La tradition voulait que le sacre fut célébré, de préférence, un

dimanche, et cette règle se trouvait mentionnée dans un cérémonial qui

avait servi, croyait-on, pour le sacre de Louis VIII et qui faisait

autorité[1397]. Les habitants de Reims travaillèrent pendant la nuit,

afin que tout fût prêt pour le lendemain[1398]. Leur amour subit du

roi de France les aiguillonnait et surtout la peur qu'il demeurât

quelques jours dans la ville avec son armée. Ils ressentaient à

recevoir et à garder des gens d'armes dans leurs murs une crainte

commune aux bourgeois de toutes les villes, qui, dans leur épouvante,

ne distinguaient point les hommes de guerre armagnacs des hommes de

guerre anglais et bourguignons[1399]. Aussi furent-ils diligents à

préparer toutes choses, avec la ferme intention d'en payer le moins

possible. Attendu que le sacre ne leur rapportait «ni profit ni

honneur[1400]», les échevins, d'habitude, en rejetaient la charge sur

l'archevêque, qui en tenait, disaient-ils, les émoluments comme pair

de France[1401].

[Note 1397: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322-323, note.--«Ce

rituel date bien du XIIIe siècle. Il nous a été conservé dans un

manuscrit de la bibliothèque de Reims qui paraît avoir été écrit vers

1274.» Communication de M. H. Jadart.--Varin, _Archives de Reims_, t.

I, p. 522.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. III, p.

566, et t. IV, Pièces just., nº 142.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à

Reims_, p. 7.]

[Note 1398: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--Perceval de Cagny,

p. 159.--Lettre de trois gentilhommes angevins, dans _Procès_, t. V,

p. 128.]

[Note 1399: _Procès_, t. I, p. 91.]

[Note 1400: Thirion, _Les frais du sacre_, dans _Travaux de

l'Académie de Reims_, 1894.--Voir dans Varin, _Archives de Reims_, la

table des matières au mot: _Sacre_.--Dom Marlot, _Histoire de la ville

de Reims_, t. III, pp. 461, 566, 640, 651, 819; t. IV, pp. 25, 31,

45.]

[Note 1401: _Chronique de la Pucelle_, p. 321, note 2.]

Les ornements royaux déposés, après le sacre du feu roi, dans le

trésor de Saint-Denys, étaient aux mains des Anglais. La couronne de

Charlemagne, brillante de rubis, de saphirs et d'émeraudes, fleuronnée

de quatre fleurs de Lis, que recevaient les rois de France à leur

couronnement, les Anglais voulaient la mettre sur la tête de leur roi

Henri; ils se préparaient à ceindre le roi enfant de l'épée de

Charlemagne, l'illustre Joyeuse, qui dormait dans son fourreau de

velours violet, sous la garde de l'abbé bourguignon de Saint-Denys.

Aux Anglais aussi le sceptre que surmontait un Charlemagne d'or en

habit d'empereur, la verge de justice terminée par une main en corne

de licorne, l'agrafe dorée du manteau de saint Louis et les éperons

d'or, et le _Pontifical_ contenant, dans sa reliure de vermeil

émaillée, les cérémonies du sacre[1402]. On dut se contenter d'une

couronne conservée dans le trésor de la cathédrale[1403]. Quant aux

autres insignes de la royauté de Clovis, de saint Charlemagne et de

saint Louis, on les représenterait comme on pourrait et il n'était pas

mauvais après tout que ce sacre gagné dans une chevauchée se sentît

des travaux et des misères qu'il avait coûtés et que la cérémonie

participât en quelque chose de la pauvreté héroïque des hommes d'armes

et des gens des communes, qui y avaient conduit le dauphin.

[Note 1402: C. Leber, _Des cérémonies du sacre ou Recherches

historiques et antiques sur les moeurs, les coutumes, les institutions

et le droit public des Français, dans l'ancienne monarchie_,

Paris-Reims, 1825, in-8º.--A. Lenoble, _Histoire du sacre et du

couronnement des rois et des reines de France_, Paris, 1825, in-8º.]

[Note 1403: _Procès_, t. I, p. 91.--Varin, _Archives de Reims_, t.

III. pp. 559 et suiv.]

Les rois étaient sacrés par l'huile, car l'huile signifie renommée,

gloire et sapience. Le matin, les seigneurs de Rais, de Boussac, de

Graville et de Culant furent députés par le roi pour aller quérir la

Sainte Ampoule[1404].

[Note 1404: _Chronique de la Pucelle_, p. 321.--_Journal du

siège_, p. 113.--Varin, _Archives de Reims_, t. II, p. 509; t. III, p.

555.]

C'était une fiole de cristal que le grand prieur de Saint-Remi tenait

enfermée dans le tombeau de l'apôtre derrière le maître-autel de

l'église abbatiale. Cette fiole contenait le saint chrême, dont le

bienheureux Remi avait oint le roi Clovis, et elle était enchâssée

dans un reliquaire en forme de colombe, parce qu'on avait vu la

colombe du Paraclet apporter l'huile destinée au sacrement du premier

roi chrétien. Il est vrai qu'on trouvait en de vieux livres qu'un ange

était descendu du ciel avec l'ampoule miraculeuse[1405]; mais ces

incertitudes ne troublaient point les esprits, et l'on ne doutait pas,

dans le peuple chrétien, que le saint chrême n'eût des vertus

merveilleuses. On savait, par exemple, qu'il ne diminuait point à

l'usage, et que la fiole restait toujours pleine, en présage et gage

de la pérennité du royaume de France. Selon les observations des

témoins, lors du sacre du feu roi Charles, l'huile n'avait pas diminué

après les onctions[1406].

[Note 1405: Flodoard, _Hist. ecclesiæ Remensis_, dans _coll.

Guizot_, t. V, pp. 41 et suiv.--Eustache Deschamps, Ballade 172, t. I,

p. 305, t. II, p. 104.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_,

t. II, p. 48, nº 1.--Vertot, dans _Académie des Inscriptions_, t. II.]

[Note 1406: Froissart, l. II, ch. LXXIV.]

À neuf heures du matin, Charles de Valois entra dans l'église avec une

suite nombreuse. Le roi d'armes de France appela par leurs noms,

devant le maître-autel, les douze pairs du royaume. Des six pairs

laïques, aucun ne répondit. À leur place se présentèrent le duc

d'Alençon, les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires de Laval,

de la Trémouille et de Maillé.

Des six pairs ecclésiastiques, trois répondirent à l'appel du roi

d'armes: l'archevêque duc de Reims, l'évêque comte de Châlons,

l'évêque duc de Laon. Les évêques détaillants de Langres, de Chaumont

et de Noyon furent suppléés. En l'absence d'Arthur de Bretagne,

connétable de France, l'épée fut tenue par Charles, sire

d'Albret[1407].

[Note 1407: Lettres de trois gentilshommes angevins, dans

_Procès_, t. V, pp. 127, 129.--Monstrelet, t. IV, ch. LXIV.--Perceval

de Cagny, p. 159.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p.

343.--_Chronique de Tournai_ (t. III du _Recueil des Chroniques de

Flandre_), p. 414.--_Gallia Christiana_, t. IX, col. 551; t. XI, col.

698.]

Devant l'autel se tenait Charles de Valois, revêtu d'habits fendus sur

la poitrine et les épaules. Il jura, premièrement, de conserver à

l'Église paix et privilèges; deuxièmement, de préserver le peuple des

exactions et de ne le pas trop charger; troisièmement, de gouverner

avec justice et miséricorde[1408].

[Note 1408: _Chronique de la Pucelle_, p. 322, note

1.--_Collection de Champagne_, vol. 125, Sacre des rois, fol. 86.]

Il fut armé chevalier par son cousin d'Alençon[1409].

[Note 1409: Perceval de Cagny, p. 159.--_Chronique de la pucelle_,

p. 322--_Journal du siège_, p. 114.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I,

p. 97.]

Puis l'archevêque lui fit les onctions avec l'huile mystique, dont le

Saint-Esprit fortifie les prêtres, les rois, les prophètes et les

martyrs et, nouveau Samuel, consacra le nouveau Saül, manifestant que

toute puissance est de Dieu et que, à l'exemple de David, les rois

sont les pontifes, les annonciateurs et les témoins du Seigneur. Cette

effusion d'huile, dont étaient consacrés les rois, dans Israël,

rendait brillants et forts les rois de la France très chrétienne

depuis Charlemagne, depuis Clovis, car, s'il reçut de saint Remi non

proprement le sacre, mais le baptême et la confirmation, Clovis fut

consacré en même temps chrétien et roi par le bienheureux évêque, au

moyen de l'huile sainte, envoyée par Dieu lui-même à ce prince et à

ses successeurs[1410].

[Note 1410: Chifletius, _De ampula Remensi nova et acurata

disquisitio_, Anvers, 1651, in-4º.]

Et Charles reçut les onctions présage de force et de victoire, car il

est écrit au livre des Rois: «Samuel prit la fiole d'huile, la versa

sur la tête de Saül et dit: Voici que le Seigneur t'a sacré prince sur

son héritage, et tu délivreras son peuple des mains des ennemis qui

l'environnent. _Ecce unxit te Dominus super hereditatem suam in

principem, et liberabis populum suum de manibus inimicorum ejus, qui

in circuitu ejus sunt._» (_Reg._ I, X, 1, 6.)

Durant le mystère, comme on disait en ancien langage[1411], la Pucelle

demeurait au côté du roi. Elle tint un moment déployé son étendard

blanc devant lequel le vieil étendard de Chandos avait reculé. Puis

d'autres tinrent l'étendard à leur tour, son page Louis de Coutes, qui

ne la quittait jamais, frère Richard le prêcheur, qui l'avait suivie à

Châlons et à Reims[1412]. Dans un de ses rêves, elle avait donné

naguère une couronne éblouissante à son roi; elle s'attendait à ce que

cette couronne fût apportée dans l'église par des messagers

célestes[1413]. Les saintes ne recevaient-elles pas communément des

couronnes de la main des anges? Un ange offrit à sainte Cécile une

couronne tressée de roses et de lis. Un ange donna à la vierge

Catherine la couronne impérissable, que la sainte posa sur la tête de

l'Impératrice de Rome. Mais la couronne étrangement riche et

magnifique que Jeanne attendait ne vint point.

[Note 1411: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_,

t. V, p. 129.--F. Boyer, _Variante inédite d'un document sur le Sacre

de Charles VII_, Clermont et Orléans, 1881, in-8º.]

[Note 1412: _Procès_, t. I, p. 104, 300.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 322.--Lettre de trois gentilshommes angevins, dans

_Procès_, t. V, p. 129.--Varin, D. Marlot, H. Jadart, _loc. cit._]

[Note 1413: _Procès_, t. I, p. 108.]

L'archevêque prit sur l'autel la couronne de prix modique fournie par

le chapitre, et l'éleva à deux mains sur la tête du roi. Les douze

pairs en cercle autour du prince y portèrent le bras pour la soutenir.

Les trompettes éclatèrent, et le peuple cria: «Noël[1414]!»

[Note 1414: Lettre de trois gentilshommes angevins, dans _Procès_,

t. V, p. 129.]

Ainsi fut oint et couronné Charles de France, issu de la royale lignée

du noble roi Priam de Troie la Grande.

Le mystère fut terminé à deux heures après midi[1415]. On rapporte

qu'alors la Pucelle s'agenouilla et, embrassant le roi par les jambes,

lui dit avec des larmes:

--Gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu, qui voulait que

je levasse le siège d'Orléans et vous amenasse en cette cité de Reims

recevoir votre saint sacre, en montrant que vous êtes vrai roi et

celui auquel le royaume de France doit appartenir[1416].

[Note 1415: Morosini, t. III, p. 181.--Lettre de trois

gentilshommes, _loc. cit._]

[Note 1416: _Chronique de la Pucelle_, pp. 322, 323.--_Journal du

siège_, p. 114.]

Le roi fit les présents d'usage. Il offrit au Chapitre un tapis de

satin vert, ainsi que des ornements de velours rouge et de damas

blanc. De plus, il posa sur l'autel un vase d'argent du prix de treize

écus d'or. Le seigneur archevêque s'en empara malgré les réclamations

des chanoines, mais il ne lui servit de rien de l'avoir pris, car il

lui fallut le rendre[1417].

[Note 1417: Dom Marlot, _Histoire de la ville de Reims_, t. IV, p.

175.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 107.]

Après la cérémonie, Charles ceignit la couronne, revêtit le manteau

royal, bleu comme le ciel, fleuri de lis d'or, et traversa sur son

coursier les rues de la ville de Reims. Le peuple en liesse criait:

«Noël!» comme il avait crié à l'entrée de monseigneur le duc de

Bourgogne.

Ce jour-là, le sire de Rais fut fait maréchal de France et le sire de

la Trémouille comte; l'aîné des deux fils de madame de Laval, à qui la

Pucelle avait offert le vin à Selles-en-Berri, fut fait comte aussi.

Le capitaine La Hire reçut le comté de Longueville avec tout ce qu'il

prendrait en Normandie[1418].

[Note 1418: _Chronique de la Pucelle_, p. 322.--_Journal du

siège_, p. 114.--Perceval de Cagny, p. 159.--Lettre de trois

gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 129.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 97.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles

VII_, t. II, p. 99, note 2.]

Le roi Charles fut servi à dîner en l'hôtel épiscopal, dans l'ancienne

salle du Tau, par le duc d'Alençon et le comte de Clermont[1419]. La

table royale, selon la coutume, se prolongeait dans la rue et le

festin débordait sur toute la ville. C'était un jour de franche lippée

et de commune frairie. Dans les maisons, sous les portes, sur les

bornes, on faisait ripaille, on se ruait en cuisine; il se dévorait

boeufs par douzaines, moutons par centaines, poules et lapins par

milliers. On se bourrait d'épices, et comme on avait grand'soif, on

humait à plein pot les vins de Bourgogne et notamment le parfumé vin

de Beaune. Le très vieux cerf de la cour archiépiscopale, qui était de

bronze et creux, on le transportait, à chaque couronnement, dans la

rue du Parvis; on le remplissait de vin, et le peuple y venait boire

comme à la fontaine. Finalement les bourgeois et habitants de la cité

du bienheureux Remi, riches et pauvres, empiffrés, saouls de viandes

et de vin, ayant hurlé «Noël!» à plein gosier, tombaient endormis sur

les fûts et les victuailles dont, le lendemain, les échevins moroses

allaient disputer aigrement les restes aux gens du roi[1420].

[Note 1419: Monstrelet, t. IV, p. 339.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à

Reims_, p. 32.]

[Note 1420: Thirion, _Les frais du sacre_ dans _Travaux de

l'Académie de Reims_, 1894.--Dom Marlot, _Histoire de la ville de

Reims_, t. IV, p. 45, n. 1.--Varin, _Arch. adm. de la ville de Reims_,

t. III, p. 39.]

Jacques d'Arc était venu voir ce couronnement auquel sa fille avait

tant ouvré. Il logeait à l'enseigne de l'_Âne rayé_, rue du Parvis,

dans une hôtellerie tenue par Alix, veuve de Raulin Morieau. En même

temps que sa fille, il revit son fils Pierre[1421]. Ce cousin que

Jeanne appelait son oncle et qui l'avait accompagnée auprès de sire

Robert à Vaucouleurs, Durand Lassois, était pareillement venu aux

fêtes du sacre. Il parla au roi et lui conta tout ce qu'il savait de

sa cousine[1422]. Jeanne trouva aussi à Reims un jeune compatriote,

Husson Le Maistre, chaudronnier dans le village de Varville, à trois

lieues de Domremy. Elle ne le connaissait pas, mais il avait bien

entendu parler d'elle, et il était très familier avec Jacques et

Pierre d'Arc[1423].

[Note 1421: _Procès_, t. III, p. 198; t. V, pp. 141, 266.--H.

Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 47, 48.--L'abbé Cerf, _Le vieux

Reims_, 1875, pp. 35 et 110.]

[Note 1422: _Procès_, t. II, p. 445.]

[Note 1423: _Ibid._, t. III, p. 198.]

Jacques d'Arc était un des notables de son village et peut-être le plus

entendu aux affaires[1424]. Il ne s'était pas rendu à Reims à seule fin

de voir sa fille chevaucher par les rues de la cité en habit d'homme; il

venait demander au roi pour lui, pour ceux de son village, dépouillés

par les gens de guerre, une exemption d'impôts. Cette demande, que la

Pucelle transmit au roi, fut agréée. Le 31 du même mois, le roi

ordonnait que les habitants de Greux et de Domremy fussent francs de

toutes tailles, aides, subsides et subventions[1425]. Les Élus de la

ville payèrent sur les deniers publics les dépenses de Jacques d'Arc,

et, quand il fut sur son départ, ils lui donnèrent un cheval pour

retourner chez lui[1426].

[Note 1424: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. L et suiv.;

preuve, LI, pp. 97, 106; supplément aux preuves, pp. 359,

362.--Boucher de Molandon, _Jacques d'Arc, père de la Pucelle, sa

notabilité personnelle_, Orléans, 1885, in-8º.]

[Note 1425: _Procès_, t. V, pp. 137, 139.]

[Note 1426: _Ibid._, t. I, pp. 141, 266, 267.]

Durant les cinq ou six jours qu'elle demeura à Reims, la Pucelle se

montra au peuple. Les humbles, les simples venaient à elle; les bonnes

femmes lui prenaient les mains et faisaient toucher leurs anneaux au

sien[1427]. Elle portait au doigt un petit anneau que sa mère lui

avait donné; il était de laiton, autrement appelé aurichalque[1428].

L'aurichalque était, comme on disait, l'or des pauvres. Cet anneau

n'avait pas de pierre et portait au chaton les noms de _Jhesus Maria_,

avec trois croix. Elle y tenait souventes fois les regards pieusement

fixés parce qu'un jour elle l'avait fait toucher par madame sainte

Catherine[1429]. Et que la sainte l'eût vraiment touché, ce n'était

pas incroyable, puisqu'il était manifeste que peu de temps auparavant,

en l'an 1413, soeur Colette, qui professait la chasteté virginale,

avait reçu de l'apôtre vierge un riche anneau d'or, en signe

d'alliance spirituelle avec le Roi des rois. Soeur Colette faisait

toucher cet anneau aux religieux et aux religieuses de son ordre, et

elle le confiait aux messagers qu'elle envoyait au loin, afin de les

préserver des périls de la route[1430]. La Pucelle attribuait aussi à

son anneau de grandes vertus; toutefois elle ne s'en servait point

pour opérer des guérisons[1431].

[Note 1427: _Ibid._, t. I, p. 103.]

[Note 1428: Du Cange, _Glossarium_, aux mots: _Auriacum_,

_electrum_ et _leto_.--Vallet de Viriville, _Les anneaux de Jeanne

d'Arc_, dans _Mémoires de la Société des Antiquaires de France_, t.

XXX, janvier 1867.]

[Note 1429: _Procès_, t. I, pp. 185, 238; Walter Bower, _ibid._,

t. IV, p. 480.]

[Note 1430: _Sanctissimæ virginis Coletæ vita_, Paris, in-8º,

gothique sans date, feuillet 8, verso.--_Bollandistes_, AA. SS., mars,

t. I, p. 611.]

[Note 1431: _Procès_, t. I, p. 104.]

On attendait d'elle les menus services qu'il était d'usage de demander

aux saintes gens et parfois aux sorciers. Avant la cérémonie du sacre,

les nobles et les chevaliers avaient reçu des gants, selon la coutume.

L'un d'eux perdit les siens; il demanda, ou d'autres demandèrent pour

lui, qu'elle les lui fît retrouver. Elle ne dit point qu'elle le

ferait; cependant la chose fut sue et diversement jugée[1432].

[Note 1432: _Ibid._, t. I, p. 104.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à

Reims_, p. 37.]

Après le sacre du roi, si, mêlé au peuple dans la rue du Parvis,

quelque clerc méditatif leva les yeux sur la haute face historiée de

la cathédrale, déjà très vieille alors pour des hommes qui,

connaissant mal les chroniques, mesuraient le temps sur la durée de

la vie humaine, il vit sûrement, à gauche de l'arc aigu qui surmonte

la rose, l'image colossale de Goliath dressé fièrement dans son armure

à écailles, et cette même figure répétée à droite de l'arc, dans

l'attitude d'un homme chancelant et qui tombe[1433]. Alors ce clerc

dut se rappeler ce qui est écrit au premier livre des Rois:

[Note 1433: «Ces sculptures (Goliath et David) ont été

certainement exécutées à la fin du XIIIe siècle» (L. Demaison, _Notice

historique sur la cathédrale de Reims_, Reims, _s. d._, in-4º, p. 44).

La rose est de 1280 (H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 41).]

«Les Philistins assemblèrent toutes leurs troupes pour combattre

Israël. Or, il arriva qu'un homme, qui était bâtard, sortit du camp

des Philistins. Il s'appelait Goliath; il était de Geth, et il avait

six coudées et une palme de haut. Il était revêtu d'une cuirasse à

écailles qui pesait cinq mille sicles d'airain. Et il vint disant:

«J'ai jeté l'opprobre aux armées d'Israël. Donnez-moi un homme qui

vienne combattre contre moi en un combat singulier.»

»Or, David enfant s'en était allé à Bethléem pour paître les troupeaux

de son père. Mais David, s'étant levé dès la pointe du jour, laissa à

un serviteur le soin de son troupeau. Il vint au lieu appelé Magala,

où l'armée s'était avancée pour donner la bataille. Et voyant Goliath,

il demanda: «Qui est ce Philistin incirconcis qui jette l'opprobre aux

armées du Dieu vivant?»

»Ces paroles de David ayant été entendues, elles furent rapportées à

Saül. Et Saül l'ayant fait venir devant lui, David lui parla de cette

manière: «Que personne ne s'épouvante de ce Philistin, car moi, ton

serviteur, je suis prêt à aller le combattre.» Saül lui dit: «Tu ne

saurais résister à ce Philistin ni combattre contre lui, parce que tu

es un enfant, et que celui-ci est un homme nourri à la guerre depuis

sa jeunesse.» David répondit: «J'irai contre lui et je ferai cesser

l'opprobre d'Israël.» Saül dit donc à David: «Va! et que le Seigneur

soit avec toi!»

»David prit son bâton, choisit dans le torrent cinq pierres très

polies et, tenant à la main sa fronde, il marcha contre les

Philistins.

»Et Goliath, lorsqu'il eut aperçu David, voyant que c'était un bel

enfant aux cheveux roux, lui dit: «Suis-je un chien, pour que tu

viennes à moi avec un bâton?» Mais David répondit au Philistin: «Tu

viens à moi avec l'épée, la lance et le bouclier. Mais moi, je viens à

toi au nom du Seigneur des armées, du Dieu des batailles d'Israël,

auquel tu as insulté aujourd'hui. Le Seigneur te livrera entre mes

mains. Et que toute cette assemblée d'hommes reconnaisse que ce n'est

point par l'épée, ni par la lance que Dieu sauve! Cette guerre est sa

guerre et il vous livrera dans nos mains.»

»Le Philistin s'avança donc et marcha contre David. Et David lança une

pierre avec sa fronde et en frappa le Philistin au front. Et Goliath

tomba le visage contre terre.»

Alors le clerc qui méditait ces paroles du Livre songeait que,

toujours semblable à lui-même, le Seigneur qui sauva Israël et abattit

Goliath par la fronde d'un berger enfant avait suscité la fille d'un

laboureur pour la délivrance du très chrétien royaume et l'opprobre du

Léopard[1434].

[Note 1434: Voir le sacre de David et celui de Louis XII, par un

peintre inconnu, vers 1498, au Musée de Cluny.--H. Bouchot,

_L'Exposition des Primitifs français. La peinture en France sous les

Valois_, liv. II, planche C.]

La Pucelle avait fait écrire de Gien, vers le 27 juin, au duc de

Bourgogne, pour l'inviter à se rendre au sacre du roi. N'ayant pas

reçu de réponse, elle dicta, le jour même du sacre, une deuxième

lettre au duc. Voici cette lettre:

+ JHESUS MARIA.

Haultet reboubté prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle

vous requiert de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain

seigneur, que le roy de France et vous, faciez bonne paix ferme,

qui dure longuement. Pardonnez l'un à l'autre de bon cuer,

entièrement, ainsi que doivent faire loyaulx chrestians; et s'il

vous plaist à guerroier, si alez sur les Sarrazins. Prince de

Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement

que requérir vous puis, que ne guerroiez plus ou saint royaume de

France, et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui

sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume; et de

la part du gentil roy de France, il est prest de faire paix à

vous, sauve son honneur, s'il ne tient en vous. Et vous faiz à

savoir de par le Roy du ciel, mon droicturier et souverain

seigneur, pour vostre bien et pour vostre honneur et sur voz vie,

que vous n'y gaignerez point bataille à l'encontre des loyaulx

François, et que tous ceulx qui guerroient oudit saint royaume de

France, guerroient contre le roy Jhesus, roy du ciel et de tout

le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et

requiers à jointes mains, que ne faictes nulle bataille ne ne

guerroiez contre nous, vous, vos gens ou subgiez; et croiez

seurement que, quelque nombre de gens que amenez contre nous,

qu'ilz n'y gagneront mie, et sera grant pitié de la grant

bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront

contre nous. Et a trois semaines que je vous avoye escript et

envoié bonnes lettres par ung hérault, que feussiez au sacre du

roy qui, aujourd'hui dimenche, xvije jour de ce présent mois de

juillet, ce fait en la cité de Reims: dont je n'ay eu point de

response, ne n'ouy oncques puis nouvelles dudit hérault. À Dieu

vous commens et soit garde de vous, s'il lui plaist; et prie Dieu

qu'il y mecte bonne pais. Escript audit lieu de Reims, ledit

xvije jour de juillet.»

_Sur l'adresse:_ «Au duc de Bourgoigne[1435].»

[Note 1435: _Procès_, t. V, pp. 126-127.--Hennebert, _Une lettre

de Jeanne d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et litt. du Nord

de la France et du Midi de la Belgique_, nouv. série, t. I, 1837, p.

525.--Fac-similé dans l'_Album des Archives départementales_, nº 123.]

Sainte Catherine de Sienne, à Reims, n'aurait pas écrit autrement. La

Pucelle, bien qu'elle n'aimât pas les Bourguignons, sentait à sa

manière et fortement combien la paix avec le duc de Bourgogne était

désirable. C'est à mains jointes qu'elle le prie de ne plus faire la

guerre en France. «S'il vous plaît de guerroyer, lui dit-elle, allez

sur les Sarrasins.» Elle avait déjà conseillé aux Anglais de s'unir

aux Français pour faire la croisade. La destruction des infidèles

était alors le rêve des âmes douces et pacifiques, et beaucoup de

bonnes personnes comptaient que le fils riche et puissant du vaincu de

Nicopolis ferait payer cher aux Turcs leur antique victoire[1436].

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 37 / 39 段