pour l'éviter,

il n'y avait qu'à supprimer un note, à tort respectée: un tel respect

est la plus sanglante des injures. Là, comme ailleurs, si l'esprit

vivifie, la lettre tue.

* * * * *

Cette question, au fond, est tout à fait distincte de celle de la

rénovation du Drame Lyrique, de sa libération des formes surannées, à

laquelle on s'efforce de la rattacher. Ah! cette libération! l'ai-je

assez appelée de tous mes voeux! je n'avais pas quinze ans que je m'en

préoccupais déjà, me demandant pourquoi les opéras se divisaient en

morceaux, et non pas en scènes, comme les tragédies; pourquoi toujours

ces morceaux coulés dans le même moule, ces insupportables «reprises du

motif» séparées par des «milieux», ces coupes invariables appliquées à

toutes les situations, cette assommante monotonie. On est délivré, c'est

fini, nous sommes libres!--libres? c'est une question. A l'obligation

d'écrire des airs, des duos, des ensembles, a succédé l'interdiction; il

n'est plus permis de chanter dans les opéras, et, à ce jeu, le bel art

du Chant s'étiole et tend à disparaître; encore quelques pas, et nous

serons revenus à ce fameux _urlo francese_ qu'on nous reprochait au

siècle dernier. N'est-ce pas excessif, et ne saurait-on sortir d'un

esclavage que pour retomber dans un autre? «Qu'on puisse aller même à la

Messe», disait Béranger. Qu'on puisse écrire même un air, dirai-je à mon

tour, fût-il à roulades et à «cocottes», comme celui de la Reine de la

Nuit dans la _Flûte Enchantée_, s'il est, comme lui, un chef-d'oeuvre!

C'est une chose fort difficile à faire qu'un bel air, et fort difficile

à chanter. On arrive aisément, dans ce genre, au poncif et à la formule,

je le sais; mais croyez-vous qu'on n'y arrive pas aussi dans le genre

déclamé? On y arrive tout aussi vite, et la monotonie, pour avoir changé

de genre, n'en est pas pour cela moins monotone; elle est même

peut-être encore un peu plus ennuyeuse......

Ce n'est pas tout. Après les opéras où l'on ne doit pas chanter, voici

qu'on nous promet les ballets où il sera défendu de danser; et ce bel

art de la danse, qu'aimait Théophile Gautier, cet art si intéressant et

si parfaitement moderne disparaîtrait à son tour!

Le Ballet traverse actuellement une phase assez malheureuse. Naguère il

régnait en maître, s'épanouissait durant des soirées entières dans de

vastes ouvrages où la pantomime tenait une grande place. Le Public,

capricieux, s'en est lassé; il n'a plus voulu d'action que tout juste ce

qu'il en fallait pour servir de prétexte à la danse et le Ballet a perdu

beaucoup de son intérêt. Où sont les beaux jours de _Giselle_ et du

_Corsaire_? Ce furent des modèles du genre; c'est leur tradition qu'il

faudrait reprendre en l'accordant au goût du jour, si l'on veut

régénérer le Ballet, au lieu de chercher le salut dans une brutale

suppression de l'art de la danse que l'on demande, qui le croirait, _au

nom des Grecs_?--Sait-on comment dansaient les Grecs? est-on bien sûr,

quand ils faisaient danser des Satyres affublés d'ornements impossibles

à d'écrire, que la danse exécutée en pareil cas fût essentiellement

noble? Il existe, au Musée de Toulouse, une coupe de terre cuite, autour

de laquelle s'enroule une ronde de Faunes et de Bacchantes; leur danse

n'est rien moins que noble, elle rappelle de très près les

déhanchements qu'on peut admirer au bal des Canotiers, lors de la Fête

de Bougival.

Il est imprudent d'évoquer les Grecs. Deux siècles durant, au nom des

Grecs et de l'art pur, on a vilipendé la Polychromie, barbarie du moyen

âge; et voici qu'aujourd'hui, mieux documentés, nous nous apercevons

avec stupeur que les Grecs ont été prodigieusement polychromes, et que

monuments, statues, tout chez eux était peinturluré du haut en bas; et

c'en est fait de tout un échafaudage de belles théories! et il se trouvé

que c'est nous qui sommes les barbares, avec nos palais couleur de

poussière et nos foules noires, qui nous font ressembler aux fourmis!

De grâce, si vous le pouvez, rendez-nous les beaux ballets d'autrefois,

donnez une grande importance à la pantomime et à la symphonie, soyez

savoureux, soyez sublimes, mais ne proscrivez pas la Danse, cet art

délicieux en qui la Femme a trouvé des grâces nouvelles que la Nature ne

lui connaissait pas. Il y a quelques niaiseries à supprimer, qui

disparaîtraient avec la Claque, si de celle-ci on avait le courage de

nous délivrer. Mme Sarah Bernhardt l'a bannie de son théâtre:

pourquoi ce qui est possible chez elle ne le serait-il pas ailleurs?

Mais il est temps de m'arrêter; je bavarde, et depuis longtemps je suis

sorti de mon sujet. Retournons à la mer, aux montagnes; aux cratères et

aux coulées de lave, aux euphorbes bizarres, aux rétamas embaumés;

hâtons-nous de jouir de tout cela pendant les quelques jours qui nous

restent encore.....

TABLE

AVANT-PROPOS VII

PORTRAITS

Hector Berlioz 3

Franz Liszt 15

Charles Gounod 35

Victor Massé 98

Antoine Rubinstein 102

SOUVENIRS

Une traversée en Bretagne 115

Un engagement d'artiste 120

Georges Bizet 124

Louis Gallet 128

Docteur à Cambridge 133

«Orphée» 148

Don Giovanni 156

VARIÉTÉS

La Défense de l'Opéra-Comique 169

Drame lyrique et drame musical 177

Le Théâtre au concert 191

L'illusion wagnérienne 206

Le Mouvement musical 221

Lettre de Las Palmas 230

End of Project Gutenberg's Portraits et souvenirs, by Camille Saint-Saëns

Portraits et souvenirs · 第 12 / 12 段