Frère Richard s'en fut trouver la Pucelle. Sitôt qu'il l'aperçut, et

de fort loin, il s'agenouilla devant elle. Quand elle le vit, elle

s'agenouilla pareillement devant lui, et ils se firent grande

révérence. Rentré dans la ville, le bon frère prêcha abondamment le

peuple et l'exhorta à se mettre en l'obéissance du roi Charles.

--Dieu, dit-il, avise à son succès. Il lui a donné pour l'accompagner

et conduire à son sacre une sainte Pucelle qui, comme je le crois

fermement, a autant de puissance à pénétrer les secrets de Dieu,

qu'aucun saint du Paradis, excepté saint Jean l'Évangéliste[1361].

[Note 1361: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue

Historique_, t. IV, p. 342.]

C'était le moins que le bon frère laissât au-dessus de la Pucelle le

premier des saints, l'apôtre qui avait reposé sa tête sur la poitrine

de Jésus, le prophète qui devait revenir sur la terre, à la

consommation des siècles, avant peu.

--Si elle voulait, disait encore frère Richard, elle pourrait faire

entrer tous les gens d'armes du roi par-dessus les murs, et comme il

lui plairait. Elle peut beaucoup d'autres choses encore.

Ceux de la ville avaient grande foi et confiance en ce bon père qui

parlait bien. Ce qu'il disait de la Pucelle leur parut admirable et

les tourna à l'obéissance d'un roi si bien accompagné. Ils crièrent

tous d'une voix[1362]:

--Vive le roi Charles de France!

[Note 1362: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue

Historique_, t. IV, p. 342.]

Il fallait maintenant traiter avec le bailli, qui n'était pas

intraitable, puisqu'il avait souffert cette allée et venue de la ville

au camp et du camp à la ville, et trouver un moyen honnête de se

débarrasser de la garnison. À cet effet, précédée du seigneur évêque,

la commune alla très nombreuse vers le bailli et les capitaines et les

somma de mettre la ville en sûreté[1363]. Ce dont ils étaient bien

incapables, car de délivrer une ville qui ne voulait pas être délivrée

et de chasser trente mille Français, ils ne le pouvaient vraiment

faire.

[Note 1363: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 296-297.]

Comme les habitants l'avaient prévu, le bailli se trouvait dans un

grand embarras. Ce que voyant, les conseillers de la ville lui dirent:

--Si vous ne voulez tenir le traité que vous avez fait pour le bien

public, nous mettrons les gens du roi dans la ville, que vous le

veuillez ou non.

Le bailli et les capitaines se refusèrent à trahir les Anglais et les

Bourguignons qu'ils servaient, mais ils consentirent à s'en aller.

C'est tout ce qu'on leur demandait[1364].

[Note 1364: _Procès_, t. III, pp. 13 et 117; t. IV, pp. 296,

297.--Jean Chartier, _Chronique_, t. III, p. 205.--Th. Boutiot,

_Histoire de la ville de Troyes_, t. II, pp. 499, 500.--M. Poinsignon,

_Histoire générale de la Champagne et de la Brie_, Châlons, 1885, t.

I, pp. 352 et suiv.--A. Assier, _Une cité champenoise au XVe siècle_,

Paris, 1875, in-12, pp. 16, 17.]

La ville ouvrit ses portes au roi Charles. Le dimanche 10 juillet de

très bon matin, la Pucelle entra la première dans Troyes, avec les

communes dont elle était aimée si chèrement. Frère Richard

l'accompagnait. Elle mit les gens de trait le long des rues que devait

suivre le cortège, afin que le roi de France traversât la ville entre

une double haie de ces piétons qui l'avaient suivi et grandement

aidé[1365].

[Note 1365: _Procès_, t. I, p. 102.--_Chronique de la Pucelle_, p.

319.]

Tandis que Charles de Valois entrait par une porte la garnison

bourguignonne sortait par une autre[1366]. Comme il avait été convenu,

les gens du roi Henri et du duc Philippe emportaient leurs armes et

leurs biens. Or, dans leurs biens, ils comprenaient les prisonniers du

parti français, qu'ils avaient reçus à rançon. Ils n'avaient pas tout

à fait tort, semble-t-il, selon les usages et coutumes de la guerre,

mais c'était pitié de voir ces gens du roi Charles emmenés ainsi

captifs à la venue de leur seigneur. La Pucelle en fut avertie et son

bon coeur s'émut. Elle courut à la porte de la ville où déjà les gens

de guerre étaient réunis avec armes et bagages. Elle y trouva les

seigneurs de Rochefort et Philibert de Moslant, les interpella, leur

cria de laisser les gens du dauphin. Les capitaines n'entendaient pas

de cette oreille-là.

[Note 1366: Chartier, _Journal du siège_, _Chronique de la

Pucelle_, _loc. cit._]

--C'est fraude et malice, lui dirent-ils, de venir ainsi contre le

traité.

Cependant les prisonniers priaient à genoux la sainte de les garder.

--En nom Dieu, s'écria-t-elle, ils ne partiront pas[1367].

[Note 1367: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 95,

96.--_Journal du siège_, p. 112.--_Chronique de la Pucelle_, p. 319.]

Durant cette altercation, un écuyer bourguignon faisait à part lui sur

la Pucelle des Armagnacs des réflexions qu'il révéla par la suite.

«C'est par ma foi, songeait-il, la plus simple chose que je vis

oncques. En son fait il n'y a ni rime ni raison, non plus qu'en le

plus sot que je vis oncques. Je ne la compare pas à si vaillante femme

comme madame d'Or, et les Bourguignons ne font que se moquer de ceux

qui ont peur d'elle[1368].»

[Note 1368: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 296-297.]

Pour entendre la finesse de cette plaisanterie il faut savoir que

madame d'Or, haute comme une botte, tenait l'emploi de sotte auprès de

monseigneur Philippe[1369].

[Note 1369: Lefèvre de Saint-Remy, t. II, p. 168.--S. Luce,

_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. CLXXIII, CLXXIV.--P. Champion, _Notes

sur Jeanne d'Arc_, 1. _Madame d'Or et Jeanne d'Arc_, dans _le Moyen

Âge_, juillet-août, 1907, pp. 193-199.]

La Pucelle ne put s'entendre, au sujet des prisonniers, avec les

seigneurs de Rochefort et de Moslant. Ils avaient pour eux le droit de

la guerre. Elle n'avait pour elle que les raisons de son bon coeur. Ce

débat parut fort plaisant aux gens d'armes des deux obéissances. Quand

il en fut instruit, le roi Charles sourit et dit que, pour appointer

les parties, il payerait la rançon des prisonniers, qui fut fixée à un

marc d'argent par tête. Les Bourguignons, en recevant cette somme,

louèrent fort le roi de France de ses grandes manières[1370].

[Note 1370: _Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 96.--_Journal du siège_, p. 112.--«Un prince de

façon», Martial d'Auvergne, _Vigiles_, t. I, pp. 106, 107.]

Ce même jour de dimanche, environ neuf heures du matin, le roi Charles

fit son entrée. Il avait revêtu ses habits de fête, éclatants de

velours, d'or et de pierreries; le duc d'Alençon et la Pucelle, tenant

sa bannière à la main, chevauchaient à ses côtés; il était suivi de

toute sa chevalerie. Les habitants allumèrent des feux de joie et

dansèrent des rondes; les petits enfants crièrent: «Noël!» frère

Richard prêcha[1371].

[Note 1371: _Procès_, t. I, p. 102.--Lettre de trois gentilshommes

angevins, dans _Procès_ t. V, p. 130.--_Relation du greffier de La

Rochelle_, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_, p. 319.--Morosini, t.

III, p. 176.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,

pp. 504 et suiv.]

La Pucelle fit ses dévotions dans les églises. En une de ces églises

elle tint un enfant sur les fonts du baptême. On lui demandait

souvent, comme à une princesse ou à une sainte femme, d'être marraine

d'enfants qu'elle ne connaissait pas et qu'elle ne devait jamais

revoir. Elle donnait de préférence aux garçons le nom de Charles, pour

l'honneur de son roi, et aux filles son nom de Jeanne. Elle nommait

parfois aussi ses filleuls comme les mères voulaient[1372].

[Note 1372: _Procès_, t. I, p. 103.]

Le lendemain, 11 juillet, l'armée, qui était restée aux champs sous le

commandement de messire Ambroise de Loré, traversa la ville. L'entrée

des gens d'armes était un fléau aussi redouté des bourgeois que la

peste noire[1373]. Le roi Charles, qui traitait les habitants de

Troyes avec d'extrêmes ménagements, prit soin de contenir le fléau.

Par son commandement, les hérauts crièrent que nul ne fût si hardi,

sous peine de la hart, d'entrer dans les maisons et de rien prendre

contre le gré et la volonté de ceux de la ville[1374].

[Note 1373: T. Babeau, _Le guet et la milice bourgeoise à Troyes_,

pp. 4 et suiv.]

[Note 1374: _Relation du greffier de La Rochelle_, p.

342.--_Chronique de la Pucelle_; p. 319.--_Journal du siège_, p.

112.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p.

505.--A. Roserot, _Le plus ancien registre des délibérations du

Conseil de Troyes_, dans _Coll. de Documents inédits de la ville de

Troyes_, t. III, pp. 175 et suiv.]

CHAPITRE XVIII

LA CAPITULATION DE CHÂLONS ET DE REIMS.--LE SACRE.

Au sortir de Troyes, l'armée royale s'engagea dans la Champagne

pouilleuse, traversa l'Aube vers Arcis et prit son logis dans Lettrée,

à cinq lieues de Châlons. De Lettrée, le roi envoya son héraut

Montjoie à ceux de Châlons pour leur demander de le recevoir et de lui

rendre pleine obéissance[1375].

[Note 1375: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 298.--Morosini, t.

III, p. 179.--Éd. de Barthélémy, _Histoire de la ville de

Châlons-sur-Marne_, pièces just. nº 25, pp. 334-335.]

Les villes de Champagne se tenaient comme les doigts de la main. Quand

le dauphin était encore à Brinion-l'Archevêque, les habitants de

Châlons en avaient été instruits par leurs amis de Troyes. Ceux-ci les

avaient même avertis que frère Richard, le prêcheur, leur avait porté

une lettre de Jeanne la Pucelle. Sur quoi ceux de Châlons écrivirent

aux habitants de Reims:

«Nous avons été fort ébahis du frère Richard. Nous pensions que ce fût

un très bon prud'homme. Mais il est devenu sorcier. Nous vous mandons

que les habitants de Troyes font forte guerre aux gens du dauphin.

Nous avons intention de résister de toute notre puissance à ces

ennemis[1376].»

[Note 1376: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 290, 291.--Varin,

_Archives législatives de la ville de Reims, Statuts_, t. I, pp. 596

et suiv. [_Coll. des documents inédits sur l'Histoire de France_,

1845].]

Ils ne pensaient pas un mot de ce qu'ils écrivaient et ils savaient

que ceux de Reims n'en croyaient rien. Mais il importait de montrer

une grande loyauté au duc de Bourgogne avant de recevoir un autre

maître.

L'évêque comte de Châlons vint à Lettrée au-devant du roi, et lui

remit les clés de la ville. C'était Jean de Montbéliard-Sarrebrück,

des sires de Commercy[1377].

[Note 1377: _Gallia Christiana_, t. V, col. 891-895.--_Chronique

de la Pucelle_, pp. 319-320.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.

96.--L. Barbat, _Histoire de la ville de Châlons_, 1855 (2 vol.

in-4º), t. I, p. 350.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, pièces just.

nº 33.--Morosini, t. III, p. 182, n. 2.]

Le 14 juillet, le roi entra avec son armée dans la ville de

Châlons[1378]. La Pucelle y trouva quatre ou cinq paysans de son

village, qui venaient la voir, entre autres Jean Morel, un de ses

parrains. Laboureur de son état, âgé de quarante-trois ans environ, il

s'était enfui avec la famille d'Arc à Neufchâteau, au passage des

gens de guerre. Jeanne lui donna une robe rouge, qu'elle avait

portée[1379]. Elle vit aussi à Châlons un autre laboureur plus jeune

que Morel d'une dizaine d'années, Gérardin d'Épinal, qu'elle appelait

son compère, comme elle appelait Isabellette, femme de Gérardin, sa

commère, pour la raison qu'elle avait tenu sur les fonts leur fils

Nicolas et qu'une marraine est une mère en esprit. Au village, Jeanne

se défiait de Gérardin, qui était Bourguignon; à Châlons, elle lui

montra plus de confiance et, l'entretenant des progrès de l'armée, lui

dit qu'elle ne craignait rien hors la trahison[1380]. Elle avait déjà

de sombres pressentiments; sans doute elle sentait que désormais la

candeur de son âme et la simplicité de sa pensée étaient trop rudement

combattues par la malice des hommes et les forces confuses des choses;

déjà monseigneur saint Michel, madame sainte Catherine et madame

sainte Marguerite ne lui parlaient plus avec autant de clarté que

devant, faute de pénétrer dans les chancelleries de France et de

Bourgogne, qui n'étaient pas choses du ciel.

[Note 1378: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 298.--Lettre de

trois gentilshommes angevins, dans _Procès_, t. V, p. 130.--Perceval

de Cagny, p. 158.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp.

96-97.--_Chronique des Cordeliers_, fol. 85 vº.--E. de Barthélémy,

_Châlons pendant l'invasion anglaise_, Châlons, 1851, p. 16.]

[Note 1379: _Procès_, t. II, pp. 391-392.]

[Note 1380: _Ibid._, t. II, pp. 421-423.]

Ceux de Châlons, à l'exemple de leurs amis de Troyes, écrivirent aux

habitants de Reims qu'ils avaient reçu le roi de France et qu'ils leur

conseillaient de faire de même. En cette lettre, ils disaient qu'ils

avaient trouvé le roi Charles doux, gracieux, pitoyable et

miséricordieux; et, dans le fait, ce roi prenait en douceur ses

villes de Champagne. Ceux de Châlons ajoutaient qu'il était de haut

entendement, beau de sa personne et de beau maintien[1381]. C'était

beaucoup dire.

[Note 1381: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 295, 296.--Varin,

_Archives de Reims, Statuts_, t. I, p. 601.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc

à Reims_, pp. 13 et suiv.]

Les habitants de Reims se comportaient avec prudence. À la venue du

roi de France, en même temps qu'ils lui envoyaient des messagers pour

l'avertir que les portes de la ville lui seraient ouvertes, ils

donnaient avis à leur seigneur le duc Philippe, ainsi qu'aux chefs

anglais et bourguignons, des progrès de l'armée royale, selon ce

qu'ils en pouvaient savoir, et ils leur mandaient de fermer le passage

aux ennemis[1382]. Mais ils n'étaient pas pressés d'obtenir des

secours pour la défense de leur ville, comptant que, s'ils n'en

recevaient pas, ils se rendraient au roi Charles sans encourir aucun

blâme des Bourguignons, et qu'ainsi ils n'auraient rien à craindre de

l'un et l'autre parti. Pour l'heure, ils gardaient deux loyautés, ce

qui n'était pas trop d'une en ces conjonctures difficiles et

périlleuses. Quand on voit comme ces villes de Champagne pratiquaient

ingénieusement l'art de changer de maître, il est bon de savoir que de

cet art dépendait le salut de leurs corps et de leurs biens.

[Note 1382: J. Rogier, _loc. cit._--Varin, p. 599.]

Dès le 1er juillet, le capitaine Philibert de Moslant leur écrivit de

Nogent-sur-Seine, où il se trouvait avec sa compagnie bourguignonne,

que, s'ils avaient besoin de lui, il les viendrait secourir en bon

chrétien[1383]. Ils firent mine de ne pas entendre. Après tout, le

seigneur Philibert n'était pas leur capitaine. Ce qu'il en pensait

faire n'était, comme il le disait, que par charité chrétienne. Les

notables de Reims, qui ne voulaient pas être sauvés, avaient à se

garder surtout de leur naturel sauveur, le sire de Chastillon, grand

queux de France, capitaine de la ville[1384]. Et il fallait qu'ils lui

demandassent secours de façon qu'ils n'obtinssent pas ce qu'ils

demandaient, de peur d'être comme les Israélites de qui il est écrit:

_Et tribuit eis petitionem eorum_.

[Note 1383: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 286 et

suiv.--Varin, pp. 600 et s.]

[Note 1384: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 18.--Dom Marlot,

_Hist. Metrop. Remensis_, t. II, pp. 709 et suiv.]

Alors que l'armée royale était encore sous Troyes, un héraut se

présenta devant la ville de Reims, portant une lettre donnée par le

roi, à Brinion-l'Archevêque, le lundi 4 juillet. Cette lettre fut

remise au Conseil. «Vous pouvez bien avoir reçu nouvelle, disait le

roi Charles aux habitants de Reims, de la bonne fortune et victoire

qu'il a plu à Dieu nous donner sur les Anglais, nos anciens ennemis,

devant la ville d'Orléans et, depuis lors, à Jargeau, Beaugency et

Meung-sur-Loire, en chacun desquels lieux nos ennemis ont reçu très

grand dommage; tous leurs chefs et des autres jusqu'au nombre de

quatre mille y sont morts ou demeurés prisonniers. Ces choses étant

advenues plus par grâce divine que par oeuvre humaine, selon l'avis

des princes de notre sang et lignage et des conseillers de notre

Grand-Conseil, nous nous sommes acheminés pour aller en la ville de

Reims recevoir notre sacre et couronnement. C'est pourquoi nous vous

mandons que, sur la loyauté et obéissance que vous nous devez, vous

vous disposiez à nous recevoir dans la manière accoutumée, et comme

vous avez fait à l'égard de nos prédécesseurs[1385].»

[Note 1385: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV. p. 291.--L. Paris,

dans _Cabinet Historique_, 1855, t. I, p. 68.]

Et le roi Charles, usant envers le peuple de Reims de la même

bénignité prudente qu'il avait montrée à ceux de Troyes, faisait

pleine promesse de pardon et d'oubli.

«Que les choses passées, disait-il, et la crainte que j'en eusse

encore mémoire ne vous arrêtent pas. Soyez assurés que, si vous vous

conduisez envers moi comme vous devez, je vous traiterai en bons et

loyaux sujets.»

Même il leur demandait d'envoyer des notables traiter avec lui: «Si,

pour être mieux informés de nos intentions, quelques-uns de la ville

de Reims voulaient venir vers nous avec le héraut que nous vous

envoyons, nous en serions très content. Ils y pourront aller sûrement

en tel nombre qu'il leur plaira[1386].»

[Note 1386: J. Rogier dans _Procès_, t. IV, p. 291.]

Au reçu de cette lettre, le Conseil fut convoqué, mais il se trouva

que les échevins ne furent point en nombre pour délibérer; ce qui les

tira d'un grand embarras. Ensuite de quoi ils firent assembler la

commune par quartiers, et ils obtinrent des bourgeois ainsi consultés

cette déclaration cauteleuse: «Nous entendons vivre et mourir avec le

Conseil et les notables. Nous nous comporterons selon leur avis, en

bonne union et paix, sans murmurer ni faire de réponse, si ce n'est

par l'avis et ordonnance du capitaine de Reims et de son

lieutenant[1387].»

[Note 1387: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292, 293.--H.

Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 17 et suiv.]

Le sire de Chastillon, capitaine de la ville, était alors à

Château-Thierry avec ses lieutenants, Jean Cauchon et Thomas de

Bazoches, tous deux écuyers. Les habitants de Reims jugèrent utile de

mettre sous ses yeux la lettre du roi Charles; leur bailli, Guillaume

Hodierne, se rendit auprès du soigneur capitaine et la lui montra. Le

bailli répondit parfaitement au sentiment des habitants de Reims: il

demanda au sire de Chastillon de venir, mais il le lui demanda de

manière que le sire de Chastillon ne vînt pas. C'était le point

essentiel; car, à ne le pas appeler, on se mettait en trahison

ouverte, et, s'il venait, on risquait de subir un siège plein de

calamités et de dangers.

À ces fins, le bailli déclara que les habitants de Reims, désireux de

communiquer avec leur capitaine, le recevraient accompagné de

cinquante chevaux seulement; en quoi ils montraient leur bon vouloir;

ayant le droit de ne point recevoir garnison dans leur ville, ils

consentaient à y laisser entrer cinquante lances, ce qui allait bien à

deux cents combattants. Le sire de Chastillon, comme les habitants

l'avaient prévu, jugea qu'en l'occurrence ce n'était pas assez pour sa

sûreté et il mit, comme conditions à sa venue, que la ville fût

emparée et munie, qu'il y entrât avec trois ou quatre cents

combattants, qu'il en eût la garde ainsi que du château, avec cinq ou

six notables pris, autant dire, comme otages. À ces conditions il

était, disait-il, prêt à vivre et à mourir pour eux[1388].

[Note 1388: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292-293.--Varin,

_Archives de Reims_, pp. 910, 912.--H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_,

p. 18.]

Il s'achemina avec sa compagnie jusque auprès de la ville et là fit

savoir aux habitants qu'il était venu les aider. Il leur manda que

dans cinq ou six semaines sans faute, une belle et grande armée

anglaise, débarquée à Boulogne, marcherait à leur secours[1389].

[Note 1389: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 292, 294.--H.

Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, pp. 18-19.]

À la vérité les Anglais levaient des troupes autant qu'ils pouvaient

et faisaient flèche de tout bois. Ils armaient, disait-on, jusqu'aux

prêtres. Le Régent employait à sa guerre les croisés débarqués en

France, que le cardinal de Winchester conduisait contre les

Hussites[1390]. Et, comme bien on pense, le conseil du roi Henri ne

négligeait pas d'avertir les habitants de Reims des armements qu'il

ordonnait. Le 3 juillet, il les avisait que des troupes étaient en

passage de mer, et le 10, Colard de Mailly, bailli de Vermandois, leur

faisait savoir que ces troupes étaient déjà passées. Mais ces

nouvelles ne donnaient pas grande confiance aux Champenois dans la

force des Anglais et lorsque le sire de Chastillon leur promit, à

quarante jours, une grande et belle armée d'outre-mer, le roi Charles

chevauchait à quelques lieues de leur ville avec trente mille

combattants. Le sire de Chastillon s'aperçut qu'il était joué, ce dont

il avait eu déjà quelque soupçon. Les habitants de Reims refusèrent de

le recevoir. Il ne lui restait plus qu'à tourner bride et à rejoindre

les Anglais[1391].

[Note 1390: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 451.--Jean

Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 101-102.--_Journal du siège_, p.

118.--Rymer, _Foedera_, t. X, p. 424.--S. Bougenot, _Notices et

Extraits des manuscrits intéressant l'Histoire de France conservés à

la bibliothèque impériale de Vienne_, p. 62.--Raynaldi, _Annales

ecclesiatici_, t. IX, pp. 77, 78.--Morosini, t. IV, annexe XVII.]

[Note 1391: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 294, 298.]

Le 12 juillet, ils reçurent de monseigneur Regnault de Chartres,

archevêque duc de Reims, une lettre les priant de se disposer à la

venue du roi[1392].

[Note 1392: _Ibid._--L. Paris, _Cabinet Historique_, 1865, p. 77.]

Ce même jour, le Conseil de ville s'étant assemblé le greffier

commença d'inscrire sur le registre des délibérations le procès-verbal

de la séance:

«..... Après ce qu'on a exposé à Monseigneur de Chastillon, comment il

estoit capitaine, et les seigneurs et autre multitude de peuple

qui[1393].....»

[Note 1393: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 19.]

Il n'en écrivit pas davantage. Trouvant difficile de témoigner leur

loyauté aux Anglais en préparant le sacre du roi Charles et contraire

à la prudence de reconnaître un nouveau prince sans y être forcés, les

citoyens renonçaient tout à coup à la parole qui est d'argent et se

réfugiaient dans un silence d'or.

Le samedi 16, le roi Charles prit gîte à quatre lieues de la ville du

sacre, au château de Sept-Saulx, construit plus de deux cents ans

auparavant par les prédécesseurs guerriers de messire Regnault et dont

le fier donjon commandait le passage de la Vesle[1394]. Il y reçut les

bourgeois de Reims qui vinrent en grand nombre lui offrir pleine et

entière obéissance[1395]. Puis il se remit en marche avec la Pucelle

et toute son armée, et ayant franchi sa dernière étape sur la chaussée

qui côtoyait la Vesle, il entra dans la grande cité champenoise au

tomber du jour, par la porte méridionale nommée Dieulimire, qui,

devant lui, abaissa ses ponts et leva ses deux herses[1396].

[Note 1394: Perceval de Cagny, p. 159.--Jean Chartier,

_Chronique_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_, p. 320.--_Chronique

des Cordeliers_, fol. 85 vº.--_Journal du siège_, p. 112.--Bergier,

_Poème sur la tapisserie de Jeanne d'Arc_, p. 112.--H. Jadart, _Jeanne

d'Arc à Reims_, pp. 20, 21.--F. Pinon, _Notice sur Sept-Saulx_, dans

_Travaux de l'Académie de Reims_, t. VI, p. 328.]

[Note 1395: J. Rogier, dans _Procès_, pp. 298 et suiv.--Dom

Marlot, _Histoire de la Ville de Reims_, t. IV, Reims, 1846 (4 vol.

in-4º), t. III, p. 174.]

[Note 1396: H. Jadart, _Jeanne d'Arc à Reims_, p. 23.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 36 / 39 段