de retenir le magnifique duc dans l'alliance anglaise; mais la haine
secrète qu'il ressentait pour le Bourguignon éclatait par soudains
accès. Qu'il ait voulu le faire assassiner et que le duc de Bourgogne
l'ait su, ce n'est pas prouvé. On assure, tout au moins, qu'à ce
prudent duc de Bedford il échappa, un jour, de dire que le duc
Philippe pourrait bien s'en aller en Angleterre boire de la bière plus
que son saoul[1284]. Il venait de le mécontenter très maladroitement
en ne lui laissant pas prendre la ville d'Orléans[1285]. Il s'en
mordait les doigts et, tout repentant d'avoir refusé au duc le nombril
de la Loire et le coeur de la France, il s'empressa de lui offrir la
Champagne, que les Français s'en allaient prendre: c'était, en effet,
le moment d'en faire un présent au grand ami[1286].
[Note 1284: De Barante, _Histoire des ducs de Bourgogne_, t. V, p.
270.--Desplanques, _Projet d'assassinat de Philippe le Bon par les
Anglais (1424-1426)_, dans les _Mémoires couronnés par l'Académie de
Bruxelles_, XXXIII (1867).]
[Note 1285: _Journal du siège_, p. 70.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 270.--Morosini, t. III, pp. 20 et suiv.]
[Note 1286: Monstrelet, t. IV. pp. 332, 333.--De Beaucourt,
_Histoire de Charles VII_, t. II. p. 36, note 7.]
Cependant le magnifique duc ne pensait qu'à ses Flandres. Le pape
Martin avait déclaré nul le mariage de la comtesse Jacqueline avec
Glocester, et Glocester épousait une autre femme. Le Gargantua de
Dijon remettait la main sur les terres de cette belle Jacqueline. Il
restait l'allié des Anglais, comptant se servir d'eux et ne pas les
servir, et se réservait, s'il y trouvait avantage, de combattre les
Français avant de se réconcilier avec eux; il n'y voyait aucun mal.
Après les Flandres c'étaient les dames et les belles peintures comme
celles des frères Van Eyck qu'il avait le plus à gré. On imagine ce
qu'une lettre de la Pucelle des Armagnacs devait peser sur son
esprit[1287].
[Note 1287: Monstrelet, t. IV, pp. 308-309.--Quenson, _Notice sur
Philippe le Bon, la Flandre et ses fêtes_, Douai, 1840, in-8º.--De
Reiffenberg, _Les enfants naturels du duc Philippe le Bon_ dans
_Bulletin de l'Académie de Bruxelles_, t. XIII (1846).]
CHAPITRE XVII
LA CONVENTION D'AUXERRE.--FRÈRE RICHARD.--LA CAPITULATION DE TROYES.
Le 27 juin, l'avant-garde, commandée par le maréchal de Boussac, le
sire de Rais, les capitaines La Hire et Poton, partit de Gien et se
dirigea sur Montargis, dans le dessein d'occuper Sens. On se ravisa
presque aussitôt et l'on se tourna vers Auxerre. Le roi se mit en
marche le surlendemain, avec les princes du sang royal, une nombreuse
chevalerie, la grosse bataille, comme on disait, et le sire de la
Trémouille, qui conduisait toute l'entreprise[1288]. L'armée arriva le
1er juillet devant Auxerre[1289]. La Pucelle, qui avait accompagné
l'avant-garde, voyait la ville entourée de coteaux de vignes et de
champs de blé, dresser ses murailles, ses tours, ses toits et ses
clochers au penchant d'une colline. Cette cité devant laquelle elle
chevauchait au soleil d'été, tout armée, comme un beau saint Maurice,
au milieu d'une ample chevalerie, elle l'avait vue, sous un ciel
sombre et pluvieux quand, trois mois auparavant, habillée en galopin
d'écurie, elle allait, sur un mauvais cheval, en compagnie de quelques
pauvres routiers, vers le dauphin Charles[1290].
[Note 1288: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 90.--Perceval de
Cagny, pp. 158-159.--Morosini, t. III, pp. 142, 143.]
[Note 1289: _Chronique de la Pucelle_, p. 314.--_Journal du
siège_, pp. 108-109.--Monstrelet, t. IV, p. 330.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 92.--Morosini, t. III, p. 142 et note 3.]
[Note 1290: _Procès_, t. I, pp. 54, 222.]
Le comté d'Auxerre appartenait, depuis l'an 1424, au duc de Bourgogne,
qui l'avait reçu en don du Régent et y exerçait son autorité au moyen
d'un bailli et d'un capitaine[1291].
[Note 1291: Abbé Lebeuf, _Histoire ecclésiastique et civile
d'Auxerre_, t. II, p. 251; t. III, pp. 302, 506.]
Le seigneur évêque, messire Jean de Corbie, précédemment évêque de
Mende, passait pour favorable au dauphin[1292]. Le Chapitre de la
cathédrale professait au contraire des sentiments bourguignons[1293].
Douze jurés, élus par la communauté des bourgeois et des habitants,
administraient la ville. On conçoit sans peine le sentiment qu'ils
éprouvèrent à la venue de l'armée royale: ce fut l'épouvante. Les
hommes d'armes, qu'ils portassent la croix blanche ou la croix rouge,
inspiraient une juste terreur aux gens des villes qui, pour détourner
de leurs murs ces larrons sacrilèges et homicides, étaient capables
des plus rudes efforts, même de mettre la main à l'escarcelle.
[Note 1292: Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, Auxerre,
1834 (2 vol. in-8º), t. II, p. 258.]
[Note 1293: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, p.
76.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, pp. 257 et
suiv.--Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 383.]
À ceux d'Auxerre le roi manda par ses hérauts de le recevoir comme
leur naturel et droiturier seigneur. Un tel mandement, appuyé sur des
lances, les embarrassait fort. À refuser comme à consentir, ces bonnes
gens couraient de grands risques. Changer d'obéissance n'était pas une
chose à faire légèrement; il y allait de leurs biens et de leur vie.
Prévoyant le danger et sentant leur faiblesse, ils étaient entrés dans
la ligue communale formée par les cités champenoises contre la
disgrâce de recevoir des gens d'armes et les périls d'avoir deux
maîtres ennemis. Ils se présentèrent devant le roi Charles et
promirent de lui faire telle et pareille obéissance que ceux des
villes de Troyes, Châlons et Reims[1294].
[Note 1294: _Journal du siège_, p. 108.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 313.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p.
90.--Monstrelet, t. IV, p. 436.--Abbé Lebeuf, _Histoire ecclésiastique
d'Auxerre_, t. II, p. 51.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_,
t. II, p. 259.]
Ce n'était pas obéir; ce n'était pas non plus se mettre en état de
rébellion. On négocia; les ambassadeurs allaient de la ville au camp
et du camp à la ville; finalement, les jurés, qui ne manquaient pas
d'esprit, proposèrent un arrangement acceptable et que les princes
concluaient entre eux à tout moment, la trêve.
Ils dirent au Roi:
--Nous vous prions et requérons de vouloir bien passer outre, et nous
vous demandons de conclure abstinence de guerre.
Et, pour rendre leur prière plus agréable, ils donnèrent deux mille
écus au sire de la Trémouille qui les garda, dit-on, sans vergogne. De
plus, les habitants consentaient à fournir des vivres à l'armée,
contre espèces sonnantes; et c'était à considérer, car la famine
régnait dans le camp[1295]. Cette trêve ne faisait pas l'affaire des
gens d'armes qui y perdaient une belle occasion de dérober et piller.
Des murmures s'élevèrent; plusieurs seigneurs et capitaines disaient
qu'il ne serait pas difficile de prendre la ville et qu'il fallait
essayer. La Pucelle, à qui ses Voix annonçaient perpétuellement la
victoire, ne cessait d'appeler les soldats aux armes[1296]. Sans
aucunement s'émouvoir, le Roi conclut la trêve proposée, ne se
souciant pas d'obtenir par force plus qu'il n'avait gagné par douceur.
S'il avait attaqué la ville, peut-être l'aurait-il prise et tenue à sa
merci; mais c'était le pillage, l'incendie, le meurtre et le viol
certains. Et les Bourguignons seraient venus la reprendre sur ses
talons, y piller, brûler, violer, massacrer de nouveau. Que
d'exemples on avait de ces malheureuses villes enlevées et perdues
tout aussitôt, ruinées par les Français, ruinées par les Anglais et
les Bourguignons, où chaque bourgeois gardait dans son coffre, pour
s'en coiffer tour à tour, béret rouge et béret blanc! Fallait-il donc
sans cesse renouveler ces massacres et ces abominations dont le
ressentiment faisait exécrer les Armagnacs dans toute l'Île de France
et rendait si difficile au roi légitime la recouvrance de sa ville de
Paris? Le Conseil royal ne le crut pas; il pensa au contraire que
Charles de Valois réussirait mieux à reprendre son bien en montrant en
même temps sa mansuétude et sa force et en poursuivant avec une royale
clémence jusqu'à la ville de Reims sa marche armée et pacifique.
[Note 1295: Morosini, t. III, p. 149.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 90.--_Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Monstrelet, t. IV,
p. 336.--Gilles de Roye, dans _Collection des chroniques belges_, pp.
206, 207.--Chardon, _Histoire de la ville d'Auxerre_, t. II, p. 260.]
[Note 1296: Jean Chartier, _Journal du siège_, _Chronique de la
Pucelle_, _loc. cit._]
Après être demeurés trois jours sous les murs de la ville, les soldats
rassasiés passèrent l'Yonne et s'en furent sous la ville de
Saint-Florentin qui se mit aussitôt dans l'obéissance du roi. Le 4
juillet, ils atteignirent le village de Saint-Phal, à quatre heures de
Troyes[1297].
[Note 1297: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp.
290-292.--Monstrelet, t. IV. p. 336.--_Journal du siège_, p.
109.--_Chronique de la Pucelle_, p. 314.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 91.--_Procès_, t. V, pp. 264-265.]
En cette ville forte, quatre cents hommes au plus tenaient garnison,
tous natifs du royaume de France: il n'y avait pas, il n'y avait
jamais eu d'Anglais en Champagne; un bailli, messire Jean de
Dinteville; deux capitaines, les sires de Rochefort et de Plancy,
commandaient, dans la ville, pour le roi Henri et pour le duc de
Bourgogne[1298]. Troyes était marchande: la draperie faisait sa
richesse. Sans doute cette industrie déclinait depuis longtemps,
atteinte par la concurrence et le déplacement des marchés; la misère
publique et l'insécurité des routes précipitaient sa ruine. Pourtant
la corporation des drapiers demeurait puissante et donnait au Conseil
un grand nombre de magistrats[1299].
[Note 1298: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes et de la
Champagne méridionale_, Paris, 1872 (5 vol. in-8º), t. II. p. 182.]
[Note 1299: F. Bourquelot, _Les foires de Champagne_, Paris, 1865,
t. Ier, p. 65.--Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prévôt des marchands_,
Paris, 1894, in-8º.]
Ces marchands avaient juré, en 1420, le traité qui assurait à la
maison de Lancastre la couronne de France; ils se trouvaient à la
merci des Bourguignons et des Anglais. Pour tenir ces grandes foires
où ils portaient leurs draps, il leur fallait vivre en paix avec leurs
voisins de Bourgogne, et, si les Godons avaient fermé les ports de
Seine à leurs ballots, ils fussent morts de faim. Aussi les notables
de la ville étaient-ils devenus Anglais. Ce n'était pas à dire qu'ils
dussent le rester toujours. De grands changements s'étaient accomplis
dans le royaume depuis quelques semaines, et les Gilles Laiguisé, les
Hennequin, les Jouvenel, ne se piquaient pas de demeurer immuables
dans leurs sentiments parmi les mutations de la fortune qui ôtaient la
force aux uns pour la communiquer aux autres. Les victoires des
Français leur donnaient à réfléchir. Le menu peuple, les ouvriers
tisseurs, teinturiers, corroyeurs, nombreux le long des ruisseaux qui
traversaient la cité, avaient le coeur bourguignon. Quant aux hommes
d'Église, s'ils ne se sentaient émus d'aucun amour pour les Armagnacs,
ils n'en étaient pas moins enclins à croire que le roi Charles venait
à eux par un décret spécial de la providence divine.
Le seigneur évêque de Troyes était messire Jean Laiguisé, fils de
maître Huet Laiguisé, un des premiers jureurs du traité de 1420[1300].
Le Chapitre l'avait élu sans attendre la licence du régent, qui
s'éleva contre l'élection et menaça de confisquer les biens des
chanoines, non que le nouveau pontife lui déplût; messire Jean
Laiguisé avait sucé sur le sein de l'alme Université de Paris la haine
des Armagnacs et le respect de la rose de Lancastre. Mais monseigneur
de Bedford ne tolérait pas ce mépris des droits du souverain.
[Note 1300: _Gallia Christiana_, t. XIII, col.
514-516.--Courtalon-Delaistre, _Topographie historique du diocèse de
Troyes_ (Troyes, 1783, 3 vol. in-8º), t. I, p. 384.--Th. Boutiot,
Histoire de la ville de Troyes, t. II, pp. 477-478.--De Pange, _Le
pays de Jeanne d'Arc, le fief et l'arrière-fief_, Paris, 1902, in-8º,
p. 33.]
Peu de temps après, il souleva la réprobation de l'Église de France
tout entière et fut jugé par les évêques pire que les plus cruels
tyrans dont il est parlé dans l'Écriture, Pharaon, Nabuchodonosor,
Artaxercès qui, châtiant Israël, avaient toutefois épargné les
lévites. Plus méchant qu'eux et plus impie, monseigneur de Bedford
attentait aux privilèges de l'Église gallicane, c'est-à-dire que, au
profit du Saint-Siège, il dépouillait les ordinaires de la collation
des bénéfices, levait un double décime sur le clergé de France, et
demandait aux gens d'Église de lui faire abandon des biens reçus par
eux depuis quarante ans. Qu'il agît de la sorte avec l'agrément du
pape, sa conduite n'en était pas moins exécrable au sentiment des
seigneurs évêques de France, décidés à en appeler du pape mal informé
au pape mieux informé, et qui tenaient l'autorité de l'évêque de Rome,
petite auprès de l'autorité du Concile. Ils gémissaient: l'abomination
de la désolation était dans la Gaule chrétienne. Monseigneur de
Bedford, pour pacifier l'Église de France, soulevée contre lui,
convoqua à Paris les évêques de la province ecclésiastique de Sens,
qui comprenait les diocèses de Paris, de Troyes, d'Auxerre, de Nevers,
de Meaux, de Chartres et d'Orléans[1301].
[Note 1301: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CCXX et preuves,
_ccix_, pp. 238-239.--Robillard de Beaurepaire, _Les États de
Normandie sous la domination anglaise_, Évreux, 1859, in-8º.]
Messire Jean Laiguisé se rendit à cette convocation. Le synode se tint
à Paris, dans le prieuré de Saint-Éloi, sous la présidence du
métropolitain, du 1er mars au 23 avril 1429[1302]. Les évêques
rassemblés représentèrent à monseigneur le Régent le malheureux état
des seigneurs ecclésiastiques, à qui les paysans, pillés par les gens
de guerre, ne payaient plus leurs redevances, les terres d'Église
abandonnées, le service divin cessé dans les campagnes, faute
d'argent pour la célébration du culte. Ils furent unanimes à refuser
le double décime au régent et au pape, menaçant d'en appeler du pape
au concile. Quant à dépouiller les clercs de tous les biens qu'ils
avaient reçus depuis quarante ans, ils déclarèrent que ce serait une
impiété et ils avertirent charitablement monseigneur de Bedford du
sort réservé dès ce monde aux impies par le juste jugement de Dieu.
«Le Prince, lui dirent-ils, doit détourner de lui les misères et
calamités advenues aux princes de plusieurs royaumes qui affligèrent
de telles réquisitions l'Église que Dieu a délivrée par son précieux
sang de la servitude du Démon, desquels les uns périrent par le
glaive, plusieurs furent traînés en captivité, les autres dépouillés
de leurs très illustres souverainetés. C'est pourquoi ils ne doivent
pas croire qu'ils méritent la grâce de la divine Majesté, ceux-là qui
s'efforcent de réduire en servitude l'Église son épouse[1303].»
[Note 1302: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII,
col. 392.]
[Note 1303: Labbe et Cossart, _Sacro-Sancta-Consilia_, t. XII,
col. 390, 399.]
Les sentiments de Jean Laiguisé à l'égard du régent d'Angleterre
étaient ceux du synode. Il n'en faut pas conclure que l'évêque de
Troyes voulût la mort du pécheur, ni même qu'il fût l'ennemi des
Anglais[1304]. L'Église use communément de prudence à l'endroit des
puissances temporelles. Sa mansuétude est grande et sa patience
inlassable. Elle menace longtemps avant que de frapper et admet
l'impie à résipiscence dès qu'il donne signe de repentir. Mais on
pouvait croire que, si Charles de Valois prenait pouvoir et volonté de
protéger l'Église de France, le seigneur évêque et le chapitre de
Troyes craindraient, en lui résistant, de résister à Dieu lui-même,
car toute puissance vient de Dieu qui _deposuit potentes_.
[Note 1304: De Pange, _Le pays de Jeanne d'Arc, le fief et
l'arrière-fief_, p. 33.]
Le roi Charles ne s'était point aventuré en Champagne sans prendre ses
sûretés; il savait sur qui compter en cette ville de Troyes. Il avait
reçu des avis, des promesses; il entretenait des relations secrètes
avec plusieurs bourgeois de la cité, et non des moindres[1305]. Dans
la première quinzaine de mai, un notaire royal et dix clercs et
notables marchands, qui se rendaient vers lui, avaient été arrêtés au
sortir de leurs murailles, sur la route de Paris, par un capitaine au
service des Anglais, le sire de Chateauvillain[1306]. Probablement que
d'autres, plus heureux, purent accomplir leur mission. Il n'est pas
difficile de deviner les questions agitées dans ces conciliabules. Les
marchands demandaient que, au cas où le roi Charles deviendrait leur
maître, il leur garantît l'entière liberté de leur trafic; les clercs
voulaient être assurés qu'il respecterait les biens de l'Église. Et le
roi, sans doute, ne ménageait point les promesses.
[Note 1305: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, p. 285.]
[Note 1306: Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II,
pp. 316 et suiv.]
La Pucelle s'arrêta avec une partie de l'armée devant le château fort
de Saint-Phal, appartenant à Philibert de Vaudrey, capitaine de la
ville de Tonnerre, au service du duc de Bourgogne[1307]. En ce lieu de
Saint-Phal, elle vit venir à elle un cordelier qui, craignant qu'elle
ne fût le diable, faisait des signes de croix, jetait de l'eau bénite
et n'osait approcher sans l'avoir exorcisée. C'était frère Richard qui
venait de Troyes[1308]. Il y a intérêt à dire ce qu'était ce
religieux, autant qu'on peut le savoir.
[Note 1307: J. Rogier, dans _Procès_, t. IV, pp. 287, 288.--Th.
Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_, t. II, p. 490.--A. Assier,
_Une cité champenoise au XVe siècle_, Troyes, 1875, in-12.]
[Note 1308: _Procès_, t. I, pp. 99, 100.--_Relation du greffier de
La Rochelle_, p. 338.--_Chronique de la Pucelle_, p. 315.--_Journal du
siège_, pp. 109-110.]
On ignore le lieu de sa naissance[1309]. Disciple du frère Vincent
Ferrier et du frère Bernardin de Sienne, comme eux il enseignait
l'avènement prochain de l'Antéchrist et le salut des fidèles par
l'adoration du saint nom de Jésus[1310]. Après avoir fait le
pèlerinage de Jérusalem, il vint en France et prêcha dans la ville de
Troyes l'avent de 1428. L'avent, qu'on nomme parfois aussi le carême
de la Saint-Martin, commence le dimanche qui tombe entre le 27
novembre et le 3 décembre, et dure quatre semaines pendant lesquelles
les chrétiens se préparent à célébrer le mystère de la Nativité.
[Note 1309: Ed. Richer dit qu'il se nommait Roch Richard, licencié
en théologie; _Histoire manuscrite de la Pucelle_ (Bibl. Nat., fr.
10448), livre I, folios 50 et suiv.--Abbé Dunand, _Histoire de Jeanne
d'Arc_, t. II, p. 214.--Th. Boutiot, _Histoire de la ville de Troyes_,
t. II, p. 499.]
[Note 1310: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 235.--Th. Basin,
_Histoire de Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 104.--Vallet de
Viriville, _Procès de condamnation de Jeanne d'Arc_, 1867,
Introduction; _Notes sur deux médailles de plomb relatives à Jeanne
d'Arc_, Paris, 1861, p. 22.--S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p.
CCXXXIX.]
--Semez, disait-il, semez, bonnes gens; semez foison de fèves, car
Celui qui doit venir viendra bien bref[1311].
[Note 1311: _Journal du siège_, p. 110.]
Par les fèves qu'il fallait semer, il entendait les bonnes oeuvres
qu'il convenait d'accomplir avant que Notre-Seigneur vînt, sur les
nuées, juger les vivants et les morts. Or, il importait de semer les
oeuvres sans tarder, car bientôt serait la moisson. La venue de
l'Antéchrist devait précéder de peu de temps la fin du monde et la
consommation des siècles. Au mois d'avril 1429, frère Richard se
rendit à Paris; le synode de la province de Sens tenait alors ses
dernières séances. Que le bon frère ait été appelé dans la grande
ville par l'évêque de Troyes présent au synode, c'est possible, mais
il ne paraît pas que ce moine errant y fût venu pour défendre les
droits de l'Église gallicane[1312].
[Note 1312: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--Labbe,
Boutiot, _loc. cit._]
Le 16 avril, il fit son premier sermon à Sainte-Geneviève; le
lendemain et jours suivants, jusqu'au dimanche 24, il prêcha tous les
matins, de cinq heures à dix et onze heures, en plein air, sur un
échafaud adossé au charnier des Innocents, à l'endroit de la danse
macabre. Autour de l'estrade, haute d'une toise et demie, se
pressaient cinq ou six mille personnes auxquelles il annonçait la
venue prochaine de l'Antéchrist et la fin du monde[1313]. «En Syrie,
disait-il, j'ai rencontré des Juifs qui cheminaient par troupe; je
leur demandai où ils allaient et ils me répondirent: «Nous nous
rendons en foule à Babylone, parce qu'en vérité, le Messie est né
parmi les hommes, et il nous restituera notre héritage, et il nous
rétablira dans la terre de promission.» Ainsi parlaient ces Juifs de
Syrie. Or, l'Écriture nous enseigne que celui qu'ils appellent le
Messie est en effet l'Antéchrist de qui il est dit qu'il naîtra à
Babylone, capitale du royaume de Perse, qu'il sera nourri à Bethsaïde
et s'établira dans sa jeunesse à Coronaïm. C'est pourquoi
Notre-Seigneur a dit: «_Vhe! vhe! tibi Bethsaïda. Vhe! Coronaïm_».
L'an 1430, ajoutait frère Richard, apportera les plus grandes
merveilles qu'on ait jamais vues[1314]. Les temps étaient proches. Il
était né, l'homme de péché, le fils de perdition, le méchant, la bête
vomie par l'abîme, l'abomination de la désolation; il sortait de la
tribu de Dan, dont il est écrit: «Que Dan devienne semblable à la
couleuvre du chemin et au serpent du sentier!» Bientôt reviendraient
sur la terre les prophètes Élie et Énoch, Moïse, Jérémie et saint Jean
l'Évangéliste; et bientôt se lèverait ce jour de colère, qui
réduirait le siècle en poudre, selon le témoignage de David et de la
Sibylle[1315]. Et le bon frère concluait qu'il fallait se repentir,
faire pénitence, renoncer aux faux biens. Enfin, c'était, au sentiment
des clercs, un prud'homme, savant en oraisons; et ses sermons
tournaient le peuple à la dévotion plus, croyait-on, que ceux de tous
les sermonneurs qui, depuis cent ans, avaient prêché dans la ville. Il
était à propos qu'il vînt, car, en ce temps-là, le peuple de Paris
s'adonnait avec fureur aux jeux de hasard; les clercs eux-mêmes s'y
livraient sans honte, et l'on avait vu, sept ans auparavant, un
chanoine de Saint-Merry, grand amateur de dés, tenir un jeu dans sa
propre maison[1316]. Et malgré la guerre et la famine, les femmes de
Paris se chargeaient de parures; le soin de leur beauté les occupait
bien plus que le salut de leur âme.
[Note 1313: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 234.]
[Note 1314: _Ibid._, p. 235.]
[Note 1315: Th. Basin, _Histoire des règnes de Charles VII et de
Louis XI_, t. IV, pp. 103, 104.]
[Note 1316: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 236.]
Frère Richard tonnait surtout contre les damiers des hommes et les atours
des dames. Un jour, notamment, qu'il prêchait à Boulogne-la-Petite, il
cria sus aux dés et aux hennins et parla si bien que le coeur de ceux
qui l'écoutaient en fut changé. De retour au logis, les bourgeois
jetèrent dans la rue leurs tables à jeu, leurs damiers, leurs cartes,
leurs billards et leurs billes, leurs dés et leurs cornets, et ils en
firent un grand feu devant leur porte. Plus de cent de ces feux
restèrent allumés dans les rues pendant trois ou quatre heures. Les
femmes suivirent le bon exemple: ce jour-là et le lendemain, elles
brûlèrent publiquement leurs atours de tête, bourreaux, truffaux, pièces
de cuir ou de baleine dont elles dressaient le devant de leurs
chaperons; les demoiselles quittèrent leurs cornes et leurs queues,
ayant enfin honte de s'attifer en diablesses[1317].
[Note 1317: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 234-235.]