61, note 9, et p. 108.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p.
416.--Jorga, _Notes et extraits pour servir à l'histoire des croisades
au XVe siècle_, Paris, 1899-1902, 3 vol. in-8º.]
Par sa lettre, la Pucelle annonce, de la part du roi du ciel, au duc
Philippe que, s'il combat contre le roi, il perdra la bataille. Ses
voix lui avaient prédit la victoire de la France sur la Bourgogne;
elles ne lui avaient pas révélé qu'au moment même où elle dictait sa
lettre, les ambassadeurs du duc Philippe se trouvaient à Reims;
c'était pourtant la vérité[1437].
[Note 1437: _Mémoires du Pape Pie II_, dans _Procès_, t. IV, pp.
514, 515.--Morosini, t. III, p. 190.]
Le duc Philippe, estimant que le roi Charles, maître de la Champagne,
était un prince à ménager, lui envoya, à Reims, David de Brimeu,
bailli d'Artois, à la tête d'une ambassade, pour le saluer et lui
faire des ouvertures de paix[1438]. Les Bourguignons reçurent du
chancelier et du Conseil un accueil empressé. On espérait que la paix
serait conclue avant leur départ. Les seigneurs angevins le mandèrent
aux reines Yolande et Marie[1439]. Ce n'était pas connaître le
magnifique renard de Dijon. Les Français n'étaient pas encore assez
forts, les Anglais assez faibles. Il fut convenu qu'une ambassade
serait envoyée en août au duc de Bourgogne dans la ville d'Arras.
Après quatre jours de conférences, une trêve de quinze jours fut
signée et l'ambassade quitta Reims[1440]. Dans le même moment, le duc
renouvelait solennellement à Paris sa plainte contre Charles de
Valois, assassin de son père, et s'engageait à amener une armée au
secours des Anglais[1441].
[Note 1438: _Procès_, t. IV, pp. 514, 515.--Monstrelet, t. IV, p.
340.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 37.--Lettre de trois
gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 130.--Troisième compte
de Jean Abonnel, dans De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II,
p. 404, nº 3.]
[Note 1439: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_,
t. V, p. 130.]
[Note 1440: Le 20 ou le 21.--Monstrelet, t. IV, pp. 348 et
suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp. 404 et
suiv.]
[Note 1441: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 455.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, pp. 240, 241.--Stevenson, _Letters and
Papers_, t. II, pp. 101 et suiv.--Rymer, _Foedera_, t. IV, part. IV,
p. 150.]
Laissant à Reims, comme capitaine, Antoine de Hellande, neveu de
l'archevêque duc[1442], le roi de France sortit de la ville le 20
juillet et se rendit à Saint-Marcoul-de-Corbeny où les rois avaient
coutume de toucher les écrouelles au lendemain de leur sacre[1443].
[Note 1442: Archives de Reims, Compte des deniers patrimoniaux, t.
I, années 1428-29.--_Procès_, t. V, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p.
339.--H. Jadart, _Jeanne d Arc à Reims_, p. 51.]
[Note 1443: _Procès_, t. III, p. 199.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 323.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 97.--_Journal du siège_,
p. 114.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 111.]
Monseigneur saint Marcoul guérissait les scrofules[1444]. Il était de
race royale, mais sa puissance, révélée longtemps après mort, lui
venait surtout de son nom, et l'on pensait que saint Marcoul était
désigné pour guérir les affligés qui portaient des marques au cou,
ainsi que saint Clair pour rendre la vue aux aveugles et saint Fort
pour donner la vigueur aux enfants. Le roi de France partageait avec
lui le pouvoir de guérir les scrofules et comme il le tenait de
l'huile apportée du ciel par une colombe, on estimait que cette vertu
agissait davantage au moment du sacre, d'autant plus qu'il risquait de
la perdre par paillardise, désobéissance à l'église chrétienne ou
autres dérèglements: c'est ce qui était arrivé au roi Philippe
Ier[1445]. Les rois d'Angleterre touchaient aussi les écrouelles; le
roi Édouard III notamment opéra sur des scrofuleux couverts de plaies
des cures admirables. Pour ces raisons, le mal des scrofules était dit
mal Saint-Marcoul ou mal royal. Les vierges, ainsi que les rois,
avaient le pouvoir de guérir le mal royal. Mais il fallait que la
vierge, ayant jeûné, se mît nue et prononçât ces mots: _Negat Apollo
pestem passe recrudescere, quam nuda virgo restringat_[1446]. Il était
à craindre qu'il n'y eût là quelque sorcellerie, comme à charmer les
blessures, tandis que le pouvoir de saint Marcoul et du roi de France
venait de Dieu. On sent la différence[1447].
[Note 1444: _Gallia Christ._ IX, pp. 239, 51.--Le Poulle, _Notice
sur Corbeny, son prieuré, et le pèlerinage de Saint-Marcoul_,
Soissons, 1883, in-8º.--E. de Barthélemy, _Notice historique sur le
pèlerinage de Saint-Marcoul et Corbeny_, dans _Ann. Soc. Acad. de
Saint-Quentin_, 1878.]
[Note 1445: A. Du Laurent, _De mirabili strumas sanandi vi solis
regibus Galliarum christianissimis divinitus concessa liber_, Paris,
1607, in-8º.--Cerf, _Du toucher des écrouelles par le roi de France_,
dans _Trav. Acad. de Reims_, 1865-1867.--Dom Marlot, _Histoire de la
ville de Reims_, t. III, pp. 196 et suiv.]
[Note 1446: G. Leber, _Des cérémonies du sacre_, p. 459.]
[Note 1447: L'abbé J.-B. Thiers, _Traité des superstitions selon
l'Écriture sainte_, Paris, 1697, t. I, pp. 518-519.]
Le roi Charles fit ses dévotions, ses oraisons et ses offrandes à
monseigneur saint Marcoul et toucha les écrouelles. Il reçut à Corbeny
la soumission de la ville de Laon. Puis il s'en fut, le lendemain 22,
à une petite ville forte de la vallée de l'Aisne, nommée Vailly, qui
appartenait à l'archevêque duc de Reims. Il reçut à Vailly la
soumission de la ville de Soissons[1448]. Comme le disait alors un
prophète armagnac, «les clés des portes guerrières reconnaissaient les
mains qui les avaient forgées[1449]».
[Note 1448: Perceval de Cagny, p. 160.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 323-324.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 98.--_Journal du
siège_, p. 115.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 486 rº.--Morosini,
t. III, p. 182, note 3.]
[Note 1449: Bréhal, dans _Procès_, t. III, p. 345.]
CHAPITRE XIX
LA LÉGENDE DE LA PREMIÈRE HEURE.
Il est toujours difficile de savoir comment à la guerre les choses se
sont passées; dans ce temps-là c'était tout à fait impossible de se
faire une idée un peu raisonnable des actions accomplies. Il y avait à
Orléans, sans doute, quelques personnes assez avisées pour
s'apercevoir que les engins abondants et subtils, rassemblés par les
procureurs, avaient été d'un grand secours; mais les habitants
admirent généralement que la délivrance s'était opérée par miracle, et
ils en rapportèrent le mérite premièrement à leurs benoîts patrons,
Monsieur saint Aignan et Monsieur saint Euverte, et après eux, à
Jeanne la Pucelle de Dieu, ne concevant pas aux faits accomplis sous
leurs yeux d'explication plus simple, plus facile, plus
naturelle[1450].
[Note 1450: _Journal du siège_, pp. 16, 88.--_Chronique de
l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 296.--Lottin,
_Récits historiques sur Orléans_, t. I, p. 279.]
Guillaume Girault, ancien procureur de la ville et notaire au
Châtelet, écrivit et signa de son nom une relation très brève de la
délivrance, y consignant que, le mercredi, veille de l'Ascension, la
bastille Saint-Loup fut prise comme par miracle à force d'armes,
«présente et aidant Jeanne la Pucelle, envoyée de Dieu» et que, le
samedi suivant, le siège que les Anglais avaient mis aux Tourelles du
bout du pont fut levé «par le plus évident miracle qui ait apparu
depuis la Passion». Et Guillaume Girault atteste que la Pucelle
conduisait la besogne[1451]. Quand les témoins, les acteurs eux-mêmes
ne se rendaient point un compte exact des événements, quelle idée
pouvait-on s'en faire au loin?
[Note 1451: _Procès_, t. IV, pp. 282, 283.]
Les nouvelles des victoires françaises volaient avec une étonnante
rapidité[1452]. À la brièveté des relations authentiques l'éloquence
des clercs facondeux et l'imagination populaire amplement suppléaient.
La campagne de la Loire et le voyage du sacre ne furent guère connus
d'abord que par des fables, et le peuple ne put les concevoir que
comme des événements surnaturels.
[Note 1452: La délivrance d'Orléans annoncée de Bruges à Venise le
10 mai (Morosini, t. III, pp. 23-24).]
Dans les lettres envoyées par la chancellerie royale aux villes du
royaume et aux princes de la chrétienté, le nom de Jeanne la Pucelle
était associé à tous les faits d'armes. Jeanne elle-même, par sa
chancellerie monastique, faisait savoir à tous les grandes choses
qu'elle croyait fermement avoir accomplies[1453].
[Note 1453: _Procès_, t. V, pp. 123, 139, 145, 147, 156, 159,
161.]
On pensait que tout s'était fait par elle, que le roi l'avait
consultée en toutes choses quand, en réalité, les conseillers du roi
et les capitaines ne lui demandaient guère son avis, l'écoutaient peu
et la montraient à propos. On rapportait tout à elle seule. Sa
personne, présente à des actions avérées et qui semblaient inouïes,
fut emportée en un vaste cycle de fables surprenantes et disparut dans
une forêt de contes héroïques[1454].
[Note 1454: Morosini, t. III, pp. 60, 61.]
Il y avait alors des âmes contrites qui, attribuant aux péchés du
peuple tous les maux du royaume, cherchaient la salut commun dans
l'humilité, le repentir et la pénitence[1455]. Elles attendaient la
fin de l'iniquité et le règne de Dieu sur la terre. Jeanne procéda, du
moins à ses débuts, de ces bonnes personnes. S'exprimant parfois en
réformatrice mystique, elle disait que Jésus est roi du saint royaume
de France, que le roi Charles est son lieutenant et n'a le royaume
qu'en «commande». Elle prononçait des paroles qui donnaient à croire
que sa mission était toute de charité, de paix et d'amour; celles-ci,
par exemple: «J'ai été envoyée pour la consolation des pauvres et des
indigents[1456]. «Ces doux pénitents, qui rêvaient un monde pur,
fidèle et bénin, faisaient de Jeanne leur prophétesse et leur sainte.
Ils lui prêtaient des propos édifiants qu'elle n'avait jamais tenus.
[Note 1455: Saint-Vincent Ferrier; Saint-Bernardin de Sienne.]
[Note 1456: _Procès_, t. III, p. 88.]
«Quand la Pucelle vint auprès du roi, disaient-ils, elle lui fit faire
trois promesses: la première, de se démettre de son royaume, d'y
renoncer et de le rendre à Dieu, de qui il le tenait; la deuxième, de
pardonner à tous ceux des siens qui s'étaient tournés contre lui et
l'avaient affligé; la troisième, qu'il s'humiliât assez, pour que tous
ceux, pauvres et riches, amis et ennemis, qui viendraient à lui, il
les reçût en grâce[1457].»
[Note 1457: Eberbard Windecke, pp. 52-53.--Cf. La déposition du
duc d'Alençon, _Procès_, t. III, p. 91.]
Ou bien encore, ils la mettaient en action dans des apologues naïfs et
charmants, comme celui-ci:
«Un jour, la Pucelle demanda au roi de lui faire un présent, et le roi
y ayant consenti, elle réclama comme don le royaume de France. Le roi,
surpris, ne révoqua point sa promesse. La Pucelle voulut qu'ayant reçu
ce don, l'acte en fût solennellement dressé par les quatre notaires du
roi et que lecture fût faite de cet acte. Tandis que le roi entendait
cette lecture, elle le montra aux assistants et dit: «Voilà le plus
pauvre chevalier du royaume.» Et, après un peu de temps, en présence
des notaires, disposant du royaume de France, elle le remit à Dieu.
Puis, agissant au nom de Dieu, elle en investit le roi Charles et
ordonna que de cette transmission acte solennel fût dressé par
écrit[1458].»
[Note 1458: L. Delisle, _Un nouveau témoignage relatif à la
mission de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
t. XLVI, p. 649.--Le P. Ayrolles, _La Pucelle devant l'Église de son
temps_, pp. 57-58.]
Jeanne, avait annoncé, croyait-on, qu'à la Saint-Jean-Baptiste de l'an
1429, il ne demeurerait pas un Anglais en France[1459]. Ces hommes de
bonne volonté s'attendaient à ce que les promesses de leur sainte
fussent réalisées au jour fixé par elle. Ils annoncèrent qu'elle
avait, le 23 juin, fait son entrée dans la ville de Rouen et que, le
lendemain, jour de la Saint-Jean-Baptiste, les habitants de Paris
avaient de bon coeur ouvert leurs portes au roi de France. Au mois de
juillet on en faisait des récits dans Avignon[1460]. Les réformateurs,
assez nombreux, ce semble, en France et dans la chrétienté, croyaient
savoir que la Pucelle donnerait une constitution monastique aux
Anglais et aux Français, dont elle ferait un seul peuple de béguins et
de béguines, une même confrérie de pénitents et de pénitentes. Voici
quelles étaient, selon eux, les intentions des deux partis et les
principales clauses du traité:
[Note 1459: Grellier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procès_, t. IV, p. 426.]
[Note 1460: Morosini, t. III, pp. 38, 46, 61.]
«Le roi Charles de Valois pardonne à tous, et il ne lui souvient plus
des injures reçues. Les Anglais et les Français, tournés à contrition
et pénitence, s'appliquent à conclure une bonne et droite paix. La
Pucelle leur en a imposé elle-même les conditions. Conformément à sa
volonté, Anglais et Français, durant une ou deux années, porteront un
habit gris, avec une petite croix cousue dessus; le vendredi de
chaque semaine, ils ne prendront que du pain et de l'eau; ils vivront
en bonne union avec leurs femmes et ne dormiront point avec d'autres.
Ils promettent à Dieu de ne faire nulle guerre, si ce n'est pour la
défense de leur patrimoine[1461].»
[Note 1461: Morosini, t. III, pp. 64-65.]
Pendant la campagne du sacre, l'accord survenu entre les gens du roi
et les habitants d'Auxerre demeurant ignoré, on rapportait, vers la
fin de juillet, que, la ville prise d'assaut, quatre mille cinq cents
bourgeois avaient été occis et mêmement quinze cents hommes d'armes
tant chevaliers qu'écuyers des partis de Bourgogne et de Savoie. On
nommait parmi les gentilshommes morts messire Humbert Maréchal, le
seigneur de Varambon et un très fameux homme de guerre, le Viau de
Bar. On racontait des histoires de trahisons et de massacres, des
aventures horrifiques dans lesquelles la Pucelle était associée au
valet de coeur déjà fameux. On disait qu'elle avait fait couper la
tête à douze traîtres[1462]. C'était de vrais romans de chevalerie,
dont voici un exemple:
Environ deux mille Anglais entouraient le camp du roi, guettant s'ils
n'y pourraient causer quelque dommage. Alors, la Pucelle fit appeler
le capitaine La Hire et lui dit:
--Tu as fait, en ton temps, de très nobles choses, mais au jour
d'aujourd'hui, Dieu t'en a préparé à faire une plus notable que
celles que jamais tu fis. Prends tes gens d'armes et va à tel bois, à
deux lieues d'ici, tu y trouveras deux mille Anglais, tous la lance en
main; tu les prendras tous et tu les tueras.
[Note 1462: _Ibid._, t. III, pp. 144 et suiv.]
La Hire alla vers les Anglais et tous furent pris et tués, ainsi
qu'avait dit la Pucelle[1463].
Voilà les contes de Mélusine qu'on faisait d'elle, pour la joie des
hommes simples et violents qui se complaisaient à l'idée d'une Pucelle
coupe-têtes et tranche-montagne!
[Note 1463: Morosini, t. III, pp. 150, 153.]
Le bruit courait qu'après le sac d'Auxerre, le duc de Bourgogne avait
été vaincu et pris dans une grande bataille, que le Régent était mort,
que les Armagnacs étaient entrés dans Paris[1464]. La capitulation de
Troyes fut enveloppée de prodiges. À la venue des Français, les
habitants virent, disait-on, du haut de leurs remparts une grande
compagnie d'hommes d'armes, bien cinq à six mille, tenant chacun à la
main un pennon blanc. Au départ des Français ils les revirent rangés à
un trait d'arc derrière le roi Charles. Aussi merveilleux que les
chevaliers à l'écharpe blanche que les Bretons avaient vus peu de
temps auparavant chevaucher dans le ciel, ces chevaliers aux blancs
pennons, quand le roi partit, s'évanouirent[1465].
[Note 1464: _Ibid._, t. III, pp. 166, 167.]
[Note 1465: Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, dans _Procès_, t. V, pp. 121-122.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, _op. cit._, p. 343.]
Tout ce qu'avaient cru, dans leur simplicité, les Orléanais subitement
désassiégés, tout ce qu'avaient conté les mendiants des Armagnacs et
les clercs du dauphin, fut avidement recueilli, accru, amplifié. Trois
mois après sa venue à Chinon, Jeanne eut sa légende qui, vivace,
fleurie et touffue, se répandit au dehors, en Italie, en Flandre, en
Allemagne[1466]. Dans l'été de 1429, cette légende était entièrement
trouvée. Toutes les parties éparses de ce qu'on peut appeler
l'évangile de l'enfance existaient déjà.
[Note 1466: Morosini, t. III, p. 78, note I.--Eberhard Windecke,
_passim_.--Fauché-Prunelle, _Lettres tirées des Archives de Grenoble_,
dans _Bull. Acad. delph._, t. II, 1847, 1849, pp. 459, 460.--Lettre
écrite par les agents d'une ville allemande, dans _Procès_, t. V, p.
347.--Lettre de Jean Desch, secrétaire de la ville de Metz, _ibid._,
pp. 352, 355.]
Âgée de sept ans, Jeanne menait paître les troupeaux; les loups
n'approchaient point de ses moutons; les oiseaux des bois, quand elle
les appelait, venaient manger son pain dans son giron. Le pouvoir
était en elle d'écarter les méchants. Personne sous le toit où elle
reposait n'avait à craindre la fraude et la malice des hommes[1467].
[Note 1467: Lettres de Perceval de Boulainvilliers au duc de
Milan, dans _Procès_, t. V, pp. 114, 116.]
Les miracles qui accompagnent la naissance de Jeanne, quand c'est un
poète latin qui les célèbre, revêtent la majesté romaine et prennent
le caractère de prodiges antiques; et c'est un spectacle assez étrange
que de voir, en 1429, un humaniste appeler les Muses ausoniennes sur
le berceau de la fille de Zabillet Romée.
«Le tonnerre gronda, la mer frémit, la terre trembla, le ciel
s'enflamma, le monde donna des signes de joie; une ardeur inconnue
mêlée d'épouvante agita les peuples ravis. Ils chantent de doux poèmes
et forment des danses rythmées en signe du salut destiné à la race
française par cette naissance céleste[1468].»
[Note 1468: Poème anonyme sur l'arrivée de la Pucelle et la
délivrance d'Orléans, _Procès_, t. V, p. 27, vers 70 et suiv.]
On fit plus. Dès la première heure on voulut que les merveilles qui
avaient signalé la nativité de Jésus se fussent renouvelées lors de la
venue de Jeanne au monde. On imagina qu'elle était née dans la nuit de
Noël; les bergers du village, émus d'une joie indicible dont ils
ignoraient la cause, couraient dans l'ombre pour découvrir la
merveille inconnue. Les coqs, hérauts de cette allégresse nouvelle,
font éclater à l'heure inaccoutumée des chants inouïs, et, battant des
ailes, durant deux heures semblent vaticiner. Ainsi l'enfant eut dans
sa crèche son adoration des bergers[1469].
[Note 1469: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procès_,
t. V, p. 116.]
De sa venue en France on avait beaucoup à conter. On croyait savoir
que, dans le château de Chinon, elle avait reconnu le roi qu'elle
n'avait jamais vu auparavant, et qu'elle était allée droit à lui, bien
qu'il se cachât sous des habits sans richesse, dans la foule des
seigneurs[1470]. On disait qu'elle avait donné un signe au roi,
qu'elle lui avait révélé un secret et qu'à la révélation de ce secret,
connu de lui seul, il avait été inondé d'une joie céleste; et sur
cette entrevue de Chinon, tandis que les assistants n'avaient guère à
dire, plusieurs, qui ne s'y étaient pas trouvés, étaient
inépuisables[1471].
[Note 1470: _Procès_, t. III, pp. 116, 192.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 273.--_Journal du siège_, p. 47.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 67.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp.
336, 337.--Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, p. 96.]
[Note 1471: _Procès_, t. III, pp. 103, 116, 209 et
_passim_.--_Journal du siège_, p. 48.--Th. Basin, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 68.--_Mirouer des femmes vertueuses_, dans _Procès_, t.
IV, p. 271.--Pierre Sala, _ibid._, p. 280.--Morosini, t. III, p.
104.--Eberhard Windecke, p. 153.]
Le 7 mai, à quatre heures après midi, une colombe blanche se posa sur
l'étendard de la Pucelle; et l'on vit, le même jour, pendant l'assaut,
deux oiseaux blancs voltiger sur ses épaules[1472]. Les saintes
étaient fréquentées des colombes. Un jour que sainte Catherine de
Sienne se tenait agenouillée dans la maison du foulon, une colombe
blanche comme la neige se posa sur la tête de l'enfant[1473].
[Note 1472: _Journal du siège_, p. 294.--_Chronique de
l'établissement de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 294.]
[Note 1473: _AA. SS._, 3 avril.--Didron, _Iconographie
chrétienne_, pp. 438-439.--Alba Mignati, _Sainte Catherine de Sienne_,
p. 16.]
Un petit conte qui courait alors est intéressant en ce qu'on y voit
l'idée qu'on se faisait des relations du roi et de la Pucelle et aussi
comme exemple des déformations que peut subir, en passant de bouche en
bouche, le récit d'un fait véritable. Voici l'historiette, telle
qu'elle a été recueillie par un marchand allemand:
Un jour, en une certaine ville, la Pucelle, avisée que les Anglais
étaient proches, prit les champs, et aussitôt, tous les gens d'armes
qui se trouvaient dans la ville sautèrent à cheval pour la suivre.
Pendant ce temps le roi, qui dînait à table, apprenant que chacun
allait en compagnie de la Pucelle, fit fermer les portes de la cité.
On en avertit la Pucelle qui répondit sans se troubler:
--Avant qu'il soit heure de none, il sera au roi tel besoin de venir à
moi, qu'il me suivra tout de suite, son manteau à peine jeté sur lui,
et sans éperons.
Ainsi en advint-il. Car les gens d'armes enfermés dans la ville
mandèrent au roi qu'il fît immédiatement ouvrir les portes, sinon
qu'ils le détruiraient. Les portes furent ouvertes et tous les gens
d'armes coururent vers la Pucelle, sans se soucier du roi, qui jeta
son manteau sur lui et les suivit.
Ce jour-là un grand nombre d'Anglais furent détruits[1474].
[Note 1474: Eberhard Windecke, p. 103.]
On reconnaît dans ce conte le souvenir très altéré des faits qui se
passèrent le 6 mai, à Orléans. Les bourgeois couraient en foule à la
porte Bourgogne, décidés à passer la Loire pour attaquer les
Tourelles. Trouvant la porte fermée, ils se jetèrent furieux sur le
sire de Gaucourt qui la gardait. Le vieux seigneur fit ouvrir la porte
toute grande et leur dit: «Venez, je serai votre capitaine[1475].»
Dans le conte, les bourgeois sont devenus des gens d'armes, et ce
n'est plus le sire de Gaucourt qui fait méchamment fermer la porte,
c'est le roi; il n'a pas à s'en féliciter, et l'on est surpris de
trouver dès la première heure cette idée toute formée dans l'esprit du
peuple, que bien loin d'aider la Pucelle à chasser les Anglais, le roi
lui suscitait des obstacles et était toujours le dernier à la suivre.
[Note 1475: _Procès_, t. III, pp. 116-117.]
Entrevue dans ce chaos de récits plus confus que les nuées d'un ciel
orageux, Jeanne apparaissait comme une merveille inouïe. Elle
prophétisait et plusieurs de ses prophéties étaient déjà accomplies.
Elle avait annoncé la délivrance d'Orléans, et Orléans était délivré.
Elle avait annoncé qu'elle serait blessée, et elle avait reçu une
flèche au-dessus de la mamelle gauche. Elle avait annoncé qu'elle
mènerait le roi à Reims, et le roi avait été sacré dans cette ville.
Elle avait fait d'autres prophéties encore touchant le royaume de
France, comme de délivrer le duc d'Orléans, d'entrer dans Paris, de
chasser tous les Anglais hors du saint royaume, et l'on en attendait
l'accomplissement[1476].
[Note 1476: _Procès_, t. I, pp. 55, 84 et suiv., 133, 174, 232, 251,
252, 254, 331; t. III, pp. 99, 205, 254, 257 et _passim_.--_Journal du
siège_, pp. 34, 44, 45, 48.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 212,
295.--Perceval de Cagny, p. 141.--Monstrelet, t. IV, p. 320.--Lefèvre de
Saint-Remy, t. II, p. 143.--Le Greffier de la Chambre des comptes de
Brabant, dans _Procès_, t. IV, p. 426.--_Chronique de Tournai_ (t. III
du _Recueil des Chroniques de Flandre_), p. 411.--Morosini, t. III, p.
121.]
Elle prophétisait tous les jours, notamment au sujet de plusieurs
hommes qui lui avaient manqué de respect et qui étaient morts de male
mort[1477].
[Note 1477: Morosini, t. III, p. 57.]