bon ordre sur Janville, l'avant-garde conduite par un chevalier à
l'étendard blanc[1217]. Puis venaient l'artillerie et les vivres
voiturés par les marchands, puis le corps de bataille, commandé par
sir John Talbot et sir John Falstolf. L'arrière-garde, exposée à subir
un rude choc, n'était formée que d'Anglais d'Angleterre[1218]. Elle
suivait à une assez longue distance. Ses coureurs, ayant vu les
Français sans être vus, avertirent sir John Talbot, qui se trouvait
alors entre le hameau de Saint-Péravy et la ville de Patay. Sur cet
avis, arrêtant la marche de l'armée, il donna l'ordre à l'avant-garde
de se ranger, avec les chariots et les canons, à l'orée des bois de
Lignerolles. Position excellente: adossés à la futaie, les combattants
ne craignaient point d'être pris à revers[1219]; et ils se
retranchaient derrière les charrois. Le corps de bataille n'alla pas
si avant. Il fit halte à un demi-quart de lieue de Lignerolles, dans
le creux de la Retrève. Il y avait, à cet endroit, au bord de la
route, des haies vives. Sir John Talbot s'y porta avec cinq cents
archers d'élite et mit pied à terre pour attendre les Français qui
devaient forcément passer là. Il comptait défendre la voie jusqu'à ce
que l'arrière-garde eût rejoint le corps de bataille et pensait se
rabattre ensuite sur l'armée en côtoyant les haies.
[Note 1217: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
291.]
[Note 1218: _Ibid._, pp. 291-292.]
[Note 1219: Monstrelet, t. IV, p. 329.]
Les archers s'apprêtaient à planter en terre, selon leur habitude, ces
pieux aiguisés, dont ils tournaient la pointe contre le poitrail des
chevaux ennemis, quand les Français, avertis par les éclaireurs de
Poton, fondirent sur eux comme une trombe, les culbutèrent et les
mirent en pièces[1220].
[Note 1220: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
292.--Monstrelet, t. III, pp. 329, 350.]
En ce moment, sir John Falstolf, à la tête du corps de bataille, se
disposait à rejoindre l'avant-garde: sentant déjà sur lui la cavalerie
française, il donna de l'éperon et lança à fond de train sa troupe sur
Lignerolles. Quand ils la virent venir ainsi débridée, ceux de
l'étendard blanc crurent qu'elle était en déroute. Ils prirent peur
et, quittant la lisière du bois, se jetèrent dans les halliers de
Climat-du-Camp pour gagner en grand désordre la route de Paris. Sir
John Falstolf poussa dans la même direction avec le principal corps
d'armée. Il n'y eut pas de bataille. Ayant passé sur les cadavres des
archers de Talbot, les Français entrèrent dans l'Angleterre éperdue
comme dans un troupeau de moutons et tuèrent à plaisir. Ils tuèrent
deux mille de ces gens de petit état que les Godons avaient coutume
d'amener ainsi de leur pays mourir en France. Quand ceux du principal
corps d'armée, que conduisait La Hire, arrivèrent à Lignerolles, ils
ne trouvèrent devant eux que huit cents fantassins, qu'ils
culbutèrent. Des douze à treize mille Français cheminant sur la route,
quinze cents à peine prirent part au combat, ou plutôt au massacre.
Sir John Talbot, qui avait sauté sur son cheval sans chausser ses
éperons, fut fait prisonnier par les capitaines La Hire et
Poton[1221]. Les seigneurs de Scales et de Hungerford, lord
Falcombridge, sir Thomas Guérard, Richard Spencer et Fitz Walter
furent également pris à rançon. On fit de douze à quinze cents
prisonniers[1222].
[Note 1221: «Aux alentours de Lignerolles, on a trouvé des fers de
chevaux, un dard de javelot, des ferrements de chariots, des boulets.»
P. Mantellier, _Histoire du siège_, Orléans, 1867, in-12, p. 139.]
[Note 1222: _Procès_, t. III, p. 11.--Gruel, _Chronique de Richemont_,
pp. 73-74.--Perceval de Cagny, pp. 154 et suiv.--_Chronique Normande_,
dans _Procès_, t. IV, p. 340.--Eberhard Windecke, p. 180.--Lefèvre de
Saint-Remy, t. II, pp. 144, 145.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV,
p. 452.--_Commentaires de Pie II_, dans _Procès_, t. IV, p.
512.--Morosini, t. III, pp. 72-75.--_Chronique de la Pucelle_, p.
306.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 86.--Monstrelet, t. IV, pp.
330-333.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
293.--Lettre de J. de Bourbon, dans la _Revue Bleue_, 13 février 1892.
Lettre de Charles VII à Tours et aux Dauphinois, dans _Procès_, t. V,
pp. 345, 346.]
Deux cents hommes d'armes tout au plus donnèrent la chasse aux fuyards
jusqu'aux portes de Janville. Hors l'avant-garde, qui s'était enfuie
la première, l'armée anglaise était entièrement détruite. Du parti des
Français, le sire de Termes, présent à l'affaire, assure qu'il n'y eut
qu'un mort, un homme de sa compagnie. Perceval de Boulainvilliers,
conseiller chambellan du roi, dit qu'il y en eut trois[1223].
[Note 1223: _Procès_, t. III, p. 118; t. V, p. 120.]
Quand la Pucelle arriva, on tuait encore. Elle vit un Français qui
conduisait des prisonniers, frapper l'un d'eux à la tête si rudement,
que l'homme tomba comme mort. Elle descendit de cheval et fit
confesser l'Anglais. Elle lui soutenait la tête et le consolait selon
son pouvoir. Voilà la part qu'elle prit à la bataille de Patay[1224].
Ce fut celle d'une sainte fille.
[Note 1224: _Ibid._, t. III, p. 71.]
Les Français passèrent la nuit dans la ville. Sir John Talbot amené au
duc d'Alençon et au Connétable, le jeune duc lui dit:
--Vous ne croyiez pas, ce matin, qu'ainsi vous adviendrait.
Talbot répondit:
--C'est la fortune de la guerre[1225].
[Note 1225: _Ibid._, t. III, p. 99.]
Quelques Godons arrivèrent hors d'haleine à Janville[1226]. Mais les
habitants, à qui ils avaient laissé en partant leur argent et leurs
biens, leur formèrent la porte au nez et firent serment de fidélité au
dauphin Charles.
[Note 1226: Boucher de Molandon, _Janville, son donjon, son
château, ses souvenirs du XVe siècle_, Orléans, 1886, in-8º.]
Les capitaines anglais de deux petites places de la Beauce, Montpipeau
et Saint-Sigismond, mirent le feu à leur ville et s'enfuirent[1227].
[Note 1227: _Journal du siège_, p. 105.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 307, 308.]
De Patay, l'armée victorieuse se rendit à Orléans. Les habitants
attendaient le roi. Ils avaient accroché des tapisseries pour son
entrée[1228]. Mais le roi et le sire chambellan, craignant, non sans
motif, une agression du Connétable, restèrent enfermés dans le château
de Sully[1229], d'où ils sortirent le 22 juin pour se rendre à
Châteauneuf. La Pucelle rejoignit, ce jour même, le roi à
Saint-Benoît-sur-Loire[1230]. Il la reçut avec sa douceur coutumière
et lui dit:
[Note 1228: _Chronique de la Pucelle_, pp. 307-308.--_Journal du
siège_, p. 105.]
[Note 1229: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, pp.
222 et suiv.--E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, p. 172.]
[Note 1230: _Procès_, t. III, p. 116.]
--J'ai pitié de vous et de la peine que vous endurez.
Et il la pressa de se reposer.
En l'entendant parler, elle pleura. Elle pleura, dit-on, de sentir ce
que l'affabilité du roi contenait pour elle d'indifférence et
d'incroyance.
Mais gardons-nous d'attribuer aux larmes des extatiques et des
miraculées une cause intelligible à la commune raison humaine. Charles
lui apparaissait revêtu d'une ineffable splendeur, tel que le plus
saint des rois. Comment eût-elle supposé un instant qu'il manquait de
foi puisqu'elle lui avait montré ses anges cachés au vulgaire.
--N'en doutez point, lui dit-elle avec assurance, vous aurez tout
votre royaume et serez de bref couronné[1231].
[Note 1231: _Ibid._, t. III, pp. 76, 116.]
Assurément le roi Charles n'était pas pressé de recouvrer son royaume
par chevalerie. Mais son conseil en ce moment n'avait nulle intention
de se débarrasser de la Pucelle; il s'en servait au contraire
adroitement pour donner du coeur aux Français, épouvanter les Anglais
et montrer à tous que Dieu, monseigneur saint Michel et madame sainte
Catherine, étaient Armagnacs. En mandant aux bonnes villes la victoire
de Patay, la chancellerie royale ne souffla mot du Connétable, et ne
nomma pas davantage monseigneur le Bâtard[1232]. Elle désigna la
Pucelle comme chef de la bataille avec les deux princes du sang royal,
le duc d'Alençon et duc de Vendôme. C'est donc qu'on en faisait
étendard. Et certes elle valait aussi cher et plus cher qu'un grand
capitaine, puisque le connétable tenta de s'emparer d'elle. Il chargea
de l'entreprise un homme à lui, Andrieu de Beaumont, précédemment
employé à enlever le sire de La Trémouille. Mais Andrieu de Beaumont,
comme il avait manqué le chambellan, manqua la Pucelle[1233].
[Note 1232: Lettre de Charles VII aux Dauphinois, publiée par
Fauché-Prunelle, dans _Bull. de l'Acad. Delphinale_, t. II, p. 459;
aux habitants de Tours (Archives de Tours, _Registre des comptes_,
XXIV), dans _Cabinet Historique_, I, C, p. 109; à ceux de Poitiers,
Redet, dans les _Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest_,
t. III, p. 406.--_Relation du greffier de La Rochelle_, dans _Revue
Historique_, t. IV, p. 459.]
[Note 1233: _Journal du siège_, pp. 106, 108.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 89.--Gruel, _Chronique de Richemont_, p.
74.--Monstrelet, t. IV, pp. 344, 347.--E. Cosneau, _Le connétable de
Richemont_, pp. 181, 182.]
Probablement elle ne sut rien elle-même de ce guet-apens. Elle demanda
au roi qu'il reçût en grâce le Connétable, requête qui témoigne d'une
grande innocence. Richemont regagna par ordre sa seigneurie de
Parthenay[1234].
[Note 1234: 1431, 8 mai. Arrêt condamnant André de Beaumont à la
peine capitale comme criminel de lèse-majesté (Arch. nat. J. 366). La
copie intégrale de cette pièce m'a été communiquée par M. P.
Champion.]
Le duc Jean de Bretagne, marié à une soeur de Charles de Valois,
n'avait pas toujours eu à se louer des conseillers de son beau-frère
qui, en l'an 1420, le trouvant un peu trop bourguignon, lui
cherchèrent près de Nantes, un pont de Montereau[1235]. Il n'était en
réalité, ni armagnac, ni bourguignon, ni français, ni anglais, mais
breton. En 1423, il reconnut le traité de Troyes, mais deux ans plus
tard, le duc de Richemont, son frère, ayant passé au roi français et
reçu de lui l'épée de connétable, le duc Jean se rendit auprès de
Charles de Valois à Saumur, et lui fit hommage de son duché[1236]. En
somme, il se tira fort adroitement des pas les plus difficiles et sut
rester étranger à la querelle des deux rois qui prétendaient l'un et
l'autre l'y engager. Tandis que la France et l'Angleterre
s'entredétruisaient, tranquille, il relevait la Bretagne de ses
ruines[1237].
[Note 1235: Monstrelet, t. IV, p. 30.--De Beaucourt, _Histoire de
Charles VII_, t. I, pp. 202 et suiv.]
[Note 1236: Dom Morice, _Histoire de Bretagne_, t. II, col.
1135-6.--De Beaucourt, _loc. cit._, t. II, chap. VII.]
[Note 1237: Bellier-Dumaine, _L'administration du duché de
Bretagne sous le règne de Jean V_ (1399-1442), dans les _Annales de
Bretagne_, t. XIV-XVI (1898-99), _passim_ et 3e partie: Le commerce,
l'industrie, l'agriculture, l'instruction publique et Jean V (t. XVI,
p. 246) et 4e partie, ch. III: Les villes, les paroisses rurales et
Jean V (t. XVI, p. 495).]
La Pucelle lui inspira beaucoup de curiosité et d'admiration. Peu de
temps après la bataille de Patay, il envoya vers elle Hermine, son
héraut d'armes, et frère Yves Milbeau, son confesseur, pour lui faire
compliment de sa victoire. Le bon frère avait mission d'interroger la
jeune fille.
Il lui demanda si c'était de par Dieu qu'elle était venue secourir le
roi.
Jeanne répondit qu'oui.
--S'il en est ainsi, répliqua frère Yves Milbeau, monseigneur le duc
de Bretagne notre droit seigneur est disposé à aider le roi de son
service. Il ne peut venir de son propre corps, car il est dans un
grand état d'infirmité. Mais il doit envoyer son fils aîné avec une
grande armée.
Le bon frère parlait légèrement et faisait là pour son duc une fausse
promesse. Il était vrai seulement que beaucoup de nobles bretons
venaient se mettre au service du roi Charles.
En entendant ces paroles, la petite sainte commit une étrange méprise.
Elle crut que frère Yves avait voulu dire que le duc de Bretagne était
son droit seigneur à elle comme à lui, ce qui eût été vraiment hors de
sens. Sa loyauté s'en révolta:
--Le duc de Bretagne n'est pas mon droit seigneur, répliqua-t-elle
vivement. C'est le roi qui est mon droit seigneur.
Ainsi qu'on peut croire, la conduite prudente du duc de Bretagne
n'était pas jugée favorablement en France. On disait que c'était mal
fait à lui de n'avoir pas obéi au ban de guerre du roi et d'avoir
traité avec les Anglais. Jeanne le pensait et elle le dit sans détours
à frère Yves:
--Le duc ne devait pas raisonnablement attendre si longtemps pour
envoyer ses gens aider le roi de leur service[1238].
[Note 1238: Eberhard Windecke, pp. 178, 179.]
À quelques jours de là, le sire de Rostrenen, qui avait accompagné le
Connétable à Beaugency et à Patay et Comment-Qu'il-Soit, héraut de
Richard de Bretagne, comte d'Étampes, vinrent de la part du duc Jean
stipuler relativement au mariage projeté entre François, son fils
aîné, et Bonne de Savoie, fille du duc Amédée. Comment-Qu'il-Soit
était chargé de présenter à la Pucelle une dague et des chevaux[1239].
[Note 1239: _Procès_, t. V, p. 264.--Eberhard Windecke, pp. 68-70,
179.--Morosini, t. III, p. 90.--Dom Lobineau, _Histoire de Bretagne_,
t. I, p. 587.--Dom Morice, _Histoire de Bretagne_, t. I, pp. 508,
580.]
Il y avait en 1428, à Rome, un clerc français compilateur d'une de ces
cosmographies qui abondaient alors et se ressemblaient toutes. La
sienne, qui commençait, selon l'usage, à la création, allait jusqu'au
pontificat du pape Martin V alors vivant. «Sous ce pontificat, y
disait l'auteur, la fleur et le lis du monde, le royaume de France,
opulent entre les plus opulents et devant qui l'univers s'inclinait, a
été jeté bas par le tyran Henri qui l'a envahi, n'étant pas seigneur
légitime même du royaume d'Angleterre». Puis, cet homme d'église voue
les Bourguignons à une éternelle infamie et lance contre eux les plus
terribles malédictions. «Que leurs yeux soient crevés, qu'ils meurent
de male mort!» À ce langage, on reconnaît un bon Armagnac et peut-être
un clerc dépouillé et chassé par les ennemis du royaume. En apprenant
la venue de la Pucelle et la délivrance d'Orléans, transporté de joie
et d'admiration, il rouvre sa cosmographie et y consigne ses arguments
en faveur de cette prodigieuse Pucelle dont les actions lui paraissent
plus divines qu'humaines, mais sur laquelle il sait peu de choses. Il
la met en comparaison avec Déborah, Judith, Esther et Penthésilée. «On
trouve, dit-il, dans les livres des Gentils que Penthésilée, et mille
vierges avec elle, vinrent au secours du roi Priam et combattirent si
courageusement qu'elles mirent en pièces les Myrmidons et tuèrent plus
de deux mille Grecs.» Selon lui la Pucelle passe de beaucoup
Penthésilée en courage et hauts faits. Elle réfute brièvement ceux qui
soutiennent qu'elle a été envoyée par le Diable[1240].
[Note 1240: L. Delisle, _Un nouveau témoignage relatif à la
mission de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_,
t. XLVI, p. 649.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son
temps_, pp. 53, 60.]
La prophétesse de Charles, en un moment, remplit de sa renommée la
chrétienté tout entière. Tandis qu'au temporel les peuples
s'entredéchiraient, l'unité d'obédience faisait de l'Europe une
république spirituelle n'ayant qu'une doctrine et qu'une langue, et
qui se gouvernait par les Conciles. Le souffle de l'Église passait
partout. En Italie, en Allemagne, il n'était bruit que de la Sibylle
de France et les clercs, à l'envi, dissertaient sur sa nature et ses
actes, qui intéressaient si grandement la foi chrétienne. En ces
temps-là, les peintres représentaient parfois sur les murs des
cloîtres les Arts Libéraux en figure de très nobles Dames. Ils
peignaient, au milieu de ses soeurs, Logique assise dans une haute
chaire, coiffée de l'antique turban, vêtue d'une robe éclatante, et
tenant d'une main le scorpion, de l'autre le lézard en signe que sa
science est d'atteindre l'adversaire au vif et de ne pas se laisser
prendre. À ses pieds, Aristote, les yeux levés sur elle, disputait en
nombrant ses arguments sur ses doigts[1241]. Cette dame austère
rendait tous ses disciples semblables les uns aux autres. Rien n'était
alors plus méprisable et plus odieux qu'une idée singulière.
L'originalité n'existait à aucun degré dans les esprits. Les clercs
qui traitèrent de la Pucelle le firent tous suivant la même méthode,
avec les mêmes arguments, sous l'autorité des mêmes textes sacrés et
profanes. La conformité ne saurait aller plus loin. Ils avaient tous
le même esprit, non le même coeur; l'esprit argumente et c'est le
coeur qui décide. Ces scolastiques, plus secs que leurs parchemins,
étaient pourtant des hommes; ils se déterminaient par sentiment, par
passions, par des intérêts spirituels ou temporels. Tandis que les
docteurs armagnacs démontraient que dans le cas de la Pucelle, les
raisons de croire l'emportaient sur celles de ne pas croire, les
maîtres allemands ou italiens, étrangers à la querelle du Dauphin de
Viennois, demeuraient dans le doute, n'étant mus ni par haine ni par
amour.
[Note 1241: Cathédrale du Puy.--E.-F. Corpet, _Portraits des Arts
libéraux d'après les écrivains du moyen âge_, dans _Annales
archéologiques_, 1857, t. XVII, pp. 89-103.--Em. Male, _Les Arts
libéraux dans la statuaire du moyen âge_, dans _Revue archéologique_,
1891.]
Un docteur en théologie, nommé Henri de Gorcum, qui enseignait à
Cologne, rédigea, dès le mois de juin 1429, un mémoire sur la Pucelle.
Les esprits étaient divisés en Allemagne, sur la question de savoir si
cette jeune fille appartenait à l'humanité nature ou si elle n'était
pas plutôt un être céleste en forme de femme; si ses faits
s'expliquaient humainement ou par l'action d'une puissance supérieure
à l'homme, et, dans ce cas, si la puissance était bonne ou si elle
était mauvaise. Maître Henri de Gorcum composa son traité pour fournir
dans les deux sens des arguments tirés de l'Écriture Sainte, et il
s'abstint de conclure[1242].
[Note 1242: _Procès_, t. III, pp. 411-421.--Le P. Ayroles, _La
Pucelle devant l'église de son temps_, t. I, pp. 61-68.]
En Italie, mêmes doutes, même incertitude sur les faits de la Pucelle.
Certains disaient que ce n'étaient que faussetés et pures inventions.
On disputait à Milan s'il fallait croire les nouvelles qui venaient de
France. Les notables de la ville résolurent d'envoyer, pour s'en
informer, un moine franciscain, frère Antonio de Rho, bon humaniste
et prédicateur zélé pour la pureté des moeurs.
Le seigneur Jean Corsini, sénateur du duché d'Arezzo, poussé par une
semblable curiosité, consulta un savant clerc milanais, nommé
Cosme-Raymond de Crémone. Ce clerc cicéronien lui répondit en
substance:
«Clarissime seigneur, ce serait chose nouvelle, dit-on, que Dieu
choisisse une bergère pour rendre à un prince son royaume. Pourtant
nous voyons que le berger David fut sacré roi. On rapporte que la
Pucelle, conduisant une petite troupe, défit une nombreuse armée. On
peut expliquer la victoire par l'avantage de la position, la
soudaineté de l'attaque. Mais ne disons pas que les ennemis ont été
surpris, que le coeur leur a manqué, choses toutefois possibles;
admettons qu'il y ait miracle: quoi d'étonnant? N'est-il pas plus
admirable encore qu'avec une mâchoire d'âne, Samson ait tué tant de
Philistins?
»La Pucelle a, dit-on, le pouvoir de révéler les choses futures. Qu'il
vous souvienne des Sibylles, notamment de celles d'Érythrée et de
Cumes. Elles étaient païennes. Pourquoi serait-il moins accordé à une
chrétienne? Cette femme est une bergère. Jacob, alors qu'il gardait
les troupeaux de Laban, s'entretenait familièrement avec Dieu.
»À ces exemples et à ces raisons, qui m'inclinent à donner fiance aux
nouvelles qui courent, se joint une raison tirée de la physique. J'ai
lu souvent dans les livres qui traitent d'astrologie, que, par bénigne
influence des astres, certains hommes de naissance intime sont devenus
les égaux des plus hauts princes et furent considérés comme des hommes
divins, chargés d'une mission céleste. Guido de Forli, habile
astronome, en cite un très grand nombre. C'est pourquoi j'estimerais
n'encourir nul reproche en croyant que c'est l'influence des astres
qui a fait entreprendre à la Pucelle ce qu'on rapporte d'elle.»
Et, concluant sur le fait de Jeanne, le clerc de Crémone dit qu'il ne
le tient pas pour avéré sans le tenir comme entièrement à
rejeter[1243].
[Note 1243: Le P. Ayrolles, t. IV, _La vierge guerrière_, pp. 240
et suiv.]
* * * * *
Jeanne demeurait ferme dans son propos d'aller à Reims pour y faire
sacrer le roi. Elle ne jugeait pas qu'il valût mieux faire la guerre
en Champagne qu'en Normandie. Elle ne se représentait pas assez
clairement la figure du royaume pour en décider. Et l'on ne pensera
pas que ses anges et ses saintes eussent plus de géographie qu'elle.
Elle avait hâte de mener le roi à Reims pour être sacré, parce qu'elle
ne croyait pas qu'il fût roi avant d'avoir reçu son sacre[1244]. La
pensée de le faire oindre du saint chrême lui était venue lorsqu'elle
était encore dans son village et bien avant qu'Orléans fût assiégé.
Cette inspiration était de source purement spirituelle et ne
répondait en aucune manière à l'état de choses créé par la délivrance
d'Orléans et la victoire de Patay.
[Note 1244: _Procès_, t. III, p. 20.--_Journal du siège_, pp. 93,
94.]
Pour bien faire, il aurait fallu, le 18 juin, sans reprendre haleine,
marcher sur Paris. On était à trente lieues seulement de la grande
ville qui, à ce moment, n'eût pas même songé à se défendre. Le régent,
la tenant pour déjà prise, s'enfermait dans la bastille de
Vincennes[1245]. On avait manqué l'occasion. Les conseillers du roi,
les princes du sang de France, surpris par la victoire, encore
incertains de ce qu'il fallait faire, délibéraient. Assurément, aucun
d'eux ne songeait à reconquérir par les armes, à bref délai,
l'héritage entier du roi Charles. Les forces dont ils disposaient et
les conditions mêmes de la société où ils vivaient ne leur
permettaient pas de concevoir une semblable entreprise. Les seigneurs
du grand conseil ne ressemblaient pas à ces pauvres moines qui, dans
leur cloître en ruines, rêvaient un âge de concorde et de paix[1246].
Ils n'étaient point des songeurs; ils ne croyaient ni ne désiraient
que la guerre prît fin. Mais ils entendaient la faire avec le moins
possible de risques et de dépenses. Ils se disaient qu'il y aurait
toujours des gens pour endosser le haubergeon et aller à la picorée;
qu'on prendrait et reprendrait toujours des villes dans le royaume,
qu'à chaque jour suffit sa peine, qu'il faut se battre doucement pour
se battre longtemps, que, neuf fois sur dix, on gagne plus par
négociations et traités que par vaillantises d'armes, qu'il faut
conclure habilement des trêves et les rompre à propos, s'attendre à
perdre quelquefois et laisser de la besogne aux jeunes. Ainsi
pensaient les bons serviteurs du roi Charles.
[Note 1245: Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p. 451.--_Journal
d'un bourgeois de Paris_, p. 239.--_Chronique de la Pucelle_, p.
291.--De Barante, _Histoire des ducs de Bourgogne_, t. III, p. 323.]
[Note 1246: Le P. Denifle, _La désolation des églises_,
introduction.]