Gounod, qui avait pratiqué la peinture, savait qu'il n'est pas

obligatoire de mettre toute sa palette sur la toile, et il ramena dans

l'orchestre du théâtre la sobriété, mère des justes colorations et des

nuances délicates. Il supprima les redites insupportables, les longueurs

fatigantes qui déparent tant de beaux ouvrages, s'attirant par là ces

critiques, incompréhensibles aujourd'hui, dans lesquelles on l'accusait

d'écourter ses phrases et ses morceaux; on attendait toujours la

«reprise du motif», et cette attente trompée donnait l'illusion que le

motif n'est qu'ébauché, les redites ne l'ayant pas enfoncé comme un clou

dans la mémoire. Aux formes convenues sur lesquelles vivait depuis

longtemps le récitatif, il en substitua d'autres, serrant de plus près

la Nature, qui sont entrées dans la pratique courante. Enfin, il

cherchait a diminuer autant que possible le nombre des modulations,

jugeant qu'un moyen d'expression aussi puissant ne doit pas être

gaspillé, croyant de plus a une action spéciale des tonalités

persistantes.

--Quand, depuis un quart d'heure, disait-il, l'orchestre joue en _ut_,

les murs de la salle sont en _ut_, les chaises sont en _ut_, la sonorité

est doublée.

Il aurait voulu «se bâtir une cellule dans l'accord parfait». Sobre de

modulations par principe, il n'en possédait pas moins l'art au plus haut

degré, cet art précieux entre tous qui est la pierre de touche du grand

musicien. Il avait des tonalités, de leurs rapports entre elles, des

relations, attractions et répulsions harmoniques, le sens le plus fin.

Il a trouvé de nouvelles résolutions de dissonances, découvert un sens

nouveau à certaines dispositions d'accords. Il a demandé aux cuivres,

aux instruments à percussion, des effets de douceur et de pittoresque

inattendus. Comme je le priais un jour de m'expliquer certain coup de

grosse caisse d'un caractère étrangement mystique, placé au début du

_Gloria_ de la _Messe de Sainte-Cécile_:

--C'est le coup de canon de l'Éternité, me répondit-il.

Des effets d'une étonnante invention dans leur simplicité sortaient

naturellement de sa plume: telle cette gamme lente des harpes, rideau de

nuages qui se lève au milieu de l'introduction de _Faust_ pour découvrir

la phrase lumineuse de la fin. Cela paraît presque naïf, et cependant

personne auparavant n'avait songé à quelque chose d'analogue. Obtenir le

plus grand résultat avec le moindre effort apparent possible, réduire la

peinture des effets matériels a de simples indications et concentrer

l'intérêt sur l'expression des sentiments, voilà les principes sur

lesquels il semble s'être appuyé; ils étaient, ils sont encore en

contradiction avec les habitudes générales des compositeurs, et

cependant il suffit de les énoncer pour en constater la justesse. Au

système de l'_indépendance mélodique_, de la mélodie cherchée pour

elle-même et sur laquelle les paroles s'adaptent ensuite comme elles

peuvent, il préféra, comme Gluck, celui de là mélodie naissant de la

déclamation, se moulant sur les mots et les mettant en relief sans rien

perdre de sa propre importance, de façon que les deux forces se

multiplient l'une par l'autre au lieu de se combattre; cette réforme si

précieuse ne fut pas acceptée sans lutte, et, pendant des années, il lui

fut reproché de sacrifier la mélodie à la _mélopée_: ce mot disait tout,

c'était le «tarte à la crème» de la musique; sans autre explication, il

vouait un homme aux dieux infernaux, le traînait aux gémonies. Comme, de

plus, l'orchestre discret et coloré de Gounod lui valait le titre de

_symphoniste_, autre mot qui dans le monde des théâtres était une

sanglante injure, on voit d'ici a travers quelles épineuses broussailles

l'auteur de _Faust_ dut frayer son chemin.

Adolphe Adam, dans un article très fin sur _Sapho_, a montré clairement

de quelle façon Gounod se rattachait aux maîtres anciens. «Nous

regardons aujourd'hui, disait-il, comme une qualité ce que les maîtres

regardaient autrefois comme un défaut. La musique pour eux existait dans

les choeurs, les airs, dans tout ce qui préparait une situation. Mais

dès que la situation arrivait, la musique cessait pour faire place au

chant déclamé. Aujourd'hui nous faisons le contraire. Quand la

situation commence, nous entamons le morceau de musique. C'est à peu

près le premier de ces systèmes qu'a suivi M, Gounod.»

Bien que toute oeuvre d'art repose sur une convention, qui ne voit

d'un coup d'oeil quel service immense a rendu Gounod en battant en

brèche ce système qui voulait, au moment où une situation dramatique

était posée, que les acteurs cessassent de jouer pour se mettre à

chanter comme au concert? et c'était lui qu'on accusait de n'être pas

«scénique», autre accusation terrible. Pas mélodique, pas scénique;

symphoniste par-dessus, le marché, que lui restait-il? le public,

conquis peu à peu par le charme et le naturel de ses oeuvres et qui

les a adoptées en dépit de tous les sophismes dont on lui rebattait les

oreilles.

L'auteur, disait-on, entremêle récitatifs, ariettes, cavatines, duos et

morceaux d'ensemble, sans qu'il soit possible d'en saisir les points

d'intersection. On lui faisait un reproche de ce qui est maintenant

recherché par-dessus tout, et même par-delà le sens commun, car si la

liberté absolue dont nous jouissons aujourd'hui est un bienfait pour les

forts, elle est un danger terrible pour les faibles qui s'y noient et

n'arrivent qu'à l'informe, à l'incohérent. En ce temps-là, les

aristarques prêchaient avant tout la «netteté»: la trivialité, la

platitude, tous les défauts les plus vils passaient sous le couvert de

ce vocable. Ne trouvant chez Gounod ni la bassesse de style qui leur

était chère, ni les morceaux invariablement coupés sur le patron

officiel, ils l'accusaient de manquer de netteté. Que les temps sont

changés! il n'est plus permis d'être net, ni mélodique, ni vocal même;

le drame doit se dérouler exclusivement dans l'orchestre, et l'on peut

prévoir le temps où l'on n'écrira plus que des pantomimes; la symphonie

de plus en plus développée, après avoir étouffé les voix, ne permettant

plus de saisir les mots, le plus sage sera de les supprimer. L'auteur de

cette étude lisait dernièrement dans un article sur son propre

compte--article fort élogieux d'ailleurs--qu'il avait, au théâtre,

appliqué ses idées de _subordination complète_ de l'élément mélodique à

la symphonie. Il demande la permission d'ouvrir ici une parenthèse pour

protester contre de pareilles assertions. Pour lui, mélodie,

déclamation, symphonie, sont des ressources que l'artiste a le droit

d'employer comme il entend et qu'il a tout avantage à maintenir dans le

plus parfait équilibre possible. Cet équilibre paraît avoir hautement

préoccupé Gounod; il l'a réalisé à sa façon; d'autres pourront le

réaliser d'une autre manière, mais le principe restera le même; c'est la

Trimourti sacrée, le dieu en trois personnes créateur du Drame lyrique.

Et si l'un des éléments devait l'emporter sur les autres, il n'y aurait

pas à hésiter: l'élément vocal devrait prédominer. Ce n'est pas dans

l'orchestre, ce n'est pas dans la Parole qu'est le Verbe du Drame

lyrique, c'est dans le Chant: voilà deux cents ans que cette vérité

règne sans conteste, et si, à force d'y travailler sans relâche depuis

vingt ans, une armée sans cesse en activité est arrivée à faire trouver

le contraire acceptable, ses idées n'ont pas pour cela pénétré dans les

masses profondes; elles seront oubliées le lendemain du jour où cette

croisade, unique dans l'histoire de l'art pour sa violence et sa durée,

prendra fin par lassitude ou autrement. Il ne s'agit ici que de

théories, nullement d'oeuvres célèbres qui planent au-dessus de tous

les systèmes et se moquent même, a l'occasion, avec une merveilleuse

désinvolture, de ceux dont elles passent pour être la suprême

expression.

VIII

La musique du XVIe siècle ressemble à une sorte de jeu d'échecs où

les diverses pièces vont, viennent, s'entre-croisent, sans autre fin

apparente que leurs relations respectives; aucune indication de

mouvements ou de nuances ne vient en éclairer le sens, et nous ignorons

de quelle façon elle était exécutée. Cette incurie doit avoir une raison

d'être, et si les indications manquent, c'est qu'elles n'avaient pas

alors l'importance que nous leur attribuons actuellement. La forme, en

effet, est tout dans cette musique; l'expression n'y existe qu'à l'état

rudimentaire, et résulte de la forme elle-même. Peu à peu l'expression

se crée une place dans l'art musical; les indications de lenteur et de

vitesse commencent à se faire jour, celles ayant trait a l'intensité

sont plus lentes à s'établir; mais l'expression ressort toujours des

formes employées, qui se compliquent de plus en plus, et les nuances

peuvent être sans inconvénient livrées à l'arbitraire de l'exécutant;

elles n'apporteront à l'état général que des modifications peu

apparentes.

Chez Sébastien Bach, où l'expression atteint une extrême puissance, elle

ne vient cependant, comme importance, qu'en second lieu, et chez Mozart

encore nous avons remarqué qu'on a pu s'y tromper et ne voir qu'un

musicien là où il y avait un psychologue. Chez les modernes, le

mouvement et la nuance sont devenus inséparables de l'idée, et les

moyens de les indiquer se sont multipliés à l'excès; mais ils ne

peignent encore que le plus ou moins de vitesse, le plus ou moins

d'intensité, et les essais tentés pour pénétrer plus profondément dans

le domaine de l'expression sont timides et insuffisants. Quand on a dit

_molto espressivo_, _leidenschaftlich_ _avec feu_, _avec un sentiment

contemplatif_, on n'a pas dit grand'chose, et force est de s'en remettre

à l'intelligence ou plutôt à l'instinct des interprètes.

A la musique de Gounod, dans laquelle l'expression, tient une place

inconnue avant lui, il aurait fallu tout autre chose.

Ceux qui ont eu le divin plaisir de l'entendre lui-même, ont tous été du

même avis: sa musique perdait la moitié de son charme, quand elle

passait en d'autres mains. Pourquoi? parce que ces mille nuances de

sentiment qu'il savait mettre dans une exécution d'apparence très simple

_faisaient partie de l'idée_, et que l'idée, sans elles, n'apparaissait

plus que lointaine et comme à demi effacée.

Sans être ni un grand chanteur ni un grand pianiste, il savait donner à

certains détails en apparence insignifiants une portée inattendue, et

l'on ne s'étonnait plus de la sobriété des moyens en présence du

résultat acquis.

Ce n'est pas assez de dire que, chez lui, le chant ressort de la

déclamation, ce qui serait également vrai chez plusieurs autres et même

dans toute l'ancienne École française; il y a plus, la parole est comme

un noyau sur lequel la musique se cristallise; la forme, si belle

qu'elle puisse être, lui est subordonnée, et l'expression reste le but

principal. Si l'on méconnaît ce point de vue, ses oeuvres sont

envisagées sous un faux jour et prennent une signification toute

différente de celle que l'auteur a voulu leur donner. La jeunesse

actuelle, éprise de formes compliquées jusqu'à l'inextricable, à cent

lieues de la recherche de la vérité dans l'expression vocale et de la

simple beauté, privée de l'audition directe de la musique du maître par

lui-même, ne saurait la comprendre ni l'aimer. Les exécutants en ont

déjà perdu la clef; la manie des mouvements accélérés, qui sévit d'un

bout à l'autre du monde musical, est mortelle aux oeuvres de Gounod,

qui goûtait par-dessus tout une majestueuse lenteur et ne comprenait pas

qu'un sentiment profond pût être exprimé dans un mouvement rapide.

Je ne voudrais rien dire de désagréable a personne, et pourtant la

vérité me force à constater qu'a Paris même, où les traditions auraient

dû être maintenues, les oeuvres de Gounod sont défigurées. A

l'Opéra-Comique, j'ai vu Mme Carvalho scandalisée des mouvements de

_Mireille_ et de _Philémon et Baucis_. A l'Opéra, la kermesse de

_Faust_, dont les détails sont si curieusement dessinés, n'est plus

qu'un tohu-bohu, le choeur des Vieillards, d'une raillerie si fine,

qu'une charge grossière du plus mauvais goût; la grâce antique du ballet

a fait place au délire d'un pandémonium. Et c'est partout ainsi, quand

ce n'est pas pis encore!

Gounod, d'ailleurs, se plaignait souvent de la difficulté qu'il

éprouvait à communiquer ses intentions. Il me fit voir, un jour, de

quelle façon il eût désiré qu'on exécutât l'ouverture de _Mireille_;

cela ne ressemblait en rien à ce que l'on connaît.

--C'est une calomnie, me disait-il, on me fait dire ce que je n'ai

jamais pensé!

A qui la faute? Non, certes, à des artistes qui ne manquent ni de talent

ni de bonne volonté. Il faut remonter plus haut, jusqu'à cette loi de

nature: un organisme est d'autant plus délicat qu'il est plus élevé.

L'homme meurt d'une embolie, alors que le polype est retourné comme un

gant sans que sa santé en soit altérée.

Il est certain que pour une musique où les moindres nuances d'expression

et de sentiment sont indispensables, un nouveau clavier d'indications

eût été nécessaire.

Quoi qu'il en soit, faute d'indications suffisantes, la vraie nature de

l'oeuvre dramatique de Gounod ne pourra être dévoilée dans l'avenir

qu'à des voyants doués de l'intuition grâce à laquelle il faisait

lui-même revivre Mozart.

Pour sa musique religieuse, de nature plus simple, destinée à être

entendue dans des conditions--grand nombre d'exécutants, salles ou

temples vastes et sonores--qui s'opposeront toujours plus ou moins aux

fantaisies des chefs d'orchestre, les mêmes inconvénients disparaissent

en majeure partie. C'est une des raisons pour lesquelles je la crois,

plus que toute autre, destinée à soutenir la gloire de son nom, quand le

temps, qui n'a pas encore, comme nous le disions en commençant, mis en

sa vraie place le grand maître français, lui aura élevé le trône d'or

sur lequel il recevra l'encens des générations futures.

J'aurais voulu parler de l'homme, de son charme pénétrant, donner une

idée de son esprit, de ses propos, de sa façon de rattacher la musique a

l'ensemble de l'art dont elle n'était à ses yeux qu'une partie, de cette

conversation éblouissante qui rassemblait par moments à certaines pages

des romans de Victor Hugo. Le musicien a tout absorbé. Je borne là

cette esquisse, n'ayant eu d'autre but que de réveiller des souvenirs

précieux par leur objet et de dévoiler peut-être quelques aspects peu

connus de l'artiste que j'ai tant admiré et tant aimé, en regrettant

amèrement d'être un si médiocre peintre pour un tel tableau.

VICTOR MASSÉ

Du temps où je naissais à la jeunesse, c'est-à-dire à la vie, où je me

réjouissais plusieurs jours à l'avance dans l'espoir de passer une

soirée à l'Opéra-Comique, où j'y arrivais, après avoir fait queue

pendant deux heures pour étouffer au parterre ou cuire au paradis,

trouvant dans cet étouffement et dans cette cuisson des voluptés

innomées, de ce temps datent les premiers succès de Massé. On comprendra

sans peine quel souvenir j'ai gardé de la _Chanteuse voilée_, des _Noces

de Jeannette_, de _Galathée!_ Ah! l'heureux temps!

On sait ce que l'Opéra-Comique a fait longtemps des pièces en un acte;

une sorte de dépotoir pour se débarrasser des gens, à la fin de chaque

année théâtrale. Au temps jadis, il n'en allait pas ainsi. On montait

les petits ouvrages avec soin et dans la bonne saison; s'ils

réussissaient, on les faisait vivre et ils comptaient, tout autant

qu'une grande pièce, à l'actif de l'auteur; sinon, ils étaient oubliés

et l'auteur recommençait le lendemain.

Aujourd'hui c'est le contraire. Si le petit ouvrage réussit, on

l'oublie; s'il tombe, on s'en souvient.

Victor Massé avait eu la fortune de venir dans un bon moment; de plus,

il a été un musicien très français. C'est un des maîtres en qui se sont

fondus le plus complètement, surtout dans ses premiers ouvrages, les

éléments divers qui ont concouru à former l'École française. Plus tard,

en cherchant à élargir sa manière, l'auteur de _Galathée_ avait un peu

battu les buissons.

Est-ce une erreur de mon jugement? Il me semble qu'en voulant faire

grand, il faisait gros. Dans sa jeunesse, il se laissait aller à sa

nature, sans arrière-pensée, montrant les plus heureux dons naturels, un

sentiment pénétrant, une couleur éclatante, une vitalité prodigieuse, un

charme irrésistible.

Croirait-on maintenant, pourrait-on même supposer qu'il fût traité alors

de révolutionnaire, de musicien _trop avancé_? C'est pourtant la vérité.

Il me souvient des lances que j'ai rompues pour _Galathée_ notamment

avec les musiciens de l'orchestre du théâtre; et comme je cherchais a

connaître les causes de leur hostilité, je finis par découvrir cette

chose affreuse: l'auteur, à mainte page de sa partition, avait _divisé

les altos_! Il est certain qu'un homme capable de semer la division dans

l'honorable corps des altos avait mérité toutes les haines!

Les temps sont bien changés. Massé est classé maintenant dans les

«pompiers», avec Gounod, avec Ambroise Thomas, avec tous ceux qui n'ont

pas pour les accords faux une passion immodérée, par la volée

d'étourneaux qui s'est abattue depuis quelques années sur la critique

musicale. Un de ces messieurs comparaît un jour la fraîche et pimpante

sonnerie de cloches qui ouvre les _Noces de Jeannette_ avec le solennel

carillon de _Parsifal_; on devine de quel ton et avec quel dédain. C'est

le comble de la balourdise. Cette sonnerie est celle du clocher de

Sceaux, que Massé entendait chaque fois qu'il allait à Aulnay chez son

ami Jules Barbier; il l'avait prise sur nature. Agreste, elle ne saurait

convenir à une situation solennelle et mystique, et le carillon de

_Parsifal_ paraîtrait ridiculement lugubre dans une paysannerie. Mais

qu'importe? Il suffit que le talent de Massé ait été français, et bien

français, pour mériter le mépris de certains Français, qui semblent

avoir pris pour devise: «Charité bien ordonnée commence par les autres.»

Cette devise, d'ailleurs, n'est pas spéciale à un groupe. Est-ce qu'un

admirateur d'_Otello_ n'a pas naguère émis le voeu que Verdi refît

_Roméo_ après Gounod?

Je ne récrimine pas; je constate simplement, croyant peu aux mauvaises

intentions. Les Français qui déversent le mépris sur l'École française,

croient probablement bien faire et agir dans l'intérêt de leur pays.

«Je ne blâme pas, disait un jour Royer-Collard à Victor Hugo, ceux qui

ont agi autrement que moi. Chacun a sa conscience, et dans les choses

politiques il y a beaucoup de manières d'être honnête. On a l'honnêteté

qui résulte de la lumière qu'on a.»

Dans les choses artistiques, c'est tout pareil.

ANTOINE RUBINSTEIN

En ce temps-là, Chopin ayant disparu du monde, douce étoile du soir qui

n'avait brillé qu'un moment, Thalberg, fatigué de succès, s'étant retiré

en Italie, Liszt, délaissant le piano pour le bâton du chef d'orchestre,

devenu Capellmeister à Weimar, il n'y avait plus de grands pianistes,

non que le monde manquât absolument d'élégants ou brillants virtuoses,

les Döhler, les Prudent, les Ravina, les Gottschalk; c'étaient, si l'on

veut, des héros, ce n'étaient pas des dieux: les violonistes tenaient le

haut du pavé, et si nul d'entre eux n'avait pu ramasser l'archet de

Paganini, resté à l'état de miracle unique, Alard, Vieuxtemps, Sivori

n'en scintillaient pas moins de l'éclat des étoiles de première

grandeur, chacun de ces astres ayant ses admirateurs, voire ses

fanatiques. Quant aux dieux du piano, la race en semblait à jamais

éteinte, lorsqu'un beau jour apparut sur les murs de Paris une petite

affiche toute en longueur, portant ce nom: _Antoine Rubinstein_, dont

personne n'avait encore entendu parler; car le grand artiste avait la

coquetterie téméraire de dédaigner le concours de la presse, et aucune

réclame, aucune, vous m'entendez, n'avait annoncé son apparition. Il

débuta par son concerto en _Sol majeur_, avec orchestre, dans cette

ravissante salle Herz, de construction si originale et d'aspect si

élégant, dont on ne peut plus se servir aujourd'hui. Inutile de dire que

pas un auditeur payant n'était dans la salle; le lendemain, l'artiste

était célèbre, et l'on s'étouffait à son second concert. J'y étais, à ce

second concert; et, dès les premières notes, j'étais terrassé, attelé au

char du vainqueur! Les concerts se succédèrent et je n'en manquai pas

un. On me proposa de me présenter au triomphateur; mais, malgré sa

jeunesse,--il n'avait alors que vingt-huit ans,--malgré sa réputation

d'urbanité, il me faisait une peur horrible; l'idée de le voir de près,

de lui adresser la parole, me terrifiait positivement. Ce ne fut que

l'année suivante, à sa seconde apparition dans Paris, que j'osai

affronter sa présence. La glace, entre nous deux, fut bien vite rompue;

je conquis son amitié en déchiffrant sur le piano la partition

d'orchestre de sa symphonie _Océan_. Je déchiffrais assez bien alors,

et, de plus, sa musique symphonique, taillée à grands plans, enluminée

en teintes plates, n'était pas d'une lecture très difficile.

A partir de ce jour, une vive sympathie nous réunit; la naïveté,

l'évidente sincérité de mon admiration l'avaient touché. Nous

fréquentant assidûment, nous jouions souvent a quatre mains, soumettant

à de rudes épreuves les pianos qui nous servaient de champ de bataille,

sans pitié pour les oreilles de nos auditeurs. C'était le bon temps!

nous faisions de la musique avec passion, _pour en faire_, tout

simplement, et nous n'en avions jamais fait assez. J'étais si heureux

d'avoir rencontré un artiste vraiment artiste, exempt des petitesses qui

parfois font un si triste cortège aux plus grands talents! Il revenait

chaque hiver, et toujours grandissait son succès et se consolidait notre

amitié, si bien qu'une année il me demanda de prendre la direction de

l'orchestre dans les concerts qu'il se proposait de donner. J'avais peu

dirigé encore et j'hésitais à accepter cette tâche; je l'acceptai

cependant et fis dans ces concerts (il y en eut huit) mon éducation de

chef d'orchestre. Rubinstein m'apportait à la répétition des partitions

manuscrites, griffonnées, pleines de ratures, de coupures, de «paysages»

de toute sorte; jamais je ne pus obtenir qu'il me fit voir la musique à

l'avance; c'était trop amusant, disait-il, de me voir aux prises avec

toutes ces difficultés. De plus, lorsqu'il jouait, il ne se préoccupait

en aucune façon de l'orchestre qui l'accompagnait; il fallait le suivre

au petit bonheur, et parfois un tel nuage de sonorités s'élevait du

piano que je n'entendais plus rien et n'avais d'autre guide que lu vue

de ses doigts sur le clavier.

Après cette magnifique série de huit soirées, nous étions un jour dans

le foyer de la salle Pleyel, assistant à je ne sais quel concert, quand

il me dit: «Je n'ai pas encore dirigé d'orchestre à Paris; donnez donc

un concert pour que j'aie l'occasion de tenir le bâton!--Avec plaisir.»

Nous demandons quel jour la salle serait libre: il fallait attendre

trois semaines.--«Nous avons trois semaines devant nous, lui dis-je.

C'est bien, j'écrirai un concerto pour la circonstance.»--Et j'écrivis

le concerto en _Sol mineur_, qui fit ainsi ses débuts sous un illustre

patronage. N'ayant pas eu le temps de le travailler au point de vue de

l'exécution, je le jouai fort mal, et sauf le _scherzo_, qui plut du

premier coup, il réussit peu; on s'accorda à trouver la première partie

incohérente et le final tout a fait manqué.

A ce moment, Rubinstein et moi, nous étions à Paris presque inséparables

et beaucoup de gens s'en étonnaient. Lui athlétique, infatigable,

colossal de stature comme de talent, moi frêle, pâle et quelque peu

poitrinaire, nous formions à nous deux un couple analogue à celui

qu'avaient montré naguère Liszt et Chopin. De celui-ci je ne

reproduisais que la faiblesse et la santé chancelante, ne pouvant

prétendre à la succession de cet être prodigieux, de ce virtuose de

salon, n'ayant que le souffle, qui, avec des pièces légères, d'apparence

anodine, des études, des valses, des mazurkas, des nocturnes, a

révolutionné l'art et ouvert la voie à toute la musique moderne! Je ne

l'ai même pas su égaler comme poitrinaire, car il est mort de sa phtisie

alors que j'ai sottement guéri de la mienne.

Portraits et souvenirs · 第 5 / 12 段