Dans l'entourage du jeune maître, on se montrait inquiet. Il lui fallait

prendre sa revanche à l'Opéra, et pour cela trouver un bon livret, chose

rare en tout temps. On lui proposa la _Nonne Sanglante_, que Germain

Delavigne (Germain, frère du célèbre Casimir) avait tirée d'un roman

anglais, je crois, avec l'aide de Scribe. C'était lui faire un assez

triste cadeau: Meyerbeer, Halévy, un instant séduits par ce poème,

avaient renoncé à en tirer parti; Berlioz, après en avoir écrit deux

actes, l'avait abandonné. C'est que le sujet, séduisant au premier

abord, était trompeur, ne comportant pas de dénouement. Deux amoureux,

contrariés dans leurs projets par des parents cruels, cherchent à fuir.

Justement la nuit se prépare où, chaque année, suivant une légende, la

Nonne Sanglante (une jeune fille qui s'est tuée par amour vingt ans

auparavant et qui porte sur son suaire une longue traînée de sang

caillé) doit apparaître à minuit. Les amoureux ne croient pas à la

légende: personne n'a jamais vu la nonne, tous fuyant à son approche; on

ne connaît que la lueur de sa lampe sépulcrale, aperçue de loin dans les

galeries du palais. La jeune fille se déguisera en spectre, et passera,

une lampe à la main; nul n'osera l'approcher, et la fuite sera facile.

Le fiancé arrive le premier au rendez-vous; à minuit, la lampe brille

travers les arceaux, et c'est la Nonne Sanglante elle-même, prise par le

jeune homme pour sa fiancée, qui vient recevoir ses serments d'amour et

son anneau de fiançailles. La situation est terrible et causait à la

scène une impression de cauchemar. Mais que faire ensuite de tels

personnages? La Nonne emmenait le jeune homme dans une sorte d'assemblée

de revenants, et lui faisait jurer de l'épouser; puis elle devenait une

«femme crampon» et sa persistance à réclamer l'accomplissement du

serment arraché dans la nuit fatale, cet appétit du mariage survivant à

vingt années de sépulture, tournaient au comique. Selon la coutume du

temps, les vers les plus médiocres émaillaient ce «poème», et un lettré

comme Gounod, un novateur, un rénovateur plutôt, rêvant, comme dans

l'ancien opéra français, comme chez Gluck, l'union intime de la note et

de la parole, l'expression musicale d'une belle déclamation, était bien

à plaindre, pressant de tels navets sur son coeur. On les a beaucoup

reprochés à Scribe, ces mauvais vers, et bien injustement: il _croyait

devoir_ faire ainsi. On professait couramment alors que les bons vers

nuisaient à la musique, et qu'il fallait au musicien, pour ne pas gêner

son inspiration, des paroles quelconques destinées à être tripotées (on

dirait aujourd'hui «tripatouillées») en toute liberté. Le public se

faisait gloire de ne pas écouter les «paroles», et la graine de ce

public n'est pas perdue.

Que pouvait tirer le musicien de cette pièce boiteuse et sans style,

sinon une oeuvre inégale et incomplète? Son entourage, cependant,

s'attendait à un grand succès, et la curiosité générale était par avance

fort excitée. Si la _Nonne Sanglante_ ne réussit pas, disait-on, Gounod

est perdu. La _Nonne Sanglante_ eut douze représentations, et Gounod ne

fut pas perdu pour cela, mais son étoile subit une éclipse. On ne se

gênait pas pour déclarer qu'il était «vidé», que rien de bon ne

sortirait désormais de sa plume. Sans partager ces opinions pessimistes,

j'avais été fâcheusement surpris par certaines défaillances de cet opéra

déconcertant qui renfermait pourtant de réelles beautés. N'est-ce pas à

cette époque que se rapportent des projets sur un _Ivan Le Terrible_,

qui ne vinrent jamais à maturité! La musique écrite à ce sujet fut

utilisée plus tard dans d'autres ouvrages, et c'est ainsi que la marche

bien connue de la _Reine de Saba_ était destinée primitivement au

cortège d'une Czarine, cortège agrémenté de conspirateurs rugissant dans

l'ombre. J'entends encore Gounod chantant: «_Meure! meure! meure la

Czarine infidèle_,--_Et jetons sa dépouille au vent!_»--Ne vous hâtez

pas de vous voiler la face. Gluck en a fait bien d'autres, quand il a

éparpillé la musique d'_Elena e Paride_ dans ses ouvrages ultérieurs!

Nous retrouvons le vrai Gounod, quatre années plus tard, en 1858, avec

le _Médecin malgré lui_. Il avait été chargé, quelque temps auparavant,

à propos d'une représentation extraordinaire donnée à l'Opéra, d'adapter

à l'orchestre moderne la musique écrite par Lully pour le _Bourgeois

gentilhomme_; il est probable que ce travail lui aura suggéré le désir

de se mesurer avec Molière. Il trouva de précieux collaborateurs dans M.

Jules Barbier et Michel Carré. Ceux-ci, traités de haut par nos

modernistes actuels, n'en avaient pas moins opéré une petite révolution,

s'étant consacrés, après quelques succès littéraires, aux livrets

d'opéra, montrant dans ce genre discrédité un souci de la langue et même

un certain lyrisme qu'on n'était pas habitué à y rencontrer. Leur

adaptation du _Médecin malgré lui_ est faite avec beaucoup de goût et

la musique atteint au chef-d'oeuvre. Quelle joie pour moi de retrouver

mon cher maître, non seulement en pleine possession de toutes les

qualités qui m'avaient séduit naguère, mais grandi encore, ayant ramassé

la plume de Mozart pour dessiner un orchestre pittoresque et sobre à la

fois, où le style d'allure ancienne se colore de sonorités discrètement

modernes, pour la joie de l'oreille et de l'esprit!

On avait choisi pour le jour de la première représentation celui de

l'anniversaire de la naissance de Molière (15 janvier): la dernière

scène achevée, la toile de fond disparut dans les frises, et Mme

Carvalho, vêtue en Muse, chanta sur la belle phrase qui clôt le finale

du premier acte de _Sapho_, transposée d'un demi-ton plus haut, des

strophes à Molière dont elle couronna le buste, entourée de toute la

troupe du Théâtre-Lyrique. La soirée fut triomphale: on avait applaudi,

on avait ri; Gounod avait su faire accepter, à force de mesure et

d'esprit, les plaisanteries musicales les plus salées. Le succès,

pourtant, fut éphémère, et les différentes reprises de ce délicieux

ouvrage n'ont pas été plus heureuses; il n'a jamais «fait d'argent»,

comme on dit couramment avec tant d'élégance. La raison en est bizarre:

c'est le dialogue de Molière qui effarouche le public. Ce même public,

cependant, ne s'en effarouche pas à la Comédie-Française, et s'étouffe à

des opérettes dont le sujet et le dialogue sont autrement épicés.

Monsieur Tout-le-Monde est parfois bien incompréhensible!

Nous allons arriver à _Faust_; mais avant de jeter un coup d'oeil sur

cette illustre partition, il convient de remarquer combien on se ferait

du génie de Gounod une idée incomplète, si l'on se bornait à l'étude de

ses oeuvres dramatiques. Les travaux du théâtre n'ont jamais arrêté

chez lui le cours des oeuvres écrites pour l'Église. Là encore, il fut

un hardi novateur, ayant apporté dans la musique religieuse non

seulement ses curieuses recherches de sonorités orchestrales, mais aussi

ses préoccupations au sujet de la vérité de la déclamation et de la

justesse d'expression, appliquées d'une façon inusitée aux paroles

latines, le tout joint à un scrupuleux souci de l'effet vocal et à un

sentiment tout nouveau rapprochant l'amour divin de l'amour terrestre,

sous la sauvegarde de l'ampleur et de la pureté du style. La _Messe de

Sainte-Cécile_ fut le triomphe de l'auteur dans le genre religieux, à

cette époque printanière de son talent; elle fut très discutée, en

raison même du grand effet qu'elle produisit: car l'effet, sous les

voûtes de Saint-Eustache, en fut immense. De ce moment date aussi le

fameux _Prélude de Bach_; ces quelques mesures, auxquelles je ne crois

pas que l'auteur, quand il les écrivit, prêtât beaucoup d'importance,

firent plus pour sa gloire que tout ce qu'il avait écrit jusqu'alors.

Il était de mode, pour les femmes, de s'évanouir pendant le second

_crescendo_!

La première fois que j'entendis cette petite pièce, elle ne ressemblait

guère à ce qu'elle est devenue sous l'influence pernicieuse du succès.

Seghers, avec un son puissant et une simplicité grandiose, tenait le

violon, Gounod le piano, et un choeur à six voix, chanté sur des

paroles latines, faisait entendre mystérieusement dans la pièce voisine

les accords soutenant l'harmonie. Depuis, le choeur disparut, remplacé

par un harmonium; les violonistes appliquèrent à la phrase extatique ces

procédés trop connus qui changent l'extase en hystérie; puis la phrase

instrumentale devint vocale, et il en sortit un _Ave Maria_, hélas! plus

convulsionnaire encore; puis on alla de plus fort en plus fort, on

multiplia les exécutants, on leur adjoignit l'orchestre, sans oublier la

grosse caisse et les cymbales. La divine grenouille (pourquoi pas? les

Chinois ont bien une tortue divine) s'enfla, s'enfla, mais ne creva

point, devint plus grosse qu'un boeuf, et le public délira devant ce

monstre. Le «monstre» eut toutefois le précieux avantage de rompre à

tout jamais la glace entre l'auteur et le gros public, hésitant et

défiant jusque-là.

IV

_Faust!_ point culminant de l'oeuvre du compositeur. L'ouvrage est

trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en parler: des souvenirs sur son

apparition et sur sa brillante carrière peuvent seuls offrir quelque

intérêt.

Le talent de Gounod s'affirmait de plus en plus. On sentait l'approche

d'une bataille; le parti italien, très puissant, était préparé à

entraver par tous les moyens à son usage cette manifestation décisive

d'un grand musicien qui lui portait ombrage. Goethe, Berlioz (dont le

_Faust_ très contesté encore jouissait déjà dans un certain public d'une

énorme réputation) se dressaient dans l'ombre comme des sphinx

redoutables. Dans le camp des amis comme dans le camp opposé, l'anxiété

était à son comble.

Le rôle de Marguerite fut écrit pour Mme Ugalde qui faisait alors

partie de la troupe du Théâtre-Lyrique. On a dit qu'elle avait préféré

jouer la _Fée Carabosse_, de Victor Massé. Je crois savoir au contraire

qu'après avoir répété _Faust_, elle dut céder bien à regret le rôle de

Marguerite à Mme Carvalho pour qui avait été écrit celui de la _Fée

Carabosse_, rentrant dans l'emploi que cette dernière avait tenu

jusqu'alors. Dans ses _Mémoires_, Gounod n'a rien dit de tout cela, et

nous ne saurons jamais pourquoi le rôle fut redemandé à Mme Ugalde,

qui avait toujours rêvé la création d'un personnage dramatique. Sa voix

avait changé de nature; l'emploi de chanteuse légère ne lui convenait

plus et la brillante créatrice de _Galathée_ n'eut aucun succès dans la

_Fée Carabosse_ qui sombra misérablement: peut-être, avec Mme

Carvalho pour interprète, cette pauvre _Fée_ aurait-elle eu une

meilleure fortune. _Faust_ eût-il réussi avec Mme Ugalde? Nul ne

pourrait le dire, mais je sais pertinemment que dans la scène de

l'église, dans le trio final, elle était des plus remarquables, et

qu'elle ne s'est jamais consolée d'avoir perdu cette occasion de se

montrer au public de Paris sous un nouvel aspect.

De son côté, Mme Carvalho, en jouant _Faust_, entrait de plain-pied

dans la région des grandes amoureuses, la fauvette renonçait à des

succès certains pour courir une périlleuse aventure. On sait comment son

talent, qui semblait avoir donné toute sa mesure, s'accrut encore et

parvint, dans _Faust_ et _Roméo_, à sa plénitude.

Le rôle de Faust était destiné au ténor Guardi, un homme superbe, dont

la voix exceptionnelle réunissait les ressources du ténor et du baryton,

ce qui explique la «tessiture» toute particulière du rôle et l'appui

qu'il cherche parfois dans les notes graves:--_O mort! quand viendras-tu

m'abriter sous ton aile?_--Malheureusement cet organe admirable manquait

de solidité. A la répétition générale, l'artiste, merveilleux de

prestance et d'éclat pendant le premier acte, perdit la voix au milieu

de la soirée, et il fallut renoncer à son concours. Certains détails de

la pièce n'étaient pas «au point». Dans la Nuit de Walpurgis, tous les

choristes hommes, transformés en sorcières, vêtus de souquenilles et

chevauchant des balais, se démenaient comme des poulains échappés en

soulevant des nuages de poussière, et l'effet de ce ballet n'avait pas

été heureux. Il fallut se remettre à l'ouvrage, trouver un ténor; on

trouva Barbot, qui possédait, à défaut d'une grande voix, un grand

talent. Il faisait fort bien le trille et ne consentit à jouer le rôle

qu'à la condition de pouvoir, une fois au moins dans la soirée, perler

un trille en toute liberté. Il fallut lui passer cette fantaisie, et un

long trille enflé et diminué avec un art consommé, digne de servir de

modèle à tous les trilles de l'univers, couronna le bel air: _Salut,

demeure chaste et pure_, où il produisait l'effet d'une jolie boucle de

cheveux sur un sorbet.

Enfin, après trois semaines de travail supplémentaire, vint

l'inoubliable «première». On sait que le succès fut hésitant; il ne le

fut pas toutefois pour la principale interprète, et les séductions de sa

voix, de sa diction, de sa personne même vinrent à bout de toutes les

résistances. On déblatérait ferme dans les couloirs. «Cela ne se jouera

pas quinze fois,» disaient en haussant les épaules deux éditeurs

célèbres, ardents champions de l'École italienne. «Il n'y a pas de

mélodie là dedans, disaient les sceptiques: ce ne sont que des souvenirs

rassemblés par un érudit.» C'était ennuyeux, c'était long, c'était

froid. Il fallait couper l'acte du Jardin, qui ralentissait l'action....

Oh! ce jardin de Marguerite, qui nous le rendra? Dans cet ancien

Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, si barbarement démoli, la scène,

large et profonde, était éminemment favorable aux décorations, et les

peintres avaient brossé des chefs-d'oeuvre; jamais, depuis, l'ensemble

de _Faust_ n'a présenté un aussi grand charme. La musique était

entremêlée de dialogues, et s'il n'est pas permis de regretter cette

forme première, il n'en est pas moins vrai que dans certaines parties le

mélange de la parole et de l'orchestre était fort pittoresque, notamment

dans la scène où Méphistophélès insulte les étudiants.

Deux fragments échappèrent à l'indifférence générale: la Kermesse, grâce

au «choeur des Vieillards», et le choeur des Soldats. L'acte du

Jardin, s'il avait ses détracteurs, ne laissait pas de provoquer aussi

des enthousiasmes. «N'eût-on aimé qu'un chien dans sa vie», me disait

une charmante femme, «on doit comprendre cette musique-là!»

Dix ans plus tard, l'oeuvre définitivement acceptée, acclamée à

l'étranger, entrait triomphalement à l'Opéra. Croirait-on qu'elle eut

encore à vaincre, à cette occasion, quelques résistances? Beaucoup de

personnes craignaient que cette musique ne fût trop intime pour le grand

vaisseau de la rue Le-Peletier; d'autres _espéraient_, s'il faut

l'avouer, qu'elle y échouerait, que l'instrumentation de Gounod ne

«tiendrait» pas à côté de celle de Meyerbeer. Ce fut le contraire qui

arriva: le doux orchestre emplit la salle sans écraser les voix, et

celui de Meyerbeer a paru depuis un peu aigre en comparaison.

Le succès de la soirée fut pour le ballet. La place en était marquée, et

il eût existé dès le principe si le Théâtre-Lyrique avait possédé un

corps de ballet suffisant; il y était remplacé par une chanson à boire

de peu d'intérêt, chantée par _Faust_ devant un groupe de jolies femmes

à demi couchées sur des lits antiques à la façon des courtisanes de la

célèbre toile de Couture: _la Décadence romaine_. Les mêmes figurantes

avaient formé ce tableau pendant dix ans, si bien qu'à la fin le récit

de Méphistophélès--_Reines de beauté_--_De l'antiquité_--devenait

légèrement ironique. A l'Opéra, Perrin, qui s'y entendait, déploya des

splendeurs inouïes, et Saint-Léon, violoniste et compositeur, un maître

de ballet comme on n'en a pas vu ni avant ni depuis, calqua sur cette

musique de volupté la plus ingénieuse féerie qui se puisse imaginer; il

est fâcheux que la tradition n'en ait pas été fidèlement conservée. Un

incident comique survint à la première représentation. Tandis qu'Hélène,

sous les traits de la sculpturale mademoiselle Marquet, mimait les

nobles périodes de la musique, des femmes l'entouraient portant sur

leurs têtes des vases d'où s'échappait en flots abondants une fumée

roussâtre que le vent de la scène rabattait dans la salle, et chacun

d'ouvrir avidement ses narines pour aspirer les parfums dont s'enivrait

la belle Grecque. Horreur! une affreuse odeur, analogue à celle des feux

de Bengale, se répandit rapidement jusqu'aux loges du fond, et les

jolies spectatrices, tout effarouchées, durent chercher dans leurs

mouchoirs de dentelle un rempart protecteur contre cette désagréable

invasion.

Ce ballet, chef-d'oeuvre du genre, Gounod faillit ne pas l'écrire.

Quelque mois avant l'apparition de _Faust_ à l'Opéra, il m'avait envoyé

en ambassadeur notre jeune ami le peintre Emmanuel Jadin, chargé par lui

d'une mission délicate. Au moment de commencer, Gounod avait été pris de

scrupules: il était alors plongé dans les idées religieuses qui ne lui

permettaient pas de se livrer à un travail aussi essentiellement

profane; il me priait de m'en charger à sa place et d'aller causer avec

lui de ce projet. On jugera facilement de mon embarras. Je me rendis à

Saint-Cloud, j'y trouvai le maître occupé à faire dévotement une partie

de cartes avec un abbé. Je me mis entièrement à sa disposition, lui

objectant toutefois que la musique d'un autre, introduite au travers de

la sienne, ne saurait produire un bon effet, et que si j'acceptais la

tâche qui m'était offerte, c'était à la condition expresse qu'il

demeurât toujours libre de reprendre sa parole et de substituer sa

musique à la mienne. Je n'écrivis pas une note et n'entendis plus

parler de rien.

On a beaucoup disserté sur la façon dont les auteurs de _Faust_ avaient

compris le rôle de Marguerite. Ce sujet de _Faust_, marqué par Goethe

d'une si forte empreinte, ne lui appartient pas tout à fait; d'autres

l'avaient traité avant lui et chacun peut le reprendre à sa façon:

dernièrement encore, dans _Futura_, Auguste Vacquerie lui donnait une

forme nouvelle. Le _Faust_ de Goethe, depuis longtemps connu en

France, avait été popularisé par les tableaux d'Ary Scheffer, et si l'on

avait présenté au public la vraie Marguerite du poète, il ne l'eût pas

reconnue. C'est que la _Gretchen_ du fameux poème n'est pas une vierge

de missel ou de vitrail, l'idéal rêvé, enfin rencontré; Gretchen, c'est

Margot, et du lin qu'elle file pourraient être tissés les «torchons

radieux» de Victor Hugo. Faust a passé sa vie dans les grimoires et les

cornues, sans connaître l'amour; il retrouve sa jeunesse d'écolier, et

la première fille venue lui semble une divinité. Elle lui parle de la

maison, du ménage, des choses les plus terre à terre, et l'enchante.

C'est un trait de nature: l'homme sérieux, l'esprit supérieur s'éprend

volontiers d'une maritorne. Ce caractère du rôle de Gretchen me frappa

vivement la première fois que je vis, en Allemagne, représenter les

fragments arrangés pour la scène du _Faust_ de Goethe, et je

m'étonnais que personne n'eût fait une étude sur ce sujet. Cette étude a

été faite, depuis, par Paul de Saint-Victor. Amours ancillaires,

séduction, abandon, infanticide, condamnation à mort et folie, telle est

la trame très prosaïque sur laquelle Goethe a brodé ses éclatantes

fleurs poétiques. Sans y rien changer, les auteurs français ont fait une

transposition du personnage; c'était leur droit, et le succès, en

Allemagne même, leur a donné raison.

L'apparition de Méphistophélès dans la scène de l'église a donné prise à

la critique. Dans le poème de Goethe, ce n'est pas Méphistophélès,

mais un «méchant esprit»--_böser Geist_--qui tourmente l'infortunée

Gretchen. La scène (assez bizarre, en somme, car ce n'est pas

d'ordinaire un méchant esprit qui inspire les remords) est poétiquement

belle et très musicale. Fallait-il, pour ne pas s'en priver, introduire

un nouveau personnage, un petit rôle pour lequel on eût difficilement

trouvé un interprète de premier ordre? Chose à peine croyable, la

censure d'alors était ai chatouilleuse qu'elle faillit interdire cette

scène; et pour qui connaît les principes de Gounod en matière d'accent

et de prosodie, tant en latin qu'en français, il n'est pas douteux que

le choeur _Quand du Seigneur le jour luira_ ait été primitivement

écrit sur la Prose _Dies iroe, dies illa_, dont ladite censure

n'aurait jamais permis l'audition dans un théâtre. Aujourd'hui encore,

elle y tolère à peine les signes de croix, alors qu'on ne craint pas

d'en tirer des effets comiques dans la très catholique Espagne.

V

Ceci étant une vue d'ensemble et non une analyse détaillée des oeuvres

de Gounod, nous glisserons, si vous le permettez, sur _Roméo et

Juliette_, nous bornant à constater que le triomphe de la première

heure, qui avait manqué à _Faust_, ne fit pas défaut à _Roméo_; ce fut

dès l'abord un entraînement, un délire. Si _Faust_ est plus complet, il

faut convenir que nulle part le charme particulier à l'auteur n'est

aussi pénétrant quo dans _Roméo_. L'époque de son apparition marque

l'apogée de l'influence de Gounod; toutes les femmes chantaient ses

mélodies, tous les jeunes compositeurs imitaient son style.

Quelque temps avant, il avait passé à côté du grand succès avec

_Mireille_, ouvrage mal accueilli d'abord, qui s'est relevé depuis, mais

défiguré par des modifications, des mutilations de toute sorte. Je n'ai

jamais pu y songer sans tristesse, ayant connu dans son intégrité la

partition primitive dont l'auteur m'avait fait entendre successivement

tous les morceaux, et qu'il fit connaître en entier, dès qu'elle fut

achevée, à quelques intimes, avec le précieux concours de Mme la

vicomtesse de Grandval; Georges Bizet et moi, sur un piano et un

harmonium, remplacions l'orchestre absent. L'effet de cette audition fut

profond et le succès ne fit doute pour personne; mais le ver était dans

le fruit superbe. Mme Carvalho, pour qui le rôle de Mireille fut

écrit, était parvenue à élargir sa voix en quittant Fanchonnette pour

Marguerite, mais elle ne pouvait en changer la nature au point de

devenir une «Valentine». La première fois que Gounod, qui aimait à me

donner la primeur de ses oeuvres, me chanta la scène de la Crau, je

fus effrayé des moyens vocaux qu'elle nécessitait. «Jamais, lui dis-je,

Mme Carvalho ne chantera cela.--Il faudra bien qu'elle le chante!» me

répondit-il en ouvrant démesurément des yeux terribles. Comme je l'avais

prévu, la cantatrice recula devant la tâche qui lui était imposée.

L'auteur s'obstinant, elle rendit le rôle, on échangea du papier timbré;

un exploit accusait l'auteur d'exiger de son interprète des

«vociférations». Puis la tempête s'apaisa: l'auteur diminua de moitié la

grande scène, écrivit le délicieux rende _Heureux petit berger!_ Le rôle

s'amoindrissait. D'un autre côté, le ténor se montrait insuffisant, et

son rôle, de répétition en répétition, se racornissait comme la «Peau de

Chagrin» de Balzac. L'oeuvre arriva devant le public, affaiblie,

dénaturée; et quand survint la scène de la Crau, redoutable encore,

quoique mutilée, la cantatrice, prise de peur, y échoua complètement.

Avant cela, la belle scène des Revenants avait déjà manqué son effet. Le

Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet n'était pas assez vaste pour se

prêter à de telles illusions: en glissant sur l'eau du fleuve, les

trépassés faisaient entendre des bruits fâcheux, des _couics_ ridicules.

L'issue de la soirée ne fut pas douteuse: c'était un désastre.

L'oeuvre méconnue n'a jamais depuis retrouvé son aplomb; on a coupé

de-ci de-là, on a changé le dénouement, tantôt supprimé, tantôt, rétabli

la scène fantastique, fondu le petit rôle de Vincenette dans celui de

Taven la sorcière; jamais je n'ai retrouvé cette impression d'une

oeuvre achevée, complète, qui m'avait tant séduit chez l'auteur.

_Habent sua fata_... les pièces de théâtre comme les livres!

Au nombre des oeuvres marquées d'un signe fatal par le Destin, il faut

ranger ce _Polyeucte_ dont Gounod voulait faire l'oeuvre capitale de

sa vie et qui ne lui a causé que des déceptions. Il avait trouvé dans

Mme Gabrielle Krauss une admirable Pauline, mais il ne rencontra

jamais le Polyeucte qu'il avait rêvé; Faure seul était capable de

réaliser un tel idéal, et Faure, baryton, ne pouvait chanter un rôle de

ténor. On sait qu'Ambroise Thomas eut le courage de refondre sa

partition d'_Hamlet_ pour adapter le rôle principal aux moyens de

l'incomparable artiste. Gounod, à qui la même transformation fut

proposée, ne put s'y résigner.

La première fois qu'il me fit entendre un fragment de _Polyeucte_, ce

fut le choeur des païens, chanté dans la coulisse, et la barcarolle

qui le suit. «Mais, lui dis-je, si vous entourez le paganisme de telles

séductions, quelle figure fera près de lui le christianisme?--Je ne puis

pourtant pas lui ôter ses armes,» me répondit-il avec un regard dans

lequel il y avait des visions de nymphes et de déesses. Ce que je

craignais arriva; les païens, sous les traits de M. Lassalle, de M.

Warot, de Mlle Mauri, l'emportèrent sur les chrétiens qui parurent

ennuyeux. Faut-il rappeler que le chef-d'oeuvre de Corneille ne put

réussir que lorsque Rachel et Beauvallot le jouèrent au

Théâtre-Français? Du vivant de l'auteur, la tragédie avait paru

glaciale.

On sait que le sujet de _Polyeucte_ avait séduit Donizetti; et bien

qu'il se soit élevé dans cette partition au-dessus de son style

ordinaire, bien que l'ouvrage, représenté d'abord en italien

(_Poliuto_), puis en français (_les Martyrs_), ait eu plus tard au

Théâtre-Italien des soirées heureuses avec Tamberlick et Mme Penco,

il est aujourd'hui complètement oublié. C'est pourtant un beau sujet que

_Polyeucte_; mais l'optique de la scène est si étrange! Au théâtre, où

la science et l'étude paraissent comiques, où les crimes les plus

affreux ne sont pas sans attrait, l'amour divin est peu intéressant.

VI

Portraits et souvenirs · 第 3 / 12 段