Dirais-je comment nous fûmes amenés à nous connaître et à travailler

ensemble? C'était en 1871; M. du Locle était alors directeur de

l'Opéra-Comique. N'ayant pu, en raison de circonstances indépendantes de

sa volonté, faire représenter le _Timbre d'argent_, il désirait me

donner une compensation et me demandait un ouvrage en un acte, facile à

monter. «Vous devriez voir Louis Gallet, me dit-il, c'est un poète et un

homme charmant; vous êtes faits pour vous entendre.» Voisins, par

hasard, Gallet et moi, habitant l'un et l'autre les hauteurs du faubourg

Saint-Honoré, nous fûmes liés bien vite; nos «atomes crochus»

sympathisèrent immédiatement. Le Japon, en ce temps-là, faisait fureur:

nous fîmes voile pour le Japon et la _Princesse jaune_ vint au jour, en

attendant le _Déluge_, _Étienne Marcel_ et tous les autres produits

d'une collaboration qui pour moi était un charme, et qui ne se lassait

jamais. Sans être aucunement musicien, Gallet jugeait finement la

musique; en littérature, en art, nous avions les mêmes goûts; tous deux

nous aimions à nous délasser des travaux sérieux par d'innocents

enfantillages, et c'était, à propos de tout et de rien, un bombardement

réciproque de sonnets fantaisistes, de strophes baroques et de dessins

extravagants, joute dans laquelle il avait sur moi le double avantage du

poète et du peintre, car il y avait en Gallet un peintre auquel avait

manqué seulement un peu de travail pour se développer; sans y mettre

aucune prétention, il peignait des paysages et des marines d'après

nature, très justes de ton et de sentiment. Parfois il venait en aide

aux décorateurs de théâtre: le beau désert du _Roi de Lahore_, le

délicieux couvent de _Proserpine_, entre autres, ont été exécutés

d'après ses aquarelles.

De la volumineuse correspondance qu'il m'a laissée, je songe à extraire,

quand il en sera temps, un volume qui ne sera dénué ni d'imprévu ni

d'intérêt. En attendant, voici un sonnet extrait d'une suite de _Sonnets

précieux_:

BOUTIQUE JAPONAISE.

Parmi les javelots, les sabres et les casques

Et les gais éventails, peints d'un pinceau savant,

Sous l'oeil de gros Boudhas aux postures fantasques,

Mademoiselle Fleur dort sur le frais divan.

A la voir aussi frêle et souple, de vieux masques

Ridés et craquelés ont un rire vivant,

Des chiens bleus de Corée et d'horribles tarasques

La guettent, cramponnés au soyeux paravent.

Très calme, elle repose. Et sur son teint de pêche

Ses longs cils font de l'ombre. Et son haleine fraîche

Souffle un parfum de thé, de menthe et de santal.

Un rayon d'or mourant baise sa robe mauve.

Sur un socle de laque un bon pélican chauve

La regarde dormir d'un air sentimental.

Et c'est ainsi que, sans effort, sans y attacher d'importance, il

jonglait avec les rimes dorées en manière de passe-temps. Sa puissance

de travail était prodigieuse: toujours on le trouvait la plume à la

main, griffonnant des paperasses pour l'Assistance publique, dont il

était un des hauts fonctionnaires, rédigeant des rapports, écrivant des

romans, des articles pour plusieurs revues, des comédies, des poèmes

d'opéra, entretenant une effroyable correspondance; et il écrivait

encore des sonnets pour se reposer.

Puis, c'étaient des discours en prose et en vers, pour des inaugurations

de statues, pour des banquets littéraires; les conseils, la

collaboration même, accordés aux débutants trop faibles encore pour

marcher sans aide et sans appui. Comment peut-on suffire à un tel

labeur? On n'y suffit pas, on y succombe. Que de fois je l'engageais à

se borner, à laisser de côté des travaux dont l'urgence ne me paraissait

pas démontrée? Mais le travail était pour Gallet une passion, et rien ne

pouvait l'en arracher.

Selon toute apparence, son dernier travail aura été le choeur du 3º

acte de _Déjanire_:

O terrible nuit, pleine de fantômes!

qu'il écrivit à Wimereux, dans son cottage qu'il aimait tant, d'où la

vue s'étend au loin sur la mer, et même, à certains jours, jusqu'aux

falaises de l'Angleterre. Il s'y trouvait ce vers:

Et des signes de feu passaient dans le ciel noir,

auquel il substitua, peu après, le suivant:

Des signes effrayants ont paru dans le ciel.

Enfin, je reçus, écrite au crayon, d'une main défaillante, la version

définitive:

Des grondements d'orage ont traversé le ciel.

Ce vers est probablement le dernier qu'il ait écrit.

DOCTEUR A CAMBRIDGE

(1893)

I

De temps en temps, l'Université de Cambridge confère à certaines

personnalités le titre de Docteur _honoris causa_; le gouvernement

anglais n'est pour rien dans ces promotions, comme quelques personnes

sembleraient le croire, habituées qu'elles sont à voir le gouvernement

mêlé dans toutes nos affaires. Cambridge crée des docteurs en droit,

lettres, sciences et musique; dans la première classe rentrent les

spécialités qui ne pourraient prendre place dans les deux autres. C'est

ainsi que dans la présente promotion figuraient comme docteurs en droit

le Maharajah de Bhaonagar, récompensé pour avoir fondé dans son royaume

des hôpitaux et des académies, et le général baron Roberts de Kandahar,

ancien général en chef des armées de l'Inde, en souvenir de ses

victoires. Les promotions de docteur en musique sont assez rares, et

dans les années 1880, 1882, 1885, Cambridge n'a créé aucun docteur de

cette sorte.

La promotion comprenait, outre les deux noms précités, ceux du baron

Herschell, descendant du célèbre astronome, Lord Chancellor, président

de l'Institution impériale récemment fondée pour consolider les liens

entre l'Angleterre et ses colonies; de M. Julius Jupitza, professeur de

philologie anglaise à Berlin, historien et poète; de M. Standish Hayes

O'Grady, auteur de savants travaux sur la langue ères (ancien langage

des Irlandais), et des cinq docteurs en musique, MM. Max Bruch, Pierre

Tchaïkovsky, Arrigo Boïto, Édouard Grieg, et l'auteur de cette relation.

Ce luxe de musiciens s'explique par ce fait que l'Université fêtait le

cinquantième anniversaire de sa Société musicale (_Cambridge University

musical Society_). Les Anglais, c'est chose convenue, ne sont pas

musiciens, alors que nous le sommes jusqu'au bout des ongles; et

cependant, je ne vois pas que nos Facultés des lettres et des sciences

s'ajoutent l'ornement d'une Société de musique avec choeurs et

orchestre, donnant dans une salle construite _ad hoc_ et pourvue d'un

orgue, des concerts de musique ancienne et moderne, indigène et

étrangère. On juge les Anglais sur quelques ploutocrates (il y en a de

tels en tous pays) qui donnent de grandes soirées pour lesquelles ils

engagent des artistes comme des meubles de luxe, demandant des

chanteurs "qui n'aient pas trop de voix, pour ne pas gêner les

conversations" (le fait s'est passé pendant un de mes séjours à

Londres); c'est très mal juger. Depuis que j'étudie l'Angleterre, je

l'ai toujours trouvée avide de musique, patiente à l'audition, réservée

dans l'appréciation, intéressée par l'art et très capable d'accueillir

avec enthousiasme les oeuvres et les artistes qui ont eu le don de lui

plaire. Le public anglais est poli, applaudissant même ce qui l'ennuie;

mais que de nuances dans ses applaudissements, et qu'il est aisé d'y

démêler la vérité, quand on n'a pas d'intérêt a s'illusionner!

II

De plus habiles que moi ayant appris aux lecteurs du continent ce que

sont les Universités anglaises, je me dispenserai de le faire, et

parlerai seulement du plaisir que j'ai eu à visiter cette charmante

ville de Cambridge, nid d'ogives dans la verdure, si originale avec tous

ses _colleges_, vastes constructions gothiques ou Renaissance,

anciennes, ou modernes du même style, ayant cours immenses, pelouses

magnifiques, arbres séculaires; souvent contiguës, se communiquant et

formant ainsi des ensembles de palais et de vastes espaces, où le

visiteur novice s'égare facilement. Chaque collège a là jouissance d'un

parc où les étudiants prennent librement leurs ébats, sans parler de la

rivière (the _Cam_ d'où _Cam-brîdge_, pont sur la Cam) où les rameurs

s'entraînent, comme on sait. Cette vie au grand air, dont les exercices

du corps prennent une bonne partie, est bien différente de celle de nos

étudiants, et les ombrages d'Oxford et de Cambridge n'ont aucun rapport

avec le Quartier Latin, malgré l'agrément qu'y met le jardin du

Luxembourg, délices de mon enfance. Malheureusement cette éducation

coûte cher et n'est pas à la portée de tout le monde. Chaque collège est

pourvu d'une chapelle--s'il est permis de donner ce nom à ce qui

pourrait ailleurs passer pour une cathédrale--et là, chaque jour, les

élèves assistent à l'office et chantent, revêtus d'un surplis. Ce n'est

pas un des côtés les moins curieux de ces Universités que leur caractère

religieux, dont nos étudiants s'accommoderaient malaisément. Mais cette

religion anglaise est si peu gênante! Les offices, très courts,

consistent surtout à entendre de bonne musique fort bien chantée, les

Anglais étant d'admirables choristes. J'ai entendu là des choeurs de

Barnby, d'un beau sentiment, écrits d'une plume impeccable qui n'est pas

sans parenté avec celle de Gounod, un psaume de Mendelssohn. L'église

anglicane est un lieu sérieux, artistique, nullement redoutable comme

notre Église catholique, où la Présence réelle, la Confession, mettent

la terreur des inquiétants mystères. Entre le salon anglais, où la

correction absolue s'impose, et le temple, la transition est à peine

sensible, comme entre le parfait gentleman et le prêtre marié, père de

famille, menant une vie élégante et ne se retranchant aucune des joies

permises de la vie. Un peu plus de gravité dans le maintien ici que là,

et c'est tout, ou peu s'en faut. A part certaines sectes, comme la

ridicule Armée du Salut, les Anglais ne me semblent pas avoir la

tendance au mysticisme qu'on leur prête d'ordinaire; ces étudiants, qui

assistent tous les jours à l'office et endossent le surplis, n'ont rien

dans leurs allures qui sente l'illuminisme ou la bigoterie; ils sont

gais, remuants et bons vivants, ainsi qu'il sied à la jeunesse.

III

Tous ceux gui me connaissent savent à quel point je suis peu apte à

recevoir des honneurs et à payer de ma personne dans les réunions

d'apparat; aussi n'allais-je pas à Cambridge sans une certaine

appréhension. Je me disais, pour me rassurer, qu'on ne doit point

s'effaroucher des honneurs qui viennent d'eux-mêmes au-devant de vous,

quand le fardeau en est partagé. J'aurais banni toute inquiétude si

j'avais mieux connu la bonhomie et la simplicité, très réelle on sa

grandeur, qui tempère en Angleterre la solennité.

Il me fallut d'abord, contrairement à mes habitudes, accepter

l'hospitalité du président de la Société musicale, prévôt du _King's

College_, que j'avais d'abord refusée. «Il entre tellement dans les

moeurs anglaises», m'écrivait-on, «de recevoir sous son propre toit

les hôtes les plus honorés, que le Comité s'exposerait à bien des

reproches de la part des membres de notre Société s'il consentait à

abandonner le représentant de la France à l'hospitalité d'un hôtel.»

Devant une insistance exprimée en tels termes, il n'y avait qu'à céder.

Tout a été dit sur l'hospitalité anglaise, et vraiment on n'en saurait

trop dire; jamais obséquieuse, elle vous entoure de soins sans vous

imposer aucune gêne, aucune corvée plus ou moins déguisée; et dans ces

vastes demeures, pourvues en abondance de tout le confort imaginable, on

a conscience de n'être pas soi-même un embarras.

Donnée principalement en l'honneur de la musique, la cérémonie

proprement dite devait être précédée, la veille, d'un grand concert dont

le programme avait été passablement difficile à organiser. Cinq

compositeurs à produire, et même six, en y comprenant M. Stanford,

directeur musical de la Société, ce n'était pas une mince affaire. En ce

qui me concerne, il avait d'abord été question de mon psaume: «_Coeli

enarrant_»; mais il dure trois quarts d'heure, il fallut y renoncer. Je

tournai la difficulté en me réduisant à un morceau pour piano et

orchestre, _Africa_, exécuté par l'auteur, sous la direction de M.

Stanford. Le programme fut ainsi composé:

1. Le _Banquet des Phæaciens_, fragment d'_Ulysse_ (op. 41), MAX BRUCH.

2. Fantaisie pour piano et orchestre: _Africa_, SAINT-SAËNS.

3. Prologue de _Mefistofele_, BOÏTO.

4. Poème symphonique (op. 32): _Francesca da Rimini_, TCHAÏKOVSKY.

5. _Suite_ (op. 45), _Peer Gynt_, GRIEG.

6. Ode (op. 52), _East to West_, STANFORD.

Préparé par plusieurs répétitions préalables à Londres et une dernière,

le matin même du concert (qui eut lieu dans l'après-midi), réalisé dans

une belle salle de dimensions moyennes, devant un public favorablement

disposé, ce concert a obtenu, est-il besoin de le dire? un énorme

succès; quand on invite les gens, ce n'est pas pour leur faire affront.

En France, le gros public ne connaît guère de M. Max Bruch que son

concerto en _Sol mineur_ pour violon, qui est sous l'archet de tous les

violonistes; c'est assurément une de ses meilleures oeuvres, mais il

en a écrit beaucoup d'autres qui méritent d'être connues. Son idée de

mettre en musique, pour le concert, l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, est

heureuse; il y a ample matière à musique dans ces deux illustres

poèmes, alors qu'ils s'adaptent difficilement à la représentation

théâtrale; Ponsard on a fait l'expérience à ses dépens.

Le _Banquet des Phæaciens_, avec le chant des Rhapsodes accompagné par

les harpes, les plaintes d'Ulysse soupirant après su patrie, ont plein

de charme; les choeurs y sonnent magnifiquement et l'impression qui

s'en dégage est celle que doit donner toute musique bien pensée et bien

écrite. On trouverait peut-être chez nous quelle n'est pas assez

pimentée; on va un peu au concert comme au feu d'artifice, avec l'espoir

d'être surpris et ébloui; or M. Max Bruch ne tire jamais de fusées,

n'allume pas de soleils tournants; encore que je prenne, tout le

premier, grand plaisir à ces exercices, je ne saurais blâmer un artiste

de faire tranquillement son oeuvre et de modeler dans l'argile sacrée

de nobles figures, aux belles attitudes. Même en Allemagne, où tout le

monde sait le métier, le posséder à fond, écrire de la musique vraiment

bonne est chose rare, et c'est l'apanage de M. Max Bruch, qui a le droit

d'en être fier.

* * * * *

Le prologue de _Mefistofele_ devrait être dans la mémoire de tous les

amateurs de musique; il y a beau temps que je l'ai signalé à nos

directeurs de concerts. L'auteur me pardonnera-t-il si je dis que ce

morceau merveilleux, écrit pour le théâtre, me semble beaucoup mieux à

sa place en dehors de lui? Représenter à la scène une nébuleuse

derrière laquelle se dissimulent les phalanges célestes, y faire

entendre les sept trompettes et les sept tonnerres de l'Apocalypse,

n'est-ce pas excéder ses ressources? Seule, l'imagination peut se donner

à elle-même de tels spectacles; de plus, on arrive au concert à des

effets de sonorité que le théâtre ne saurait rendre. C'est pourquoi j'ai

toujours regretté que nos sociétés musicales ne fassent pas connaître à

notre public cette oeuvre étonnante à laquelle ils donneraient toute

la splendeur désirable, cette oeuvre qui, par son originalité, son

audace, le bonheur de son inspiration, est un des miracles de la musique

moderne.

Ni les saveurs pimentées, ni les soleils d'artifice ne font défaut à la

_Francesca da Rimini_ de Tchaïkovsky, hérissée de difficultés, ne

reculant devant aucune violence; le plus doux et le plus affable des

hommes a déchaîné là une terrible tempête, et n'a pas eu plus de pitié

pour ses exécutants et ses auditeurs que Satan pour les damnés. Tel est

le talent, l'habileté suprême de l'auteur, qu'on prend plaisir à cette

damnation et à cette torture. Une longue phrase mélodique, le chant

d'amour de Francesca et de Paolo, plane sur cet ouragan, cette _bufera

infernal_ qui déjà, avant Tchaïkovsky, avait tenté Liszt et enfanté la

symphonie _Dante_. La Francesca de Liszt est plus touchante, plus

italienne surtout que celle du grand composteur slave, l'oeuvre

entière est typique, le profil de Dante y apparaît. L'art de

Tchaïkovsky est plus raffiné, le dessin y est plus serré, la pâte plus

savoureuse; au point de vue purement musical, l'oeuvre est supérieure;

l'autre satisferait plus complètement, je crois, les peintres et les

poètes. En somme, elles peuvent vivre en bonne intelligence; toutes deux

sont dignes du modèle, et, au point de vue du tapage, elles n'ont rien à

se reprocher.

La _Suite_, de M. Grieg, a causé une impression de tristesse, due à

l'absence de l'auteur retenu chez lui par le mauvais état de sa santé.

Écrite pour un drame d'Ibsen que je ne connais point, la musique de

_Peer Gynt_ n'a rien d'étrange; elle est toute de grâce et de fraîcheur,

comme sont d'ordinaire les oeuvres de son auteur.

La cantate _De l'Est à l'Ouest_, qui terminait le concert, a été

composée par M. Stanford à l'occasion de l'Exposition de Chicago, sur un

poème spécialement écrit par le poète américain Swinburne, et dédiée au

Président et au Peuple des États-Unis. Elle est peu développée, mais

brillante et écrite de main de maître; c'est tout ce qu'on est en droit

d'exiger d'une oeuvre de circonstance.

Après le concert, banquet de cent couverts pour fêter le Cinquantenaire

de la Société musicale; les docteurs en lettres et en droit n'y

assistaient pas. J'occupais la place d'honneur, à la droite du

président, et j'avais été prévenu que la tâche m'incomberait de

répondre, au nom de mes confrères, au toast porté par M. Stanford;

avantages dus, non a mes faibles mérites, mais au triste privilège de

l'âge. Moitié manque d'habitude, moitié timidité naturelle, je redoute

de parler en public; il fallut pourtant s'exécuter. D'ordinaire, en

pareil cas, il me vient à l'esprit une foule de choses que je garde pour

moi, n'osant les exprimer; cette fois, encouragé par un accueil

extrêmement cordial et réfléchissant qu'après un demi-siècle

d'existence, la timidité n'est plus de saison, j'ai dît tout ce qui me

passait par la tête, «mêlant le grave au doux, le plaisant au sévère»,

ainsi qu'il est d'usage en Angleterre où l'on prononce des discours en

toute occasion, sans prétention ni pédanterie. Mes camarades de

promotion ont bien voulu se déclarer satisfaits des paroles que j'avais

prononcées en leur nom.

IV

Le lendemain, mardi 13 juin, cérémonie de l'investiture dans une salle

de moyenne grandeur, où l'on n'avait accès que sur invitation; une

galerie circulaire était occupée parles étudiants. On a commencé par

nous revêtir d'amples robes de soie, aux larges manches, mi-parties

blanches et rouges, nous coiffer de mortiers de velours noir à torsade

et à gland d'or; et, ainsi parés, nous avons processionné par la ville,

sous un soleil torride. En tête du groupe des docteurs marchait le roi

de Bahonagar, en turban d'or étincelant de fabuleuses pierreries, un

collier de diamants au cou. Oserai-je avouer qu'ennemi des banalités et

des tons neutres de nos habillements modernes, j'étais enchanté de

l'aventure?

Les membres du cortège ayant pris place sur une estrade, la cérémonie

commença par des discours en prose et en vers, en anglais et en latin.

De temps en temps, un étudiant lançait une plaisanterie; on riait,

l'orateur attendait patiemment qu'on eût fini de rire et reprenait son

discours. J'ai connu le temps où les choses se passaient ainsi sous la

coupole de l'Institut, à la distribution des prix de l'Académie des

Beaux-Arts; on y a mis bon ordre, et l'agrément des séances n'y a rien

gagné. Les discours terminés, un assesseur, accompagné d'un massier

portant une longue masse d'argent, invite chaque docteur à se lever, et

après l'avoir harangué en latin, le conduit au président revêtu

d'hermine qui le salue docteur _in nomine Patris, et Filii, et Spiritus

Sancti_, et lui donne une poignée de main, que suivent les

applaudissements frénétiques de l'assistance. Les harangues sont des

plus fleuries: on cite Homère et Schiller à propos de M. Max Bruch,

Properce à propos de Tchaïkovsky. Voici, à titre de curiosité, celle

qui m'était destinée:

Die hesterno, societas quædam arti musicæ inter nosmet-ipsos

colendæ dedicata annos quinquagenta ab origine suâ prospere actos

auspiciis optimis celebravit. Adera dux et signifer ipse qui

Musarum in choro velut Apollinis Musagetæ vicem tam diu, tam

feliciter gessit. Aderant etiam alii artis tam jucundæ Professores

illustres, quorum e numero nonnullos o gentibus inter se diversis

ad nos devectos titulo nostro hodie decoramus. Ceteris autem et

ætate et experientia excellit vir gentis vicinæ inter lumina

numeratus, qui memoria prope incredibili præditus, Musas

Mnemosynes, fuisse filias suo exemplo luculenter comprobavit.

Musicæ sacræ interpres quam doctus, artis musicæ existimator quam

subtilis existitit! Quot terras ipse peragravit! in quot orbis

terrarum regiones, coram quanta audientium multitudine, fama ejus

exivit! Lætamur eum, qui olim ignis coelestis datorem Promethea

celebravit, ipsum inter tot gentes artis musicæ numera coelestia

toties tam feliciter dispersisse. Lætamur etiam Samsonis scriptorem

celeberrimum Phrynes ex fabula laudis suæ coronæ flores novos nuper

intexuisse.

Le _dux et signifer_, comparé à Apollon Musagète, est M. Stanford,

depuis longtemps directeur des concerts de la Société, appelé

actuellement à Londres pour occuper, au _Royal College of music_, un

poste important.

Après la cérémonie, lunch d'apparat chez le président, prévôt du

_Christ's College_, en l'honneur des docteurs qui y assistent, _en

costume_, et promenade dans les jardins où l'on admire l' «arbre de

Milton». On a soin de nous prévenir charitablement que cet arbre, un

très antique mûrier, n'a jamais eu rien de commun avec le chantre du

_Paradis perdu_. Et pendant que, sous les frais ombrages, mes heureux

confrères se reposent en conversant avec des femmes charmantes, il me

faut aller, dans la chapelle du _Trinity College_, pleine de curieux,

m'escrimer sur l'orgue, instrument excellent et d'un maniement commode,

fort heureusement. Le soir même, je me séparais de mes hôtes devenus des

amis, et je rentrais à Londres, enchanté de mon voyage et de l'accueil

qui m'avait été fait.

N'en pouvant parler comme il convient, j'ai omis une grande soirée,

donnée le 12 juin dans les salles du Musée, soirée très brillante sous

tous les rapports; je me sentais fatigué et n'y ai paru que quelques

instants.

Telles furent ces fêtes, qui m'ont laissé un des meilleurs souvenirs de

ma carrière d'artiste. J'en suis revenu confirmé, une fois de plus, dans

l'idée que les Anglais aiment et comprennent la musique, et que

l'opinion contraire est un préjugé. Ils l'aiment à leur manière, ce qui

est leur droit; mais cette manière n'est pas si mauvaise, puisque l'art

lui est redevable des oratorios de Haendel, des grandes symphonies de

Haydn, de l'opéra _Obéron_ de Weber, d'_Élie_ et de la _Symphonie

écossaise_, de Mendelssohn, de _Rédemption_, _Mors et Vita_, de Gounod,

toutes oeuvres écrites pour l'Angleterre, et qui, sans elle, ne

seraient probablement jamais nées. J'ai toujours soutenu cette thèse,

par amour de la vérité; à ce sentiment se joint maintenant celui de la

reconnaissance, que je suis heureux d'avoir eu l'occasion d'exprimer.

ORPHÉE

Gluck a élevé sa grande voix, et une fois de plus il a conquis tout le

monde. Qu'y a-t-il donc chez cet homme incomplet et irrégulier,

incorrect même, qui emploie des moyens si simples et dont la lecture est

parfois si déconcertante? D'où lui vient cette prodigieuse puissance?...

Vous souvient-il du premier concert de l'Opéra et de Mme Caron

chantant la scène du temple d'_Alceste_? ce n'était pas tout à fait

«ça», il y avait trop de calme dans l'exécution, l'interprète n'avait

pour elle qu'une admirable ténue de style, mais c'était assez: dès les

premiers mots:--«Immortel Apollon!»--un frisson courait dans la salle.

Ces choses-là ne se discutent pas.

Portraits et souvenirs · 第 7 / 12 段