ensemble? C'était en 1871; M. du Locle était alors directeur de
l'Opéra-Comique. N'ayant pu, en raison de circonstances indépendantes de
sa volonté, faire représenter le _Timbre d'argent_, il désirait me
donner une compensation et me demandait un ouvrage en un acte, facile à
monter. «Vous devriez voir Louis Gallet, me dit-il, c'est un poète et un
homme charmant; vous êtes faits pour vous entendre.» Voisins, par
hasard, Gallet et moi, habitant l'un et l'autre les hauteurs du faubourg
Saint-Honoré, nous fûmes liés bien vite; nos «atomes crochus»
sympathisèrent immédiatement. Le Japon, en ce temps-là, faisait fureur:
nous fîmes voile pour le Japon et la _Princesse jaune_ vint au jour, en
attendant le _Déluge_, _Étienne Marcel_ et tous les autres produits
d'une collaboration qui pour moi était un charme, et qui ne se lassait
jamais. Sans être aucunement musicien, Gallet jugeait finement la
musique; en littérature, en art, nous avions les mêmes goûts; tous deux
nous aimions à nous délasser des travaux sérieux par d'innocents
enfantillages, et c'était, à propos de tout et de rien, un bombardement
réciproque de sonnets fantaisistes, de strophes baroques et de dessins
extravagants, joute dans laquelle il avait sur moi le double avantage du
poète et du peintre, car il y avait en Gallet un peintre auquel avait
manqué seulement un peu de travail pour se développer; sans y mettre
aucune prétention, il peignait des paysages et des marines d'après
nature, très justes de ton et de sentiment. Parfois il venait en aide
aux décorateurs de théâtre: le beau désert du _Roi de Lahore_, le
délicieux couvent de _Proserpine_, entre autres, ont été exécutés
d'après ses aquarelles.
De la volumineuse correspondance qu'il m'a laissée, je songe à extraire,
quand il en sera temps, un volume qui ne sera dénué ni d'imprévu ni
d'intérêt. En attendant, voici un sonnet extrait d'une suite de _Sonnets
précieux_:
BOUTIQUE JAPONAISE.
Parmi les javelots, les sabres et les casques
Et les gais éventails, peints d'un pinceau savant,
Sous l'oeil de gros Boudhas aux postures fantasques,
Mademoiselle Fleur dort sur le frais divan.
A la voir aussi frêle et souple, de vieux masques
Ridés et craquelés ont un rire vivant,
Des chiens bleus de Corée et d'horribles tarasques
La guettent, cramponnés au soyeux paravent.
Très calme, elle repose. Et sur son teint de pêche
Ses longs cils font de l'ombre. Et son haleine fraîche
Souffle un parfum de thé, de menthe et de santal.
Un rayon d'or mourant baise sa robe mauve.
Sur un socle de laque un bon pélican chauve
La regarde dormir d'un air sentimental.
Et c'est ainsi que, sans effort, sans y attacher d'importance, il
jonglait avec les rimes dorées en manière de passe-temps. Sa puissance
de travail était prodigieuse: toujours on le trouvait la plume à la
main, griffonnant des paperasses pour l'Assistance publique, dont il
était un des hauts fonctionnaires, rédigeant des rapports, écrivant des
romans, des articles pour plusieurs revues, des comédies, des poèmes
d'opéra, entretenant une effroyable correspondance; et il écrivait
encore des sonnets pour se reposer.
Puis, c'étaient des discours en prose et en vers, pour des inaugurations
de statues, pour des banquets littéraires; les conseils, la
collaboration même, accordés aux débutants trop faibles encore pour
marcher sans aide et sans appui. Comment peut-on suffire à un tel
labeur? On n'y suffit pas, on y succombe. Que de fois je l'engageais à
se borner, à laisser de côté des travaux dont l'urgence ne me paraissait
pas démontrée? Mais le travail était pour Gallet une passion, et rien ne
pouvait l'en arracher.
Selon toute apparence, son dernier travail aura été le choeur du 3º
acte de _Déjanire_:
O terrible nuit, pleine de fantômes!
qu'il écrivit à Wimereux, dans son cottage qu'il aimait tant, d'où la
vue s'étend au loin sur la mer, et même, à certains jours, jusqu'aux
falaises de l'Angleterre. Il s'y trouvait ce vers:
Et des signes de feu passaient dans le ciel noir,
auquel il substitua, peu après, le suivant:
Des signes effrayants ont paru dans le ciel.
Enfin, je reçus, écrite au crayon, d'une main défaillante, la version
définitive:
Des grondements d'orage ont traversé le ciel.
Ce vers est probablement le dernier qu'il ait écrit.
DOCTEUR A CAMBRIDGE
(1893)
I
De temps en temps, l'Université de Cambridge confère à certaines
personnalités le titre de Docteur _honoris causa_; le gouvernement
anglais n'est pour rien dans ces promotions, comme quelques personnes
sembleraient le croire, habituées qu'elles sont à voir le gouvernement
mêlé dans toutes nos affaires. Cambridge crée des docteurs en droit,
lettres, sciences et musique; dans la première classe rentrent les
spécialités qui ne pourraient prendre place dans les deux autres. C'est
ainsi que dans la présente promotion figuraient comme docteurs en droit
le Maharajah de Bhaonagar, récompensé pour avoir fondé dans son royaume
des hôpitaux et des académies, et le général baron Roberts de Kandahar,
ancien général en chef des armées de l'Inde, en souvenir de ses
victoires. Les promotions de docteur en musique sont assez rares, et
dans les années 1880, 1882, 1885, Cambridge n'a créé aucun docteur de
cette sorte.
La promotion comprenait, outre les deux noms précités, ceux du baron
Herschell, descendant du célèbre astronome, Lord Chancellor, président
de l'Institution impériale récemment fondée pour consolider les liens
entre l'Angleterre et ses colonies; de M. Julius Jupitza, professeur de
philologie anglaise à Berlin, historien et poète; de M. Standish Hayes
O'Grady, auteur de savants travaux sur la langue ères (ancien langage
des Irlandais), et des cinq docteurs en musique, MM. Max Bruch, Pierre
Tchaïkovsky, Arrigo Boïto, Édouard Grieg, et l'auteur de cette relation.
Ce luxe de musiciens s'explique par ce fait que l'Université fêtait le
cinquantième anniversaire de sa Société musicale (_Cambridge University
musical Society_). Les Anglais, c'est chose convenue, ne sont pas
musiciens, alors que nous le sommes jusqu'au bout des ongles; et
cependant, je ne vois pas que nos Facultés des lettres et des sciences
s'ajoutent l'ornement d'une Société de musique avec choeurs et
orchestre, donnant dans une salle construite _ad hoc_ et pourvue d'un
orgue, des concerts de musique ancienne et moderne, indigène et
étrangère. On juge les Anglais sur quelques ploutocrates (il y en a de
tels en tous pays) qui donnent de grandes soirées pour lesquelles ils
engagent des artistes comme des meubles de luxe, demandant des
chanteurs "qui n'aient pas trop de voix, pour ne pas gêner les
conversations" (le fait s'est passé pendant un de mes séjours à
Londres); c'est très mal juger. Depuis que j'étudie l'Angleterre, je
l'ai toujours trouvée avide de musique, patiente à l'audition, réservée
dans l'appréciation, intéressée par l'art et très capable d'accueillir
avec enthousiasme les oeuvres et les artistes qui ont eu le don de lui
plaire. Le public anglais est poli, applaudissant même ce qui l'ennuie;
mais que de nuances dans ses applaudissements, et qu'il est aisé d'y
démêler la vérité, quand on n'a pas d'intérêt a s'illusionner!
II
De plus habiles que moi ayant appris aux lecteurs du continent ce que
sont les Universités anglaises, je me dispenserai de le faire, et
parlerai seulement du plaisir que j'ai eu à visiter cette charmante
ville de Cambridge, nid d'ogives dans la verdure, si originale avec tous
ses _colleges_, vastes constructions gothiques ou Renaissance,
anciennes, ou modernes du même style, ayant cours immenses, pelouses
magnifiques, arbres séculaires; souvent contiguës, se communiquant et
formant ainsi des ensembles de palais et de vastes espaces, où le
visiteur novice s'égare facilement. Chaque collège a là jouissance d'un
parc où les étudiants prennent librement leurs ébats, sans parler de la
rivière (the _Cam_ d'où _Cam-brîdge_, pont sur la Cam) où les rameurs
s'entraînent, comme on sait. Cette vie au grand air, dont les exercices
du corps prennent une bonne partie, est bien différente de celle de nos
étudiants, et les ombrages d'Oxford et de Cambridge n'ont aucun rapport
avec le Quartier Latin, malgré l'agrément qu'y met le jardin du
Luxembourg, délices de mon enfance. Malheureusement cette éducation
coûte cher et n'est pas à la portée de tout le monde. Chaque collège est
pourvu d'une chapelle--s'il est permis de donner ce nom à ce qui
pourrait ailleurs passer pour une cathédrale--et là, chaque jour, les
élèves assistent à l'office et chantent, revêtus d'un surplis. Ce n'est
pas un des côtés les moins curieux de ces Universités que leur caractère
religieux, dont nos étudiants s'accommoderaient malaisément. Mais cette
religion anglaise est si peu gênante! Les offices, très courts,
consistent surtout à entendre de bonne musique fort bien chantée, les
Anglais étant d'admirables choristes. J'ai entendu là des choeurs de
Barnby, d'un beau sentiment, écrits d'une plume impeccable qui n'est pas
sans parenté avec celle de Gounod, un psaume de Mendelssohn. L'église
anglicane est un lieu sérieux, artistique, nullement redoutable comme
notre Église catholique, où la Présence réelle, la Confession, mettent
la terreur des inquiétants mystères. Entre le salon anglais, où la
correction absolue s'impose, et le temple, la transition est à peine
sensible, comme entre le parfait gentleman et le prêtre marié, père de
famille, menant une vie élégante et ne se retranchant aucune des joies
permises de la vie. Un peu plus de gravité dans le maintien ici que là,
et c'est tout, ou peu s'en faut. A part certaines sectes, comme la
ridicule Armée du Salut, les Anglais ne me semblent pas avoir la
tendance au mysticisme qu'on leur prête d'ordinaire; ces étudiants, qui
assistent tous les jours à l'office et endossent le surplis, n'ont rien
dans leurs allures qui sente l'illuminisme ou la bigoterie; ils sont
gais, remuants et bons vivants, ainsi qu'il sied à la jeunesse.
III
Tous ceux gui me connaissent savent à quel point je suis peu apte à
recevoir des honneurs et à payer de ma personne dans les réunions
d'apparat; aussi n'allais-je pas à Cambridge sans une certaine
appréhension. Je me disais, pour me rassurer, qu'on ne doit point
s'effaroucher des honneurs qui viennent d'eux-mêmes au-devant de vous,
quand le fardeau en est partagé. J'aurais banni toute inquiétude si
j'avais mieux connu la bonhomie et la simplicité, très réelle on sa
grandeur, qui tempère en Angleterre la solennité.
Il me fallut d'abord, contrairement à mes habitudes, accepter
l'hospitalité du président de la Société musicale, prévôt du _King's
College_, que j'avais d'abord refusée. «Il entre tellement dans les
moeurs anglaises», m'écrivait-on, «de recevoir sous son propre toit
les hôtes les plus honorés, que le Comité s'exposerait à bien des
reproches de la part des membres de notre Société s'il consentait à
abandonner le représentant de la France à l'hospitalité d'un hôtel.»
Devant une insistance exprimée en tels termes, il n'y avait qu'à céder.
Tout a été dit sur l'hospitalité anglaise, et vraiment on n'en saurait
trop dire; jamais obséquieuse, elle vous entoure de soins sans vous
imposer aucune gêne, aucune corvée plus ou moins déguisée; et dans ces
vastes demeures, pourvues en abondance de tout le confort imaginable, on
a conscience de n'être pas soi-même un embarras.
Donnée principalement en l'honneur de la musique, la cérémonie
proprement dite devait être précédée, la veille, d'un grand concert dont
le programme avait été passablement difficile à organiser. Cinq
compositeurs à produire, et même six, en y comprenant M. Stanford,
directeur musical de la Société, ce n'était pas une mince affaire. En ce
qui me concerne, il avait d'abord été question de mon psaume: «_Coeli
enarrant_»; mais il dure trois quarts d'heure, il fallut y renoncer. Je
tournai la difficulté en me réduisant à un morceau pour piano et
orchestre, _Africa_, exécuté par l'auteur, sous la direction de M.
Stanford. Le programme fut ainsi composé:
1. Le _Banquet des Phæaciens_, fragment d'_Ulysse_ (op. 41), MAX BRUCH.
2. Fantaisie pour piano et orchestre: _Africa_, SAINT-SAËNS.
3. Prologue de _Mefistofele_, BOÏTO.
4. Poème symphonique (op. 32): _Francesca da Rimini_, TCHAÏKOVSKY.
5. _Suite_ (op. 45), _Peer Gynt_, GRIEG.
6. Ode (op. 52), _East to West_, STANFORD.
Préparé par plusieurs répétitions préalables à Londres et une dernière,
le matin même du concert (qui eut lieu dans l'après-midi), réalisé dans
une belle salle de dimensions moyennes, devant un public favorablement
disposé, ce concert a obtenu, est-il besoin de le dire? un énorme
succès; quand on invite les gens, ce n'est pas pour leur faire affront.
En France, le gros public ne connaît guère de M. Max Bruch que son
concerto en _Sol mineur_ pour violon, qui est sous l'archet de tous les
violonistes; c'est assurément une de ses meilleures oeuvres, mais il
en a écrit beaucoup d'autres qui méritent d'être connues. Son idée de
mettre en musique, pour le concert, l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, est
heureuse; il y a ample matière à musique dans ces deux illustres
poèmes, alors qu'ils s'adaptent difficilement à la représentation
théâtrale; Ponsard on a fait l'expérience à ses dépens.
Le _Banquet des Phæaciens_, avec le chant des Rhapsodes accompagné par
les harpes, les plaintes d'Ulysse soupirant après su patrie, ont plein
de charme; les choeurs y sonnent magnifiquement et l'impression qui
s'en dégage est celle que doit donner toute musique bien pensée et bien
écrite. On trouverait peut-être chez nous quelle n'est pas assez
pimentée; on va un peu au concert comme au feu d'artifice, avec l'espoir
d'être surpris et ébloui; or M. Max Bruch ne tire jamais de fusées,
n'allume pas de soleils tournants; encore que je prenne, tout le
premier, grand plaisir à ces exercices, je ne saurais blâmer un artiste
de faire tranquillement son oeuvre et de modeler dans l'argile sacrée
de nobles figures, aux belles attitudes. Même en Allemagne, où tout le
monde sait le métier, le posséder à fond, écrire de la musique vraiment
bonne est chose rare, et c'est l'apanage de M. Max Bruch, qui a le droit
d'en être fier.
* * * * *
Le prologue de _Mefistofele_ devrait être dans la mémoire de tous les
amateurs de musique; il y a beau temps que je l'ai signalé à nos
directeurs de concerts. L'auteur me pardonnera-t-il si je dis que ce
morceau merveilleux, écrit pour le théâtre, me semble beaucoup mieux à
sa place en dehors de lui? Représenter à la scène une nébuleuse
derrière laquelle se dissimulent les phalanges célestes, y faire
entendre les sept trompettes et les sept tonnerres de l'Apocalypse,
n'est-ce pas excéder ses ressources? Seule, l'imagination peut se donner
à elle-même de tels spectacles; de plus, on arrive au concert à des
effets de sonorité que le théâtre ne saurait rendre. C'est pourquoi j'ai
toujours regretté que nos sociétés musicales ne fassent pas connaître à
notre public cette oeuvre étonnante à laquelle ils donneraient toute
la splendeur désirable, cette oeuvre qui, par son originalité, son
audace, le bonheur de son inspiration, est un des miracles de la musique
moderne.
Ni les saveurs pimentées, ni les soleils d'artifice ne font défaut à la
_Francesca da Rimini_ de Tchaïkovsky, hérissée de difficultés, ne
reculant devant aucune violence; le plus doux et le plus affable des
hommes a déchaîné là une terrible tempête, et n'a pas eu plus de pitié
pour ses exécutants et ses auditeurs que Satan pour les damnés. Tel est
le talent, l'habileté suprême de l'auteur, qu'on prend plaisir à cette
damnation et à cette torture. Une longue phrase mélodique, le chant
d'amour de Francesca et de Paolo, plane sur cet ouragan, cette _bufera
infernal_ qui déjà, avant Tchaïkovsky, avait tenté Liszt et enfanté la
symphonie _Dante_. La Francesca de Liszt est plus touchante, plus
italienne surtout que celle du grand composteur slave, l'oeuvre
entière est typique, le profil de Dante y apparaît. L'art de
Tchaïkovsky est plus raffiné, le dessin y est plus serré, la pâte plus
savoureuse; au point de vue purement musical, l'oeuvre est supérieure;
l'autre satisferait plus complètement, je crois, les peintres et les
poètes. En somme, elles peuvent vivre en bonne intelligence; toutes deux
sont dignes du modèle, et, au point de vue du tapage, elles n'ont rien à
se reprocher.
La _Suite_, de M. Grieg, a causé une impression de tristesse, due à
l'absence de l'auteur retenu chez lui par le mauvais état de sa santé.
Écrite pour un drame d'Ibsen que je ne connais point, la musique de
_Peer Gynt_ n'a rien d'étrange; elle est toute de grâce et de fraîcheur,
comme sont d'ordinaire les oeuvres de son auteur.
La cantate _De l'Est à l'Ouest_, qui terminait le concert, a été
composée par M. Stanford à l'occasion de l'Exposition de Chicago, sur un
poème spécialement écrit par le poète américain Swinburne, et dédiée au
Président et au Peuple des États-Unis. Elle est peu développée, mais
brillante et écrite de main de maître; c'est tout ce qu'on est en droit
d'exiger d'une oeuvre de circonstance.
Après le concert, banquet de cent couverts pour fêter le Cinquantenaire
de la Société musicale; les docteurs en lettres et en droit n'y
assistaient pas. J'occupais la place d'honneur, à la droite du
président, et j'avais été prévenu que la tâche m'incomberait de
répondre, au nom de mes confrères, au toast porté par M. Stanford;
avantages dus, non a mes faibles mérites, mais au triste privilège de
l'âge. Moitié manque d'habitude, moitié timidité naturelle, je redoute
de parler en public; il fallut pourtant s'exécuter. D'ordinaire, en
pareil cas, il me vient à l'esprit une foule de choses que je garde pour
moi, n'osant les exprimer; cette fois, encouragé par un accueil
extrêmement cordial et réfléchissant qu'après un demi-siècle
d'existence, la timidité n'est plus de saison, j'ai dît tout ce qui me
passait par la tête, «mêlant le grave au doux, le plaisant au sévère»,
ainsi qu'il est d'usage en Angleterre où l'on prononce des discours en
toute occasion, sans prétention ni pédanterie. Mes camarades de
promotion ont bien voulu se déclarer satisfaits des paroles que j'avais
prononcées en leur nom.
IV
Le lendemain, mardi 13 juin, cérémonie de l'investiture dans une salle
de moyenne grandeur, où l'on n'avait accès que sur invitation; une
galerie circulaire était occupée parles étudiants. On a commencé par
nous revêtir d'amples robes de soie, aux larges manches, mi-parties
blanches et rouges, nous coiffer de mortiers de velours noir à torsade
et à gland d'or; et, ainsi parés, nous avons processionné par la ville,
sous un soleil torride. En tête du groupe des docteurs marchait le roi
de Bahonagar, en turban d'or étincelant de fabuleuses pierreries, un
collier de diamants au cou. Oserai-je avouer qu'ennemi des banalités et
des tons neutres de nos habillements modernes, j'étais enchanté de
l'aventure?
Les membres du cortège ayant pris place sur une estrade, la cérémonie
commença par des discours en prose et en vers, en anglais et en latin.
De temps en temps, un étudiant lançait une plaisanterie; on riait,
l'orateur attendait patiemment qu'on eût fini de rire et reprenait son
discours. J'ai connu le temps où les choses se passaient ainsi sous la
coupole de l'Institut, à la distribution des prix de l'Académie des
Beaux-Arts; on y a mis bon ordre, et l'agrément des séances n'y a rien
gagné. Les discours terminés, un assesseur, accompagné d'un massier
portant une longue masse d'argent, invite chaque docteur à se lever, et
après l'avoir harangué en latin, le conduit au président revêtu
d'hermine qui le salue docteur _in nomine Patris, et Filii, et Spiritus
Sancti_, et lui donne une poignée de main, que suivent les
applaudissements frénétiques de l'assistance. Les harangues sont des
plus fleuries: on cite Homère et Schiller à propos de M. Max Bruch,
Properce à propos de Tchaïkovsky. Voici, à titre de curiosité, celle
qui m'était destinée:
Die hesterno, societas quædam arti musicæ inter nosmet-ipsos
colendæ dedicata annos quinquagenta ab origine suâ prospere actos
auspiciis optimis celebravit. Adera dux et signifer ipse qui
Musarum in choro velut Apollinis Musagetæ vicem tam diu, tam
feliciter gessit. Aderant etiam alii artis tam jucundæ Professores
illustres, quorum e numero nonnullos o gentibus inter se diversis
ad nos devectos titulo nostro hodie decoramus. Ceteris autem et
ætate et experientia excellit vir gentis vicinæ inter lumina
numeratus, qui memoria prope incredibili præditus, Musas
Mnemosynes, fuisse filias suo exemplo luculenter comprobavit.
Musicæ sacræ interpres quam doctus, artis musicæ existimator quam
subtilis existitit! Quot terras ipse peragravit! in quot orbis
terrarum regiones, coram quanta audientium multitudine, fama ejus
exivit! Lætamur eum, qui olim ignis coelestis datorem Promethea
celebravit, ipsum inter tot gentes artis musicæ numera coelestia
toties tam feliciter dispersisse. Lætamur etiam Samsonis scriptorem
celeberrimum Phrynes ex fabula laudis suæ coronæ flores novos nuper
intexuisse.
Le _dux et signifer_, comparé à Apollon Musagète, est M. Stanford,
depuis longtemps directeur des concerts de la Société, appelé
actuellement à Londres pour occuper, au _Royal College of music_, un
poste important.
Après la cérémonie, lunch d'apparat chez le président, prévôt du
_Christ's College_, en l'honneur des docteurs qui y assistent, _en
costume_, et promenade dans les jardins où l'on admire l' «arbre de
Milton». On a soin de nous prévenir charitablement que cet arbre, un
très antique mûrier, n'a jamais eu rien de commun avec le chantre du
_Paradis perdu_. Et pendant que, sous les frais ombrages, mes heureux
confrères se reposent en conversant avec des femmes charmantes, il me
faut aller, dans la chapelle du _Trinity College_, pleine de curieux,
m'escrimer sur l'orgue, instrument excellent et d'un maniement commode,
fort heureusement. Le soir même, je me séparais de mes hôtes devenus des
amis, et je rentrais à Londres, enchanté de mon voyage et de l'accueil
qui m'avait été fait.
N'en pouvant parler comme il convient, j'ai omis une grande soirée,
donnée le 12 juin dans les salles du Musée, soirée très brillante sous
tous les rapports; je me sentais fatigué et n'y ai paru que quelques
instants.
Telles furent ces fêtes, qui m'ont laissé un des meilleurs souvenirs de
ma carrière d'artiste. J'en suis revenu confirmé, une fois de plus, dans
l'idée que les Anglais aiment et comprennent la musique, et que
l'opinion contraire est un préjugé. Ils l'aiment à leur manière, ce qui
est leur droit; mais cette manière n'est pas si mauvaise, puisque l'art
lui est redevable des oratorios de Haendel, des grandes symphonies de
Haydn, de l'opéra _Obéron_ de Weber, d'_Élie_ et de la _Symphonie
écossaise_, de Mendelssohn, de _Rédemption_, _Mors et Vita_, de Gounod,
toutes oeuvres écrites pour l'Angleterre, et qui, sans elle, ne
seraient probablement jamais nées. J'ai toujours soutenu cette thèse,
par amour de la vérité; à ce sentiment se joint maintenant celui de la
reconnaissance, que je suis heureux d'avoir eu l'occasion d'exprimer.
ORPHÉE
Gluck a élevé sa grande voix, et une fois de plus il a conquis tout le
monde. Qu'y a-t-il donc chez cet homme incomplet et irrégulier,
incorrect même, qui emploie des moyens si simples et dont la lecture est
parfois si déconcertante? D'où lui vient cette prodigieuse puissance?...
Vous souvient-il du premier concert de l'Opéra et de Mme Caron
chantant la scène du temple d'_Alceste_? ce n'était pas tout à fait
«ça», il y avait trop de calme dans l'exécution, l'interprète n'avait
pour elle qu'une admirable ténue de style, mais c'était assez: dès les
premiers mots:--«Immortel Apollon!»--un frisson courait dans la salle.
Ces choses-là ne se discutent pas.