avec son charme irrésistible et son exécution surhumaine; très différent
de lui, d'ailleurs: Liszt tenait de l'aigle et Rubinstein du lion; ceux
qui ont vu cette patte de velours du fauve abattant sur le clavier sa
puissante caresse n'en perdront jamais le souvenir! les deux grands
artistes n'avaient de commun que la supériorité. Ni l'un ni l'autre
n'étaient jamais, à aucun moment, _le pianiste_; même en exécutant très
simplement les plus petites pièces, ils restaient grands, sans le faire
exprès, par grandeur de nature incoercible; incarnations vivantes de
l'art, ils imposaient une sorte de terreur sacrée en dehors de
l'admiration ordinaire; aussi faisaient-ils des miracles. N'a-t-on pas
vu Rubinstein, sans autre attraction que lui et un piano, emplir autant
de fois qu'il le voulait d'un public frémissant cette énorme salle de
l'Eden, qu'il emplissait ensuite de vibrations puissantes et variées
autant qu'auraient pu l'être celles d'un orchestre? Et quand il
s'adjoignait l'orchestre, lui-même, quel rôle surprenant l'instrument ne
jouait-il pas sous ses doigts à travers cette mer de sonorités! la
foudre, traversant une nuée orageuse, peut seule en donner l'idée,... et
quelle façon de faire chanter le piano! par quel sortilège ces sons de
velours avaient-ils une durée indéfinie qu'ils n'ont pas, qu'ils ne
peuvent pas avoir sous les doigts des autres?
Sa personnalité débordait; qu'il jouât du Mozart, du Chopin, du
Beethoven, ou du Schumann, ce qu'il jouait était toujours du Rubinstein.
De cela on ne saurait le louer, ni le blâmer non plus, car il ne pouvait
faire autrement: on ne voit pas la lave du volcan, comme l'eau du
fleuve, couler docilement entre des digues.
Aujourd'hui, hélas! la lave est refroidie, les cordes du piano magique
ne résonnent plus que dans le monde du souvenir; mais l'oeuvre écrite
reste: elle est considérable. Malgré sa vie nomade et ses innombrables
concerts, Antoine Rubinstein a été un compositeur d'une rare fécondité,
dont les oeuvres se comptent par centaines.
Les critiques «dans le mouvement», avec leur procédé commode d'aller
droit devant eux sans tenir compte de la réalité des choses,--proclamant,
par exemple, que le public s'est tout à fait désintéressé de
l'opéra-comique français et que les maîtres modernes qui ont voulu
ressusciter ce genre mort y ont échoué, malgré la 1000e de _Mignon_, la
300e de _Manon_ et la popularité inouïe de _Carmen_,--ces critiques ont
déclaré que Glinka était un compositeur italien et Rubinstein un
compositeur allemand, n'admettant comme vraiment russe que l'école
ultramoderne dont M. Balakireff est l'illustre et très remarquable chef.
A ce point de vue simpliste, Auber ne serait pas un compositeur
français, Weber et Sébastien Bach lui-même ne seraient pas des
composituers allemands! car le macaroni de Rossini figure sur la table
d'Auber, les rayons du soleil d'Italie dorent les vitraux de Sébastien
Bach, et lorsque Weber écrivait l'air célèbre du _Freischütz_, il ne
faisait pas autre chose que d'habiller somptueusement le classique air
italien, cabalette comprise. Qu'on le veuille ou non, Glinka et
Rubinstein sont foncièrement russes malgré leurs alliances, et leur
originalité, leur goût de terroir subsiste en dépit de tout; l'âme slave
trouve en eux son expression. C'est ainsi qu'ils sont jugés par la
grande majorité des Russes eux-mêmes.
Ainsi que Liszt, Rubinstein a connu la déception de ne pas voir les
succès du compositeur égaler ceux du virtuose, et répondre à l'effort
tenté, on peut même dire au talent dépensé. Si Liszt garde la gloire de
l'invention féconde du «poème symphonique», Rubinstein a pour lui celle
d'avoir cultivé tous les genres, depuis l'opéra et l'oratorio jusqu'au
_lied_, depuis l'étude et la sonate jusqu'à la symphonie, en passant par
toutes les formes de la musique de chambre, de la musique de concert.
Tous deux ont porté la peine de leurs prodigieux succès personnels et de
la tendance fâcheuse à la spécialisation dont le public ne sait point se
défendre; tous deux, écrivant pour le piano sous l'empire de leur
virtuosité exceptionnelle, ont effarouché les exécutants. Leurs
oeuvres ont été qualifiées de «musique de pianiste», ce qui est
souverainement injuste pour Liszt, dont l'instrumentation est si
pratique et si colorée, dont les moindres morceaux de piano sont
imprégnés du sentiment de l'orchestre, et l'est moins pour Rubinstein de
qui l'oeuvre entier semble sorti du piano comme l'arbre d'un germe;
son orchestre n'est pas exempt d'une sorte de gaucherie étrange, qui n'a
pourtant rien de commun avec l'inexpérience. On dirait parfois qu'il
place les instruments sur sa partition comme les pièces d'un échiquier,
sans tenir compte des timbres et des sonorités, s'en remettant au hasard
pour l'effet produit, et le hasard se livre alors a ses jeux ordinaires,
alternant à son gré les tons les plus chatoyants de la palette avec de
malencontreuses grisailles. L'auteur constatait lui-même que certaines
de ses pièces symphoniques, quand il les jouait sur le piano, étaient
ainsi plus colorées qu'a l'orchestre, et cherchait en vain la raison de
cette anomalie. J'ai entendu quelquefois reprocher à la musique de
Rubinstein sa structure même, ces larges plans, ces teintes plates dont
nous avons déjà parlé. Peut-être ne sont-ce pas là précisément des
défauts, mais des aspects nécessaires de la nature de l'auteur auxquels
il faut se résigner, comme on s'accoutume aux grandes lignes, aux vastes
horizons des steppes de sa patrie dont personne ne conteste la beauté.
La mode, aujourd'hui, est aux complications sans fin, aux arabesques,
aux modulations incessantes; mais c'est là une mode et rien de plus. Si
les ciselures, les ors et les émaux de la Sainte-Chapelle de Paris
ravissent l'oeil et la pensée, est-ce une raison pour mépriser les
surfaces nues, les lignes sévères et grandioses des temples de l'antique
Égypte? Ces lignes austères ne sont-elles pas aussi suggestives que les
courbes multiples et savantes de la délicate merveille du XIIIe
siècle? Il me semble que la fécondité, le beau caractère et la
personnalité, ces qualités maîtresses qu'on ne peut refuser à
Rubinstein, suffisent a le classer parmi les plus grands musiciens de
notre temps et de touts les temps.
Comme presque tous les compositeurs, il rêvait les succès du théâtre, et
l'Opéra de Paris l'attirait par-dessus tout. Je vois encore sa joie,
quand il m'annonça qu'il avait «une promesse de M. Perrin». Il ignorait,
dans sa loyale franchise, ce qu'en valait l'aune, et il ne m'appartenait
pas de l'en instruire. Il alla s'établir dans la banlieue de Paris où il
esquissa son _Neron_ qu'il orchestra plus tard à Pétersbourg, et qui fut
représenté, traduit en allemand, à Hambourg où cet ouvrage eut une
brillante série de représentations. Les _Machabées_, après un éclatant
triomphe à Berlin, échouèrent à Vienne; le _Démon_, dont on connaît à
Paris les airs de ballet, a eu du succès en Russie, où plaisait surtout
le sujet tiré d'un poème de Pouschkine. _Féramors_ (_Lalla-Roukh_), la
plus précieuse, à mon goût, de cette série d'oeuvres théâtrales, a
réussi à Dresde et fut jouée dans quelques villes; main on paraît avoir
abandonné cet ouvrage et je ne m'explique pas cette indifférence. Il est
vrai que l'auteur du poème n'a pas eu, comme Michel Carré dans la
_Lalla-Roukh_ française, l'adresse de resserrer l'action en deux actes:
la pièce, en trois actes, paraît languissante. Mais quelle fine couleur
orientale, quel parfum capiteux d'essence de rose, quelle fraîcheur dans
cette lumineuse partition!
Exécute-t-on quelque part le _Paradis perdu_, oeuvre des premières
années, que Rubinstein était occupé a terminer quand j'ai eu le bonheur
de faire sa connaissance? Il y a là un combat des anges et des démons,
en style fugué, d'une animation et d'une puissance extraordinaires. A
citer encore la _Tour de Babel_, qui a sombré à Paris sous une exécution
tellement ridicule que l'auteur lui-même, assistant à ce massacre dans
une avant-scène du Théâtre-Italien, ne put s'empêcher de rire en
entendant les hurlements désespérés des choristes aux abois. Quelques
fragments de l'oeuvre avaient surnagé malgré tout et l'on aurait dû
essayer, dans de bonnes conditions, une audition présentable de cette
originale cantate biblique.
Rubinstein est mort confiant dans l'avenir, persuadé que le temps lui
assignerait sa vraie place et que cette place serait belle. Laissons
faire au temps. Les générations prochaines, ayant perdu le souvenir du
pianiste écrasant et fulgurant, seront peut-être mieux placées que la
nôtre pour apprécier cette masse d'oeuvres si diverses et cependant
marquées d'une même empreinte, sorties d'un puissant cerveau. Tant
d'abondance, tant de largeur dans le parti pris, de grandeur dans la
conception ne se trouvent pas à tous les coins de rue; et quand la mode
des modulations à outrance sera passée, quand on sera las de
chatoiements et de complications, qui sait si l'on ne sera pas heureux
de retrouver la symphonie _Océan_, avec ses fortes brises vivifiantes et
ses vagues gigantesques comme celles du Pacifique? Après s'être débattu
dans les lianes de la forêt vierge et avoir respiré jusqu'à l'enivrement
les parfums de la flore tropicale, qui sait si l'on ne voudra pas ouvrir
ses poumons a l'air pur du steppe, se reposer l'oeil sur ses horizons
sans limite? Ceux qui vivront verront. En attendant, j'ai cherché à
rendre hommage au grand artiste dont je m'honore d'avoir été l'ami, et à
qui je serai, jusqu'à mon dernier jour, reconnaissant des marques de
sympathie et des intenses joies artistiques qu'il m'a données.
Souvenirs
UNE TRAVERSÉE EN BRETAGNE
Tout le monde connaît ce dialogue du _Bourgeois gentilhomme_, entre M.
Jourdain, qui parle de feu son père, et un farceur qui se moque de lui:
M. JOURDAIN.--_Il y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été
marchand._
COVIELLE.--_Lui marchand? C'est pure médisance, il ne l'a jamais été.
Tout ce qu'il faisait, c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux;
et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de
tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis
pour de l'argent._
Comme beaucoup de choses comiques, cette définition du commerce, pour
ironique et plaisante qu'elle soit, est parfaitement juste. L'argent
n'est pas le but du commerce. Les hommes ont besoin de beauté, de
vérité, de choses utiles: les artistes cherchent pour eux le beau; les
savants, le vrai; les commerçants, l'utile. L'argent vient ensuite comme
une juste rémunération du service rendu, de l'effort et du temps
dépensés. Si l'argent entre en première ligne, tout disparaît: l'art
devient cabotinage, la science charlatanisme, le commerce escroquerie;
il ne s'agit plus de fournir aux gens ce qui leur est nécessaire, mais
de leur en donner l'apparence, pour leur extorquer en retour, à peu de
frais, le plus d'argent possible. Il n'y a pas à se le dissimuler: notre
civilisation moderne entre dans cette voie. C'est ainsi qu'il y avait
autrefois des auberges pour les voyageurs, et qu'il faut maintenant des
voyageurs pour les auberges, où ils jouent le rôle du charbon dans les
locomotives. On rencontre encore heureusement, par-ci par-là, de bonnes
auberges qui vous donnent, pour un prix honnête, tout le confortable que
vous êtes en droit d'exiger. Mais cela n'est rien en comparaison des
auberges de l'âge d'or, comme il y en avait encore dans ma jeunesse. Je
me souviens qu'une fois, en Bretagne, après une journée d'aventures sur
terre et sur mer, harassé, exténué, j'arrivai à l'heure de la soupe dans
une de ces hôtelleries d'antan. La _table d'hôte_ méritait bien son nom,
car l'hôte y présidait lui-même avec sa famille, accueillant les
voyageurs comme des amis. On apporta un énorme gigot, parfumé et cuit à
point, d'où le jus coulait comme d'une fontaine; l'hôte le découpa avec
art et servit les convives de la meilleure grâce du monde. On ne
mangeait jamais assez à son gré.
--Mais voyez donc cette petite tranche, vous disait-il, comme elle a
bonne mine! Vous ne pouvez pas la refuser.
Et il fallait s'exécuter.
J'avais un bras de mer à traverser et ne savais comment faire.
--Justement, me dit l'hôte, un bateau part demain; le capitaine
consentira sans doute à vous prendre.
Le lendemain matin, j'allai voir le bateau qui était assez grand, ponté,
à deux mâts, ayant trois hommes d'équipage sans compter le capitaine, un
tout jeune homme presque imberbe, brun et trapu, avec de grands yeux
bleus dont la douceur n'excluait pas l'énergie. Il était d'une politesse
et d'une réserve extrêmes, et me prit à son bord sans difficulté. Quand
la direction du bateau fut bien déterminée, sa marche assurée, le
capitaine disparut dans une écoutille; je crus qu'il allait dormir.
Quelques minutes après, un son fin, agreste, résonna dans les flancs du
navire. Le capitaine jouait du hautbois! Pendant toute la traversée, il
joua les airs de son pays, ces airs d'un caractère si sauvage à la fois
et si charmeur, qui reposent si bien de la musique trop civilisée,
rafraîchissent l'âme comme une brise salée. Le soleil brillait de tout
son éclat dans un ciel d'un bleu intense; de belles vagues écumeuses se
succédaient à intervalles réguliers, et le navire, toutes voiles dehors,
incliné légèrement sur le côté droit, suivait leur mouvement dans un
rythme voluptueux. J'ai connu des heures plus enivrantes, je n'en ai pas
connu de plus délicieuses. Pour être véridique, je dois avouer que deux
femmes assises sur le plancher, pâles, l'oeil fixe et hagard,
paraissaient éprouver des impressions bien différentes des miennes.
Nous approchions du terme de cet heureux voyage. Le hautbois se tut; le
capitaine remonta sur le pont. Je m'approchai, et lui demandai ce que je
lui devais pour la traversée.
Il recula d'un pas, rougit jusqu'aux yeux.
--Mais... me dit-il d'un air offensé, vous ne me devez rien!...
Et me voilà, à mon tour, rougissant, fort embarrassé de mon personnage,
désolé d'avoir blessé cet honnête garçon.
--Au moins, lui dis-je, me permettrez-vous de donner quelque chose à vos
hommes?
--Faites, je ne peux pas vous en empêcher.
Et il se détourna pudiquement pour ne pas voir.
J'espérais le rejoindre, l'inviter à déjeuner, lui faire accepter au
moins un verre de bière; mais le lendemain mon oeil interrogea
vainement la mer et l'horizon; dès l'aurore, le poétique navire et son
harmonieux capitaine avaient disparu.
Ces moeurs primitives, ce désintéressement existent-ils encore quelque
part?
UN ENGAGEMENT D'ARTISTE
Il est de fausses laideurs, comme de fausses maigreurs; la grande Rachel
cumulait ces deux spécialités. Un seul mot la peint tout entière: elle
était exquise, et l'exquis n'est pas à la portée de tout le monde; aussi
les avis, à peu près unanimes sur son talent, ne l'étaient pas sur ses
charmes. Elle donnait aux artistes la vision d'une statue antique
marchant et agissant sur la scène, sans en avoir réellement les formes;
son visage hébraïque n'avait rien de grec ni de romain, et elle était
grecque, et elle était romaine. A l'Opéra, dans le ballet de _Sylvia_,
Mlle Marquet, une vraie belle, en Diane irritée sortant de son temple
et prenant une flèche dans son carquois pour la décocher au sacrilège
Orion, causait une impression presque terrifiante par la splendeur
sculpturale de ses bras, qui ne pouvaient appartenir qu'à une déesse.
Tels n'étaient pas les bras de Rachel: minces, flexueux, ils offraient
ces contours délicats, ces lignes serpentines que nous a montrés depuis
l'impératrice Eugénie, dans tout l'éclat d'une beauté qui éblouissait
l'Europe.
Les lignes serpentines, les contours délicats n'étaient pour rien dans
le charme d'une actrice de _zarzuela_ que j'ai applaudie plusieurs fois
sur un théâtre d'Espagne. Grosse, courte, ramassée, elle semblait, au
premier aspect, dénuée de toute grâce et de toute élégance. Dès qu'elle
ouvrait la bouche et faisait un geste, elle se transfigurait; avec une
voix de qualité médiocre, mais étendue et sympathique, elle donnait aux
chansons locales, si séduisantes par elles-mêmes, une séduction
nouvelle; il y avait au même théâtre une grande brune, admirablement
belle, qu'elle éclipsait complètement.
Cette cantatrice au charme énigmatique me faisait songer a une autre,
d'un ordre tout différent, artiste plus que célèbre, astre dont les
rayons fulgurants ont incendié le ciel de l'art pendant de longues
années. A un talent grandiose, elle joignait une beauté tragique dont le
caractère était parfois l'objet de discussions passionnées. En ce
temps-là, un violoniste très connu était souvent appelé dans la ville de
N., où la musique était alors fort en honneur, grâce à l'influence d'un
homme charmant, amateur éclairé, très aimé et apprécié pour son haut
mérite et ses rares qualités, faisant a N., comme on dit, la pluie et le
beau temps, et chargé de la mission délicate de choisir les artistes
destinés a être la principale attraction des fêtes musicales.
Un jour, à l'issue d'un concert auquel le violoniste avait pris part,
l'homme influent lui confiait ses inquiétudes au sujet de la saison
suivante. Le public, ayant le goût difficile, ne voulait entendre que
des chanteurs de premier ordre; on avait fait venir plusieurs fois M.
X., Mme Y., Mlle Z., on ne savait plus à quel saint se vouer.
--Il me semble, lui dit le violoniste, que vous n'avez jamais engagé
Mme ***; c'est le plus grand talent qui existe.
--Tout le monde est d'accord là-dessus; mais il paraît que sa beauté
n'est pas à la hauteur de son talent; mes compatriotes, vous le savez,
aiment beaucoup les jolies femmes; je craindrais qu'elle ne réussit pas.
--Je ne partage pas vos craintes; elle a une taille admirable, des bras
de statue, un cou de déesse, en un mot, une séduction qui ne se définit
pas. Engagez-la et vous verrez.
--J'aimerais mieux voir avant. Ne pourriez-vous me présenter?
--Qu'à cela ne tienne; rien n'est plus facile.
Quelque temps après, l'amateur de musique venait à Paris, et la
présentation était organisée chez la cantatrice. Elle habitait un
ravissant hôtel, que le tout-Paris artiste et lettré d'alors a traversé
dans d'inoubliables soirées. En y entrant, on était charmé, dès l'abord,
par l'élégance sévère du lieu, qui n'avait rien de commun avec les nids
capitonnés d'aujourd'hui: des meubles sérieux, des tableaux de prix, un
orgue dont les tuyaux luisaient vaguement au fond d'une galerie; pas de
colifichets, de bibelots inutiles; pas de palmes ni de couronnes. On
sentait vaguement flotter dans l'air le parfum de l'encens brûlé en
l'honneur de l'art, non de l'artiste.
Le visiteur est introduit et subit pendant quelques minutes l'influence
du milieu. Une porte s'ouvre; _elle_ paraît vêtue avec une savante
simplicité, tenant à la main un gobelet ancien d'un travail précieux,
rempli de fleurs, et s'avance tranquillement, de l'air d'une femme qui
se croit seule chez elle et vaque aux soins de son intérieur. Elle
s'arrête surprise, reste un moment immobile, la bouche entr'ouverte,
comme interloquée. Le charme opéra, instantané, foudroyant. La grande
artiste avait une érudition immense, un esprit de démon; son
interlocuteur était un avocat des plus brillants. Leur conversation fut
un feu d'artifice qui eut pour bouquet l'engagement de l'étoile, aux
conditions qu'elle voulut.
--Quelle femme! disait l'amateur au violoniste en sortant de cette
entrevue; quelle nature! mais elle est merveilleuse! mais elle est
adorable! Ceux qui m'en avaient parlé n'y connaissent rien!...
GEORGES BIZET
Certain jour, au concert du Châtelet, en écoutant le ravissant _Scherzo_
de Georges Bizet, en assistant à son triomphe, en voyant la salle
enfiévrée d'enthousiasme, le public acclamant l'oeuvre et l'auteur,
criant _bis_ à perdre haleine, je me reportais à vingt ans en arrière,
je me retrouvais aux débuts de ce même _Scherzo_, mal exécuté, mal
écouté, tombant sous l'inattention et l'indifférence générale, et ne se
relevant pas le lendemain; car l'insuccès, alors, pour nous autres
jeunes Français, c'était la mort! Le succès lui-même n'assurait pas
toujours une seconde audition dans ces concerts dont le chef me disait:
«Faites des chefs-d'oeuvre, comme Beethoven, et je les jouerai!»
On imagine sans peine quel résultat devait produire ce système, au point
de vue de l'encouragement et de la production.
Quelques années plus tard, les circonstances étaient autres, et l'accès
des concerts ne nous était plus fermé. En revanche, la crise théâtrale
commençait, cette crise qui dure encore, bien que la situation semble
s'améliorer.
--Puisqu'on ne veut pas de nous au théâtre, disais-je souvent a Georges
Bizet, réfugions-nous au concert!
--Tu en parles à ton aise, me répondait-il, je ne suis pas fait pour la
symphonie; il me faut le théâtre, je ne puis rien sans lui.
Il se trompait évidemment; un musicien de cette valeur est partout à sa
place. Il subissait l'influence de l'éducation reçue dans les classes de
composition du Conservatoire, visant uniquement le concours du prix de
Rome, qui est un prix de musique dramatique. Car, soit dit en passant,
et si étrange que cela puisse paraître, il n'y a pas de prix au
Conservatoire, et il n'y a pas de concours pour les élèves des classes
de composition, sauf des prix de contrepoint et de fugue, et le Grand
Prix de l'Institut est le seul moyen qu'aient les élèves de couronner
leurs études.
On se demande, maintenant que le temps, ce grand justicier, a mis autour
du nom de Georges Bizet le rayonnement d'une apothéose, pourquoi ce
musicien charmant, cet aimable et joyeux garçon a trouvé tant
d'obstacles sur son chemin. Qu'un génie abrupt comme Berlioz, habitant
les sommets inaccessibles, voie difficilement le public venir à lui,
cela est dans l'ordre naturel des choses. Mais Bizet! la jeunesse, la
sève, la gaieté, la bonne humeur faite homme!
Le compositeur de musique est devenu, par suite de la difficulté des
temps, un être singulièrement compliqué, une sorte de diplomate au petit
pied; il dissimule sans cesse, il feint de feindre, comme s'il jouait
les _Fausses Confidences_ de Marivaux; et s'il vous dit négligemment
qu'il fait beau, ou qu'il pleut, ou qu'il est jour en plein midi, vous
vous apercevrez longtemps après que ces paroles insignifiantes avaient
un but secret, un sens caché et profond.
Tel n'était point Georges Bizet; son amour pour la franchise, fût-elle
rude, s'étalait au grand jour; loyal et sincère, il ne dissimulait ni
ses amitiés ni ses antipathies. C'était, entre lui et moi, un trait
commun de caractère qui nous avait rapprochés. Pour le reste, nous
différions du tout au tout, poursuivant un idéal différent: lui,
cherchant avant tout la passion et la vie; moi, courant après la chimère
de la pureté du style et de la perfection de la forme. Aussi nos
causeries n'avaient-elles jamais de fin; nos discussions amicales
avaient une vivacité et un charme que je n'ai plus retrouvé depuis avec
personne.
Bizet n'était pas un rival, c'était un frère d'armes; je me retrempais
au contact de cette haute raison parée d'une blague intarissable, de ce
caractère fortement trempé que nul déboire ne pouvait abattre. Avant
d'être un musicien, Georges Bizet était un homme, et c'est peut-être,
plus que tout, ce qui lui a nui.
Ah! qu'ils sont coupables, ceux qui par leur hostilité ou leur
indifférence nous ont privé de cinq ou six chefs-d'oeuvre, qui
seraient maintenant la gloire de l'École française!
LOUIS GALLET
Les lecteurs de ce livre me permettront, je l'espère, de donner un
souvenir ému à Louis Gallet, mon très éminent collaborateur. L'ami
incomparable, l'homme sûr et parfaitement bon qu'il a toujours été, lui
assurent une place à part dans le coeur de ceux qui l'ont intimement
connu. Une intelligence pénétrante et ouverte a tout, une saine raison,
l'esprit naturel, le talent, l'érudition sans pédantisme, faisaient de
lui un collaborateur idéal, celui que j'avais rêvé de rencontrer sans
espérer d'y arriver jamais. Il savait adopter mes idées sans abdiquer sa
personnalité; puisant dans un fond d'une étonnante richesse, il ajoutait
aux fantaisies de mon imagination les éléments de solidité qui sans cela
leur auraient manqué.