En revanche, Rubinstein pouvait hardiment affronter le souvenir de Liszt

avec son charme irrésistible et son exécution surhumaine; très différent

de lui, d'ailleurs: Liszt tenait de l'aigle et Rubinstein du lion; ceux

qui ont vu cette patte de velours du fauve abattant sur le clavier sa

puissante caresse n'en perdront jamais le souvenir! les deux grands

artistes n'avaient de commun que la supériorité. Ni l'un ni l'autre

n'étaient jamais, à aucun moment, _le pianiste_; même en exécutant très

simplement les plus petites pièces, ils restaient grands, sans le faire

exprès, par grandeur de nature incoercible; incarnations vivantes de

l'art, ils imposaient une sorte de terreur sacrée en dehors de

l'admiration ordinaire; aussi faisaient-ils des miracles. N'a-t-on pas

vu Rubinstein, sans autre attraction que lui et un piano, emplir autant

de fois qu'il le voulait d'un public frémissant cette énorme salle de

l'Eden, qu'il emplissait ensuite de vibrations puissantes et variées

autant qu'auraient pu l'être celles d'un orchestre? Et quand il

s'adjoignait l'orchestre, lui-même, quel rôle surprenant l'instrument ne

jouait-il pas sous ses doigts à travers cette mer de sonorités! la

foudre, traversant une nuée orageuse, peut seule en donner l'idée,... et

quelle façon de faire chanter le piano! par quel sortilège ces sons de

velours avaient-ils une durée indéfinie qu'ils n'ont pas, qu'ils ne

peuvent pas avoir sous les doigts des autres?

Sa personnalité débordait; qu'il jouât du Mozart, du Chopin, du

Beethoven, ou du Schumann, ce qu'il jouait était toujours du Rubinstein.

De cela on ne saurait le louer, ni le blâmer non plus, car il ne pouvait

faire autrement: on ne voit pas la lave du volcan, comme l'eau du

fleuve, couler docilement entre des digues.

Aujourd'hui, hélas! la lave est refroidie, les cordes du piano magique

ne résonnent plus que dans le monde du souvenir; mais l'oeuvre écrite

reste: elle est considérable. Malgré sa vie nomade et ses innombrables

concerts, Antoine Rubinstein a été un compositeur d'une rare fécondité,

dont les oeuvres se comptent par centaines.

Les critiques «dans le mouvement», avec leur procédé commode d'aller

droit devant eux sans tenir compte de la réalité des choses,--proclamant,

par exemple, que le public s'est tout à fait désintéressé de

l'opéra-comique français et que les maîtres modernes qui ont voulu

ressusciter ce genre mort y ont échoué, malgré la 1000e de _Mignon_, la

300e de _Manon_ et la popularité inouïe de _Carmen_,--ces critiques ont

déclaré que Glinka était un compositeur italien et Rubinstein un

compositeur allemand, n'admettant comme vraiment russe que l'école

ultramoderne dont M. Balakireff est l'illustre et très remarquable chef.

A ce point de vue simpliste, Auber ne serait pas un compositeur

français, Weber et Sébastien Bach lui-même ne seraient pas des

composituers allemands! car le macaroni de Rossini figure sur la table

d'Auber, les rayons du soleil d'Italie dorent les vitraux de Sébastien

Bach, et lorsque Weber écrivait l'air célèbre du _Freischütz_, il ne

faisait pas autre chose que d'habiller somptueusement le classique air

italien, cabalette comprise. Qu'on le veuille ou non, Glinka et

Rubinstein sont foncièrement russes malgré leurs alliances, et leur

originalité, leur goût de terroir subsiste en dépit de tout; l'âme slave

trouve en eux son expression. C'est ainsi qu'ils sont jugés par la

grande majorité des Russes eux-mêmes.

Ainsi que Liszt, Rubinstein a connu la déception de ne pas voir les

succès du compositeur égaler ceux du virtuose, et répondre à l'effort

tenté, on peut même dire au talent dépensé. Si Liszt garde la gloire de

l'invention féconde du «poème symphonique», Rubinstein a pour lui celle

d'avoir cultivé tous les genres, depuis l'opéra et l'oratorio jusqu'au

_lied_, depuis l'étude et la sonate jusqu'à la symphonie, en passant par

toutes les formes de la musique de chambre, de la musique de concert.

Tous deux ont porté la peine de leurs prodigieux succès personnels et de

la tendance fâcheuse à la spécialisation dont le public ne sait point se

défendre; tous deux, écrivant pour le piano sous l'empire de leur

virtuosité exceptionnelle, ont effarouché les exécutants. Leurs

oeuvres ont été qualifiées de «musique de pianiste», ce qui est

souverainement injuste pour Liszt, dont l'instrumentation est si

pratique et si colorée, dont les moindres morceaux de piano sont

imprégnés du sentiment de l'orchestre, et l'est moins pour Rubinstein de

qui l'oeuvre entier semble sorti du piano comme l'arbre d'un germe;

son orchestre n'est pas exempt d'une sorte de gaucherie étrange, qui n'a

pourtant rien de commun avec l'inexpérience. On dirait parfois qu'il

place les instruments sur sa partition comme les pièces d'un échiquier,

sans tenir compte des timbres et des sonorités, s'en remettant au hasard

pour l'effet produit, et le hasard se livre alors a ses jeux ordinaires,

alternant à son gré les tons les plus chatoyants de la palette avec de

malencontreuses grisailles. L'auteur constatait lui-même que certaines

de ses pièces symphoniques, quand il les jouait sur le piano, étaient

ainsi plus colorées qu'a l'orchestre, et cherchait en vain la raison de

cette anomalie. J'ai entendu quelquefois reprocher à la musique de

Rubinstein sa structure même, ces larges plans, ces teintes plates dont

nous avons déjà parlé. Peut-être ne sont-ce pas là précisément des

défauts, mais des aspects nécessaires de la nature de l'auteur auxquels

il faut se résigner, comme on s'accoutume aux grandes lignes, aux vastes

horizons des steppes de sa patrie dont personne ne conteste la beauté.

La mode, aujourd'hui, est aux complications sans fin, aux arabesques,

aux modulations incessantes; mais c'est là une mode et rien de plus. Si

les ciselures, les ors et les émaux de la Sainte-Chapelle de Paris

ravissent l'oeil et la pensée, est-ce une raison pour mépriser les

surfaces nues, les lignes sévères et grandioses des temples de l'antique

Égypte? Ces lignes austères ne sont-elles pas aussi suggestives que les

courbes multiples et savantes de la délicate merveille du XIIIe

siècle? Il me semble que la fécondité, le beau caractère et la

personnalité, ces qualités maîtresses qu'on ne peut refuser à

Rubinstein, suffisent a le classer parmi les plus grands musiciens de

notre temps et de touts les temps.

Comme presque tous les compositeurs, il rêvait les succès du théâtre, et

l'Opéra de Paris l'attirait par-dessus tout. Je vois encore sa joie,

quand il m'annonça qu'il avait «une promesse de M. Perrin». Il ignorait,

dans sa loyale franchise, ce qu'en valait l'aune, et il ne m'appartenait

pas de l'en instruire. Il alla s'établir dans la banlieue de Paris où il

esquissa son _Neron_ qu'il orchestra plus tard à Pétersbourg, et qui fut

représenté, traduit en allemand, à Hambourg où cet ouvrage eut une

brillante série de représentations. Les _Machabées_, après un éclatant

triomphe à Berlin, échouèrent à Vienne; le _Démon_, dont on connaît à

Paris les airs de ballet, a eu du succès en Russie, où plaisait surtout

le sujet tiré d'un poème de Pouschkine. _Féramors_ (_Lalla-Roukh_), la

plus précieuse, à mon goût, de cette série d'oeuvres théâtrales, a

réussi à Dresde et fut jouée dans quelques villes; main on paraît avoir

abandonné cet ouvrage et je ne m'explique pas cette indifférence. Il est

vrai que l'auteur du poème n'a pas eu, comme Michel Carré dans la

_Lalla-Roukh_ française, l'adresse de resserrer l'action en deux actes:

la pièce, en trois actes, paraît languissante. Mais quelle fine couleur

orientale, quel parfum capiteux d'essence de rose, quelle fraîcheur dans

cette lumineuse partition!

Exécute-t-on quelque part le _Paradis perdu_, oeuvre des premières

années, que Rubinstein était occupé a terminer quand j'ai eu le bonheur

de faire sa connaissance? Il y a là un combat des anges et des démons,

en style fugué, d'une animation et d'une puissance extraordinaires. A

citer encore la _Tour de Babel_, qui a sombré à Paris sous une exécution

tellement ridicule que l'auteur lui-même, assistant à ce massacre dans

une avant-scène du Théâtre-Italien, ne put s'empêcher de rire en

entendant les hurlements désespérés des choristes aux abois. Quelques

fragments de l'oeuvre avaient surnagé malgré tout et l'on aurait dû

essayer, dans de bonnes conditions, une audition présentable de cette

originale cantate biblique.

Rubinstein est mort confiant dans l'avenir, persuadé que le temps lui

assignerait sa vraie place et que cette place serait belle. Laissons

faire au temps. Les générations prochaines, ayant perdu le souvenir du

pianiste écrasant et fulgurant, seront peut-être mieux placées que la

nôtre pour apprécier cette masse d'oeuvres si diverses et cependant

marquées d'une même empreinte, sorties d'un puissant cerveau. Tant

d'abondance, tant de largeur dans le parti pris, de grandeur dans la

conception ne se trouvent pas à tous les coins de rue; et quand la mode

des modulations à outrance sera passée, quand on sera las de

chatoiements et de complications, qui sait si l'on ne sera pas heureux

de retrouver la symphonie _Océan_, avec ses fortes brises vivifiantes et

ses vagues gigantesques comme celles du Pacifique? Après s'être débattu

dans les lianes de la forêt vierge et avoir respiré jusqu'à l'enivrement

les parfums de la flore tropicale, qui sait si l'on ne voudra pas ouvrir

ses poumons a l'air pur du steppe, se reposer l'oeil sur ses horizons

sans limite? Ceux qui vivront verront. En attendant, j'ai cherché à

rendre hommage au grand artiste dont je m'honore d'avoir été l'ami, et à

qui je serai, jusqu'à mon dernier jour, reconnaissant des marques de

sympathie et des intenses joies artistiques qu'il m'a données.

Souvenirs

UNE TRAVERSÉE EN BRETAGNE

Tout le monde connaît ce dialogue du _Bourgeois gentilhomme_, entre M.

Jourdain, qui parle de feu son père, et un farceur qui se moque de lui:

M. JOURDAIN.--_Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été

marchand._

COVIELLE.--_Lui marchand? C'est pure médisance, il ne l'a jamais été.

Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux;

et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de

tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis

pour de l'argent._

Comme beaucoup de choses comiques, cette définition du commerce, pour

ironique et plaisante qu'elle soit, est parfaitement juste. L'argent

n'est pas le but du commerce. Les hommes ont besoin de beauté, de

vérité, de choses utiles: les artistes cherchent pour eux le beau; les

savants, le vrai; les commerçants, l'utile. L'argent vient ensuite comme

une juste rémunération du service rendu, de l'effort et du temps

dépensés. Si l'argent entre en première ligne, tout disparaît: l'art

devient cabotinage, la science charlatanisme, le commerce escroquerie;

il ne s'agit plus de fournir aux gens ce qui leur est nécessaire, mais

de leur en donner l'apparence, pour leur extorquer en retour, à peu de

frais, le plus d'argent possible. Il n'y a pas à se le dissimuler: notre

civilisation moderne entre dans cette voie. C'est ainsi qu'il y avait

autrefois des auberges pour les voyageurs, et qu'il faut maintenant des

voyageurs pour les auberges, où ils jouent le rôle du charbon dans les

locomotives. On rencontre encore heureusement, par-ci par-là, de bonnes

auberges qui vous donnent, pour un prix honnête, tout le confortable que

vous êtes en droit d'exiger. Mais cela n'est rien en comparaison des

auberges de l'âge d'or, comme il y en avait encore dans ma jeunesse. Je

me souviens qu'une fois, en Bretagne, après une journée d'aventures sur

terre et sur mer, harassé, exténué, j'arrivai à l'heure de la soupe dans

une de ces hôtelleries d'antan. La _table d'hôte_ méritait bien son nom,

car l'hôte y présidait lui-même avec sa famille, accueillant les

voyageurs comme des amis. On apporta un énorme gigot, parfumé et cuit à

point, d'où le jus coulait comme d'une fontaine; l'hôte le découpa avec

art et servit les convives de la meilleure grâce du monde. On ne

mangeait jamais assez à son gré.

--Mais voyez donc cette petite tranche, vous disait-il, comme elle a

bonne mine! Vous ne pouvez pas la refuser.

Et il fallait s'exécuter.

J'avais un bras de mer à traverser et ne savais comment faire.

--Justement, me dit l'hôte, un bateau part demain; le capitaine

consentira sans doute à vous prendre.

Le lendemain matin, j'allai voir le bateau qui était assez grand, ponté,

à deux mâts, ayant trois hommes d'équipage sans compter le capitaine, un

tout jeune homme presque imberbe, brun et trapu, avec de grands yeux

bleus dont la douceur n'excluait pas l'énergie. Il était d'une politesse

et d'une réserve extrêmes, et me prit à son bord sans difficulté. Quand

la direction du bateau fut bien déterminée, sa marche assurée, le

capitaine disparut dans une écoutille; je crus qu'il allait dormir.

Quelques minutes après, un son fin, agreste, résonna dans les flancs du

navire. Le capitaine jouait du hautbois! Pendant toute la traversée, il

joua les airs de son pays, ces airs d'un caractère si sauvage à la fois

et si charmeur, qui reposent si bien de la musique trop civilisée,

rafraîchissent l'âme comme une brise salée. Le soleil brillait de tout

son éclat dans un ciel d'un bleu intense; de belles vagues écumeuses se

succédaient à intervalles réguliers, et le navire, toutes voiles dehors,

incliné légèrement sur le côté droit, suivait leur mouvement dans un

rythme voluptueux. J'ai connu des heures plus enivrantes, je n'en ai pas

connu de plus délicieuses. Pour être véridique, je dois avouer que deux

femmes assises sur le plancher, pâles, l'oeil fixe et hagard,

paraissaient éprouver des impressions bien différentes des miennes.

Nous approchions du terme de cet heureux voyage. Le hautbois se tut; le

capitaine remonta sur le pont. Je m'approchai, et lui demandai ce que je

lui devais pour la traversée.

Il recula d'un pas, rougit jusqu'aux yeux.

--Mais... me dit-il d'un air offensé, vous ne me devez rien!...

Et me voilà, à mon tour, rougissant, fort embarrassé de mon personnage,

désolé d'avoir blessé cet honnête garçon.

--Au moins, lui dis-je, me permettrez-vous de donner quelque chose à vos

hommes?

--Faites, je ne peux pas vous en empêcher.

Et il se détourna pudiquement pour ne pas voir.

J'espérais le rejoindre, l'inviter à déjeuner, lui faire accepter au

moins un verre de bière; mais le lendemain mon oeil interrogea

vainement la mer et l'horizon; dès l'aurore, le poétique navire et son

harmonieux capitaine avaient disparu.

Ces moeurs primitives, ce désintéressement existent-ils encore quelque

part?

UN ENGAGEMENT D'ARTISTE

Il est de fausses laideurs, comme de fausses maigreurs; la grande Rachel

cumulait ces deux spécialités. Un seul mot la peint tout entière: elle

était exquise, et l'exquis n'est pas à la portée de tout le monde; aussi

les avis, à peu près unanimes sur son talent, ne l'étaient pas sur ses

charmes. Elle donnait aux artistes la vision d'une statue antique

marchant et agissant sur la scène, sans en avoir réellement les formes;

son visage hébraïque n'avait rien de grec ni de romain, et elle était

grecque, et elle était romaine. A l'Opéra, dans le ballet de _Sylvia_,

Mlle Marquet, une vraie belle, en Diane irritée sortant de son temple

et prenant une flèche dans son carquois pour la décocher au sacrilège

Orion, causait une impression presque terrifiante par la splendeur

sculpturale de ses bras, qui ne pouvaient appartenir qu'à une déesse.

Tels n'étaient pas les bras de Rachel: minces, flexueux, ils offraient

ces contours délicats, ces lignes serpentines que nous a montrés depuis

l'impératrice Eugénie, dans tout l'éclat d'une beauté qui éblouissait

l'Europe.

Les lignes serpentines, les contours délicats n'étaient pour rien dans

le charme d'une actrice de _zarzuela_ que j'ai applaudie plusieurs fois

sur un théâtre d'Espagne. Grosse, courte, ramassée, elle semblait, au

premier aspect, dénuée de toute grâce et de toute élégance. Dès qu'elle

ouvrait la bouche et faisait un geste, elle se transfigurait; avec une

voix de qualité médiocre, mais étendue et sympathique, elle donnait aux

chansons locales, si séduisantes par elles-mêmes, une séduction

nouvelle; il y avait au même théâtre une grande brune, admirablement

belle, qu'elle éclipsait complètement.

Cette cantatrice au charme énigmatique me faisait songer a une autre,

d'un ordre tout différent, artiste plus que célèbre, astre dont les

rayons fulgurants ont incendié le ciel de l'art pendant de longues

années. A un talent grandiose, elle joignait une beauté tragique dont le

caractère était parfois l'objet de discussions passionnées. En ce

temps-là, un violoniste très connu était souvent appelé dans la ville de

N., où la musique était alors fort en honneur, grâce à l'influence d'un

homme charmant, amateur éclairé, très aimé et apprécié pour son haut

mérite et ses rares qualités, faisant a N., comme on dit, la pluie et le

beau temps, et chargé de la mission délicate de choisir les artistes

destinés a être la principale attraction des fêtes musicales.

Un jour, à l'issue d'un concert auquel le violoniste avait pris part,

l'homme influent lui confiait ses inquiétudes au sujet de la saison

suivante. Le public, ayant le goût difficile, ne voulait entendre que

des chanteurs de premier ordre; on avait fait venir plusieurs fois M.

X., Mme Y., Mlle Z., on ne savait plus à quel saint se vouer.

--Il me semble, lui dit le violoniste, que vous n'avez jamais engagé

Mme ***; c'est le plus grand talent qui existe.

--Tout le monde est d'accord là-dessus; mais il paraît que sa beauté

n'est pas à la hauteur de son talent; mes compatriotes, vous le savez,

aiment beaucoup les jolies femmes; je craindrais qu'elle ne réussit pas.

--Je ne partage pas vos craintes; elle a une taille admirable, des bras

de statue, un cou de déesse, en un mot, une séduction qui ne se définit

pas. Engagez-la et vous verrez.

--J'aimerais mieux voir avant. Ne pourriez-vous me présenter?

--Qu'à cela ne tienne; rien n'est plus facile.

Quelque temps après, l'amateur de musique venait à Paris, et la

présentation était organisée chez la cantatrice. Elle habitait un

ravissant hôtel, que le tout-Paris artiste et lettré d'alors a traversé

dans d'inoubliables soirées. En y entrant, on était charmé, dès l'abord,

par l'élégance sévère du lieu, qui n'avait rien de commun avec les nids

capitonnés d'aujourd'hui: des meubles sérieux, des tableaux de prix, un

orgue dont les tuyaux luisaient vaguement au fond d'une galerie; pas de

colifichets, de bibelots inutiles; pas de palmes ni de couronnes. On

sentait vaguement flotter dans l'air le parfum de l'encens brûlé en

l'honneur de l'art, non de l'artiste.

Le visiteur est introduit et subit pendant quelques minutes l'influence

du milieu. Une porte s'ouvre; _elle_ paraît vêtue avec une savante

simplicité, tenant à la main un gobelet ancien d'un travail précieux,

rempli de fleurs, et s'avance tranquillement, de l'air d'une femme qui

se croit seule chez elle et vaque aux soins de son intérieur. Elle

s'arrête surprise, reste un moment immobile, la bouche entr'ouverte,

comme interloquée. Le charme opéra, instantané, foudroyant. La grande

artiste avait une érudition immense, un esprit de démon; son

interlocuteur était un avocat des plus brillants. Leur conversation fut

un feu d'artifice qui eut pour bouquet l'engagement de l'étoile, aux

conditions qu'elle voulut.

--Quelle femme! disait l'amateur au violoniste en sortant de cette

entrevue; quelle nature! mais elle est merveilleuse! mais elle est

adorable! Ceux qui m'en avaient parlé n'y connaissent rien!...

GEORGES BIZET

Certain jour, au concert du Châtelet, en écoutant le ravissant _Scherzo_

de Georges Bizet, en assistant à son triomphe, en voyant la salle

enfiévrée d'enthousiasme, le public acclamant l'oeuvre et l'auteur,

criant _bis_ à perdre haleine, je me reportais à vingt ans en arrière,

je me retrouvais aux débuts de ce même _Scherzo_, mal exécuté, mal

écouté, tombant sous l'inattention et l'indifférence générale, et ne se

relevant pas le lendemain; car l'insuccès, alors, pour nous autres

jeunes Français, c'était la mort! Le succès lui-même n'assurait pas

toujours une seconde audition dans ces concerts dont le chef me disait:

«Faites des chefs-d'oeuvre, comme Beethoven, et je les jouerai!»

On imagine sans peine quel résultat devait produire ce système, au point

de vue de l'encouragement et de la production.

Quelques années plus tard, les circonstances étaient autres, et l'accès

des concerts ne nous était plus fermé. En revanche, la crise théâtrale

commençait, cette crise qui dure encore, bien que la situation semble

s'améliorer.

--Puisqu'on ne veut pas de nous au théâtre, disais-je souvent a Georges

Bizet, réfugions-nous au concert!

--Tu en parles à ton aise, me répondait-il, je ne suis pas fait pour la

symphonie; il me faut le théâtre, je ne puis rien sans lui.

Il se trompait évidemment; un musicien de cette valeur est partout à sa

place. Il subissait l'influence de l'éducation reçue dans les classes de

composition du Conservatoire, visant uniquement le concours du prix de

Rome, qui est un prix de musique dramatique. Car, soit dit en passant,

et si étrange que cela puisse paraître, il n'y a pas de prix au

Conservatoire, et il n'y a pas de concours pour les élèves des classes

de composition, sauf des prix de contrepoint et de fugue, et le Grand

Prix de l'Institut est le seul moyen qu'aient les élèves de couronner

leurs études.

On se demande, maintenant que le temps, ce grand justicier, a mis autour

du nom de Georges Bizet le rayonnement d'une apothéose, pourquoi ce

musicien charmant, cet aimable et joyeux garçon a trouvé tant

d'obstacles sur son chemin. Qu'un génie abrupt comme Berlioz, habitant

les sommets inaccessibles, voie difficilement le public venir à lui,

cela est dans l'ordre naturel des choses. Mais Bizet! la jeunesse, la

sève, la gaieté, la bonne humeur faite homme!

Le compositeur de musique est devenu, par suite de la difficulté des

temps, un être singulièrement compliqué, une sorte de diplomate au petit

pied; il dissimule sans cesse, il feint de feindre, comme s'il jouait

les _Fausses Confidences_ de Marivaux; et s'il vous dit négligemment

qu'il fait beau, ou qu'il pleut, ou qu'il est jour en plein midi, vous

vous apercevrez longtemps après que ces paroles insignifiantes avaient

un but secret, un sens caché et profond.

Tel n'était point Georges Bizet; son amour pour la franchise, fût-elle

rude, s'étalait au grand jour; loyal et sincère, il ne dissimulait ni

ses amitiés ni ses antipathies. C'était, entre lui et moi, un trait

commun de caractère qui nous avait rapprochés. Pour le reste, nous

différions du tout au tout, poursuivant un idéal différent: lui,

cherchant avant tout la passion et la vie; moi, courant après la chimère

de la pureté du style et de la perfection de la forme. Aussi nos

causeries n'avaient-elles jamais de fin; nos discussions amicales

avaient une vivacité et un charme que je n'ai plus retrouvé depuis avec

personne.

Bizet n'était pas un rival, c'était un frère d'armes; je me retrempais

au contact de cette haute raison parée d'une blague intarissable, de ce

caractère fortement trempé que nul déboire ne pouvait abattre. Avant

d'être un musicien, Georges Bizet était un homme, et c'est peut-être,

plus que tout, ce qui lui a nui.

Ah! qu'ils sont coupables, ceux qui par leur hostilité ou leur

indifférence nous ont privé de cinq ou six chefs-d'oeuvre, qui

seraient maintenant la gloire de l'École française!

LOUIS GALLET

Les lecteurs de ce livre me permettront, je l'espère, de donner un

souvenir ému à Louis Gallet, mon très éminent collaborateur. L'ami

incomparable, l'homme sûr et parfaitement bon qu'il a toujours été, lui

assurent une place à part dans le coeur de ceux qui l'ont intimement

connu. Une intelligence pénétrante et ouverte a tout, une saine raison,

l'esprit naturel, le talent, l'érudition sans pédantisme, faisaient de

lui un collaborateur idéal, celui que j'avais rêvé de rencontrer sans

espérer d'y arriver jamais. Il savait adopter mes idées sans abdiquer sa

personnalité; puisant dans un fond d'une étonnante richesse, il ajoutait

aux fantaisies de mon imagination les éléments de solidité qui sans cela

leur auraient manqué.

Portraits et souvenirs · 第 6 / 12 段