Il y a deux natures dans la personne artistique de Gounod: la nature

chrétienne et la nature païenne, l'élève du séminaire et la pensionnaire

de l'École de Rome, l'apôtre et l'aède. Parfois les deux natures se

superposent, comme dans _Faust_ donnant à l'oeuvre un relief

prodigieux; elles se sont juxtaposées dans _Polyeucte_, se nuisant par

leur voisinage, par leur égalité dans le charme et dans l'éclat. Les

choeurs d'_Ulysse_, la première _Sapho_, _Philémon et Baucis_,

montrent le païen pur; les messes, les oratorios, le chrétien mystique.

L'heure n'est peut-être pas venue d'apprécier comme il convient le grand

artiste dont la France s'honore, dont elle s'enorgueillira plus tard;

l'indispensable travail du Temps n'a pas encore mis à sa vraie place le

musicien profondément original dans son apparente simplicité, le

classique longtemps accusé de n'être qu'un reflet des anciens maîtres,

alors qu'il ne ressemble nullement, au fond, à ses modèles: ses façons

de procéder sont tellement autres, son point de départ si différent

qu'on est tenté de le classer, en quelque sorte, hors de la tradition à

laquelle il était, de coeur, si fortement attaché. En opposition avec

l'école, légèrement colorée d'italianisme, dont Auber fut le chef, il ne

saurait non plus être considéré comme faisant suite à l'école

italo-allemande fondée par Haydn, ni comme héritier direct de Mozart,

son génie de prédilection; les similitudes, tout extérieures, qu'il

présente avec ce dernier, n'atteignent pas l'essence du style. Au fond,

il n'a pas eu d'autre modèle que lui-même. Mélange d'archaïsme et de

nouveauté, ses procédés devaient naturellement dérouter la critique, et

il n'y a pas lieu de s'étonner s'il fut, dès l'abord, très diversement

jugé, les uns l'accusant de vivre d'emprunts faits au passé; les autres,

d'écrire une musique incompréhensible, que seule une poignée d'amis

affectaient d'admirer. Ces temps sont loin de nous, mais la lutte dure

encore, elle se continue sur un autre terrain; et tandis que le bon

public, ne raisonnant pas ses impressions, s'abandonne sans contrainte

au charme de _Faust_ et de _Roméo_, les «amateurs éclairés» se demandent

encore ce qu'ils doivent en penser. Comment le sauraient-ils? Habitués à

chercher dans leur journal des opinions toutes faites, ils ont toujours

été désorientés. Il y a trente ans, on attaquait Gounod au profit de

l'école italienne triomphante et dominatrice, l'accusant de germanisme;

maintenant que la faveur de la critique s'est tournée du côté de l'école

allemande, on veut le faire passer pour italien. Immuable au milieu de

ces vicissitudes, il n'a jamais été autre chose qu'un artiste français,

et le plus français qui se puisse voir.

I

Les jeunes musiciens d'aujourd'hui se feraient difficilement une idée de

l'état de la musique en France, au moment où parut Gounod. Le beau monde

se pâmait d'admiration devant la musique italienne; on sentait encore

les ondulations des grandes vagues sur lesquelles la flotte portant

Rossini, Donizetti, Bellini, et les merveilleux chanteurs interprètes et

collaborateurs de leurs oeuvres, avait envahi l'Europe; l'astre de

Verdi, encore voilé des brumes du matin, se levait à l'horizon. Pour le

bon bourgeois, le véritable public, il n'existait rien en dehors de

l'opéra et de l'opéra-comique français, y compris les ouvrages écrits

pour la France par d'illustres étrangers.

Des deux cotés on professait le culte, l'idolâtrie de la _mélodie_, ou

plutôt, sous cette étiquette, du motif s'implantant sans effort dans la

mémoire, facile à saisir du premier coup. Une belle période, comme celle

qui sert de thème à l'adagio de la _Symphonie en Si bémol_, de

Beethoven, n'était pas «de la mélodie», et l'on pouvait, sans ridicule,

définir Beethoven «l'algèbre en musique». De telles idées régnaient

encore il y a vingt ans: les amateurs de curiosités, s'ils voulaient

prendre la peine de jeter un coup d'oeil sur l'article qui, dans mon

livre _Harmonie et Mélodie_, donne son titre au volume, y trouveraient

une critique assez vive dirigée, non contre la mélodie elle-même, mais

contre l'importance exagérée qu'on lui attribuait alors. Un tel article

n'aurait plus de raison d'être à notre époque, la mélodie étant regardée

actuellement comme une de ces choses que la pudeur interdit de nommer.

Il y a quarante ans, on parlait de _Robert le Diable_ et des _Huguenots_

avec une sorte de terreur sacrée, avec onction et dévotion de _Guillaume

Tell_ Hérold, Boïeldieu, déjà classiques, Auber, Adolphe Adam se

disputaient la palme de l'École française; pour Auber, le succès allait

jusqu'à l'engouement, et il n'était pas permis de constater les

négligences dont un oeuvre aussi considérable que le sien, écrit aussi

hâtivement, est nécessairement parsemé. On sait quel injuste abandon a

succédé à cet enthousiasme. Ce n'est pas ici le lieu de traiter une

telle question; mais, sans s'y attarder, ne peut-on exprimer le regret

qu'on n'ait pas su rester à mi-chemin de deux exagérations contraires?

Tandis que chez nous on ose à peine parler de la _Dame Blanche_, du

_Domino Noir_, ces mêmes ouvrages tiennent encore ailleurs, même en

Allemagne, une place honorable, et les étrangers leur trouvent le goût

de terroir que nous nous refusons à y reconnaître. On ne veut plus que

du Grand Art! C'est fort bien, mais comme de temps à autre il faut bien

rire un brin, dans le vide laissé par l'opéra-comique s'est logée

l'opérette. Sans vouloir médire d'un genre qui, après tout, est _un

genre_, et dont quelques spécimens ont apporté une note nouvelle qui

n'est pas sans prix, on est bien forcé de reconnaître que la création de

ce genre n'a pas été un progrès, et que pour écrire, pour exécuter des

ouvrages comme ceux que l'on dédaigne, il fallait dépenser une toute

autre somme de talent que pour les oeuvres frivoles d'aujourd'hui. Les

interprètes d'antan étaient Roger, Bussine, Hermann-Léon, Jourdan,

Coudere, Faure, Mmes Damoreau, Carvalho, Ugalde, Caroline Duprez,

Faure-Lefebvre, et tant d'autres, artistes passés maîtres dans le chant,

le jeu, l'art du dialogue. «C'était le bon temps,» comme on dit quelques

fois avec moins de justesse.

En dehors de ces deux grandes masses d'auditeurs dont nous avons parlé,

un petit noyau de musiciens et d'amateurs, soucieux de la musique aimée

et cultivée pour elle-même, adorait dans l'ombre Haydn, Mozart et

Beethoven, avec quelques échappées sur Bach et Haendel, et les

curieuses tentatives, vers la musique du seizième siècle, du prince de

la Moskowa. Hors de la _Société des Concerts_ du Conservatoire et de

quelques Sociétés de musique de chambre hantées seulement par quelques

initiés, il était inutile de chercher à faire entendre une symphonie, un

trio, un quatuor; les auditeurs n'y voyaient que du feu. Situation

fâcheuse, assurément, mais comportant peut-être, à certains égards, plus

d'avantages que d'inconvénients. Le public, en suivant la pente

naturelle qui le menait vers le théâtre et les oeuvres françaises,

favorisait l'École nationale; chaque année, l'Opéra et l'Opéra-Comique

faisaient ample consommation d'ouvrages nouveaux; on recherchait les

primeurs autant qu'on les a évitées depuis, et tout opéra, sauf le cas

d'une chute irrémédiable, était assuré d'un succès de curiosité; tout

jeune compositeur bien doué et sachant son métier pouvait espérer

fournir une honorable carrière. Aujourd'hui, le public sait tout,

comprend tout, et ne veut ouvrir ses nobles oreilles que pour des

chefs-d'oeuvre: les chefs-d'oeuvre étant rares, comme il y a

toujours plusieurs à parier contre un qu'une oeuvre nouvelle ne sera

pas un chef-d'oeuvre, le public ne s'intéresse plus aux nouveautés;

l'École française, privée de l'indispensable aliment, se meurt

d'inanition. L'Angleterre, bien avant nous, avait créé chez elle cette

situation, et il eût été prudent de ne pas l'imiter. Si nous continuons

dans cette voie, la France musicale ne sera bientôt plus qu'un musée où

les oeuvres, après avoir lutté de par le monde pour conquérir leur

place au soleil, viendront goûter en paix le repos de l'immortalité.

Quand Charles Gounod, après une tentative avortée (bien heureusement

pour l'art) de vie ecclésiastique, choisit définitivement la carrière

musicale, celle-ci était déjà considérée comme d'un abord assez

difficile. Les seuls grands concerts sérieux étant ceux du

Conservatoire, inabordables pour les auteurs nouveaux, l'unique débouché

était le théâtre, mais on pouvait espérer, tôt ou tard, s'y créer une

place: aussi Gounod visait-il le théâtre songeant d'abord à faire le

siège de l'Opéra-Comique. C'est à ce moment initial que j'eus la bonne

fortune de rencontrer le jeune maître chez un de mes parents, le docteur

homéopathe Hoffmann, dans le salon duquel se tenaient des réunions

mondaines où Gounod était attiré par un clan de jolies femmes, clientes

du docteur et admiratrices passionnées du musicien. J'avais alors dix à

douze ans, lui vingt-cinq peut-être, et, par ma grande facilité

musicale, par ma naïveté, mon enthousiasme, je sus attirer sa sympathie.

Il écrivait, avec la collaboration d'un beau-frère de la maîtresse de la

maison, un opéra-comique dont il nous chantait des fragments dans ces

réunions intimes; et déjà, dans ces timides essais, on trouvait en germe

sa personnalité, le souci de la pureté, de la tenue du style, de la

justesse de l'expression, ces rares qualités qu'il a portées depuis à un

si haut degré. Peu après, il fut remarqué par Mme Viardot, et

celle-ci, après avoir obtenu pour lui d'Émile Augier le poème de

_Sapho_, lui fit ouvrir les portes de l'Opéra. Dès lors, si son talent

ne donnait pas encore tous ses fruits, on peut dire qu'il était formé,

n'avait plus qu'à poursuivre son évolution. Il est difficile de savoir

ce qu'il a puisé dans l'enseignement de ses maîtres, Reicha et Lesueur.

Le premier lui aura sans doute appris le mécanisme de son art, ainsi

qu'à tous ses élèves: froide et antipoétique, sa nature devait

difficilement s'accorder avec celle d'un tel disciple. Le mysticisme de

Lesueur devait lui plaire, mais pour un peu d'or que recèlent les

oeuvres de l'auteur des _Bardes_, combien de scories et d'inutilités!

Le temps passé au séminaire, la fréquentation du salon de Mme

Viardot, voilà ce qui aura fortement influé sur son orientation

musicale, sans oublier le don merveilleux d'une voix peu timbrée, mais

exquise, que la nature lui avait octroyé.

Au séminaire, il avait appris l'art de la parole, de la belle diction,

claire et châtiée, nécessaire à la chaire chrétienne; en y étudiant les

textes sacrés, le désir lui était venu sans doute de les interpréter

musicalement, et là dut prendre sa source le beau fleuve de musique

religieuse qui n'a jamais cessé, malgré les séductions du théâtre, de

couler de sa plume. Est-ce chez Lesueur, ne serait-ce pas plutôt au

séminaire qu'il prit ce goût pour la grandiloquence, pour l'emphase, si

souvent rencontrées dans son oeuvre? On serait tenté d'y voir un

défaut. Défaut ou qualité, ce caractère est rare en musique: absent des

oeuvres de Haydn et de Mozart, il se montre à peine dans celles de

Sébastien Bach et de Beethoven; nous le trouvons, parmi les modernes,

chez Verdi, chez Liszt, mais, de tous les compositeurs connus, lequel a

été le plus grandiloquent, le plus emphatique? Haendel, que personne

assurément n'accusera de manquer de force, ni de véritable grandeur.

Avec Mme Viardot, nous entrons dans un autre monde. Cette femme

célèbre n'était pas seulement une grande cantatrice, mais une grande

artiste et une encyclopédie vivante: ayant fréquenté Schumann, Chopin,

Liszt, Rossini, George Sand, Ary Scheffer, Eugène Delacroix, elle

connaissait tout, en littérature et en art, possédait la musique à fond,

était initiée aux écoles les plus diverses, marchait à l'avant-garde du

mouvement artistique; pianiste de premier ordre, elle interprétait chez

elle Beethoven, Mozart, et Reber qu'elle appréciait beaucoup. Il n'est

pas difficile de s'imaginer combien un pareil milieu devait être propice

à l'éclosion d'un talent naissant. Le goût du chant, naturel à Gounod,

se développa chez lui plus encore: aussi la voix humaine fut-elle

toujours l'élément primordial, le palladium sacré de sa cité musicale.

II

S'il était vrai, comme le veut M. Camille Bellaigue, que l'expression

fut la principale qualité de la musique, celle de Gounod serait la

première du monde. La recherche de l'expression a toujours été son

objectif: c'est pourquoi il y a si peu de notes dans sa musique, privée

de toute arabesque parasite, de tout ornement destiné à l'amusement de

l'oreille; chaque note y chante. Pour la même raison, la musique

instrumentale, la _musique pure_, n'était guère son fait; après la

tentative de deux symphonies dont la seconde avait remporté un assez

brillant succès, il abandonna cette voie qu'il sentait ne pas être la

sienne. A la fin de sa carrière, des tentatives de quatuor ne le

satisferont pas davantage.

Un jour, j'étais allé lui rendre visite, au retour d'un de mes

hivernages, et l'ayant trouvé, comme à l'ordinaire, écrivant dans son

magnifique atelier auquel un orgue inauguré par moi-même, sur sa

demande, quelques années auparavant, donnait un si grand caractère, je

lui demandai ce qu'il avait produit pendant mon absence.

--J'ai écrit des quatuors, me dit-il; ils sont là.

Et il me montrait un casier placé à portée de sa main.

--Je voudrais bien savoir, lui répliquai-je, comment ils sont faits?

--Je vais te le dire. Ils sont mauvais, et je ne te les montrerai pas.

On ne saurait imaginer de quel air de bonhomie narquoise il prononçait

ces paroles. Personne n'a vu ces quatuors: ils ont disparu, comme ceux

qu'on avait exécutés l'année précédente et auxquels j'ai fait allusion

plus haut.

Ce perpétuel souci de l'expression qui le hantait, il l'avait trouvé

dans Mozart, on peut dire même qu'il l'y avait découvert. La musique de

Mozart est si intéressante par elle-même qu'on s'était habitué à

l'admirer pour sa forme et pour son charme, sans songer à autre chose;

Gounod sut y voir l'union intime du mot et de la note, la concordance

absolue des moindres détails du style avec les nuances les plus

délicates du sentiment. C'était une révélation de lui entendre chanter

_Don Giovanni_, le _Nozze_, la _Flûte enchantée_. Or, en ce temps-là on

professait ouvertement que la musique de Mozart n'était pas «scénique»,

bien que toujours le morceau y soit modelé sur la situation. En

revanche, on déclarait «scéniques» les oeuvres conçues dans le système

rossinien, où les morceaux se développent en toute liberté, faisant bon

marché de la situation dramatique, même du sens des mots, même de la

prosodie; Rossini n'était pas allé si loin. A s'élever contre de pareils

abus, on risquait fort de passer pour un être dangereux et subversif;

l'auteur de ces lignes en sait quelque chose, ayant été éconduit par

Roqueplan, alors directeur de l'Opéra-Comique, pour avoir fait devant

lui l'éloge des _Noces de Figaro_. Par la même raison, avant qu'il eût

rien écrit pour le théâtre, Gounod avait déjà des adversaires: on

prenait parti pour ou contre _Sapho_ avant même qu'elle fût achevée.

Aussi quelle soirée! Le public s'enflammait à l'audition de cette

musique dont le charme le captivait malgré lui; dans les entr'notes, il

se reprenait. Le finale du premier acte électrisa la salle, fut bissé

avec transport; l'enthousiasme calmé, les amateurs disaient d'un air

entendu: «Ce n'est pas un finale, il n'y a pas de _strette!_» Ils

oubliaient que le superbe finale du troisième acte de _Guillaume Tell_

n'en a pas non plus; je me trompe, il en avait primitivement une: elle

fut supprimée aux répétitions, comme aurait disparu celle du premier

acte de _Sapho_ si l'auteur eût inutilement ajouté quelque chose à la

période qui en forme la foudroyante conclusion.

La presse fut houleuse. Il n'entre pas dans ses habitudes d'admettre

d'emblée ce qui sort des routes battues; néanmoins des critiques de

premier ordre, tels que Berlioz, Adolphe Adam, avaient traité l'oeuvre

selon ses mérites. Peut-être le demi-succès du premier jour serait-il

devenu un succès complet, si l'ouvrage avait pu continuer sa carrière;

mais Mme Viardot, parvenue au terme de son engagement, ne put jouer

plus de quatre fois le rôle de _Sapho_; une autre, de belle voix et non

sans talent, reprit le rôle avec la triste figure que fait le talent à

côté du génie; encore deux représentations, et cet ouvrage, qui marque

une date dans l'histoire de l'opéra français, fut abandonné.

Longtemps après, on le reprit en deux actes--il en avait primitivement

trois:--c'était une mutilation. Plus tard encore, sur la demande de

Vaucorbeil, les auteurs l'étirèrent en quatre actes, l'agrémentant d'un

ballet, et ce fut pis encore. Comment un homme de théâtre comme Augier

avait-il pu consentir à démolir ainsi son oeuvre? De peu d'intrigue,

ainsi qu'il convenait à un tel sujet, la pièce comportait trois actes,

rien de plus, rien de moins, et les ronds de jambe n'y avaient que

faire. Au succès obtenu, lors de cette dernière reprise, par les

morceaux de l'ancienne _Sapho_ on pouvait juger de la faveur qui l'eût

accueillie, si elle était réapparue dans l'éclat de sa fraîcheur

première.

Ma grande intimité avec Gounod date des choeurs d'_Ulysse_. Ainsi

qu'Augier, Ponsard était un familier du salon de Mme Viardot où les

littérateurs les moins férus de musique étaient attirés par son mari,

littérateur distingué lui-même, mis en vue par une traduction de _Don

Quichotte_ fort estimée et par des travaux sur la peinture, diversement

appréciés, mais très remarqués. Ponsard, ayant songé à tirer de

l'_Odyssée_ les éléments d'une tragédie mêlée de choeurs à la manière

antique, choisit Gounod pour collaborateur. Le païen nourri de poésie

classique, toujours prêt à se réveiller en lui, trouvait ici un nouvel

aliment. Quoi de plus séduisant dans toute l'antiquité que cette

_Odyssée_ et quel homme paraissait alors mieux placé que Ponsard pour

lui donner une forme nouvelle? On trouvera, si l'on veut, dans les

_Mémoires_ d'Alexandre Dumas père, une étude très détaillée sur cet

_Ulysse_, où les qualités et les défauts se heurtent de si étrange

façon. Le grand écrivain constate que les meilleurs vers y sont

justement ceux destinés à la musique; les choeurs des Nymphes,

particulièrement, sont à noter, et la savoureuse mélopée qui s'unit à

ces vers délicats en rehausse le charme. Cela ne ressemble à rien de ce

qui avait été fait auparavant; le jeune maître avait découvert là un

petit monde tout nouveau, quelque chose comme une Tempé émaillée de

fleurs, où bourdonne l'abeille, où courent les ruisseaux, vierge encore

des pas de l'homme.

Gounod jouait du piano fort agréablement, mais la virtuosité lui

manquait et il avait quelque peine à exécuter ses partitions. Sur sa

demande, j'allais, presque chaque jour, passer avec lui quelques

instants, et, sur les pages toutes fraîches, nous interprétions à nous

deux, tant bien, que mal--plutôt bien que mal--des fragments de

l'oeuvre éclose. Plein de son sujet, Gounod m'expliquait ses

intentions, me communiquait ses idées, ses désirs. Sa grande

préoccupation était de trouver sur la palette orchestrale une belle

couleur; et loin de prendre chez les maîtres des procédés tout faits,

il cherchait directement, dans l'étude des timbres, dans des

combinaisons neuves, les tons nécessaires à ses pinceaux. «La sonorité,

me disait-il, est encore inexplorée.» Il disait vrai: depuis ce temps,

quelle floraison magique est sortie de l'orchestre moderne! Il rêvait,

pour ses choeurs de nymphes, des effets aquatiques, et il avait

recours à l'harmonica fait de lamelles de verre, au triangle avec

sourdine, celle-ci obtenue en garnissant de peau le battant de

l'instrument. Les gens du métier savent qu'au fond, c'est surtout à la

musique elle-même, à l'habile emploi de l'harmonie qu'est dû le

caractère de la sonorité; aussi est-ce particulièrement une double

pédale de tierce et de quinte, changée plus tard en triple pédale par

l'adjonction de la tonique, véritable trouvaille de génie, qui prête au

premier choeur d'_Ulysse_ tant de charme et de fraîcheur. Il est

malheureusement impossible, avec des mots, d'en donner une idée; je

demande pardon au lecteur de ces termes techniques, compréhensibles

seulement pour les musiciens.

On comptait beaucoup, au Théâtre-Français, sur la pièce nouvelle. Un

orchestre complet, choisi, des choeurs excellents, de magnifiques

décors, rien ne fut épargné. Le beau rideau, reproduisant le _Parnasse_

de Raphaël, qu'on voit encore à la Comédie, avait été peint à cette

occasion. Désirant passionnément pour la musique de mon grand ami le

succès qu'elle méritait, je voulais que la tragédie fût un

chef-d'oeuvre et je n'admettais pas qu'elle pût ne pas réussir. Hélas!

la première représentation, à laquelle j'avais convié un étudiant en

médecine, fervent amateur de musique, cette première fut lamentable. Un

public en majeure partie purement littéraire et peu soucieux d'art

musical accueillit froidement les choeurs; la pièce parut ennuyeuse,

et certains vers, d'un réalisme brutal, choquèrent l'auditoire: on

chuchotait, on riait. Au dernier acte, un hémistiche--_Servons nous de

la table_--provoqua des hurlements; j'eus la douleur de voir mon ami

l'étudiant, que j'étais parvenu à contenir jusque-là, rire à gorge

déployée. Cette tragédie bizarre, curieuse après tout, aurait mérité

peut-être des spectateurs plus patients. L'exécution était des plus

brillantes: si Delaunay, l'artiste impeccable, habitué à l'emploi des

amoureux, semblait mal à l'aise dans le rôle insipide de Télémaque, en

revanche, Geoffroy avait trouvé dans celui d'Ulysse ample matière à

déployer ses précieuses qualités. Mme Nathalie était fort belle en

Minerve, descendant de son nuage au prologue, et Mme Judith avait

toute la grâce pudique, toute la noblesse désirable dans le rôle de

Pénélope.

Après les deux insuccès de _Sapho_ et d'_Ulysse_, l'avenir de Gounod

pouvait sembler douteux pour le vulgaire, non pour l'élite qui classe

les artistes à leur rang: il était marqué du signe des élus.

Je me souviens qu'un jour, frappé de la nouveauté des idées et des

procédés qui distinguent ces deux ouvrages, je lui dis étourdiment (il

me passait tout) qu'il ne saurait jamais mieux faire. «Peut-être», me

répondit-il, sur un ton étrange, et ses yeux semblaient viser un inconnu

lointain et profond. Il y avait déjà _Faust_ dans ces yeux-là....

Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant ici pour payer mon tribut

de reconnaissance au maître, qui, déjà en pleine possession de son

talent, ne dédaignait pas de me faire, tout écolier que j'étais encore,

le confident de ses plus intimes pensées artistiques et de verser sa

science dans mon ignorance. Il dissertait avec moi comme avec un égal;

c'est ainsi que je devins, sinon son élève, du moins son disciple, et

que j'achevai de me former à son ombre, ou plutôt à sa clarté.

III

Portraits et souvenirs · 第 2 / 12 段