«Les Théâtres sont les mauvais lieux de la Musique, et la chaste Muse

qu'on y traîne n'y peut entrer qu'en frémissant.» Il y a du vrai dans

cette boutade, que Berlioz n'aurait peut-être pas écrite si la Scène lui

eût été moins hostile: elle et lui n'ont jamais pu s'entendre, et

cependant le mal qu'il en pensait ne l'a jamais empêché de la désirer.

On connaît ses efforts infructueux pour faire arriver les _Troyens_ à

l'Opéra, tellement à court de nouveautés en ce temps-là qu'il en fut

réduit à une adaptation du _Roméo_ de Bellini, renforcé par Dietsch de

cuivres et de coups de grosse caisse, sur la demande expresse de la

direction. Ce fait d'avoir préféré aux _Troyens_ une chose quelconque

sera la honte éternelle de l'Académie impériale de Musique, dont le

_Prophète_, _Faust_, l'_Africaine_ ont été les gloires. L'horreur

inspirée par Berlioz au monde des théâtres est bizarre et difficile à

expliquer..... Quant à la chaste Muse, elle devrait se dire que l'absolu

n'est pas de ce monde, et que ce n'est pas au théâtre qu'il faut l'aller

chercher. On en approche à Bayreuth; mais Bayreuth n'est pas un théâtre:

Bayreuth est un temple.

Un temple! c'est bien le lieu où la chaste Muse, quand elle n'y est pas

méconnue, peut entrer sans frémir: là, pas d'applaudissements, pas de

recettes à assurer, pas de vanités mondaines à satisfaire, le beau

cherche en lui-même et pour lui-même, sous les grandes voûtes

mystérieuses et sonores, inspiratrices du respect, disposant d'avance à

l'admiration à l'ampleur du style dérivant naturellement des conditions

de l'exécution, la noblesse et l'élévation du sentiment posées en

principe,--quoi de plus favorable à l'artiste dont la nature se prête à

un tel milieu!... Berlioz réunissait toutes les qualités voulues; il l'a

montré dans son _Requiem_ et son _Te Deum_; mais la nature de son talent

devait l'éloigner d'un genre ou l'élément vocal tient nécessairement, la

première place, et, d'autre part, il se sentait peu attiré vers

l'église, n'ayant pas la foi. Gounod, qui portait au doigt le monogramme

du Christ, l'avait au plus haut degré, si l'on peut appeler de ce nom

cette religion spéciale aux artistes chrétiens qui, au fond, n'ont

jamais d'autre religion que l'Art: Raphaël, Ingres, furent de cette

espèce qui garde le culte des belles formes et des nudités païennes, et

s'accommoderait mal de la seule beauté morale jointe à la laideur

physique. Pour eux la Grâce, la Charité, c'est toujours la Kharite qui

marchait autrefois sur les pas de la déesse de Cythère et n'a fait que

changer d'emploi. Ne cherchez donc pas l'ascète chez Gounod, le

catholique romain, le fidèle de Saint-Pierre et des basiliques de la

Ville Éternelle. Nos modernes esthètes, épris de préraphaélisme

flamand, ne sauraient se plaire en sa compagnie; elle n'est pas faite

pour eux, nourris qu'ils sont de protestantisme par Sébastien Bach et

incapables de savourer le goût tout spécial du catholicisme, en dépit de

leur culte artificiel pour Palestrina, sorte de paléontologie musicale.

On serait malvenu à leur dire que le style de Sébastien Bach, en pleine

floraison dans ses cantates allemandes, dans les _Passions_, ne saurait

s'harmoniser avec les textes latins, et que sa fameuse _Messe en Si

mineur_, en dépit de ses splendeurs musicales et des efforts de l'auteur

pour modifier sa manière, n'est pas une messe: ils ne pourraient le

comprendre et crieraient au sacrilège. Aussi n'essaierai-je pas de les

convaincre; ce serait imiter les jongleurs japonais, lorsqu'ils donnent

au public européen, dans leur langue maternelle, le programme de leurs

exercices...

Gounod n'a pas cessé toute sa vie d'écrire pour l'église, d'accumuler

les messes et les motets; mais c'est au commencement de sa carrière,

dans la _Messe de Sainte-Cécile_ et à la fin, dans les oratorios

_Rédemption_ et _Mors et Vita_, qu'il s'est élevé le plus haut.

L'apparition de la _Messe de Sainte-Cécile_, à l'église Saint-Eustache,

causa une sorte de stupeur. Cette simplicité, cette grandeur, cette

lumière sereine qui se levait sur le monde musical comme une aurore,

gênaient bien des gens; on sentait l'approche d'un génie et, comme

chacun sait, cette approche est généralement mal accueillie.

Intellectuellement--chose étrange--l'homme est nocturne, ou tout au

moins crépusculaire; la lumière lui fait peur, il faut l'y accoutumer

graduellement.

Or, c'était par torrents que les rayons lumineux jaillissaient de cette

_Messe de Sainte-Cécile_. On fut d'abord ébloui, puis charmé, puis

conquis. Une nouveauté hardie, l'introduction du texte _Domine, non sum

dignus_ dans l'_Agnus Dei_, révélait l'artiste religieux, qui, ne se

bornant pas à suivre les modèles connus, puisait dans ses études

ecclésiastiques l'autorité nécessaire à des modifications liturgiques

qu'un simple laïque n'eût osé se permettre.

Musicalement, Gounod montrait dans cette oeuvre une qualité autrefois

banale, devenue rare par suite de nos habitudes modernes exclusivement

dramatiques ou instrumentales: l'art de traiter les voix, de faire de

l'intérêt vocal la base même de l'oeuvre, quelle que soit du reste la

part faite a l'instrumentation et à ses merveilleuses conquêtes.

Volontairement ou inconsciemment, Gounod a rendu par là un service

immense à son art, détourné de sa voie par les puissants génies qui,

trouvant dans l'orchestre une forêt vierge à défricher, ont oublié que

la voix humaine était non seulement le plus beau des instruments, mais

l'instrument primordial et éternel, l'Alpha et l'Oméga, le timbre

vivant, celui qui subsiste quand les autres passent, se transforment et

meurent.

La musique vocale est vérité, la musique instrumentale est mensonge;

quel admirable mensonge! Si c'est une faute de l'avoir créée, c'est une

de ces fautes dont on peut dire ce que l'Église dit du péché d'Adam: _O

felix culpa!_ Heureuse faute, grâce à laquelle Beethoven nous a donné

ses neuf Symphonies, dont la dernière semble faire amende honorable en

appelant à son aide, à bout de forces et désespérant d'atteindre au

ciel, le concours de la voix humaine!

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'analyser les nombreuses

compositions religieuses que Gounod a semées le long de sa féconde et

glorieuse carrière, entre la _Messe de Sainte-Cécile_ et les grands

oratorios, _Rédemption_, _Mors et Vita_, qui, par leur importance

exceptionnelle, s'imposent tout particulièrement à notre attention. Nous

nous occuperons exclusivement de ces deux dernières oeuvres.

On ne peut contester à la doctrine chrétienne cette qualité, qu'elle est

une Doctrine, c'est-à-dire un ensemble construit avec un art profond,

dont toutes les parties se soutiennent solidement et dont la structure

savante commande l'admiration de quiconque a pris la peine de l'étudier.

C'est cette doctrine que Gounod a réussi à résumer dans _Rédemption_, ou

du moins la part la plus essentielle de cette doctrine, celle qui sert

de titre à son oeuvre.

Un prologue et trois parties suffisent à cette tâche.

Le prologue, très court, dît sommairement la création du monde, la

création de l'homme et sa chute, pour arriver à la promesse de la

Rédemption qui est le sujet de l'ouvrage. Puis viennent les trois

grandes divisions: le _Calvaire_, la _Résurrection_, la _Pentecôte_.

Le _Calvaire_ se divise en six chapitres: la marche au Calvaire, le

Crucifiement, Marie au pied de la croix, les deux Larrons, la Mort de

Jésus, le Centurion.

La _Résurrection_ comprend successivement un choeur mystique:

Mon Rédempteur! Je sais que Vous êtes la Vie!

Je sais que de mes os la poussière endormie,

Au fond du mon sépulcre entendra Votre voix;

Que dans ma propre chair, je verrai Votre gloire,

Quand la mort, absorbée un jour dans sa victoire,

Fuira devant le Roi des Rois.

les Saintes Femmes au Sépulcre, l'apparition de Jésus aux Saintes

Femmes, le Sanhédrin, les Saintes Femmes devant les Apôtres,

l'Ascension.

La _Pentecôte_ débute par une peinture du dernier âge de l'humanité,

nouvel âge d'or qui, dans la croyance chrétienne, doit précéder la Fin

du monde et l'Éternité bienheureuse; puis vient le Cénacle et le miracle

de la Pentecôte, et, enfin l'Hymne apostolique, magnifique conclusion

renfermant sept périodes et résumant la foi catholique.

Voilà certes un vaste programme digne d'un poète et d'un musicien.

Poète, Gounod n'a pas la prétention de l'être; et cependant son texte

est irréprochable, s'appuyant toujours sur l'Écriture, admirablement

écrit pour la musique, cela va sans dire; d'une naïveté voulue, mais non

cherchée, et qui n'exclut ni la correction ni l'éclat.

Quant à l'exécution de la partie musicale, on ne peut en exprimer, avec

des mots, une idée claire; mais on peut expliquer en quoi les procédés

de Gounod diffèrent de ceux des grands maîtres du passé; car la

différence est profonde. Dans l'oratorio tel que nous l'a laissé

l'ancienne tradition, des récitatifs plus ou moins dénués d'intérêt

racontent le sujet de la «pièce»; de temps en temps, le récit

s'interrompt et un air ou un choeur fait une sorte de commentaire sur

ce qui précède. Rien de pareil ici. Bien que l'auteur ait donné libre

cours à son riche tempérament mélodique, les récits sont dans certains

cas la partie la plus attachante de l'oeuvre. Ceux qui ont eu la bonne

fortune d'entendre M. Faure interpréter _Rédemption_ n'ont pas oublié

l'intensité d'expression de plusieurs récitatifs, parfois renfermés dans

quelques notes; la mélodie la plus pénétrante n'émeut pas plus

profondément.

Le morceau le plus étonnant de _Rédemption_ est peut-être la marche au

Calvaire; c'est un morceau sans précédent, dont la haute originalité n'a

pas été, a ce qu'il semble, appréciée à sa valeur. On s'est buté contre

la vulgarité calculée de la marche instrumentale, sans voir que le

musicien avait reproduit dans cette large peinture un effet fréquent

dans les tableaux des primitifs, où soldats et bourreaux exagèrent leur

laideur et leur brutalité en contraste avec la beauté mystique des

saints et des saintes nimbés d'or et vêtus de pierres précieuses. A

cette marche vulgaire--d'une vulgarité toute relative d'ailleurs--succède

l'hymne _Vexilla Regis prodeunt_. «L'étendard du Roi des Rois--Au loin

flotte et s'avance», dont la mélodie liturgique est enguirlandée

d'harmonies exquises et de figures contrepointées de l'art le plus

savant et le plus délicat. La marche reprend, et pendant qu'elle se

déroule, se développe comme un long serpent, le drame parallèlement se

déroule et se développe, et le récitant, les Saintes Femmes affligées,

le Christ lui-même qui les exhorte et les console, font entendre

successivement leurs voix touchantes; puis la marche, arrivée au terme

de son évolution, éclate dans toute sa puissance, simultanément avec

l'hymne liturgique, entonné par le choeur entier à l'unisson; et tout

cela se combine sans effort apparent, sans que l'allure du morceau

s'arrête un seul instant, avec une fusion complète de ces caractères

disparates dans une majestueuse unité, avec une simplicité de moyens qui

est un miracle de plus dans ce morceau miraculeux!

La simplicité des moyens employés et la grandeur des résultats obtenus,

c'est d'ailleurs, avec le charme spécial et pénétrant dont il a le

secret, la caractéristique de la manière de Gounod. C'est ce qui lui

permet d'obtenir des effets saisissants, parfois, avec un seul accord

dissonant, comme dans le choeur: _O ma vigne, pourquoi me devenir

amère?_

Ceci n'est pas pour blâmer les génies qui prennent l'art à pleine mains,

emploient à profusion toutes ses ressources. Je ne suis pas de ceux qui,

admirant Ingres, croient devoir mépriser Delacroix et réciproquement.

Prendre les grands artistes tels qu'ils sont, les étudier dans leur

tempérament et dans leur nature, me paraît être en critique le seul

moyen équitable. Ceci posé, il me sera permis de dire que ma préférence

est pour la sobriété des moyens, quand elle n'entraîne pas la pauvreté

des résultats; car, en art, le résultat est tout. «Les lois de la morale

régissent l'art,» a dit Schumann. Cela est fort joli; mais ce n'est pas

vrai. En morale, l'intention peut justifier bien des choses; en art, les

meilleures intentions ne sont bonnes qu'a paver l'enfer: l'oeuvre est

réussie, ou elle est manquée; le reste est de nulle importance.

Nous parlions tout à l'heure des primitifs; c'est encore à eux qu'il

faudrait se reporter pour trouver une impression de naïveté et de

fraîcheur analogue à celle que fait éprouver l'épisode des Saintes

Femmes au Tombeau, couronné par le merveilleux solo de soprano avec

choeurs: _Tes bontés paternelles._ Il y a là comme un ressouvenir de

Mendelssohn, à qui, pour être juste, il convient de reporter la première

tentative de transformation de l'oratorio dans le sens moderne. Ce qui

appartient en propre à Gounod, c'est le profond sentiment catholique,

l'union de la tendresse humaine avec le sentiment sacré. Le mysticisme

protestant, si séduisant chez Mendelssohn, si intense chez Sébastien

Bach, est tout autre chose.

Nous avons dit de quelle beauté resplendit le dernier morceau, qui en

sept périodes synthétise la foi chrétienne. Ce que nous ne saurions

dire, c'est le rayonnement, la majesté musicale de cette conclusion, la

solidité de cette architecture dont la clef de voûte est un choeur se

rattachant au type bien connu des _Proses_ que l'on chante aux grandes

fêtes du catholicisme. C'est la joie de l'Église triomphante, c'est

l'épanouissement du peuple fidèle dans sa foi. Interrompu par des

intermèdes d'une pénétrante douceur, le choeur formidable revient

toujours avec plus de force, et quand on se croit à bout de lumière, une

succession fulgurante d'accords, dont la basse descend quatorze fois

d'une tierce pendant que le sommet monte sans cesse, met le comble à

l'éblouissement.

C'est la fin de l'oeuvre.

L'oratorio _Mors et Vita_, suite et complément de _Rédemption_, est

d'une conception beaucoup plus simple, et la partie musicale en fait

tout l'intérêt. Le texte latin est entièrement emprunté à l'Écriture et

à la liturgie.

1re partie: _la Mort;_ 2º partie: _le Jugement;_ 3º partie: _la Vie_,

dont le texte est emprunté à la vision de saint Jean, la Jérusalem

céleste de l'Apocalypse.

Un prologue, plus court encore que celui de la _Rédemption_, résume en

quelques mots la Mort et la Vie. «Il est terrible de tomber entre les

mains du Dieu vivant», dit le choeur. La voix du Christ répond: «Je

suis la résurrection et la vie.» Le choeur redit ces paroles et c'est

tout. Le drame commence.

Ce prologue fait pressentir la _Jugement_ qui remplira la seconde

partie. Il n'y a que quelques notes, et cela est terrible; on en

pourrait dire ce que Hugo a dit de Baudelaire, qu'il avait _créé un

frisson nouveau_. L'auteur a-t-il, comme Dante, vu l'enfer, pour nous en

rapporter ce frisson sinistre? Après Mozart et tous les génies qui lui

ont succédé jusqu'à nos jours, après l'effrayant _Tuba mirum_ de

Berlioz, il a trouvé moyen de nous faire dresser les cheveux sur la

tête. C'est incroyable, mais cela est. Ici encore, je ne puis m'empêcher

d'admirer l'étonnante disproportion apparente entre la grandeur de

l'effet et la simplicité de moyens qui échappent à l'analyse.

Lu première partie, _Mors_, n'est autre chose qu'un immense _Requiem_,

qui dure deux heures complètes. L'intérêt n'y languit pas un instant.

L'auteur a donné amplement carrière à ce sentiment vocal dont nous

parlions plus haut et dont il avait la spécialité. Non qu'il ait renoncé

à son orchestration si habile et si fondue; il a trouvé dans le mélange

de l'orgue et de l'orchestre des effets nouveaux et singulièrement

heureux; mais les airs, les ensembles, les choeurs tiennent toujours

la première place dans l'attention de l'auditeur; il y a même un double

choeur, dans le style de Palestrina, sans aucun accompagnement, qui

repose et rafraîchit l'oreille. Même impression de repos et de fraîcheur

dans la délicieuse pastorale _Inter oves locum præsta_, si séduisante

dans la voix du ténor.

Toutes les ressources vocales sont employées dans ce _Requiem_, y

compris le style fugué dont l'abus paraîtrait fatigant à notre époque,

mais dont l'usage bien compris communique à une oeuvre de cette nature

une autorité que rien ne saurait remplacer.

L'_Agnus Dei_ est particulièrement saisissant. Après une succession

d'harmonies douloureuses et tourmentées, surgit tout a coup dans les

hauteurs du soprano une phrase merveilleuse, sur les mots: _Dona eis

requiem_, phrase que nous retrouverons plus tard. Puis le morceau

s'éteint lentement dans un long _decrescendo_ aux sonorités

mystérieuses, dont l'effet de calme pénétrant dépasse tout ce qu'on peut

imaginer. C'est la volupté dans la mort, l'entrée ineffable dans le

repos éternel.....

Et alors commence, s'élargît, s'élève un prodigieux épilogue.

L'âme lève du doigt le couvercle de pierre

Et s'envole...

La Lumière a brillé, un bonheur inconnu inonde l'âme délivrée des liens

terrestres; toutes les forces de l'orchestre et de l'orgue se

réunissent pour porter l'émotion à son comble.

Le _Jugement_ forme la seconde partie. J'ai dit quelles terreurs

sortaient de cette musique. Après le sommeil des Morts, après les

trompettes de la Résurrection voici que le Juge apparaît; et ce n'est

plus la terreur, c'est l'amour qu'il apporte avec lui. Développée,

agrandie, c'est la belle phrase de l'_Agnus Dei_ que chantent tous les

instruments à cordes de l'orchestre auxquels viennent, se mêler les

choeurs, la foule des élus rassurés par l'arrivée du Sauveur.

Après tant d'émotions, on pouvait craindre que la Jérusalem céleste no

parût un peu fade, avec son azur et ses colonnes d'or et de diamants. Il

n'en est rien. Dès les premiers accords, un charme si puissant se

dégage, que l'on croit sentir, après l'hiver, les effluves divins du

printemps. Il y a surtout un coquin de _Sanctus_--qu'on me pardonne

cette expression,--avec des solos de violon, qui vous fait courir des

flammes dans les veines. Et pourtant c'est toujours de la musique

sacrée, sans aucune concession aux frivolités du siècle. Comment donc

l'auteur a-t-il pu obtenir de pareils effets? C'est son secret; bien

malin qui pourrait le lui prendre.

Le dernier choeur: _Ego sum Alpha et Omega_, atteint aux dernières

limites de la simplicité grandiose; la belle phrase de l'_Agnus_ y

reparaît, et une fugue peu développée, mais impeccablement écrite et

d'une grande puissance, termine le tout.

Le plan des deux oratorios est admirable, musique à part; un théologien

pouvait seul accomplir une telle oeuvre. Quant a leur valeur au point

de vue de l'orthodoxie, je ne saurais on juger, n'étant point docteur en

cette matière. Loin de moi la pensée de la mettre en doute, mais

involontairement, je me reporte aux réflexions émises plus haut sur la

religiosité des artistes en songeant à l'histoire peu connue de l'opéra

_Françoise de Rimini_, destiné a Gounod dans le principe, et à la raison

toute théologique pour laquelle il renonça à terminer cette partition

dont il avait composé plusieurs morceaux. Il avait conçu le projet d'un

épilogue: la scène, divisée en trois compartiments dans le sens de la

hauteur, aurait représenté simultanément l'Enfer, le Purgatoire et le

Paradis, et l'on aurait vu les deux amants passer de l'Enfer au

Purgatoire et de la monter au ciel; il avait écrit lui-même, en vers

excellents, le texte de ce prologue. Jules Barbier et Michel Carré,

quoique fort peu théologiens, ne purent jamais se résoudre à une telle

audace; et après de nombreuses luttes, Gounod leur rendit la pièce, qui

échut à Ambroise Thomas, Bien qu'une telle aventure soit peu faite pour

donner confiance dans l'autorité théologique du maître, je crois qu'un

Père de l'Église n'aurait désavoué ni le texte poétique français de

_Rédemption_, tout entier de sa main, ni la savante ordonnance des

textes latins qui forment la trame de _Mors et Vita_.

Ce fut une grande hardiesse d'écrire une oeuvre latine et catholique

pour la protestante Angleterre. L'accueil, réservé d'abord, chaleureux

ensuite, fait à cette oeuvre sévère (si différente des oratorios de

Haendel et de Mendelssohn, ne demandant rien à une concession

quelconque, soit à des habitudes prises, soit à des convenances

religieuses assurément respectables), est également un honneur pour

l'oeuvre qui s'est imposée par sa puissance, et pour le public qui

s'est laissé convaincre. J'ai vu, par un de ces temps horribles, noirs

et pluvieux, dont Londres a la spécialité, l'énorme salle d'Albert Hall

remplie jusqu'aux galeries supérieures d'une foule de huit mille

personnes, silencieuse et attentive, écoutant dévotement, en suivant des

yeux le texte, une exécution colossale de _Mors et Vita_ à laquelle

prenaient part un millier d'exécutants, l'orgue gigantesque de la salle,

les meilleurs solistes de l'Angleterre. A Paris, on se demande encore ce

qu'il faut en penser: on en est à chercher pourquoi le _Judex_ se

déroule sur un chant d'amour. L'oeuvre peut attendre: quand, de par la

marche fatale du temps, dans un lointain avenir, les opéras de Gounod

seront entrés pour toujours dans le sanctuaire poudreux des

bibliothèques, connus des seuls érudits, la _Messe de Sainte-Cécile,

Rédemption, Mors et Vita_ resteront sur la brèche pour apprendre aux

générations futures quel grand musicien illustrait la France au XIXe

siècle.

VII

«Quel homme élégant que Berlioz!» me disait un jour Gounod. Le mot est

profond. L'élégance de Berlioz n'apparaît pas de prime abord dans son

écriture gauche et maladroite; elle est cachée dans la trame, on

pourrait dire dans la chair même de son oeuvre; elle existe, à l'état

latent, dans sa nature prodigieuse qui ne saurait nuire à aucune autre

par comparaison, nulle autre ne pouvant lui être comparée. Chez Gounod,

ce serait plutôt le contraire; son écriture, d'une élégance impeccable,

couvre parfois un certain fonds de vulgarité; il est _peuple_ par

moments, et, pour cela même, s'adressant facilement au peuple, est

devenu populaire bien avant Berlioz, dont la _Damnation de Faust_ n'est

arrivée à la popularité qu'après la mort de son auteur. Cette

vulgarité--si vulgarité il y a--pourrait se comparer à celle d'Ingres

(qu'il admirait profondément); c'est comme un fond de sang plébéien,

mettant des muscles en contrepoids à l'élément nerveux dont la

prédominance pourrait devenir un danger; c'est l'antidote de la

mièvrerie, c'est Antée retrempant ses forces en touchant le sol; cela

n'a rien a voir avec la trivialité dont ses prédécesseurs les plus

illustres dans l'opéra et l'opéra-comique français n'ont pas toujours su

se garder. Il visait haut, mais le souci constant de l'expression devait

fatalement, comme tout ce qui tient au réalisme, le ramener de temps en

temps sur la terre. Ce réalisme lui-même ouvrait une voie féconde et

absolument nouvelle en musique. Pour la première fois, à la peinture de

l'union des coeurs et des âmes s'est ajoutée celle de la communion des

épidermes, du parfum des cheveux dénoués, de l'enivrement des haleines

sous les effluves du printemps. J'ai vu des natures chastes et hautement

compréhensives s'effaroucher de ces innovations, accuser Gounod d'avoir

rabaissé, matérialisé l'amour au théâtre. Que d'autres seraient heureux

de mériter un tel reproche!

Bien d'autres nouveautés lui sont dues. Tout d'abord, il restaura des

procédés abandonnés depuis longtemps sans aucun profit, et ce fut une

stupeur, parmi les élèves du Conservatoire, de voir remettre en honneur

des moyens surannés et discrédités, comme les «marches d'harmonie», dont

le prélude de la scène religieuse de _Faust_ offre un si remarquable

exemple. Désireux de laisser à la voix tout son éclat, toute son

importance, il supprima les bruits inutiles, dont personne alors ne

croyait pouvoir se passer.--Un jour, avec l'imprudence de la jeunesse,

je demandais à un savant professeur la raison de cet abus de trombones,

de grosses caisses et de cymbales qui sévissait dans les oeuvres les

plus légères:

--C'est pourtant facile à comprendre, me répondit-il: vous avez des

ressources dans l'orchestre; il faut bien les employer...

Portraits et souvenirs · 第 4 / 12 段