Normandie[1247]; ils y avaient songé dès le mois de mai, avant la
campagne de la Loire, et certes ils ne manquaient pas d'arguments. En
Normandie on tranchait l'arbre anglais à sa racine. Il était très
possible de recouvrer tout de suite une partie de cette contrée où les
Godons avaient très peu de monde. En 1424, les garnisons normandes se
montaient en tout à quatre cents lances et douze cents archers[1248].
Depuis lors, elles n'avaient pas dû être beaucoup renforcées. Le
Régent ramassait des hommes partout et déployait une activité
merveilleuse. Mais il manquait d'argent et ses soldats désertaient à
l'envi[1249]. Dans le pays de conquête, les Coués, aussitôt sortis de
leurs places fortes, se trouvaient en territoire ennemi. Depuis les
frontières de la Bretagne, du Maine et du Perche, jusqu'au Ponthieu
et à la Picardie, sur les rives de la Mayenne, de l'Orne, de la Dive,
de la Touque, de l'Eure et de la Seine, des partisans tenaient la
campagne, guetteurs de chemins, larrons, pillards, meurtriers,
brigands[1250]. Les Français eussent trouvé partout l'aide de ces
hardis compagnons, ainsi que le bon vouloir des paysans et des curés
de campagne. Mais il fallait s'attendre à demeurer longtemps devant
des villes très fortes, qu'une petite garnison suffisait à défendre.
Or, les gens d'armes redoutaient la lenteur des sièges, et le trésor
royal n'était pas en état de soutenir ces opérations coûteuses. La
Normandie était ruinée; plus de bétail, plus de moissons. Les
capitaines et leurs gens voudraient-ils aller dans ce pays de famine?
Et quel besoin le roi avait-il de reprendre une province misérable?
[Note 1247: _Procès_, t. III, pp. 12, 13.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 300.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 87.--Morosini, t.
III, p. 63, note 2.]
[Note 1248: _Procès_, t. III, pp. 12, 13.--Wallon, _Jeanne d'Arc_,
1875, t. I, p. 213.]
[Note 1249: Rymer, _Foedera_, 18 juin 1429.--Morosini, t. III, pp.
132-133; t. IV, annexe XVII.--G. Lefèvre-Pontalis, _La panique
anglaise en mai 1429_, Paris, 1894, in-8º.]
[Note 1250: G. Lefèvre-Pontalis, _La guerre des partisans dans la
Haute Normandie_ (1424-1429) dans _Bibliothèque de l'École des
Chartes_, depuis 1893.]
Ces partisans enfin, prêts à tendre la main aux Français, n'étaient
guère engageants. On savait que brigands ils étaient, brigands ils
resteraient et que, la Normandie reconquise, il faudrait les
exterminer jusqu'au dernier, sans honneur ni profit. En ce cas, ne
valait-il pas mieux laisser les Godons aux prises avec eux?
D'autres seigneurs demandaient qu'on allât en Champagne[1251]. Et,
quoi qu'on ait dit, les apocalypses de la Pucelle n'étaient pour rien
dans leur détermination. Les conseillers du roi conduisaient Jeanne,
loin de se laisser conduire par elle. Ils l'avaient une première fois
détournée de la route de Reims en lui donnant du travail sur la Loire.
Ils pouvaient la dériver encore sur la Normandie sans seulement
qu'elle s'en aperçût, tant elle ignorait les chemins et les pays. Si
plusieurs recommandaient la campagne champenoise, c'était non sur la
foi des anges et des saintes, mais pour des raisons humaines. Peut-on
les nommer? Sans doute il y avait des seigneurs et des capitaines qui
consultaient l'intérêt du roi et du royaume, mais il était si
difficile à chacun de ne pas le confondre avec son propre intérêt, que
l'on sera bien près de connaître ceux qui décidèrent la marche sur
Reims quand on saura ceux à qui cette marche devait profiter. Certes,
ce n'était pas au duc d'Alençon, qui aurait beaucoup mieux aimé
reprendre son duché avec le secours de la Pucelle[1252]. Ce n'était
pas non plus à monseigneur le Bâtard ni au sire de Gaucourt, ni au roi
lui-même, qui devaient surtout désirer, pour la sûreté du Berry et de
l'Orléanais, qu'on enlevât La Charité au terrible Perrinet
Gressart[1253]. On peut supposer, au contraire, que la reine de Sicile
ne voyait pas d'un mauvais oeil le roi son gendre pousser vers le
nord-est. Cette dame espagnole était prise de la folie angevine.
Rassurée, pour l'instant, sur le sort de son duché d'Anjou, elle
poursuivait avec âpreté, et au grand dommage du royaume de France,
l'établissement de son fils René dans le duché de Bar et dans
l'héritage de Lorraine, et il ne devait pas lui déplaire que le roi
Charles lui tînt la route libre de Gien à Troyes et à Châlons. Mais
elle avait perdu tout pouvoir sur son gendre depuis l'exil du
Connétable, et l'on ne voit pas qui l'aurait servie dans le conseil,
au mois de mai 1429[1254]. Au reste, sans chercher davantage, nous
trouvons le personnage qui, plus que tout autre, devait être d'avis
que le roi fût sacré, et qui, plus que tout autre, se trouvait en état
de faire prévaloir son avis. C'était celui-là même à qui il
appartenait de tenir la Sainte Ampoule entre ses mains sacrées,
messire Regnault de Chartres, archevêque duc de Reims, chancelier du
royaume.
[Note 1251: Perceval de Cagny, pp. 149, 157.]
[Note 1252: Perceval de Cagny, p. 170.]
[Note 1253: _Chronique de la Pucelle_, p. 310.]
[Note 1254: E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, pp. 179 et
suiv.]
C'était un homme d'une intelligence rare, appliqué aux affaires, très
habile négociateur, avide de biens, moins soucieux de vains honneurs
que d'avantages solides; avare, peu scrupuleux, qui, aux environs de
la cinquantaine, n'avait rien perdu de son activité dévorante: il
venait de le montrer en se dépensant avec une belle ardeur pour la
défense d'Orléans. Doué de la sorte, comment n'eût-il pas exercé dans
le Gouvernement une action puissante?
Archevêque duc de Reims depuis quinze ans, il attendait encore le
premier sou de ses énormes revenus. Il criait misère, bien qu'il fût
riche; il adressait au pape des suppliques à fendre l'âme[1255]. Si la
Pucelle avait été jugée favorablement par les maîtres de Poitiers,
monseigneur Regnault y était bien pour quelque chose. Les clercs
n'eussent pas, sans lui, proposé au roi de l'essayer. Et ce n'est pas
faire une supposition trop hasardeuse que de croire que, si l'on
décida la marche sur Reims dans les conseils du roi, ce fut que le
chancelier du royaume approuva par sagesse humaine ce que la Pucelle
proposait par inspiration divine.
[Note 1255: Le P. Denifle, _La désolation des églises_,
introduction.]
Et, dans le fait, la campagne du sacre, qui n'allait point sans grands
dommages et fâcheux inconvénients offrait aussi de précieux avantages
et surtout des facilités secrètes. Par malheur, elle laissait libre
tout le pays de France occupé par les Anglais et elle donnait à
ceux-ci le temps de se refaire et de recevoir des secours d'outre-mer.
Et l'on verra bientôt qu'ils mirent ce temps à profit[1256]. Quant aux
avantages, il s'en présentait plusieurs et de diverses sortes. Et
d'abord Jeanne exprimait en vérité le sentiment des pauvres clercs et
du commun peuple en disant que par son sacre le dauphin gagnerait
beaucoup[1257]. L'huile de la Sainte Ampoule devait communiquer au roi
une splendeur, une majesté dont le rayonnement s'étendrait sur la
France et sur la chrétienté tout entière. La royauté, dans ce temps,
était d'ordre spirituel autant que d'ordre temporel, et la foule des
hommes pensait, ainsi que Jeanne, que les rois ne sont rois que par
l'onction sainte. Aussi pouvait-on dire que Charles de Valois
recevrait plus de force d'une goutte d'huile que de dix mille lances.
De cela les conseillers du roi devaient tenir grand compte; encore
fallait-il considérer le temps et le lieu. Ne pouvait-on pas faire la
cérémonie ailleurs qu'à Reims? Ne pouvait-on pas accomplir ce qu'on
appelait le «mystère», dans cette ville sauvée par l'intercession de
ses bienheureux patrons, Saint-Aignan et Saint-Euverte? Deux rois
issus de Hugues Capet, Robert le Sage et Louis le Gros, avaient été
couronnés à Orléans[1258]. Mais le souvenir de leur consécration
royale se perdait dans la nuit des âges, tandis que le peuple gardait
la mémoire d'une longue suite de rois très chrétiens sacrés dans la
ville où la colombe divine avait apporté l'huile sainte à
Clovis[1259]. D'ailleurs le seigneur archevêque et duc de Reims
n'aurait jamais souffert que le roi reçût les onctions autrement que
de sa main et dans sa cathédrale.
[Note 1256: Morosini, t. IV, Annexe XVII.]
[Note 1257: _Procès_, t. III, pp. 20, 300.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 322, 323.--_Journal du siège_, pp. 93, 114.]
[Note 1258: Le Maire, _Antiquités d'Orléans_, chap. XXV, p. 100.]
[Note 1259: Pie II, _Commentarii_, dans _Procès_, t. IV, pp.
513-514.--Pierre des Gros, _Jardin des nobles_, dans P. Paris,
_Manuscrits français de la bibliothèque du roi_, t. II, p. 149, et
_Procès_, t. IV, pp. 533-534.]
Il fallait donc aller à Reims; il fallait devancer les Anglais qui
avaient résolu d'y amener leur roi enfant, pour qu'il y fût sacré
selon le cérémonial[1260]. Mais les Français, en pénétrant dans la
Normandie, auraient fermé au jeune roi Henri le chemin, déjà mal sûr
pour lui, de Paris et de Reims, et vraiment il eût été puéril de dire
que le sacre ne pouvait être retardé de quelques semaines. Si l'on
renonçait à gagner des terres et des villes en Normandie, ce n'était
donc pas seulement pour aller à la conquête de la Sainte Ampoule. Le
seigneur archevêque de Reims avait d'autres considérations à
présenter, celle-ci par exemple: En se plaçant hardiment entre le duc
de Bourgogne et les Anglais ses alliés, on pouvait se flatter de
produire quelque impression sur l'esprit du prince et de lui fournir,
comme sujet de méditations salutaires, la vue de Charles, fils de
Charles, roi de France, chevauchant à la tête d'une puissante armée.
[Note 1260: William Wyrcester, dans _Procès_, t. IV, p. 475.--Pie
II, _Commentarii_, dans _Procès_, t. IV, p. 513.]
Pour atteindre la cité du bienheureux Remi, il fallait parcourir plus
de cent lieues en pays rebelle, mais sans aucun risque d'y rencontrer
de longtemps des gens d'armes ennemis. Anglais et Bourguignons
levaient des troupes à force, engageaient, «endentaient». Pour le
présent, ils n'avaient personne à opposer aux français. La Champagne,
beau pays, peu boisé, avait beaucoup de blé, beaucoup de cultures,
beaucoup de vin, beaucoup de gros bétail[1261]; elle n'était pas
ruinée comme la Normandie; les hommes d'armes avaient chance de s'y
nourrir, surtout si, comme on y comptait, les bonnes villes se
laissaient tirer des vivres. Elles possédaient de grands biens; leurs
greniers regorgeaient de blé. Quoiqu'elles reconnussent le roi Henri
pour leur seigneur, elles ne se sentaient aucun attachement aux
Anglais et aux Bourguignons; elles se gouvernaient elles-mêmes.
C'étaient de riches marchandes qui ne voulaient que la paix et se
donnaient au plus fort. À cette époque, elles soupçonnaient que la
force passait aux Armagnacs. Elles avaient un clergé et des bourgeois
à qui l'on pouvait parler. Il ne s'agissait pas de les assiéger avec
de l'artillerie, des mines et des fossés, mais de les circonvenir avec
de belles lettres d'amnistie, beaux traités de commerce et beaux
engagements de respecter les privilèges du clergé. Avec elles on ne
risquait pas de pourrir dans des taudis et de flamber dans des
bastilles. On s'attendait à ce qu'elles ouvrissent leurs portes et,
moitié amour, moitié peur, donnassent de l'argent au roi leur
seigneur.
[Note 1261: Voyages du héraut Berry, Bibl. nat. ms. fr. 5873, fol.
7.]
La campagne était déjà préparée; elle l'était très habilement. On
avait noué des intelligences, à Troyes, à Châlons; le roi Charles
reçut de quelques notables de Reims avis, par lettres et messages, que
s'il venait, ils lui feraient ouvrir les portes de leur ville. Il
accueillit même trois ou quatre bourgeois qui lui dirent:
--Allez sûrement vers notre ville de Reims. Nous nous faisons fort de
vous mettre en dedans[1262].
[Note 1262: Jean Rogier dans _Procès_, t. IV, pp. 284-285.]
Ces assurances enhardirent le Conseil royal; et la marche en Champagne
fut résolue.
L'armée se rassembla à Gien; elle y croissait tous les jours. Les
seigneurs de Bretagne et de Poitou arrivaient abondamment, la plupart
en petite compagnie, sur un mauvais bidet[1263]. Les plus pauvres,
équipés en archers, venaient faire, faute de mieux, le service des
gens de trait. Les vilains et les gens de métier s'offraient. De la
Loire à la Seine et de la Seine à la Somme, la terre n'était plus
cultivée qu'autour des châteaux et des forteresses; la plupart des
champs restaient en jachères; en beaucoup d'endroits on ne tenait plus
ni foires ni marchés; les ouvriers chômaient partout. La guerre, ayant
détruit tous les métiers, devenait l'unique métier. «Chacun dit
Eustache Deschamps, veut devenir écuyer. Il n'y a presque plus
d'artisans[1264].» Il vint au lieu du rassemblement trente mille
hommes, dont beaucoup de piétons, beaucoup de gens des communes, qui
servaient pour la nourriture. Encore faut-il compter les moines, les
valets, les femmes, la séquelle. Et tout ce monde avait grand'faim.
Le roi se rendit à Gien, et il y manda la reine qui était à
Bourges[1265].
[Note 1263: _Chronique de la Pucelle_, p. 312.--Jean Chartier,
_Chronique_, pp. 93-94.--_Journal du siège_, p. 108.--Cagny, p.
157.--Morosini, pp. 84-85.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, pp. 90,
91.]
[Note 1264: Eustache Deschamps, éd. Queux de Saint-Hilaire et G.
Raynaud, t. I, pp. 159, 217 et _passim_.--Th. Basin, _Histoire de
Charles VII et de Louis XI_, t. I, p. 44.--Lettre de Nicolas de
Clamanges à Gerson, LIV.]
[Note 1265: _Chronique de la Pucelle_, p. 308.--_Perceval de
Cagny_, p. 155.--_Journal du siège_, p. 180--Morosini, t. III, p. 85.]
Il pensait l'emmener à Reims pour qu'elle y fût sacrée avec lui, à
l'exemple de la reine Blanche de Castille, de Jeanne de Valois et de
la reine Jeanne, femme du roi Jean. Toutefois, les reines pour la
plupart n'avaient pas été couronnées à Reims; la reine Ysabeau, mère
du roi vivant, avait reçu la couronne des mains de l'archevêque de
Rouen, dans la Sainte-Chapelle de Paris[1266]. Avant elle, les épouses
des rois, à l'exemple de Berthe, femme de Pépin le Bref, venaient de
préférence à Saint-Denys recevoir la couronne d'or, de saphir et de
perles donnée par Jeanne d'Évreux aux religieux de l'abbaye[1267].
Tantôt les reines étaient couronnées avec leur époux, tantôt elles
l'étaient seules et à part; plusieurs ne l'avaient jamais été.
[Note 1266: S.-J. Morand, _Histoire de la Sainte-Chapelle royale
du Palais_, Paris, 1790, in-4º, pp. 77 et _passim_.]
[Note 1267: Le P. J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys
en France_, Paris, 1625, in-fol., ch. L, pp. 373 et suiv.--Dom
Félibien, _Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis_, 1706, in-fol.,
pp. 203, 275, 543.]
Pour que le roi Charles pensât emmener la reine Marie dans cette
chevauchée, il fallait qu'il ne craignît ni fatigues trop rudes ni
trop grands périls. Pourtant, au dernier moment, on changea d'avis. La
reine, étant venue à Gien, fut renvoyée à Bourges; le roi se mit en
chemin sans elle[1268].
[Note 1268: _Journal du siège_, p. 107.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 310.]
Quand le roy s'en vint en France,
Il feit oindre ses houssiaulx,
Et la royne lui demande:
Où veult aller cest damoiseaulx[1269]?
[Note 1269: Cité d'après la _Chronique Messine_, par Vallet de
Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I, p. 424, note 1.]
La reine ne demandait rien. Elle était laide et de faible vouloir.
Mais la chanson dit qu'en partant le roi fit graisser ses vieux
houssiaux, faute d'en pouvoir mettre de neufs. Ces plaisanteries sur
la pauvreté du roi de Bourges, tout anciennes qu'elles étaient,
pouvaient paraître bonnes encore[1270]. Le roi n'était pas devenu
riche. C'était l'usage de payer d'avance aux gens d'armes une partie
des sommes convenues pour leurs gages. À Gien il fut fait un paiement
de trois francs par homme d'armes. La somme parut maigre, mais on
comptait gagner en route[1271].
[Note 1270: Voir plus bas, pp. 170-171.]
[Note 1271: _Chronique de la Pucelle_, p. 313.--Perceval de Cagny,
p. 157.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 87.]
Le vendredi 24 juin, la Pucelle partit d'Orléans pour Gien. Le
lendemain, elle dicta de Gien une lettre aux habitants de Tournai pour
les instruire que les Anglais avaient été chassés de leurs places sur
la Loire et déconfits en bataille, pour les inviter à venir au sacre
du roi Charles à Reims et pour leur recommander de se maintenir loyaux
Français.
Voici cette lettre:
+ JHESUS + MARIA.
Gentilz loiaux Franchois de la ville du Tournay, la Pucelle vous
faict savoir des nouvelles de par dechà, que en viij jours elle a
cachié les Anglois hors de toutez les places qu'ilz tenoient sur
la rivire de Loire par assaut ou aultrement; où il en a eu mains
mors et prinz, et lez a desconfis en bataille. Et croiés que le
conte de Suffort, Lapoulle son frère, le sire de Tallebord, le
sire de Scallez et messires Jean Falscof et plusieurs chevaliers
et capitainez ont esté prinz, et le frère du conte de Suffort et
Glasdas mors. Maintenés vous bien loiaux Franchois, je vous en
pry, et vous pry et vous requiers que vous soiés tous prestz de
venir au sacre du gentil roy Charles à Rains où nous serons
briefment, et venés au devant de nous quand vous saurés que nous
aprocherons. À Dieu vous commans, Dieu soit garde de vous et vous
doinst grace que vous puissiés maintenir la bonne querelle du
royaume de France. Escript à Gien le XXVe jour de juing.
_Sur l'adresse_: Aux loiaux Franchois de la ville de
Tournay[1272].
[Note 1272: _Procès_, t. V, p. 125.--_Registre des Consaux,
extraits analytiques des anciens Consaux de la ville de Tournay_, éd.
H. Vandenbroeck, t. II, p. 329.--F. Hennebert, _Une lettre de Jeanne
d'Arc aux Tournaisiens_, dans _Arch. hist. et littéraires du Nord de
la France_, 1837, t. I, p. 525.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. III, p. 516]
Une lettre de la même teneur dut être envoyée par la chancellerie
monacale de la Pucelle à toutes les villes restées favorables au roi
Charles, et les religieux durent faire eux-mêmes la liste de ces
villes[1273]. Certes ils ne pouvaient oublier la ville du domaine
royal, qui, dans les Flandres, en pleine domination bourguignonne,
demeurait fidèle à son légitime seigneur. La ville de Tournai, cédée à
Philippe le Bon par le Gouvernement anglais, en 1423, n'avait pas
reconnu son nouveau maître. Jean de Thoisy, son évêque, résidait
auprès du duc Philippe[1274]; mais elle restait «chambre du Roi» et
l'attachement de ses habitants à la fortune du dauphin était connu de
tous, exemplaire et fameux[1275]. Les consuls d'Albi, dans une note
très brève, qu'ils rédigèrent sur les merveilles de l'année 1429,
prirent soin de marquer que cette ville du nord, si lointaine, qu'ils
ne savaient pas bien où elle était située, tenait pour la France, au
milieu des ennemis de la France. «Le fait est, écrivirent-ils, que les
Anglais occupaient tout le pays de Normandie et de Picardie, fors
Tournay[1276].»
[Note 1273: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publiée par
Fauché-Prunelle, dans _Bulletin de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459;
aux habitants de Tours, dans le _Cabinet Historique_, t. I, C, p. 109;
à ceux de Poitiers, par Redet, dans les _Mémoires de la Société des
Antiquaires de l'Ouest_, t. III, p. 106.--_Relation du greffier de La
Rochelle_, dans _Revue Historique_, t. IV, p. 459.]
[Note 1274: Monstrelet, t. IV, p. 352.]
[Note 1275: Morosini, t. III, pp. 184-185.--_Chronique de Tournai_,
éd. de Smedt (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III,
_passim_).--_Troubles à Tournai_ (1422-1430), dans _Mémoires de la
Société historique et littéraire de Tournai_, t. XVII (1882).--_Extraits
des anciens registres des Consaux_, éd. Vandenbroeck, t. II,
_passim_.--Monstrelet, chap. LXVII et LXIX.--A. Longnon, _Paris sous la
domination anglaise_, pp. 143, 144.]
[Note 1276: Le greffier de l'hôtel de ville d'Albi, dans _Procès_,
t. IV, p. 301.]
Ceux du bailliage de Tournai, jaloux en effet de jouir des franchises
et des privilèges que le roi de France leur avait accordés, n'eussent
voulu pour rien au monde se disjoindre de la Couronne. Ils
protestaient de leur fidélité et faisaient de belles processions pour
le bien du roi et le recouvrement de son royaume; mais là s'arrêtait
leur dévouement, et quand leur seigneur Charles leur réclamait
instamment les arrérages de leurs contributions, dont il disait avoir
très grand besoin, leurs magistrats en délibéraient et décidaient de
demander de nouveaux délais, les plus longs possibles[1277].
[Note 1277: H. Vandenbroeck, _Extraits analytiques des anciens
registres des Consaux de la ville de Tournai_, t. II, pp. 328-330.]
Il n'est pas douteux que la Pucelle n'ait dicté elle-même cette
missive. On voit qu'elle y attribue à elle seule la victoire, toute la
victoire. Sa candeur l'y obligeait. À son sens, Dieu avait tout fait,
et il avait tout fait par elle. «La Pucelle a chassé les Anglais de
toutes les places qu'ils tenaient.» Elle seule pouvait montrer une foi
si naïve en elle-même. Frère Pasquerel n'aurait pas écrit avec cette
sainte simplicité.
Il est remarquable que, dans cette lettre, sir John Falstolf est
compté parmi les prisonniers. Cette erreur n'est pas particulière à
Jeanne. Le roi mande à ses bonnes villes que trois capitaines anglais
furent pris, Talbot, le sire de Scalles et Falstolf. Perceval de
Boulainvilliers, dans son épître latine au duc de Milan, met Falstolf,
qu'il nomme Fastechat, au nombre des mille prisonniers faits par les
Dauphinois. Enfin, une missive, envoyée vers le 25 juin d'une des
villes du diocèse de Luçon, témoigne d'une grande incertitude sur le
sort de Talbot, Falstolf et Scalles, «qu'on dit être pris ou
morts[1278]». Les Français avaient mis la main, peut-être, sur un
seigneur qui ressemblait à John Falstolf de visage ou de nom; ou bien
quelque homme d'armes, pour être reçu à rançon, avait dit être
Falstolf. La lettre de la Pucelle parvint le 7 juillet à Tournai. Le
lendemain, les consaux[1279] de la ville décidèrent d'envoyer une
ambassade au roi Charles de France[1280].
[Note 1278: Lettre de Perceval de Boulainvilliers, dans _Procès_,
t. V, p. 120.--Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, _ibid._, p. 122.--Morosini, t. III, pp. 74-76.]
[Note 1279: _Consau_ pour Conseil, Assemblée. _Consaux_ a signifié
également conseillers (La Curne).]
[Note 1280: Hennebert, _Archives historiques et littéraires du
Nord de la France_, 1837, t. I, p. 520.--_Extraits des anciens
registre des consaux_, éd. Vandenbroeck, t. II, _loc. cit._]
Le 27 juin ou environ, la Pucelle fit porter au duc de Bourgogne des
lettres pour qu'il fût au sacre du roi. Elle ne reçut point de
réponse[1281]. Le duc Philippe était l'homme du monde le plus
incapable de correspondre avec la Pucelle. Qu'elle lui écrivît
obligeamment, c'était une marque de son bon esprit. Enfant, dans son
village, elle avait été l'ennemie des Bourguignons avant d'être
l'ennemie des Anglais, cependant elle voulait le bien du royaume et la
réconciliation des Français.
[Note 1281: _Procès_, t. V, p. 126.]
Le duc de Bourgogne ne pouvait facilement pardonner le guet-apens de
Montereau, mais à aucun moment de sa vie il n'avait voué une haine
irréconciliable au parti français. L'entente était devenue très
possible depuis l'année 1425, alors que son beau-frère, le Connétable
de France, avait chassé du Conseil royal les assassins du duc Jean.
Quant au dauphin Charles, il se défendait d'avoir eu part au crime
et, parmi les Bourguignons, il passait pour idiot[1282]. Dans le fond
de son coeur, le duc Philippe n'aimait pas les Anglais. Il leur avait
refusé, après la mort du roi Henri V, de prendre la régence de France.
On sait l'aventure de la comtesse Jacqueline qui faillit le brouiller
tout à fait avec eux[1283]. La maison de Bourgogne cherchait depuis de
longues années à mettre la main sur les Pays-Bas. Le duc Philippe y
parvint enfin en mariant son cousin germain Jean, duc de Brabant, avec
Jacqueline de Bavière, comtesse de Hainaut, Hollande et Zélande, et
dame de Frise. Jacqueline, qui ne pouvait souffrir son mari, s'enfuit
en Angleterre, et, ayant fait casser son mariage par l'antipape Benoit
XIII, épousa le duc de Glocester, frère du Régent.
[Note 1282: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, IV, p.
lvi-lvij.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, pp. 114 et suiv.]
[Note 1283: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. IV, preuves,
p. LV.]