chevauchait devant le château, pensant la reconnaître, demanda:
--N'est-ce point là la Pucelle? Jarnidieu, si je la tenais une nuit,
je ne la laisserais pas pucelle.
Alors Jeanne prophétisa et dit:
--Ha! en nom Dieu, tu le renies, et tu es si près de ta mort!
Moins d'une heure après, cet homme tomba à l'eau et se noya[1478].
[Note 1478: Déposition du frère Pasquerel, dans _Procès_, t. III,
p. 102.]
Ce miracle fut mis tout de suite en vers latins. Dans le poème, où se
déroule l'histoire merveilleuse de Jeanne jusqu'à la délivrance
d'Orléans, le paillard qui renia Dieu et fit, comme tous les
blasphémateurs, une mauvaise fin, est noble et se nomme
Furtivolus[1479].
[Note 1479: Poème anonyme sur la Pucelle, dans _Procès_, t. V, p.
39, vers 105 et suiv.]
_...generoso sanguine natus, Nomine Furtivolus, veneris moderator
iniquus._
Le capitaine Glasdall appela Jeanne putain et renia son Créateur.
Jeanne lui annonça qu'il mourrait sans saigner, et Glasdall se noya
dans la Loire[1480].
[Note 1480: Dépositions de J. Luillier et de frère Pasquerel, dans
_Procès_, t. III, pp. 25, 108.]
Imitations manifestes des historiettes contées dans les vies des
saints qu'on lisait alors. Une femme hérétique ayant tiré saint
Ambroise par son vêlement, le bienheureux évêque lui dit: «Crains que,
par un jugement de Dieu, il ne te survienne quelque châtiment.» Le
lendemain cette femme mourut et le bienheureux Ambroise la conduisit
au tombeau[1481].
[Note 1481: _La légende dorée_, vie de Saint Ambroise.]
Une religieuse encore vivante et qui devait mourir en odeur de
sainteté, soeur Colette de Corbie, avait rencontré son Furtivolus et
l'avait puni, mais avec douceur. Un jour qu'elle priait dans une
église de Corbie, un étranger s'approcha d'elle et lui tint des propos
contraires à la chasteté. «Plaise à Dieu, lui répondit-elle, de vous
faire connaître la laideur du langage que vous venez de tenir.»
L'étranger, pris de honte, gagna la porte. Mais une main invisible
l'arrêta sur le seuil. Comprenant alors la grandeur de son péché, il
demanda pardon à la sainte et put sortir librement de l'église[1482].
[Note 1482: Abbé J.-Th. Bizouard, _Histoire de sainte Colette et
des clarisses en Franche-Comté, d'après des documents inédits et des
traditions locales_, Paris, 1888, in-8º.]
Après que l'armée royale eut quitté Gien, la Pucelle avait annoncé,
disait-on, qu'une grande bataille serait livrée entre Auxerre et
Reims[1483]. Quand des prédictions, comme celle-ci, ne se vérifiaient
pas, on les oubliait. D'ailleurs il était admis alors que les vrais
prophètes pouvaient prophétiser parfois à faux. Le théologien subtil
distinguait entre les prophéties de prédestination qui se réalisent
toujours et celles de commination qui, étant conditionnelles, peuvent
ne pas se réaliser, sans qu'on doive accuser de mensonge la bouche qui
les fit[1484]. On admirait qu'une enfant des champs découvrît les
choses futures et l'on s'écriait avec l'apôtre: « Je vous loue, ô
Père, de ce que vous avez dérobé vos secrets aux sages et aux
prudents, et de ce que vous les avez révélés aux petits.»
[Note 1483: Morosini, t. III, pp. 148, 156.--Eberhard Windecke,
pp. 103, 105, 187.--Noël Valois, _Un nouveau témoignage sur Jeanne
d'Arc_, p. 17.]
[Note 1484: Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, pp. 220,
222.--Théodore de Leliis, dans _Procès_, t. II, pp. 39, 42.--Le P.
Ayrolles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, p. 342.--Abbé
Hyacinthe Chassagnon, _Les voix de Jeanne d'Arc_, Lyon, 1896, in-8º,
pp. 312, 313.]
Les prophéties de la Pucelle se répandirent en un moment dans toute la
chrétienté[1485]. Un clerc de Spire composa sur elle un traité
intitulé _Sibylla Francica_, et divisé en deux rôles. Le premier rôle
fut rédigé, au plus tard, dans le mois de juillet de l'année 1429. Le
second est daté du 17 septembre de la même année. Ce clerc croit que
la Pucelle exerçait la divination par l'astrologie. Il avait ouï dire
à un religieux français, de l'ordre des Prémontrés, que Jeanne se
plaisait, la nuit, à observer le ciel. Il remarque qu'elle ne
prophétisa jamais que sur le royaume de France et il donne comme
sortie de la bouche de la Pucelle la vaticination que voici: «Après
avoir accompli vingt années de royauté, le dauphin dormira avec ses
pères. Après lui, son fils aîné, maintenant enfant de six ans, régnera
avec plus grande gloire, honneur et puissance royale qu'aucun des rois
de France depuis Charlemagne[1486].»
[Note 1485: Eberhard Windecke, pp. 138 et suiv.--Morosini, t. III.
pp. 62-63.]
[Note 1486: _Procès_, t. III, pp. 422 et suiv., pp. 433, 434, 465;
t. V, pp. 475, 476.]
La Pucelle avait le don de voir certaines choses qui s'accomplissaient
loin d'elle.
Elle sut, à Vaucouleurs, le jour même de la bataille des Harengs,
qu'un grand meschef advenait au dauphin[1487].
[Note 1487: _Journal du siège_, p. 44.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 272.]
Un jour qu'elle mangeait assise auprès du roi, elle se mit à rire à la
dérobée. Le roi, s'en avisant, lui demanda:
--Bien-aimée, pourquoi riez-vous de si grand coeur?
Elle répondit qu'elle le lui dirait après le repas.
Et quand on apporta l'aiguière:
--Sire, fit-elle, en ce jour, cinq cents Anglais sont noyés en la mer,
qui voulaient passer par delà, en votre terre, pour vous porter
dommage. Voilà pourquoi j'ai ri. Dans trois jours, il vous viendra
nouvelles certaines que c'est vérité.
Et il en fut ainsi[1488].
[Note 1488: Eberhard Windecke, p. 117.]
Une autre fois, comme elle était dans une ville éloignée de plusieurs
lieues du château où se tenait le roi, faisant sa prière avant de
s'endormir, elle apprit par révélation que des ennemis du roi le
voulaient empoisonner à son dîner. Aussitôt elle appela ses frères et
les dépêcha au roi pour l'aviser de ne prendre aucune nourriture avant
sa venue.
Quand elle parut devant lui, il était à table avec onze personnes
autour de lui.
--Sire, dit-elle, faites emporter les mets.
Elle les donna à des chiens qui les mangèrent et moururent aussitôt.
Alors désignant un chevalier qui se tenait près du roi et deux autres
convives:
--Ceux-là, dit-elle, voulaient vous empoisonner.
Le chevalier avoua sur l'heure que c'était la vérité, et il fut traité
selon ses mérites[1489].
[Note 1489: Eberhard Windecke, p. 97.]
Elle avait reconnu qu'un prêtre était concubinaire[1490]; et,
rencontrant un jour, au camp, une fille habillée en homme, elle avait
su par illumination que cette fille était grosse et qu'ayant déjà
accouché d'un enfant, elle l'avait fait périr[1491].
[Note 1490: _Procès_, t. I, p. 146.]
[Note 1491: Eberhard Windecke, p. 97.]
On attribuait aussi à la Pucelle la faculté de découvrir les objets
cachés. Elle-même se l'était attribuée lors de son passage à Tours.
Elle avait, disait-elle, connu par révélation une épée enfouie sous
terre dans la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois, et s'était
armée de cette épée. On pensait que c'était l'épée dont Charles Martel
avait frappé les Sarrasins. D'autres soupçonnaient que ce fût celle
d'Alexandre le Grand[1492].
[Note 1492: _Procès_, t. I, pp. 76, 234.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 277--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 69,
70.--_Journal du siège_, pp. 49, 50.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, pp. 337-338.--Morosini, t. III, pp. 108-109.--Abbé
Bourassé, _Les miracles de madame Sainte Katerine_, Introduction.]
Jeanne avait connu pareillement avant le sacre, disait-on, une
couronne précieuse, célée à tous les yeux. Et voici le conte que l'on
faisait à ce sujet:
Un évêque gardait la couronne de saint Louis. On ne savait pas bien
quel évêque c'était, mais on savait que la Pucelle lui avait envoyé un
messager avec une lettre pour le prier de rendre la couronne. L'évêque
répondit au messager que la Pucelle avait rêvé. Elle réclama une
deuxième fois le saint joyau et l'évêque fit même réponse. Alors elle
écrivit aux bourgeois de la ville épiscopale que, si la couronne
n'était pas rendue au roi, le Seigneur leur enverrait un châtiment, et
aussitôt il tomba dans le pays une grêle si abondante, que ce fut
grande merveille. Communément c'étaient les sorciers qui faisaient
grêler. Cette fois la grêle était une plaie envoyée par le Dieu qui
affligea dix plaies à l'Égypte. Après quoi la Pucelle fit tenir aux
bourgeois de la ville une troisième lettre dans laquelle elle leur
décrivait la forme et la façon de la couronne que l'évêque tenait
cachée, et les avertissait que, si elle n'était pas rendue au roi, il
leur adviendrait pis qu'il n'était advenu. L'évêque, qui croyait que
le merveilleux chapeau d'or n'était connu que de lui, admira que la
forme et la façon en fussent décrites dans cette lettre. Il se
repentit de sa méchanceté, pleura abondamment et ordonna que la
couronne fût envoyée au Roi et à la Pucelle[1493].
[Note 1493: Morosini, t. III, pp. 160, 163.]
Nous discernons sans trop de peine de quels éléments ce conte a pu se
former. La couronne de Charlemagne, que les rois de France ceignaient
dans la cérémonie du sacre, était à Saint-Denys en France, aux mains
des Anglais. Jeanne se vantait d'avoir donné au dauphin à Chinon une
couronne précieuse, apportée par des anges. Elle disait que cette
couronne avait été envoyée à Reims pour le couronnement, mais qu'on
n'avait pas pu l'attendre[1494]. Quant au cel de la couronne par un
évêque, cela ne fut-il pas inspiré par ce qu'on savait de l'avidité de
messire Regnault de Chartres, archevêque de Reims, qui avait pris un
vase d'argent déposé par le roi sur l'autel, après la cérémonie, et
destiné au chapitre de la cathédrale[1495]?
[Note 1494: _Procès_, t. I, p. 91.]
[Note 1495: Dom Marlot, _Histoire de l'église de Reims_, t. IV, p.
175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, appendice XVII.]
On parlait aussi de gants perdus à Reims et d'une tasse que Jeanne
avait retrouvés[1496].
[Note 1496: _Procès_, t. I, p. 104.]
Pucelle guerrière et pacifique, béguine, prophétesse, magicienne, ange
du Seigneur, ogresse, chacun dans le peuple la voit à sa façon, la
rêve à son image. Les âmes pieuses lui prêtent une invincible douceur
et les trésors divins de la charité, les simples la font simple comme
eux; les hommes violents et grossiers se la représentent ainsi qu'une
géante burlesque et terrible. Pourra-t-on désormais apercevoir
quelques traits de son véritable visage? La voilà dès la première
heure et pour toujours, peut-être, enfermée dans le buisson fleuri des
légendes!
FIN DU TOME PREMIER
TABLE DU TOME PREMIER
PRÉFACE. i
I.--L'ENFANCE. 1
II.--LES VOIX. 33
III.--PREMIER SÉJOUR À VAUCOULEURS.--FUITE À
NEUFCHÂTEAU.--VOYAGE À TOUL.--SECOND SÉJOUR À
VAUCOULEURS. 70
IV.--VOYAGE À NANCY.--ITINÉRAIRE DE VAUCOULEURS À
SAINTE-CATHERINE-DE-FIERBOIS. 105
V.--LE SIÈGE D'ORLÉANS, DU 12 OCTOBRE 1428 AU 6 MARS 1429. 122
VI.--LA PUCELLE À CHINON.--PROPHÉTIES. 167
VII.--LA PUCELLE À POITIERS. 215
VIII.--LA PUCELLE À POITIERS (_Suite_). 236
IX.--LA PUCELLE À TOURS. 252
X.--LE SIÈGE D'ORLÉANS, DU 7 MARS AU 28 AVRIL 1429. 267
XI.--LA PUCELLE À BLOIS.--LA LETTRE AUX ANGLAIS.--LE DÉPART
POUR ORLÉANS. 282
XII.--LA PUCELLE À ORLÉANS. 300
XIII.--LA PRISE DES TOURELLES ET LA DÉLIVRANCE D'ORLÉANS. 345
XIV.--LA PUCELLE À TOURS ET À SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITÉS
DE JACQUES GÉLU ET DE JEAN GERSON. 371
XV.--LA PRISE DE JARGEAU.--LE PONT DE MEUNG.--BEAUGENCY. 403
XVI.--LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE
ET D'ALLEMAGNE.--L'ARMÉE DE GIEN. 430
XVII.--LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRÈRE RICHARD.--LA
CAPITULATION DE TROYES. 469
XVIII.--LA CAPITULATION DE CHÂLONS ET DE REIMS.--LE SACRE. 505
XIX.--LA LÉGENDE DE LA PREMIÈRE HEURE. 534
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