Le bon frère fit brûler pareillement les racines de mandragores que

beaucoup de gens gardaient alors chez eux. Ces racines présentent

parfois l'aspect d'un petit homme très laid, d'une difformité bizarre

et diabolique. C'est là, peut-être, ce qui fit qu'on leur attribua des

vertus singulières. On les habillait magnifiquement, de fin lin et de

soie, et l'on conservait ces poupées, dans la croyance qu'elles

portaient bonheur et procuraient des richesses. Les sorcières en

faisaient grand commerce et ceux qui croyaient que la Pucelle était

sorcière l'accusaient très faussement de porter sur elle une

mandragore. Frère Richard haïssait ces racines magiques d'autant plus

véhémentement qu'il leur reconnaissait le pouvoir de procurer des

richesses, sources de tous les maux de ce monde. Cette fois encore sa

parole fut entendue; et beaucoup de Parisiens rejetèrent avec

épouvante les mandragores qu'ils avaient payées fort cher à ces

vieilles femmes qui veulent trop savoir[1318].

[Note 1318: _Procès_, t. I, pp. 89, 213.--_Journal d'un bourgeois

de Paris_, p. 236.]

Pour mieux édifier les Parisiens, il leur faisait prendre des

médailles d'étain, sur lesquelles était frappé le nom de Jésus, objet

de sa dévotion particulière[1319].

[Note 1319: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 242,

243.--Vallet de Viriville, _Notes sur deux médailles de plomb

relatives à Jeanne d'Arc_, dans _Revue Archéologique_, 1861, pp. 429,

433.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, chap. X.]

Ayant prêché dix fois en ville et une fois dans le village de

Boulogne, le bon frère annonça qu'il s'en retournait en Bourgogne et

prit congé des Parisiens.

--Je prierai pour vous, dit-il, priez pour moi. _Amen_.

Alors toutes gens, les grands et les petits, pleuraient amèrement et

abondamment comme si chacun d'eux eût porté en terre son plus doux

ami. Il pleura avec eux et consentit à retarder un peu son

départ[1320].

[Note 1320: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]

Le dimanche 1er mai, il devait parler pour la dernière fois au dévot

peuple de Paris. Il avait donné rendez-vous à ses fidèles à

Montmartre, au lieu même où monseigneur saint Denys avait souffert le

martyre. La montagne était, par le malheur des temps, presque

inhabitée. Dès la veille au soir, plus de six mille personnes s'y

rendirent pour s'assurer d'une bonne place et passèrent la nuit, les

uns dans des masures abandonnées, le plus grand nombre dans les

champs à la belle étoile. Le matin étant venu, ils ne virent point

paraître frère Richard et l'attendirent en vain. Déçus et contristés,

ils apprirent enfin que défense de prêcher avait été faite au bon

frère[1321]. Il n'avait rien dit dans ses sermons qui pût déplaire aux

Anglais. Les habitants de Paris qui l'avaient entendu, le croyaient

bon ami du régent et du duc de Bourgogne. Peut-être qu'il prit la

fuite, ayant appris que la faculté de théologie voulait procéder

contre lui. En effet, il professait des opinions singulières et

dangereuses sur la fin du monde[1322].

[Note 1321: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 237.]

[Note 1322: Il reste à savoir comment l'auteur du journal dit

d'_Un bourgeois de Paris_ n'en fut pas scandalisé, tout bon

universitaire qu'il était, mais, au contraire, s'édifia des propos de

ce bon père.--Th. Basin, _Histoire des règnes de Charles VII et de

Louis XI_, t. IV, p. 104.]

Frère Richard s'en fut à Auxerre. Et il alla prêchant par la Bourgogne

et la Champagne. S'il était du parti du roi Charles il ne le laissa

point paraître. Car, au mois de juin, les Champenois et spécialement

les habitants de Châlons le considéraient comme un prud'homme attaché

au duc de Bourgogne. Et nous avons vu que le 4 juillet il soupçonna la

Pucelle d'être un diable ou une possédée[1323].

[Note 1323: J. Rogier dans _Procès_, t. IV, p. 290.]

Elle ne s'y trompa pas. En voyant le bon frère se signer et jeter de

l'eau bénite, elle comprit qu'il la prenait pour une chose horrible en

manière de femme, pour un fantôme formé par l'esprit du mal et à tout

le moins pour une sorcière. Pourtant elle n'en fut pas offensée comme

elle l'avait été des soupçons de messire Jean Fournier. À ce prêtre,

qui l'avait entendue en confession, elle ne pardonnait pas de douter

qu'elle fût bonne chrétienne[1324]. Mais frère Richard ne la

connaissait pas; il ne l'avait jamais vue. D'ailleurs elle s'habituait

à ces façons. Le Connétable, frère Yves Milbeau, tant, d'autres qui

venaient à elle lui demandaient si elle était de Dieu ou du

diable[1325]. Elle dit au bon prêcheur, sans colère, avec un peu de

moquerie:

[Note 1324: _Procès_, t. II, p. 446.]

[Note 1325: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--Eberhard

Windecke, pp. 178, 179.]

--Approchez hardiment, je ne m'envolerai pas[1326].

[Note 1326: _Procès_, t. I, p. 100.]

En même temps, frère Richard reconnaissait à l'épreuve de l'eau bénite

et du signe de la croix que cette jeune fille n'était point un diable

et qu'il n'y avait point de diable en elle. Et, comme elle se disait

venue de Dieu, il la crut pleinement et la tint pour un ange du

Seigneur[1327].

[Note 1327: _Ibid._, t. I, p. 100.]

Il lui confia la raison de sa venue[1328]: Ceux de Troyes doutaient

qu'elle fût chose de Dieu; il s'était rendu à Saint-Phal pour s'en

éclaircir. Maintenant il savait qu'elle était chose de Dieu, et ce

n'était pas pour l'étonner; il tenait comme certain que l'année 1430

amènerait les plus grandes merveilles qu'on eût jamais vues, et il

s'attendait à rencontrer un jour ou l'autre le prophète Élie marchant

et conversant parmi les vivants[1329]. Dès ce moment, il s'attacha

résolument au parti de la Pucelle et du dauphin. Il croyait le monde

trop près de son terme pour s'intéresser au rétablissement du fils de

l'Insensé dans son héritage; ce n'étaient pas les vaticinations de la

Pucelle touchant le royaume de France qui l'attiraient vers cette

sainte fille, mais il comptait que, après avoir établi la royauté de

Jésus-Christ sur la terre des Lis, la prophétesse Jeanne et Charles,

vicaire temporel de Jésus-Christ, conduiraient le peuple chrétien à la

délivrance du Saint-Sépulcre, oeuvre méritoire, qu'il convenait

d'accomplir avant la consommation des siècles.

[Note 1328: _Ibid._, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de

la Rochelle_, p. 342.]

[Note 1329: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.]

Jeanne dicta une lettre par laquelle, se disant au service du Roi du

ciel et parlant au nom de Dieu lui-même, elle mandait aux bourgeois et

habitants de la ville de Troyes, en termes doux et pressants, de faire

obéissance au roi Charles de France, et les avertissait que, bon gré

mal gré, elle entrerait avec le roi dans toutes les villes du saint

royaume et ferait bonne paix.

Voici cette lettre[1330]:

JHESUS + MARIA

Très chiers et bons amis, s'il ne tient à vous, seigneurs,

bourgeois et habitans de la ville de Troies, Jehanne la Pucelle

vous mande et fait sçavoir de par le roy du Ciel, son droitturier

et souverain seigneur, duquel elle est chascun jour en son

service roial, que vous fassiés vraye obéissance et

recongnoissance au gentil roy de France quy sera bien brief à

Reins et à Paris, quy que vienne contre, et en ses bonnes villes

du sainct royaume, à l'ayde du roy Jhesus. Loiaulx François,

venés au devant du roy Charles et qu'il n'y ait point de faulte;

et ne vous doubtés de voz corps ne de voz biens, se ainsi le

faictes. Et se ainsi ne le faictes, je vous promectz et certiffie

sur voz vies que nous entrerons à l'ayde de Dieu en toultes les

villes quy doibvent estre du sainct royaulme, et y ferons bonne

paix fermes, quy que vienne contre. À Dieu vous commant, Dieu

soit garde de vous, s'il luy plaist. Responce brief. Devant la

cité de Troyes, escrit à Saint-Fale, le mardi quatriesme jour de

juillet[1331].

[Note 1330: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 287.]

[Note 1331: Il faut lire le lundi 4 juillet.]

Au dos:

Aux seigneurs, bourgeois de la cité de Troyes.

La Pucelle remit cette lettre au frère Richard, qui se chargea de la

porter aux habitants[1332].

[Note 1332: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 287, 288, 290.]

De Saint-Phal, suivant la voie romaine, l'armée s'avança vers

Troyes[1333]. À cette nouvelle, le Conseil de la ville s'assembla le

mardi 5, de bon matin, et envoya aux habitants de Reims une missive

dont voici le sens:

«Nous attendons aujourd'hui les ennemis du roi Henri et du duc de

Bourgogne pour être assiégés par eux. À l'entreprise de ces ennemis,

quelque puissance qu'ils aient, vu et considéré la juste querelle que

nous tenons et les secours de nos princes qui nous ont été promis,

nous sommes délibérés de nous garder de bien en mieux en l'obéissance

du roi Henri et du duc de Bourgogne, jusques à la mort, comme nous

avons juré sur le précieux corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ,

priant les habitants de Reims d'avoir souci de nous, comme frères et

loyaux amis, et d'envoyer par devers monseigneur le Régent et le duc

de Bourgogne, pour les requérir et supplier de prendre pitié de leurs

pauvres sujets et de les venir secourir[1334].»

[Note 1333: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,

p. 493.]

[Note 1334: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 288-289.]

Ce même jour, de Brinion-l'Archevêque où il avait pris logis, le roi

Charles fit porter dès le matin, par ses hérauts, aux membres du

Conseil de la ville de Troyes, des lettres closes, signées de sa main

et scellées de son sceau, par lesquelles il leur faisait savoir que,

sur l'avis de son Conseil, il avait entrepris d'aller à Reims pour y

recevoir son sacre, que son intention était d'entrer le lendemain dans

la cité de Troyes et qu'à cette fin il leur mandait et commandait de

lui rendre l'obéissance qu'ils lui devaient et de se disposer à le

recevoir. Il s'efforçait prudemment de les rassurer sur ses

intentions, qui n'étaient point de tirer vengeance des choses passées.

Il n'en avait point la volonté, disait-il; mais qu'ils se

gouvernassent envers leur souverain comme ils devaient, il mettrait

tout en oubli et les tiendrait en sa bonne grâce[1335].

[Note 1335: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 292.--Th. Boutiot,

_Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 494.]

Le Conseil refusa aux hérauts du roi Charles l'entrée de la ville,

mais il reçut les lettres, les lut, en délibéra et fit connaître aux

hérauts la délibération prise, dont voici la substance:

«Les seigneurs chevaliers et écuyers qui sont en la ville, de par le

roi Henri et le duc de Bourgogne, ont avec nous, habitants de Troyes,

juré de ne faire entrer dans notre ville plus fort que nous, sans

l'exprès commandement du duc de Bourgogne. Eu égard à leur serment,

ceux qui sont dans la ville n'oseraient y mettre le roi Charles.»

Et les conseillers ajoutèrent pour leur excuse:

«Quelque vouloir que nous ayons, nous, habitants, il nous faut

regarder aux hommes de guerre qui sont dans la ville, plus forts que

nous.»

Les conseillers firent afficher la lettre du roi Charles et,

au-dessous, leur réponse[1336].

[Note 1336: _Ibid._, t. IV, p. 289.]

Ils lurent en Conseil la lettre que la Pucelle avait dictée de

Saint-Phal et remise au frère Richard. Le religieux n'avait pas

préparé ces bourgeois à la recevoir favorablement, car ils en rirent

beaucoup.

--Il n'y a, dirent-ils, à cette lettre ni rime ni raison. Ce n'est que

moquerie[1337].

[Note 1337: _Ibid._, p. 290.]

Ils la jetèrent au feu sans y faire de réponse. Ils disaient de Jeanne

qu'elle était cocarde[1338], c'est-à-dire toute niaise. Et ils

ajoutaient:

--Nous la certifions être une folle pleine du diable[1339].

[Note 1338: Dans le _Mistère du siège d'Orléans_ l'anglais

Fauquembergue traite aussi Jeanne de «coquarde»:

Y nous fault prandre la coquarde,

Qui veult les François gouverner. Vers 12689-90.]

[Note 1339: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 290.]

Ce même jour, à neuf heures du matin, l'armée commença de passer le

long des murs et à prendre logis autour de la ville[1340].

[Note 1340: _Ibid._--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de

Troyes_, t. II, p. 492.]

Ceux qui campèrent au sud-ouest, vers les Hauts-Clos, purent admirer

la cité qui dressait au milieu d'une vaste plaine ses longues

murailles, ses portes guerrières, ses hautes tours et son beffroi. Ils

voyaient à leur droite l'église de Saint-Pierre dont l'ample vaisseau,

sans flèches ni tours, s'élevait au-dessus des toits[1341]. C'est là

que huit ans auparavant avaient été célébrées les fiançailles du roi

Henri V d'Angleterre avec madame Catherine de France. Car, en cette

ville de Troyes, la reine Ysabeau et le duc Jean avaient fait signer

au roi Charles VI, privé de sens et de mémoire, l'abandon du royaume

des Lis au roi d'Angleterre et la déchéance de Charles de Valois.

Madame Ysabeau avait assisté aux fiançailles de sa fille, vêtue d'une

robe de damas de soie bleue et d'une houppelande de velours noir

fourrée de quinze cents ventres de menu vair, après quoi elle avait

fait venir, pour se distraire, ses oiseaux chanteurs, chardonnerets,

pinsons, tarins et linots[1342].

[Note 1341: L. Pigeotte, _Étude sur les travaux d'achèvement de la

cathédrale de Troyes_, p. 9.--A. Babeau, _Les vues d'ensemble de

Troyes_, Troyes, 1892, in-8º, p. 13.--A. Assier, _Une cité champenoise

au XVe siècle_, Paris, 1875, in-8º.]

[Note 1342: _Comptes de l'argenterie de la reine_, dans Jean

Chartier, _Chronique_, t. III, pp. 236, 237.--De Barante, _Histoire

des ducs de Bourgogne_, t. III, pp. 122, 125.--Vallet de Viriville,

_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 216.--Th. Boutiot, _Histoire de la

ville de Troyes_, t. II, pp. 418, 419.]

À l'arrivée des Français, la plupart des habitants étaient sur les

murs, regardant, moins en ennemis qu'en curieux, et semblaient ne rien

craindre; ils cherchaient surtout à voir le roi[1343].

[Note 1343: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 289.]

La ville était forte; le duc de Bourgogne pourvoyait depuis longtemps

à ce qu'elle fût en état de défense. En 1417 et 1419 ceux de Troyes,

comme en 1428 ceux d'Orléans, avaient rasé leurs faubourgs et démoli

toutes les maisons situées hors de la ville à deux ou trois cents pas

des remparts. L'arsenal était pourvu; les magasins regorgeaient de

vivres, mais la garnison anglo-bourguignonne ne se composait que de

trois cent cinquante à quatre cents hommes[1344].

[Note 1344: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,

pp. 391, 418, 419.--A. Assier, _Une cité champenoise au XVe siècle_,

p. 8.]

Ce même jour encore, à cinq heures de l'après-midi, les conseillers de

la ville de Troyes mandèrent aux habitants de Reims l'arrivée des

Armagnacs, leur envoyèrent copie de la lettre de Charles de Valois, de

la réponse qu'ils y avaient faite et de la lettre de la Pucelle,

qu'ils n'avaient donc pas brûlée tout de suite; et leur firent part de

la résolution où ils étaient de résister jusqu'à la mort, au cas où

ils fussent secourus.

Ils écrivirent semblablement aux habitants de Châlons pour les aviser

de la venue du dauphin, et ils leur firent connaître que la lettre de

Jeanne la Pucelle avait été portée à Troyes par frère Richard le

prêcheur[1345].

[Note 1345: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 289, 290.]

Ces écritures revenaient à dire: Comme tout bourgeois en pareille

occurrence, nous risquons d'être pendus par les Bourguignons et par

les Armagnacs, de quoi nous aurions grand regret. Pour conjurer autant

que possible cette disgrâce, nous donnons à entendre au roi Charles de

Valois, que nous ne lui ouvrons pas nos portes, parce que la garnison

nous en empêche, et que nous sommes les plus faibles, ce qui est vrai.

Et nous faisons connaître à nos seigneurs le Régent et le duc de

Bourgogne que, la garnison étant trop faible pour nous garder, ce qui

est vrai, nous demandons à être secourus, ce qui est loyal, et nous

comptons bien ne pas l'être, car alors il nous faudrait subir un siège

et risquer d'être pris d'assaut, ce qui est une cruelle extrémité pour

des marchands. Mais ayant demandé à être secourus et ne l'étant pas,

nous nous rendrons sans encourir de reproche. Le point important est

de faire déguerpir la garnison, heureusement petite. Quatre cents

hommes, c'est peu pour nous défendre, c'est trop pour nous rendre.

Quant à charger les habitants de la ville de Reims de demander secours

pour eux et pour nous, c'est montrer à notre seigneur de Bourgogne

notre bonne volonté et nous n'y risquons rien, car nous savons de

reste que nos compères les Rémois s'arrangent comme nous pour demander

aide et n'en point recevoir, et qu'ils guettent le moment d'ouvrir

leurs portes au roi Charles, qui a une forte armée. Et pour tout dire,

nous résisterons jusqu'à la mort si nous sommes secourus, ce qu'à Dieu

ne plaise!

Ainsi pensaient finement ces âmes champenoises.

Les bourgeois tirèrent quelques boulets de pierre sur les Français; la

garnison escarmoucha quelque peu et rentra dans la ville[1346].

[Note 1346: _Journal du siège_, p. 109.--_Chronique de la

Pucelle_, pp. 314-315.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 91.--Th.

Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 497.]

Cependant l'armée du roi Charles criait famine[1347]. Le conseil qu'on

avait reçu du seigneur archevêque d'Embrun de pourvoir aux vivres par

les moyens de la prudence humaine était plus facile à donner qu'à

suivre. Il y rivait dans le camp bien six à sept mille hommes qui de

huit jours n'avaient mangé de pain. Les gens d'armes se nourrissaient,

vaille que vaille, d'épis de blé pilés encore verts et de fèves

nouvelles qu'ils trouvaient en abondance. On se rappela alors que,

durant le carême de la Saint-Martin, frère Richard avait dit aux gens

de Troyes: «Semez des fèves largement: Celui qui doit venir viendra

bientôt.» Ce que le bon frère avait dit des semailles au sens

spirituel fut pris au sens littéral; par un beau coq-à-l'âne, ce qui

s'entendait de la venue du Messie fut appliqué à la venue du roi

Charles. Frère Richard passa pour le prophète des Armagnacs et les

gens d'armes crurent de bonne foi que ce prêcheur évangélique avait

fait pousser les fèves qu'ils cueillaient et pourvu à leur nourriture

par sa prud'homie, sagesse et pénétration dans les conseils du Dieu

qui donna dans le désert la manne au peuple d'Israël[1348].

[Note 1347: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 91.]

[Note 1348: _Journal du siège_, pp. 109, 110.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 315.--Jean Chartier, _Chronique_, pp. 91, 92.]

Le roi, qui logeait à Brinion depuis le 4 juillet, arriva devant

Troyes, après dîner, le vendredi 8[1349]. Ce jour même il tint conseil

avec les chefs de guerre et les princes du sang royal pour aviser si

l'on resterait devant la ville jusqu'à ce qu'on obtînt, soit par

promesses, soit par menaces, qu'elle se soumît, ou si l'on passerait

outre, la laissant de côté comme Auxerre[1350].

[Note 1349: Perceval de Cagny, p. 157.--Voyez toutefois Morosini,

t. III, p. 143, note.]

[Note 1350: _Procès_, t. III, pp. 13, 117.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 92.--_Chronique de la Pucelle_, p.

315.--Chartier et la _Chronique de la Pucelle_, font parler Regnault

de Chartres et Robert Le Maçon avec une extrême invraisemblance. Le

chancelier n'a pas pu dire qu'on n'avait pas «gens en nombre

suffisant» et, dans ce Conseil de guerre il n'a pu être question de

retourner à Gien. Il s'agissait de savoir, comme le dit Dunois, si

l'on irait tout de suite sur Reims et non si l'on retournerait à Gien,

selon l'opinion de Chartier.]

La discussion avait beaucoup duré quand la Pucelle survint et

prophétisa:

--Gentil dauphin, dit-elle, ordonnez à vos gens d'assaillir la ville

de Troyes et ne durez pas davantage en de trop longs conseils, car, en

nom de Dieu, avant trois jours, je vous ferai entrer dans la ville,

qui sera vôtre par amour ou par puissance et courage. Et en sera la

fausse Bourgogne bien sotte[1351].

[Note 1351: _Procès_, t. III, pp. 13, 117.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 317.--_Journal du siège_, p. 110.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 94.]

Pourquoi, contre l'habitude, l'avait-on appelée au Conseil? Il

s'agissait de tirer quelques coups de canon et de faire mine

d'escalader les murs, de donner enfin un semblant d'assaut. On le

devait bien aux habitants de Troyes, à ces bourgeois, à ces gens

d'Église, qui ne pouvaient décemment céder qu'à la force; et il

fallait effrayer le menu peuple qui restait Bourguignon de coeur.

Probablement le seigneur de Trèves ou quelque autre jugeait que la

petite sainte, en se montrant sous les remparts, inspirerait aux

ouvriers tisseurs de Troyes une terreur religieuse.

On n'eut qu'à la laisser faire. Au sortir du Conseil, elle monta à

cheval et, sa lance à la main, courut aux fossés, suivie d'une foule

de chevaliers, d'écuyers et d'artisans[1352]. L'attaque fut préparée

contre le mur du nord-ouest, entre la porte de la Madeleine et celle

de Comporté[1353]. Jeanne, qui croyait fermement que par elle la ville

serait prise, excita toute la nuit les gens à apporter des fagots et à

mettre l'artillerie en place. Elle criait: «À l'assaut!» et faisait le

geste de jeter des fascines dans les fossés[1354].

[Note 1352: _Procès_, t. III, pp. 13, 14, 117.--Jean Chartier,

_Chronique_; t. I, p. 96. _Journal du siège_, p. 111.--_Chronique de

la Pucelle_, p. 78.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II,

p. 225.]

[Note 1353: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,

p. 497, note.--A. Assier, _Une cité champenoise au XVe siècle_, Paris,

1875, in-8º, p. 26.]

[Note 1354: _Procès_, t. III, p. 117.]

Cette menace produisit l'effet attendu. Les gens de petit état, voyant

déjà la ville prise et s'attendant à ce que les Français vinssent

piller, massacrer, violer, selon l'usage, se réfugièrent dans les

églises. Quant aux clercs et aux notables, ils n'en demandèrent pas

davantage[1355].

[Note 1355: _Ibid._, t. III, p. 117.--Jean Chartier, _Chronique_,

t. I, p. 96.--J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 296.]

Charles de Valois ayant fait savoir qu'on pouvait aller à lui en toute

sûreté, le seigneur évêque Jean Laiguisé, messire Guillaume

Andouillette, maître de l'Hôtel-Dieu, le doyen du chapitre, les

membres du clergé, les notables, se rendirent auprès du roi[1356].

[Note 1356: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 295.--_Procès_,

pp. 13, 14, 17.--Chartier, _Journal du siège_, _Chronique de la

Pucelle_.--Camusat, _Mél. hist._ part. II, fol. 214.]

Jean Laiguisé prit la parole. Il venait faire la révérence au roi et

avait à coeur d'excuser ceux de la ville.

--Il ne tient pas à eux, dit-il, que le roi n'y entre à son bon

plaisir. Le bailli et les gens de la garnison, qui sont bien de trois

à quatre cents, gardent les portes et s'opposent à ce qu'on les

ouvre. Qu'il plaise au roi d'avoir patience jusqu'à ce que j'aie parlé

à ceux de la ville. J'espère qu'aussitôt que je leur aurai parlé, ils

donneront l'entrée et feront obéissance en sorte que le roi sera

content d'eux[1357].

[Note 1357: _Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue

Historique_, t. IV, p. 342.--_Chronique de la Pucelle_, _Journal du

siège_, Chartier, Gilles de Roye dans Chartier, t. III, p. 205.]

Le roi, répondant à l'évêque, lui exposa les raisons de son voyage et

les droits qu'il avait sur la ville de Troyes.

--Je pardonnerai sans réserve, ajouta-t-il, tout ce qui fut fait au

temps passé. Je tiendrai les habitants de Troyes en paix et franchise,

à l'exemple du roi saint Louis[1358].

[Note 1358: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 296.]

Jean Laiguisé demanda que les gens d'église qui avaient régales ou

collations du feu roi Charles VI les gardassent et que ceux qui les

avaient du roi Henri d'Angleterre prissent lettres du roi Charles et

qu'ils gardassent leurs bénéfices, au cas même où le roi en eût fait

collation à d'autres.

Le roi y consentit, et le seigneur évêque crut voir un nouveau Cyrus.

Il rapporta ce colloque au Conseil de la ville qui délibéra et conclut

de rendre obéissance au roi, attendu son bon droit et moyennant qu'il

ferait absolution générale de tous les cas, ne laisserait point de

garnison et abolirait les aides, excepté la gabelle[1359].

[Note 1359: _Ordonnances des rois de France_, t. XIII, p.

142.--Th. Boutiot. _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p.

500.--A. Roserot, _Le plus ancien registre des délibérations du

Conseil de la ville de Troyes_, dans _Coll. de Doc. inédits sur la

ville de Troyes_, t. III, p. 175.]

Sur quoi, le Conseil fit connaître, par lettres, cette résolution aux

habitants de Reims en les exhortant à en prendre une semblable.

«Ainsi, dirent-ils, nous aurons même seigneur; vous préserverez vos

corps et vos biens, comme nous avons fait. Car autrement nous étions

perdus. Nous ne regrettons point notre soumission. Il nous déplaît

seulement d'avoir tant tardé. Vous serez joyeux de faire de même,

d'autant que le roi Charles est le prince de la plus grande

discrétion, entendement et vaillance qui de longtemps soit sorti de la

noble maison de France[1360].»

[Note 1360: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 295, 296.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 35 / 39 段