Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
Portraits
et Souvenirs
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
DIX EXEMPLAIRES DE GRAND LUXE, SUR JAPON,
NUMÉROTÉS DE 1 A 10
ET
QUINZE EXEMPLAIRES DE LUXE, SUR HOLLAND,
NUMÉROTÉS DE 11 A 25
Droits de traduction réservés pour toits pays,
y Compris la Suède et la Norvège.
TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie--MESNIL (EURE).
L'Art et les Artistes
CAMILLE SAINT-SAËNS
DE L'INSTITUT
Portraits
et Souvenirs
SOCIÉTÉ D'ÉDITION ARTISTIQUE
PAVILLON DE HANOVRE
33-34, RUE LOUIS-LE-GUAND, 32-34
PARIS
A M. GUSTAVE LARROUMET
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL
DE L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
AVANT-PROPOS
On dirait qu'il s'est écoulé un siècle depuis le temps où j'écrivais
_Harmonie et Mélodie_, «Harmonie,» alors, signifiait science; «Mélodie,»
inspiration. La situation s'est retournée; les amateurs qui refusaient
de tenter le moindre effort pour comprendre la musique se sont pris de
passion pour l'obscur et l'incompréhensible; «quand je comprends,»
disent les purs, «c'est que cela est mauvais; quand je ne comprends pas,
c'est que cela est bon». Ils sont irrités ou dédaigneux si les
instruments de l'orchestre ne courent pas de tous cotés comme des rats
empoisonnés; un accompagnement simple et naturel leur fait hausser les
épaules.
La Mélodie, naguère objet d'une redoutable idolâtrie, est vilipendée; un
simple chant, accompagné naturellement, semble méprisable, et dans les
compositions dépourvues de cet élément, on prétend que la mélodie est
«partout». Quelle plaisanterie! Nous connaissions cela, à l'école, quand
on nous apprenait à écrire des fugues où les diverses parties doivent
être chantantes et vivre d'une vie propre, tout en concourant à
l'ensemble; c'est ce qui constitue le style horizontal en opposition
avec le style vertical en accords plaqués. Ce n'est pas là de la
mélodie.
Le gros public, heureusement, est resté naïf, et peu lui importent les
systèmes, pourvu qu'on réussisse à l'intéresser.
On trouvera un peu de tout dans ce volume et beaucoup moins de polémique
ici que dans _Harmonie et Mélodie_. Des anecdotes, des souvenirs sur
quelques grands musiciens que j'ai connus, un peu de critique générale.
Quant à de véritables mémoires, je n'en écrirai jamais.
Portraits
HECTOR BERLIOZ
Un paradoxe fait homme, tel fut Berlioz.
S'il est une qualité qu'on ne peut refuser à ses oeuvres, que ses
adversaires les plus acharnés ne lui ont jamais contestée, c'est
l'éclat, le coloris prodigieux de l'instrumentation. Quand on l'étudie
en cherchant à se rendre compte des procédés de l'auteur, on marche
d'étonnements en étonnements. Celui qui lit ses partitions sans les
avoir entendues ne peut s'en faire aucune idée; les instruments
paraissent disposés en dépit du sens commun; il semblerait, pour
employer l'argot du métier, que cela ne dût pas _sonner_; et cela sonne
merveilleusement. S'il y a peut-être, çà et là, des obscurités dans le
style, il n'y en a pas dans l'orchestre; la lumière l'inonde et s'y
joue comme dans les facettes d'un diamant.
En cela, Berlioz était guidé par un instinct mystérieux, et ses procédés
échappent à l'analyse, par la raison qu'il n'en avait pas. Il l'avoue
lui-même dans son _Traité d'instrumentation_, quand, après avoir décrit
en détail tous les instruments, énuméré leurs ressources et leurs
propriétés, il déclare que leur groupement est le secret du génie et
qu'il est impossible de l'enseigner. Il allait trop loin; le monde est
plein de musiciens qui sans le moindre génie, par des procédés sûrs et
commodes, écrivent fort bien pour l'orchestre. Ce _Traité
d'instrumentation_ est lui-même une oeuvre hautement paradoxale. Il
débute par un avant-propos de quelques lignes, sans rapport avec le
sujet, où l'auteur s'élève contre les musiciens qui abusent des
modulations et ont du goût pour les dissonances, _comme certains animaux
en ont pour les plantes piquantes, les arbustes épineux_ (que dirait-il
donc aujourd'hui!). Puis il aborde l'étude des instruments de
l'orchestre et mêle aux vérités les plus solides, aux conseils les plus
précieux, des assertions étranges, celle-ci entre autres: «La
clarinette, dit-il, est peu propre à l'idylle.» Il ne voulait voir en
elle qu'une voix propre à l'expression des sentiments héroïques. Mais la
clarinette, très héroïque en effet, est aussi très bucolique; il n'y a
qu'à se rappeler le parti qu'en a tiré Beethoven dans la _Symphonie
pastorale_, pour en être convaincu. Le joli début agreste du
_Prophète_, qui n'était pas encore né quand Berlioz écrivit son traité,
est encore venu lui donner un démenti.
Les grandes oeuvres de Berlioz, à l'époque où parut l'ouvrage dont
nous parlons, étaient pour la plupart inédites; on ne les exécutait
nulle part. Ne s'avisa-t-il pas de citer comme exemples, pour ainsi dire
à chaque page, des fragments de ces mêmes oeuvres! Que pouvaient-ils
apprendre à des élèves qui n'avaient jamais l'occasion de les entendre?
Eh bien! il en est de ce traité de Berlioz comme de son instrumentation:
avec toutes ces bizarreries, il est merveilleux. C'est grâce à lui que
toute ma génération s'est formée, et j'ose dire qu'elle a été bien
formée. Il avait cette qualité inestimable d'enflammer l'imagination, de
faire aimer l'art qu'il enseignait. Ce qu'il ne vous apprenait pas, il
vous donnait la soif de l'apprendre, et l'on ne sait bien que ce qu'on a
appris soi-même. Ces citations, en apparence inutiles, faisaient rêver;
c'était une porte ouverte sur un monde nouveau, la vue lointaine et
captivante de l'avenir, de la terre promise. Une nomenclature plus
exacte, avec des exemples sagement choisis, mais sèche et sans vie,
eût-elle produit de meilleurs résultats? Je ne le crois pas. On
n'apprend pas l'art comme les mathématiques.
Le paradoxe et le génie éclatent à la fois dans _Roméo et Juliette_. Le
plan est inouï; jamais rien de semblable n'avait été imaginé. Le
prologue (retranché malheureusement trop souvent) et la dernière partie
sont lyriques; celle-ci même est dramatique, traitée en forme de finale
d'opéra; le reste est symphonique, avec de rares apparitions chorales
reliant par un fil ténu la première partie à la dernière et donnant de
l'unité à l'ensemble. Ni lyrique, ni dramatique, ni symphonique, un peu
de tout cela: construction hétéroclite où la symphonie prédomine, tel
est l'ouvrage. A un pareil défi au sens commun il ne pouvait y avoir
qu'une excuse: faire un chef-d'oeuvre, et Berlioz n'y a pas manqué.
Tout y est neuf, personnel, de cette originalité profonde qui décourage
l'imitation. Le fameux _Scherzo_, «la Reine Mab», vaut encore mieux que
sa réputation; c'est le miracle du fantastique léger et gracieux. Auprès
de telles délicatesses, de telles transparences, les finesses de
Mendelssohn dans le _Songe d'une nuit d'été_ semblent épaisses. Cela
tient à ce que l'insaisissable, l'impalpable ne sont pas seulement dans
la sonorité, mais dans le style. Sous ce rapport, je ne vois que le
choeur des génies d'_Obéron_ qui puisse soutenir la comparaison.
_Roméo et Juliette_ me semble être l'oeuvre la plus caractéristique de
Berlioz, celle qui a le plus de droits à la faveur du public. Jusqu'ici,
le succès populaire, non seulement en France, mais dans le monde entier,
est allé à la _Damnation de Faust_; et il ne faut pas désespérer
néanmoins de voir un jour _Roméo et Juliette_ prendre la place
victorieuse qui lui est due.
L'esprit paradoxal se retrouve dans le critique. Berlioz a été, sans
conteste possible, le premier critique musical de son époque, en dépit
de la singularité parfois inexplicable de ses jugements; et pourtant la
base même de la critique, l'érudition, la connaissance de l'histoire de
l'art lui manquait. Bien des gens prétendent qu'en art il ne faut pas
raisonner ses impression. C'est très possible, mais alors il faut se
borner à prendre son plaisir où on le trouve et renoncer à juger quoi
que ce soit. Un critique doit procéder autrement, faire la part du fort
et du faible, ne pas exiger de Raphaël la palette de Rembrandt, des
anciens peintres qui peignaient à l'oeuf et à la détrempe les effets
de la peinture à l'huile. Berlioz ne faisait la part de rien, que de la
satisfaction ou de l'ennui qu'il avait éprouvé dans l'audition d'un
ouvrage. Le passé n'existait pas pour lui; il ne comprenait pas les
Maîtres anciens qu'il n'avait pas pu connaître que par la lecture. S'il
a tant admiré Gluck et Spontini, c'est que dans sa jeunesse il avait vu
représenter leurs oeuvres à l'Opéra, interprétées par Mme Branchu,
la dernière qui en ait conservé les traditions. Il disait pis que
prendre de Lully, de la _Servante maîtresse_ de Pergolèse: «Voir
reprendre cet ouvrage, a-t-il dit ironiquement, assister à sa première
représentation, serait un plaisir digne de l'Olympe!».
J'ai toujours présents à la mémoire son étonnement et son ravissement à
l'audition d'un choeur de Sébastien Bach, que je lui fis connaître un
jour; il n'en revenait pas que le grand Sébastien eût écrit des choses
pareilles; et il m'avoua qu'il l'avait toujours pris pour une sorte de
colossal fort-en-thème, fabricant de fugues très savantes, mais dénué de
charme et de poésie. A vrai dire, il ne le connaissait pas.
Et cependant, malgré tout cela et bien d'autres choses encore, il a été
un critique de premier ordre, parce qu'il a montré ce phénomène unique
au monde d'un homme de génie, à l'esprit délicat et pénétrant, aux sens
extraordinairement raffinés, racontant sincèrement des impressions qui
n'étaient altérées par aucune préoccupation extérieure. Les pages qu'il
a écrites sur les symphonies de Beethoven, sur les opéras de Gluck, sont
incomparables; il faut toujours y revenir quand on veut rafraîchir son
imagination, épurer son goût, se laver de toute cette poussière que
l'ordinaire de la vie et de la musique met sur nos âmes d'artistes, qui
ont tant à souffrir dans ce monde.
On lui a reproché sa causticité. Ce n'était pas chez lui méchanceté,
mais plutôt une sorte de gaminerie, une verve comique intarissable qu'il
portait dans la conversation et ne pouvait maîtriser. Je ne vois guère
que Duprez sur qui cette verve se soit exercée avec quelque persistance
dans des articles facétieux; et franchement le grand ténor avait bien
mérité d'être un peu criblé de flèches. N'a-t-il pas narré lui-même,
dans ses _Mémoires_, comment il avait étranglé _Benvenuto Cellini_, et
l'auteur pouvait-il lui en être bien reconnaissant? Peut-être eût-il
mieux soutenu l'ouvrage, si Berlioz eut employé pour l'y engager les
arguments sonnant dont se servit Meyerbeer pour l'encourager à prolonger
les représentations des _Huguenots_, comme le grand chanteur le raconte
aussi dans le même livre, avec une inconscience et une candeur qui
désarmeraient des tigres. On pourrait penser, d'après cela, que les
_Huguenots_ ne voguaient pas alors à pleines voiles et n'étaient pas
portés par un courant, comme de nos jours. Le public s'étonne parfois
que les oeuvres modernes s'installent si difficilement au répertoire
de notre Opéra: cela tient peut-être à ce que tous les compositeurs
n'ont pas cent mille livres de rente. J'ai dit _peut-être_, je n'affirme
rien.
Berlioz a été malheureux par suite de son ingéniosité à se faire
souffrir lui-même, à chercher l'impossible et à le vouloir malgré tout.
Il avait cette idée très fausse, et malheureusement, grâce à lui, très
répandue dans le monde, que la volonté du compositeur ne doit pas
compter avec les obstacles matériels. Il voulait ignorer qu'il n'en est
pas du musicien comme du peintre, lequel triture sur la toile, à son
gré, des matières inertes, et que le musicien doit tenir compte de la
fatigue des exécutants, de leur habileté plus ou moins grande; et il
demandait, dans sa jeunesse, à des orchestres bien inférieurs à ceux
d'aujourd'hui, des efforts véritablement surhumains. S'il y a, dans
toute musique neuve et originale, des difficultés impossibles à éviter,
il en est d'autres qu'on peut épargner aux exécutants, sans dommage pour
l'oeuvre; mais Berlioz n'entrait pas dans ces détails. Je lui ai vu
faire vingt, trente répétitions pour une seule oeuvre, s'arrachant les
cheveux, brisant les bâtons et les pupitres, sans obtenir le résultat
désiré. Les pauvres musiciens faisaient pourtant ce qu'ils pouvaient;
mais la tâche était au-dessus de leurs forces. Il a fallu qu'avec le
temps nos orchestres devinssent plus habiles pour que cette musique
arrivât enfin à l'oreille du public.
Deux choses avaient affligé sérieusement Berlioz: l'hostilité de
l'Opéra, préférant aux _Troyens_ le _Roméo_ de Bellini, qui tomba à
plat; la froideur de la _Société des concerts_ à son égard. On en
connaît la cause, depuis la publication du livre de Deldevez sur
l'histoire de la Société; c'est à l'influence de ses chefs qu'elle était
due. Influence légitime d'ailleurs pour Deldevez, musicien sérieux et
érudit, ayant tous les droits à une grande autorité. Peut-être ne
comprenait-il bien que la musique classique, la seule qu'il eût
profondément étudiée; peut-être son antipathie pour la musique de
Berlioz était-elle purement instinctive.
C'était bien pis encore avec son prédécesseur Girard, musicien très
inférieur à Deldevez, chef d'orchestre dont la direction beaucoup trop
vantée avait introduit dans les exécutions une foule de mauvaises
habitudes, dont la direction suivante les a heureusement débarrassées.
Une petite anecdote fera juger de la nature de son esprit, de la largeur
de ses vues. Il me mande, un jour, qu'il désirait mettre au programme
une de mes oeuvres, et me fait prier d'aller le voir. J'accours, et
j'apprends, dès les premiers mots, qu'il a changé d'idée; à cela je
n'avais rien à objecter, étant alors un jeune blanc-bec sans importance.
Girard profita de la circonstance pour me faire un cours de morale
musicale et pour me dire, entre autres choses, qu'il ne fallait pas
employer les trombones dans une symphonie: «Mais, lui répondis-je
timidement, il me semble que Beethoven, dans la _Symphonie pastorale_,
dans la _Symphonie en Ut mineur....._--Oui, me dit-il, c'est vrai; _mais
il aurait peut-être mieux fait de ne pas le faire_.» On comprend, avec
de tels principes, ce qu'il devait penser de la _Symphonie fantastique_.
On sait que cet esprit rétrograde a tout à fait disparue de la rue
Bergère, où Berlioz est maintenant en grand honneur, et que l'illustre
Société a sur entrer dans le courant moderne sans rien perdre de ses
rares qualités.
La faveur du public commençait à venir à Berlioz dans les dernières
années de sa vie, et l'_Enfance du Christ_, par sa simplicité et sa
suavité, avait combattu victorieusement le préjugé qui ne voulait voir
en lui qu'un faiseur de bruit, un organisateur de charivaris. Il n'est
pas mort, comme on l'a dit, de l'injustice des hommes, mais d'une
gastralgie causée par son obstination à ne suivre en rien les conseils
des médecins, les règles d'une hygiène bien entendue. Je vis cela
clairement, sans pouvoir y remédier, dans un voyage artistique que j'eus
l'honneur de faire avec lui. «Il m'arrive une chose extraordinaire, me
dit-il un matin: Je ne souffre pas!» Et il me conte ses douleurs, des
crampes d'estomac continuelles, et la défense qui lui est faire de
prendre aucun excitant, de s'écarter d'un régime prescrit, sous peine de
souffrances atroces qui iraient toujours en s'aggravant. Or il ne
suivait aucune régime et prenait tout ce qui lui plaisait, sans
s'inquiéter du lendemain. Le soir de ce jour, nous assistions à un
banquer. Placé près de lui, je fis tout mon possible pour m'opposer au
café, au champagne, aux cigares de la Havane, ce fut en vain, et le
lendemain le pauvre grand homme se tordait dans ses souffrances
accoutumées.
En outre de ma complète admiration, j'avais pour lui une vive affection
née de la bienveillance qu'il m'avait montrée et dont j'étais fier à
juste titre, ainsi que des qualités privées que je lui avais
découvertes, en opposition si parfaite avec la réputation qu'il avait
dans le monde, où il passait pour orgueilleux, haineux et méchant. Il
était bon, au contraire, bon jusqu'à la faiblesse, reconnaissant des
moindres marques d'intérêt qu'on lui témoignait, et d'une simplicité
admirable qui donnait encore plus de prix à son esprit mordant et à ses
saillies, parce qu'on n'y sentait jamais cette recherche de l'effet, se
désir d'éblouir les gens qui gâte souvent tant de bonnes choses.
On sera sans doute étonné d'apprendre d'où était venue, à l'origine, la
réputation de méchanceté de Berlioz. On l'a poursuivi, dans un certain
monde, d'une haine implacable, à cause d'un article sur Hérold, non
signé, dont la paternité lui avait été attribuée.
Or, voici comment se terminait le feuilleton du _Journal des Débats_, le
15 mars 1869, au lendemain de la mort de Berlioz:
«.....Il faut pourtant que je vous dise..... que c'est à tort si
certains critiques ont reproché à Berlioz d'avoir mal parlé d'Hérold et
du _Pré aux Clercs_. Ce n'est pas Berlioz, c'est un autre, un jeune
homme ignorant et qui ne doutait de rien en ce temps-là, qui, dans un
feuilleton misérable, a maltraité le chef-d'oeuvre d'Hérold. Il s'en
repentira toute sa vie. Or cet ignorant s'appelait (j'en ai honte!), il
faut bien en convenir..... monsieur
Jules JANIN.»
Ainsi, Janin, qui vivait pour ainsi dire côte à côte avec Berlioz, car
ils écrivaient chaque semaine dans le même journal, a attendu qu'il fût
mort pour le disculper d'un méfait qui a pesé sur toute sa vie, et dont
lui, Janin, était l'auteur! Que dites-vous du procédé? N'est-ce-pas
charmant, et Janin ne méritait-il pas sa réputation d'excellent homme?
Que voulez-vous? Janin était gras et Berlioz était maigre; il n'en
fallait pas davantage pour que le premier passât pour de bon et le
second pour méchant. A quel sentiment le célèbre critique a-t-il obéi en
publiant cette révélation tardive? A un remord de conscience? à un
besoin d'étaler son crime au grand jour, pour en mieux jouir?...
On a reproché à Berlioz son peu d'amour pour les hommes, avoué par
lui-même dans ses _Mémoires_; il est en cela de la famille d'Horace qui
a dit: _Odi profanum vulgus_; de La Fontaine qui a écrit:
«Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!»
Avec sa nature supérieure, il ne pouvait aimer la vulgarité, la
grossièreté, la férocité, l'égoïsme qui jouent un rôle si considérable
dans le monde et dont il avait été si souvent victime. On doit aimer
l'humanité dont on fait partie, travailler si l'on peut à son
amélioration, aider au progrès; c'est ce que Berlioz, dans sa sphère
d'activité, a fait autant que personne en ouvrant à l'art des voies
nouvelles, en prêchant toute sa vie l'amour du beau et le culte des
chefs-d'oeuvre. On n'a rien de plus à lui demander; le reste n'est pas
le fait d'un artiste, mais d'un saint.
FRANZ LISZT
On ne saurait croire avec quel éclat, quel prestige magique apparaissait
aux jeunes musiciens des premiers temps de l'époque impériale ce nom de
Liszt, étrange pour nous autres Français, aigu et sifflant comme une
lame d'épée qui fouette l'air, traversé par son _z_ slave comme par le
sillon de la foudre. L'artiste et l'homme semblaient appartenir au monde
de la légende. Après avoir incarné sur le piano le panache du
romantisme, laissé derrière lui la traînée étincelante d'un météore,
Liszt avait disparu derrière le rideau de nuages qui cachait alors
l'Allemagne, si différente de celle de nos jours, cette Allemagne
composée d'un agglomérat de petits royaumes et duchés autonomes,
hérissée de châteaux crénelés et conservant jusque dans son écriture
gothique l'aspect du moyen âge pour toujours disparu de chez nous,
malgré les efforts de restauration des poètes. La plupart des morceaux
qu'il avait publiés semblaient inexécutables pour tout autre que lui et
l'étaient en effet avec les procédés de la méthode ancienne prescrivant
l'immobilité, les coudes au corps, une action limitée aux doigts et à
l'avant-bras. On savait qu'à la cour de Weimar, dédaigneux de ses succès
antérieurs, il s'occupait à des oeuvres de haute composition, rêvant
une rénovation de l'art sur laquelle couraient les bruits les plus
inquiétants, comme sur tout ce qui marque l'intention d'explorer un
monde nouveau, de rompre avec les traditions reçues. D'ailleurs, rien
que dans les souvenirs laissés par Liszt à Paris, on trouvait ample
matière aux suggestions de toute sorte. Le vrai, quand il s'agissait de
lui, n'était plus vraisemblable. On racontait qu'un jour au concert du
Conservatoire, après une exécution de la _Symphonie pastorale_, il avait
osé, lui seul, la rejouer après le célèbre orchestre, à la stupéfaction
de l'auditoire, stupéfaction bientôt remplacée par un immense
enthousiasme; qu'un autre jour, lassé de la docilité du public, fatigué
de voir ce lion, toujours prêt à dévorer qui l'affronte, lui lécher les
pieds, il avait voulu l'irriter et s'était donné le luxe d'arriver en
retard pour un concert aux Italiens, de visiter dans leur loge les
belles dames de sa connaissance, causant et riant avec elles, jusqu'à ce
que le lion se mît à gronder et à rugir; et lui s'étant assis enfin au
piano devant le lion furieux, toute fureur s'était calmée, et l'on
n'avait plus rien entendu que des rugissements de plaisir et d'amour.
On en racontait bien d'autres, qui n'entreraient pas dans le cadre de
cette étude. On n'a que trop parlé, à propos de Liszt, de ses succès
féminins, de son goût pour les princesses, de tout le côté en quelque
sorte extérieur de sa personnalité; il est bien temps de s'occuper plus
spécialement de son côté sérieux et du rôle considérable que Liszt a
joué dans l'art contemporain.
* * * * *
L'influence de Liszt sur les destinées du piano a été immense; je ne
vois à lui comparer que la révolution opérée par Victor Hugo dans le
mécanisme de la Langue française. Elle est plus puissante que celle de
Paganini dans le monde du violon, parce que ce dernier est resté confiné
dans la région de l'inaccessible où lui seul pouvait vivre, tandis que
Liszt, parti du même point, a daigné descendre dans les chemins
praticables où peut le suivre quiconque veut prendre la peine de
travailler sérieusement. Reproduire son jeu sur le piano serait
impossible; comme l'a dit dans son livre étrange l'étonnante Olga
Janina, ses doigts n'étaient pas des doigts humains; mais rien n'est
plus facile que de marcher dans la voie qu'il a tracée, et, de fait,
tout le monde y marche, qu'on en ait conscience ou non. Le grand
développement de la sonorité et les moyens employés pour l'obtenir,
qu'il a inventés, sont devenus une condition indispensable et la base
même de l'exécution moderne. Ces moyens sont de deux sortes: les uns
ayant trait aux procédés matériels de l'exécutant, à une gymnastique
spéciale; les autres, à la façon d'écrire pour le piano que Liszt a
complètement transformée. A l'encontre de Beethoven méprisant les
fatalités de la physiologie et imposant aux doigts contrariés et
surmenés sa volonté tyrannique, Liszt les prend et les exerce dans leur
nature de manière à en obtenir, sans les violenter, le maximum d'effet
qu'ils sont susceptibles de produire; aussi sa musique, si effrayante à
première vue pour les timides, est-elle en réalité moins difficile
qu'elle ne paraît, amenant par le travail un véritable entraînement de
l'organisme et le rapide développement du talent. On lui doit encore
l'invention de l'écriture musicale pittoresque, grâce à laquelle, par
des dispositions ingénieuses et infiniment variées, l'auteur parvient à
indiquer le caractère d'un passage et la façon même dont on doit s'y
prendre pour l'exécuter; ces élégants procédés sont aujourd'hui d'un
emploi usuel et général.
On lui doit surtout l'introduction aussi complète que possible, dans le
domaine du piano, des sonorités et combinaisons orchestrales; son
procédé pour atteindre ce but,--procédé qui n'est pas à la portée de
tout le monde,--consiste à substituer, dans la transcription, la
traduction libre à la traduction littérale. Ainsi comprise et pratiquée,
la transcription devient hautement artistique; l'adaptation au piano,
par Liszt, des Symphonies de Beethoven--par-dessus tout l'adaptation,
pour deux pianos, de la neuvième--peut être regardée comme le
chef-d'oeuvre du genre. Pour être juste et rendre à chacun ce qui lui
appartient, il faut reconnaître que la traduction pour piano des Neuf
Symphonies avait été antérieurement tentée par Kalkbrenner, à qui elle
fait un grand honneur, mais dont elle dépassait les forces; ce premier
essait a très probablement donné naissance au travail colossal de Liszt.
Incarnation incontestée du piano moderne, Liszt a vu, à cause de cela,
jeter le discrédit sur sa musique, dédaigneusement traitée de «musique
de pianiste». La même injurieuse qualification pourrait être appliquée à
l'oeuvre de Robert Schumann, dont le piano est l'âme; s'il n'a pas été
qualifié ainsi, c'est que Schumann,--bien malgré lui,--n'a jamais été un
brillant exécutant; c'est qu'il n'a jamais déserté les hauteurs de l'art
«respectable» pour s'amuser à des illustrations pittoresques sur les
opéras de tous les pays, alors que Liszt, sans souci du qu'en-dira-t-on,
semait à l'aventure, en prodigue, les perles et les diamants de sa
débordante imagination. Il y a bien du pédantisme et du préjugé, soit
dit en passant, dans le mépris qu'on affecte souvent pour des oeuvres
telles que la «Fantaisie sur _Don Juan_» ou le «Caprice sur la Valse de
_Faust_»; car il y a là plus de talent et de véritable inspiration que
dans beaucoup de productions d'apparence sérieuse et prétentieuse
nullité, comme on en voit paraître tous les jours. A-t-on réfléchi que
la plupart des ouvertures célèbres, par exemple celles de _Zampa_,
d'_Euryanthe_, de _Tannhäuser_, ne sont au fond que des fantaisies sur
les motifs des opéras qu'elles précèdent? Si l'on prend la peine
d'étudier les Fantaisies de Liszt, on verra à quel point elles diffèrent
d'un pot-pourri quelconque, des morceaux où les motifs d'opéra pris au
hasard ne sont là que pour servir de canevas à des arabesques, festons
et astragales; on verra comment l'auteur a sur, de n'importe quel os,
tirer la moelle, comment son esprit pénétrant a découvert pour le
féconder, parmi les vulgarités et les platitudes, le germe artistique le
plus caché; comment, s'il s'attaque à une oeuvre supérieure, comme
_Don Juan_, il en éclaire les beautés principales et en donne un
commentaire qui aide à les comprendre, à en apprécier pleinement la
perfection suprême et l'immortelle modernité. Quand à l'ingéniosité de
ses combinaisons pianistiques, elle est prodigieuse et l'admiration de
tous ceux qui cultivent le piano lui est acquise; mais on n'a peut-être
pas assez remarqué, à mon sens, que dans le moindre de ses arrangements
la main du compositeur se fait sentir; le «bout de l'oreille» du grand
musicien y apparaît toujours, ne fût-ce qu'un moment.
Pour un tel pianiste, évoquant par le piano l'âme de la musique, la
qualification de «pianiste» cesse d'être une injure, et «musique de
pianiste» devient synonyme de «musique de musicien». Qui donc,
d'ailleurs, à notre époque, n'a pas subi la puissante influence du
piano? Cette influence a commencé avant le piano lui-même, avec le
«Clavecin bien tempéré» de Sébastien Bach. Du jour où le _tempérament_
de l'accord eut amené la synonymie des dièses et des bémols et permis de
pratiquer toutes les tonalités, l'esprit du clavier entra dans le monde
(l'invention du mécanisme à marteaux, secondaire au point de vue de
l'art, n'ayant produit que le développement progressif d'une sonorité
inconnue au clavecin et d'immenses ressources matérielles); cet esprit
est devenu le tyran dévastateur de la musique par la propagation sans
limites de l'hérétique en harmonie. De cette hérésie est sorti presque
tout l'art moderne: elle a été trop féconde pour qu'il soit permis de la
déplorer; mais ce n'en est pas moins une hérésie destinée à disparaître
en un jour probablement fort éloigné, mais fatal, par suite de
l'évolution même qui lui a donné naissance. Que restera-t-il alors de
l'art actuel? Peut-être le seul Berlioz, qui n'ayant pas pratiqué le
piano avait un éloignement instinctif pour l'enharmonie; il est en cela
l'antipode de Richard Wagner, l'enharmonie faite homme, celui qui a tiré
de ce principe les plus extrêmes conséquences. Les critiques, et, à leur
suite, le public, n'en mettent pas moins les têtes de Wagner et de
Berlioz dans le même bonnet; cette promiscuité forcée sera l'étonnement
des âges futurs.
Sans vouloir s'arrêter trop longtemps aux Fantaisies que Liszt a écrites
sur des motifs d'opéras (il y en a toute une bibliothèque), il convient
de ne pas passer indifférent devant ses «Illustrations du _Prophète_»,
que domine une cime aussi éblouissante qu'inattendue, la «Fantaisie et
Fugue pour orgue», sur le choral _Ad nos, ad salutarem undam_,
transition entre les arrangements plus ou moins libres de l'auteur et
ses oeuvres originales. Cette composition gigantesque, dont
l'exécution ne dure pas moins de quarante minutes, a cette originalité
que le thème sur lequel elle est construite n'y apparaît pas une seule
fois dans son intégrité; il y circule d'une façon latente, comme la sève
dans l'arbre. L'orgue est traité d'une façon inusitée qui augmente
singulièrement ses ressources, et l'auteur semble avoir prévu par
intuition les récents perfectionnements de l'instrument, comme Mozart
dans sa _Fantaisie et Sonate en Ut mineur_ avait deviné le piano
moderne. Un orgue colossal, d'un maniement facile, un exécutant rompu à
la fois au mécanisme de l'orgue et du piano, sont indispensable à
l'exécution de cette oeuvre; ce qui revient à dire que les occasions
de l'entendre dans de bonnes conditions sont assez rares.
Les _Soirées de Vienne_ les _Rapsodies Hongroises_, bien que formées de
motifs empruntés, sont de véritables créations où se manifeste le talent
le plus raffiné; les _Rapsodies_ peuvent être considérées comme les
illustrations du livre si curieux écrit par Liszt sur la musique des
Bohémiens. C'est bien à tort qu'on y verrait seulement des morceaux
brillants; il y a là toute une reconstitution et, si l'on peut dire, une
«civilisation» de la musique d'un peuple, du plus haut intérêt
artistique. L'auteur n'y a pas visé la difficulté, qui n'existait pas
pour lui, mais l'effet pittoresque et la reproduction imagée du bizarre
orchestre des Tziganes. Dans ses oeuvres pour piano, d'ailleurs, la
virtuosité n'est jamais un but, mais un moyen. Faute de se placer à ce
point de vue, on prend sa musique au rebours du sens et on la rend
méconnaissable.
* * * * *
Chose étrange! Si l'on met à part la magnifique _Sonate_, audacieuse et
puissante, ce n'est pas dans ses oeuvres originales pour le piano que
ce grand artiste et ce grand pianiste a mis son génie. Schumann, Chopin
le battent aisément sur ce terrain. Les _Méditations religieuses_, les
_Années de Pèlerinage_ contiennent cependant de bien belles ou exquises
pages; mais parfois l'aile se brise à on ne sait quel plafond invisible,
l'auteur paraît se consumer en efforts pour atteindre un idéal
inaccessible; de là un malaise qu'on ne saurait définir, une angoisse
pénible amenant une insurmontable fatigue. Il faut tirer hors de pair
_Scherzo et Marche_, éblouissante et vertigineuse chasse infernale, dont
l'exécution est malheureusement très difficile, et le triomphant
_Concerto en Mi bémol_; mais ici l'orchestre intervient, le piano ne se
suffit plus à lui-même. Tel est aussi le cas de _Méphisto-Walzer_ (nº
1), écrite primitivement pour le piano avec l'arrière-pensée de
l'orchestre à qui elle devait revenir plus tard.
Comme chez Cramer et Clémenti, c'est surtout dans les _Études_
(auxquelles l'auteur n'attachait peut-être pas autant d'importance qu'à
telle ou telle autre de ses oeuvres pour piano), qu'on rencontre le
musicien supérieur. L'une d'elles, _Mazeppa_, n'a pas eu de peine à
passer du piano à l'orchestre et à devenir un des _Poèmes symphoniques_.
Avec ces célèbres _Poèmes_, si diversement jugés, avec les symphonies
_Dante_ et _Faust_ nous voici en présence d'un Lizst tout nouveau,
celui de Weimar, le grand, le vrai, que la fumée de l'encens brûlé sur
les autels du piano avait voilé trop longtemps. Entrant résolument dans
la voie ouverte par Beethoven avec la _Symphonie pastorale_ et si
brillamment parcourue par Berlioz, il déserte le culte de la musique
pure pour celui de la musique dite «à programme» qui prétend à la
peinture de sentiments et de caractères nettement déterminés; se lançant
à corps perdu dans les néologismes harmoniques, il ose ce que personne
n'avait osé avant lui, et s'il lui arrive parfois, suivant l'euphémisme
curieux d'un de ses amis, de «dépasser les limites du beau», il fait
aussi dans ce domaine d'heureuses trouvailles et de brillants
découvertes. Il brise le moule de l'antique Symphonie et de la vénérable
Ouverture, et proclame le règne de la musique libre de toute discipline,
n'en ayant plus d'autre que celle qu'il plaît à l'auteur de créer pour
la circonstance où il lui convient de se placer. A la sobriété
orchestrale de la symphonie classique, il oppose tout le luxe de
l'orchestre moderne, et de même qu'il avait, par des prodiges
d'ingéniosité, introduit ce luxe dans le piano, il transporte dans
l'orchestre sa virtuosité, créant une orchestration nouvelle d'une
richesse inouïe, en profitant des ressources inexplorées qu'une
fabrication perfectionnée des instruments et le développement du
mécanisme chez les exécutants mettaient à sa disposition. Les procédés
de Richard Wagner sont souvent cruels; ils ne tiennent aucun compte de
la fatigue résultant d'efforts surhumains, ils exigent parfois
l'impossible,--on s'en tire comme on peut;--ceux de Liszt n'encourent
pas cette critique. Ils demandent à l'orchestre tout ce qu'il peut
donner, mais rien de plus.
Liszt, comme Berlioz, fait de l'_Expression_ le but de la musique
instrumentale, vouée par la tradition au culte exclusif de la forme et
de la beauté impersonnelle. Ce n'est pas qu'il les ait pour cela
négligées. Où trouver des formes plus pures que dans la deuxième partie
de _Faust_ (Gretchen), dans le «Purgatoire», de _Dante_, dans _Orphée_?
Mais c'est par la justesse et l'intensité de l'expression que Liszt est
réellement incomparable. Sa musique parle, et pour ne pas entendre son
verbe, il faut se boucher les oreilles avec le tampon du parti pris,
malheureusement toujours à portée de la main. Elle dit l'indicible.
Peut-être eut-il le tort,--excusable, à mon avis,--de trop croire à son
oeuvre, de vouloir l'imposer trop vite au monde. Par l'attraction d'un
prestige presque magique et d'une séduction que peu d'hommes ont
possédée à un pareil degré, il avait groupé autour de lui et fanatisé
toute une pléiade de jeunes têtes ardentes qui ne demandaient qu'à
partir en guerre contre les antiques formules et à prêcher la bonne
parole. Ces écervelés, que n'effrayait aucune exagération, traitaient
les Symphonies de Beethoven, à l'exception de la neuvième, de «vieilles
bottes éculées», et tout le reste à l'avenant. Ils révoltèrent, au lieu
de l'entraîner, la grande masse des musiciens et des critiques.
C'est au plus fort de ces polémiques, alors qu'il bataillait fièrement
avec sa petite mais valeureuse armée, que Liszt s'éprit des oeuvres de
Richard Wagner et fit apparaître sur la scène de Weimar ce triomphant
_Lohengrin_ déjà publié et que nul théâtre n'osait risquer. Dans une
brochure qui eut un immense retentissement, _Tannhäuser et Lohengrin_,
il se fit le propagateur de la nouvelle doctrine; il usa de toute son
influence pour répandre les oeuvres de Wagner et les installer dans
les théâtres, jusque-là réfractaires; au milieu de quelle opposition, au
prix de quels efforts, on s'en ferait malaisément une idée. Il est
permis de supposer que Liszt, se sentant impuissant, lui seul, à
soulever le monde avait rêvé une alliance avec le grand réformateur où
chacun aurait eu sa part, l'un régnant sur le théâtre, l'autre sur le
concert; car Wagner affichait la prétention d'écrire des oeuvres
complexes dont la musique n'était en quelque sorte, que la racine,
formant avec la poésie et la représentation scénique un tout
indivisible.
Mais Liszt, coeur généreux, toujours prêt, à se dévouer pour une belle
cause, avait compté sans l'esprit envahissant de son colossal et
dangereux protégé, incapable de partager l'empire du monde, fût-ce avec
son meilleur ami. On sait maintenant, depuis la publication de la
correspondance entre Liszt et Wagner, de quel côté fut le dévouement.
Le mouvement artistique créé par Liszt fut retourné contre lui, ses
oeuvres écartées des concerts, au profit de celles de Wagner qui,
d'après les théories de l'auteur, spécialement écrites en vue du
théâtre, n'en pouvaient sortir sans devenir inintelligibles. Reprenant
les arguments de l'école classique, la critique wagnérienne sapa les
oeuvres de Liszt par la base, en prêchant le dogme de la musique pure,
et déclarant hérétique la musique descriptive.
Or, il est évident qu'une des grandes forces de Richard Wagner, un de
ses moyens d'action les plus puissants sur le public a été justement le
développement de la musique descriptive poussé jusques aux plus extrêmes
limites; il est allé dans cette voie jusqu'au miracle, quand il est
parvenu, pendant tout le premier acte du _Vaisseau Fantôme_, à faire
entendre les bruits de la mer sans gêner l'action dramatique. Il a créé
tout un monde en ce genre.
Comment se tirer d'une pareille contradiction?--D'une manière aussi
ingénieuse que simple. Oui, a-t-on dit, la musique a le droit d'être
descriptive, _mais au théâtre seulement_.
C'est un misérable sophisme. Au théâtre, bien au contraire grâce à la
représentation scénique, aux «bruits de coulisse», la musique pourrait
sans inconvénient être exclusivement consacrée à l'expression des
sentiments.
Les ouvertures, les fragments, des oeuvres de Wagner qu'on exécute au
concert, qu'y deviennent-ils donc, sinon de la musique instrumentale
descriptive et «à programme». Qu'est donc le prélude du troisième acte
de _Tannhäuser_, qui prétend raconter tout ce qui se passe dans
l'entracte, l'histoire du pèlerinage à Rome et de la malédiction du
Pape? Que signifie la protection dont les wagnériens ont entouré
Berlioz, qui n'a pas écrit une note de «musique pure»?
En voilà assez sur ce sujet. Le spectacle de l'ingratitude et de la
mauvaise foi est trop répugnant pour qu'il convienne de s'y arrêter
longtemps.
Gravissons plutôt les sommets lumineux de l'oeuvre du maître, et
laissant de côté, à regret, d'autres productions d'un vif intérêt, des
marches, des choeurs, le _Prométhée_, contemplons les grandes
compositions religieuses où il a mis le plus pur de son génie, les
_Messes_, les _Psaumes_, le _Christus_, la _Légende de Sainte
Élisabeth_. Dans ces régions sereines le «pianiste» disparaît. Une forte
tendance au mysticisme qui se montre de temps à autre dans son oeuvre,
jusque dans des morceaux pour piano où elle produit quelquefois un
étrange effet (comme dans «les jeux d'eau de la villa d'Este» où
d'innocentes cascades deviennent à la fin la Fontaine de vie, la source
de la grâce avec paroles de l'Écriture à l'appui), trouve ici sa place
et son développement. C'est avec un art consommé que Liszt, à
l'étonnement de beaucoup de gens, a tiré parti des voix, c'est avec une
correction parfaite qu'il a traité la prosodie latine, étudiée à fond.
Ce fantaisiste est un impeccable liturgique. Les parfums de l'encens,
le chatoiement des vitraux, l'or des ornements sacrés, la splendeur
incomparable des cathédrales se reflètent dans ses Messes au sentiment
profond et au charme pénétrant. Le _Credo_ de la _Messe de Gran_, avec
sa magnifique ordonnance, ses belles témérités harmoniques et son
puissant coloris, son effet dramatique mais nullement théâtral, de ce
dramatique spécial propre au Mystère et que peut admettre l'Église,
suffirait seul à classer l'auteur au premier rang des grands poètes de
la musique. Aveugle qui ne le voit pas!
Dans _Christus_ et _Elisabeth_, Liszt a créé un genre d'oratorio tout
différent du modèle classique, découpé en tableaux variés et
indépendants, où le pittoresque tient une large place. _Elisabeth_ a la
fraîcheur et la naïveté de la légende qui lui a donné naissance, et l'on
se prend à regretter, en l'écoutant, que l'auteur n'ait pas écrit pour
la scène; il y eût apporté sa note personnelle, un grand sentiment
dramatique et un respect de la nature et des ressources de la voix
humaine trop souvent absents d'oeuvres célèbres que tout le monde
connaît. _Christus_, que l'auteur regardait, je crois, comme son
oeuvre capitale, est d'une dimension exagérée et dépasse un peu les
bornes de la patience humaine; doué de grâce et de charme plutôt que de
force et de puissance, _Christus_ paraît à la longue passablement
monotone; mais il est naturellement divisé en tranches séparées, ce qui
permet de l'exécuter par fragments sans mutilation.
* * * * *
Vu dans son ensemble, l'oeuvre de Liszt apparaît immense, mais inégal.
Il y a un choix à faire dans les ouvrages qu'il nous a laissés. De
combien de grands génies on en peut dire autant, qui n'en sont pas moins
de grands génies! _Attila_ ne diminue pas Corneille, le _Concerto en
trio_ ne diminue pas Beethoven, les Variations sur _Ah! vous dirais-je,
maman_ ne diminuent pas Mozart, le ballet de _Rienzi_ ne diminue pas
Richard Wagner. S'il y a dans le bagage de Liszt des oeuvres inutiles,
du moins n'en est-il pas une seule, fût-ce la plus insignifiante, qui ne
porte la marque de sa griffe et l'empreinte de sa personnalité. Son
principal défaut est de manquer parfois de mesure, de ne pas s'arrêter à
temps, de se perdre en des digressions, des longueurs oiseuses et
fatigante; il en avait conscience et allait au-devant de cette critique
en indiquant lui-même des coupures dans ses partitions. Ces coupures
suppriment souvent des beautés; il est possible d'en trouver de
meilleures que celles indiquées par l'auteur.
La source mélodique coule abondamment dans ses oeuvres, un peu trop
même au gré de l'Allemagne et de ceux qui vont prendre le ton chez elle,
affectant un véritable mépris pour toute phrase chantante régulièrement
développée, et ne se plaisant qu'à la polyphonie, fût-elle lourde,
embarrassée, inextricable et maussade; peu importe, dans un certain
monde, que la musique soit dépourvue d'agrément, d'élégance, d'idées
même et de véritable écriture, pourvu qu'elle soit compliquée; c'est un
goût comme un autre et cela ne saurait se discuter. Mais la richesse
mélodique des oeuvres qui nous occupent est complétée par une non
moins grande richesse harmonique. Dans son exploration hardie des
harmonies nouvelles, Liszt a dépassé de beaucoup tout ce qui avait été
fait avant lui; Wagner lui-même n'a pas atteint l'audace du Prélude de
_Faust_, écrit dans une tonalité inconnue, quoique rien n'y blesse
l'oreille et qu'il soit impossible d'en déranger une note.
Liszt a l'inappréciable avantage de caractériser un peuple. Schumann,
c'est l'âme allemande; Chopin, c'est l'âme polonaise; Liszt, c'est l'âme
magyare, faite d'un savoureux mélange de fierté, d'élégance native et
d'énergie sauvage. Ces qualités s'incarnaient merveilleusement dans son
jeu surnaturel, où se rencontraient les dons les plus divers, ceux même
qui semblent s'exclure, comme la correction absolue et la fantaisie la
plus échevelée; paré de sa fierté patricienne, il n'avait jamais l'air
d'_un monsieur qui joue du piano_. Il semblait un apôtre, quand il
jouait _Saint François de Paule marchant sur les flots_, et l'on croyait
voir, on voyait réellement l'écume des vague furieuses voltiger autour
de sa face impassible et pâle, au regard d'aigle, au profil tranchant. A
des sonorités violentes, cuivrées, il faisait succéder des ténuités de
rêve; des passages entiers étaient dits comme entre parenthèses. Le
souvenir de l'avoir entendu console de n'être plus jeune! Sans aller
jusqu'à dire, comme M. de Lenz, «celui qui aurait autant de mécanisme
que lui en serait _par cela même_ plus éloigné», il est certain que sa
technique prodigieuse n'était qu'un des facteurs de son talent. Ce qui
faisait en lui le génial exécutant, ce n'était pas seulement ses doigts
mais le musicien et le poète qui étaient en lui, son grand coeur et sa
belle âme; c'était surtout l'âme de sa race.
Son grand coeur, il apparaît tout entier dans le livre consacré à
Chopin. Où d'autres auraient vu un rival, Liszt n'a voulu voir qu'un ami
et s'est efforcé de montrer l'artiste créateur là où le public ne voyait
qu'un séduisant virtuose. Il écrivait en français dans un style bizarre
et cosmopolite, il prenait partout et jusque dans son imagination les
mots dont il avait besoin; nos modernes symbolistes nous en ont fait
voir bien d'autres! Malgré cela, le livre sur Chopin est des plus
remarquables et aide merveilleusement à le comprendre. Je n'y vois à
reprendre qu'un jugement un peu sévère sur la _Polonaise-Fantaisie_, une
des dernières oeuvres de son auteur. Elle me semble, à moi, si
touchante! Découragement et désillusion, regrets de quitter la vie,
pensées religieuses, espérance et confiance en l'immortalité, elle
exprime tout cela sous une forme éloquente et captivante. N'est-ce donc
rien?
Peut-être la crainte de paraître partial, en louant toujours, a-t-elle
inspiré ce jugement qui m'étonne; cette crainte me hante aussi
quelquefois moi-même, quand je parle de Liszt. On ne s'est pas fait
faute de railler ce qu'on a appelé ma faiblesse pour ses oeuvres. Lors
même que les sentiments d'affection et de reconnaissance qu'il a su
m'inspirer viendraient, comme un prisme, s'interposer entre mon regard
et son image, je ne verrais rien en cela de profondément regrettable;
mais je ne lui devais rien, je n'avais pas subi sa fascination
personnelle, je ne l'avais encore ni vu ni entendu quand je me suis
épris à la lecture de ses premiers Poèmes symphoniques, quand ils m'ont
indiqué le chemin où je devais rencontrer plus tard la _Danse macabre_,
le _Rouet d'Omphale_ et autres oeuvres de même nature; je suis donc
sûr que mon jugement n'est altéré par aucune considération étrangère et
j'en prends l'entière responsabilité. Le temps, qui met chaque chose en
place, jugera en dernier ressort.
CHARLES GOUNOD