quelque soin l'occupait encore, c'était de recueillir les livres du
roi Charles V, volés par le duc de Bedfort et vendus aux marchands de
Londres, ou d'ordonner qu'on enlevât de Blois, à l'approche des
Anglais, ses belles tapisseries, avec la librairie de son père, et de
les faire porter à Saumur. Ce qu'il aimait le plus au monde, après
Beauté, c'était les riches tentures et les manuscrits ornés de
miniatures délicates[1174]. Ce qu'il regrettait, c'était le beau
soleil de France, le beau mois de mai, les danses et les dames. Il
était guéri de prouesse et de chevalerie.
[Note 1174: Le Roux de Lincy, _La bibliothèque de Charles
d'Orléans à son château de Blois, en 1427_, Paris, 1843, in-8º.--Comte
de Laborde, _Les ducs de Bourgogne, études sur les lettres, les arts
et l'industrie pendant le XVe siècle_, Paris, 1852, t. III, pp. 235 et
suiv.--_Inventaires et documents relatifs aux joyaux et tapisseries
des princes d'Orléans-Valois_, Paris, in-8º.]
On a voulu croire que, lorsque vint la Pucelle, il reçut des nouvelles
de son duché; on a même supposé qu'un fidèle domestique lui fit tenir
la chronique des événements heureux de mai et de juin 1428[1175]. Mais
rien n'est moins certain. Il est probable au contraire, que les
Anglais ne laissèrent parvenir à lui aucun message et qu'il ignorait
tout ce qui se passait dans les deux royaumes[1176].
[Note 1175: _Chronique de la Pucelle_, Introduction, par Vallet de
Viriville, pp. 8, 19 et suiv.]
[Note 1176: Cela est certain pour l'année 1433 (_Poésies complètes
de Charles d'Orléans_, éd. Charles d'Héricault, Paris, 1874, 2 vol.
in-8º, introduction).]
Et il n'était peut-être pas aussi curieux qu'on pourrait le croire des
nouvelles de la guerre. Il n'espérait rien des gens d'armes, et ne
comptait point sur ses beaux cousins de France pour le délivrer par
faits d'armes et batailles. Il savait trop bien comment ils s'y
prenaient. C'était de la paix qu'il attendait, pour son peuple et pour
lui, la délivrance. Il pensait que, puisque les pères étaient morts,
les fils pouvaient oublier et pardonner. Il gardait bon espoir en son
cousin de Bourgogne et il n'avait pas tort, car enfin la fortune des
Anglais en France dépendait du duc Philippe. Il était résigné, ou, du
moins, il devait un peu plus tard se résigner à reconnaître la
suzeraineté du roi d'Angleterre. Il faut moins considérer la faiblesse
des hommes que la force des choses. Et le prisonnier ne croyait jamais
trop faire pour obtenir la paix, «vrai trésor de joie»[1177].
[Note 1177: _Poésies de Charles d'Orléans_, éd. A.
Champollion-Figeac, pp. 175-176.]
Non, en dépit de ses révélations, Jeanne ne se faisait pas un portrait
au vrai de son beau duc. Ils ne devaient jamais se voir; mais s'ils
avaient pu se rencontrer, ils se seraient bien mal entendus et
seraient demeurés impénétrables l'un à l'autre. La pensée rustique et
franche de Jeanne ne pouvait s'accorder avec la pensée d'un si haut
seigneur et d'un poète si courtois. Ils ne pouvaient s'entendre parce
qu'elle était simple et qu'il était subtil, parce qu'elle était
prophétesse et qu'il était nourri de gai savoir et de bonnes lettres,
parce qu'elle croyait et qu'il était comme ne croyant pas, parce
qu'elle était une fille des communes, et une sainte rapportant toute
souveraineté à Dieu, et qu'il concevait le droit selon les coutumes
féodales, usages, alliances et traités[1178]; parce qu'ils ne se
faisaient pas tous deux la même idée du monde et de la vie. Le bon duc
n'aurait vu goutte au fait de la Pucelle envoyée par Messire pour
recouvrer son duché, et Jeanne n'aurait jamais pu s'expliquer les
façons du duc Charles envers ses cousins d'Angleterre et de
Bourgogne. Il valait mieux qu'ils ne se vissent jamais.
[Note 1178: Toute paix était pour lui une bonne paix; même celle
de 1420, celle du traité de Troyes (Pierre Champion, _Le manuscrit
autographe des poésies de Charles d'Orléans_, Paris, 1907, in-8º, p.
32).]
Depuis la prise de Jargeau, la Loire était libre en amont. Pour que la
ville d'Orléans fût en sûreté, il fallait aussi dégager le fleuve en
aval, où les Anglais tenaient encore Meung, Beaugency et La Charité.
Le mardi quatorzième de juin, à l'heure des vêpres, l'armée prit les
champs[1179].
[Note 1179: Perceval de Cagny, p. 152: «Je veux demain, après
dîner, aller voir ceux de Meung.» Le tour de langage qui est attribué
à Jeanne, dans cette chronique, appartient en propre au clerc qui la
rédigea.]
On passa par la Sologne et l'on fut, le soir même, devant le pont de
Meung, établi en amont de la ville et séparé des murs par une large
prairie. Comme la plupart des ponts, il était défendu à chaque bout
par un châtelet, et les Anglais l'avaient muni d'un boulevard de
terre, ainsi qu'ils avaient fait aux Tourelles d'Orléans[1180].
Pourtant ils le gardèrent mal et les gens du roi de France en
forcèrent aisément le passage avant la nuit. Ils y laissèrent garnison
et allèrent gîter en Beauce, presque sous la ville. Le jeune duc
d'Alençon se logea dans une église avec quelques hommes d'armes, sans
se garder, selon sa coutume. Il y fut surpris et en grand péril[1181].
[Note 1180: _Procès_, t. III, pp. 71, 97, 110.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 305.--_Journal du siège_, p. 101.--Berry, dans _Procès_,
t. IV, p. 44.--Walter Bower, _Scotichronicon_, dans _Procès_, t. IV,
p. 479.--Eberhard Windecke, p. 176.]
[Note 1181: _Procès_, t. III, p. 97.]
La garnison, peu nombreuse, était commandée par lord Scales et par le
jeune fils de Warwick. Le lendemain, de bonne heure, les gens du roi,
passant à une portée de canon de la ville de Meung, s'en furent droit
à Beaugency où ils arrivèrent dans la matinée[1182].
[Note 1182: _Procès_, t. III, pp. 97, 98.]
La vieille petite ville, assise sur le penchant d'une colline et
ceinte de vignes, de jardins, de champs de blé, penchait devant eux
vers la verte vallée du Ru, et dressait à leur vue sa tour carrée, de
mine assez fière, bien qu'accoutumée à se laisser prendre. Les
faubourgs n'étaient pas fortifiés; mais les Français, quand ils y
pénétrèrent, furent criblés de carreaux, de flèches et de viretons par
les archers embusqués dans les maisons et les masures. Il y eut, d'un
parti et de l'autre, morts et blessés. Finalement les Anglais se
retirèrent dans le château et dans les bastilles du pont[1183].
[Note 1183: _Journal du siège_, p. 101.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 304.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 83.]
Le duc d'Alençon mit des gardes devant le château, pour surveiller les
Anglais. À ce moment, il vit venir à lui deux seigneurs bretons, les
sires de Rostrenen et de Kermoisan, qui lui dirent:
--Le connétable demande logis à ceux du siège[1184].
[Note 1184: _Procès_, t. III, pp. 97, 98.--Gruel, _Chronique de
Richemont_, p. 70.]
Arthur de Bretagne, sire de Richemont, connétable de France, ayant
guerroyé tout l'hiver en Poitou contre les gens du sire de La
Trémouille, venait, malgré la défense du roi, se joindre aux gens du
roi[1185]. Il avait passé la Loire à Amboise et arrivait devant
Beaugency avec six cents gens d'armes et quatre cents hommes de
trait[1186]. Sa venue mit les capitaines dans l'embarras. Il y en
avait qui le tenaient pour homme de grand vouloir et courage. Mais
beaucoup vivaient du sire de La Trémouille, entre autres le pauvre
écuyer Jean d'Aulon. Le duc d'Alençon voulait se retirer, alléguant
l'ordre du roi de ne pas recevoir en sa société le connétable.
[Note 1185: E. Cosneau, _Le connétable de Richemont_, pp. 93 et
suiv.]
[Note 1186: _Procès_, t. III, pp. 315, 316.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 84.--_Journal du siège_, pp. 101, 102.--Perceval
de Cagny, p. 153.]
--Si le connétable vient, je m'en irai, dit-il à Jeanne.
Et il fit réponse aux deux gentilshommes bretons, qu'au cas où le
connétable viendrait prendre logis, la Pucelle et ceux du siège le
combattraient[1187].
[Note 1187: _Procès_, t. III, p. 98.--E. Cosneau, _Le connétable
de Richemont_, p. 168.]
Il y était si décidé qu'il monta à cheval, pour courir sus aux
Bretons. La Pucelle s'apprêtait à le suivre, par révérence pour lui et
le roi. Mais plusieurs capitaines, jugeant que ce n'était pas l'heure
de coucher la lance contre le connétable de France, retinrent le duc
d'Alençon[1188].
[Note 1188: Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 70 et suiv.]
Le lendemain, une vive alerte agita le camp. Les hérauts criaient: «À
l'arme!» On apprit que les Anglais venaient en grand nombre. Le jeune
duc voulait encore se retirer plutôt que d'accueillir le connétable.
Jeanne, cette fois, l'en dissuada:
--Il faut s'entr'aider, lui dit-elle[1189].
[Note 1189: _Procès_, t. III, p. 98.]
Il écouta ce conseil et alla, suivi d'elle, de monseigneur le Bâtard,
et des sires de Laval, au devant du connétable. Près de la maladrerie
de Beaugency, ils rencontrèrent une belle chevauchée. À leur approche,
un petit homme noir, renfrogné, lippu, descendit de cheval. C'était
Arthur de Bretagne. La Pucelle le vint embrasser par les jambes, comme
elle avait coutume de faire aux grands de la terre et du ciel, qu'elle
fréquentait[1190]. Ainsi en usait tout seigneur quand il rencontrait
plus noble que lui[1191].
[Note 1190: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 71.--E. Cosneau,
_Le connétable de Richemont_, p. 169.]
[Note 1191: «Lors le saluèrent et le vindrent accoller par les
jambes». J. de Bueil, _Le Jouvencel_, t. I, p. 191.]
Le connétable lui parla en bon catholique, dévot à Dieu et à l'Église:
--Jeanne, on m'a dit que vous me vouliez combattre. Je ne sais si vous
êtes de par Dieu, ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains
de rien. Car Dieu fait mon bon vouloir. Si vous êtes de par le diable,
je vous crains encore moins[1192].
[Note 1192: Gruel, _Chronique de Richemont_, pp. 71-72.--J'ai
suivi Gruel, peu sûr d'ordinaire, mais très vraisemblable en cet
endroit et qui, du moins, ne nous jette pas en pleine hagiographie.]
Il avait le droit de parler de la sorte, s'efforçant de ne jamais
donner au diable puissance sur lui. Il montrait à Dieu son bon vouloir
en recherchant les sorciers et les sorcières plus curieusement que ne
faisaient les évêques et les inquisiteurs du mal hérétique. Il en fit
brûler en France, en Poitou et en Bretagne, plus qu'homme
vivant[1193].
[Note 1193: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 228.]
Le duc d'Alençon n'osa ni le renvoyer ni lui accorder le logis pour la
nuit. Les nouveaux venus, selon la coutume, devaient le guet. Le
connétable, avec sa compagnie, fit le guet cette nuit devant le
château[1194].
[Note 1194: _Ibid._, p. 72.--E. Cosneau, _Le connétable de
Richemont_, p. 170.]
Le jeune duc d'Alençon chevauchait, sans plus. Ici encore les vrais
faiseurs de la guerre et pourvoyeurs du siège étaient les bourgeois
d'Orléans. Les procureurs de la ville avaient fait conduire par eau, à
Meung et à Beaugency, les engins nécessaires, échelles, pics, pioches,
et ces grands pavas dont les assiégeants se couvraient comme la tortue
de son écaille. Ils avaient envoyé leurs canons et leurs bombardes. Le
joyeux canonnier maître Jean de Montesclère était là[1195]. Ils
faisaient parvenir aux gens du roi des vivres qu'ils adressaient
expressément à la Pucelle. Le procureur Jean Boillève vint apporter
dans un chaland des pains et du vin[1196]. Toute la journée du
vendredi 17, les bombardes et les canons jetèrent des pierres sur les
assiégés. L'attaque se poursuivait en même temps du côté de la vallée
et, par le moyen des chalands, du côté de la rivière. Ce 17 juin, à
minuit, sir Richard Guethin, bailli d'Évreux, qui commandait la
garnison, offrit de capituler. Il fut accordé que les Anglais
rendraient le château et le pont et qu'ils s'en iraient le lendemain,
emmenant chevaux et harnais avec chacun son bien valant au plus un
marc d'argent. Ils étaient requis en outre de jurer ne point reprendre
les armes avant dix jours. À ces conditions, le lendemain, au soleil
levant, ils passèrent, au nombre de cinq cents, sur le pont levis et
se retirèrent à Meung dont le château, mais non le pont, était resté
aux Anglais[1197]. Prudemment, le connétable envoya quelques hommes
renforcer la garnison du pont de Meung[1198]. Sir Richard Guethin et
le capitaine Math Gouth furent retenus comme otages[1199].
[Note 1195: _Journal du siège_, p. 97.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 301.]
[Note 1196: A. de Villaret, _Campagne des Anglais_, pp. 87-88 et
pièces justificatives, pp. 153, 158.]
[Note 1197: _Chronique de la Pucelle_, p. 305.--_Journal du
siège_, p. 102.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 84.--Wavrin du
Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp. 279, 282.--Monstrelet, t.
III, pp. 325 et suiv.]
[Note 1198: Gruel, _Chronique de Richemont_, p. 72.]
[Note 1199: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
279.]
La garnison de Beaugency s'était trop pressée de se rendre. À peine
était-elle partie, qu'un homme d'armes de la compagnie du capitaine
La Hire vint dire au duc d'Alençon:
--Les Anglais marchent sur nous. Nous allons les avoir en face. Ils
sont bien là-bas mille hommes d'armes.
Jeanne, l'entendant parler sans saisir ses paroles, demanda:
--Que dit cet homme d'armes?
Et quand elle le sut, se tournant vers Arthur de Bretagne, qui était
près d'elle:
--Ah! beau connétable, vous n'êtes pas venu de par moi; mais puisque
vous êtes venu, vous serez le bien venu[1200].
[Note 1200: _Procès_, t. III, p. 98.]
Ce que les Français avaient devant eux, c'était sir John Talbot et sir
John Falstolf avec toute l'armée anglaise.
CHAPITRE XVI
LA BATAILLE DE PATAY.--L'OPINION DES CLERCS D'ITALIE ET
D'ALLEMAGNE.--L'ARMÉE DE GIEN.
Sir John Falstolf, ayant quitté Paris le 9 juin, s'achemina par la
Beauce, avec cinq mille combattants. Il amenait abondance de vivres et
de traits aux Anglais de Jargeau. Apprenant en route que la ville
s'était rendue, il laissa ses bagages à Étampes et se porta sur
Janville où sir John Talbot vint le rejoindre avec quarante lances et
deux cents archers[1201].
[Note 1201: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, éd.
Dupont, t. I, p. 281.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 44.--Jean
Chartier, _Chronique_; t. I, p. 85.--_Journal du siège_, pp.
102-103.--_Chronique de la Pucelle_, p. 306.--Gruel, _Chronique de
Richemont_, p. 72.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p.
452.--Morosini, t. III, pp. 71-73.]
Là, ils furent instruits que les Français avaient pris le pont de
Meung et mis le siège devant Beaugency. Sir John Talbot voulait
marcher au secours de ceux de Beaugency et les délivrer, avec l'aide
de Dieu et de monseigneur saint Georges. Sir John Falstolf était
d'avis d'abandonner sir Richard Guethin et la garnison à leur sort,
et de ne point combattre pour l'heure. Voyant les siens craintifs et
les Français envigourés, il estimait que les Anglais n'avaient rien de
mieux à faire que d'attendre dans les villes, châteaux et forteresses
qui leur restaient, les renforts promis par le Régent.
--Nous ne sommes qu'une poignée de gens au regard des Français,
disait-il. Si la fortune nous devient mauvaise, tout ce que le feu roi
Henri a conquis en France à grand labeur et long terme sera en voie de
perdition[1202].
[Note 1202: Monstrelet, t. IV, p. 331.--Wavrin du Forestel,
_Anchiennes croniques_, t. I, p. 283 et suiv.]
Il ne fut pas écouté et l'armée marcha sur Beaugency. Elle se trouvait
non loin de la ville, le dimanche dix-neuvième d'août, au moment où la
garnison en sortait avec seulement chevaux, harnais et bagages d'un
marc d'argent pour chaque homme[1203].
[Note 1203: _Chronique de la Pucelle_, J. Chartier, Gruel,
Morosini, Berry, Monstrelet, Wavrin, _loc. cit._--_Lettre de Jacques
de Bourbon, comte de la Marche à Guill. de Champeaux, évêque de Laon_,
d'après un manuscrit de Vienne par Bougenot, dans _Bull. du Com. des
travaux hist. et scientif. Hist. et phil. 1892_, pp. 56-65 (traduction
française par S. Luce, dans la _Revue Bleue_, 13 février 1892, pp.
201-204).]
Les gens du roi de France, avertis que cette armée approchait, se
portèrent à sa rencontre. Après une courte chevauchée les éclaireurs
signalèrent, à une lieue environ de Patay, les étendards et les
pennons d'Angleterre qui flottaient sur la plaine. Alors les Français
gravirent une colline d'où ils purent observer l'ennemi. Le capitaine
La Hire et le jeune sire de Termes dirent à la Pucelle:
--Les Anglais viennent. Ils sont en ordre de bataille et prêts à se
battre.
Elle répondit, à sa coutume:
--Frappez hardiment; ils prendront la fuite.
Et elle ajouta que ce ne serait pas long[1204].
[Note 1204: _Procès_, t. III, p. 120.--Monstrelet, t. IV, p.
328.--Le clerc qui rédigea la déposition de Thibault de Termes,
ignorant cette affaire, mit ces propos à la rencontre de Patay. À
Patay, Jeanne et La Hire n'étaient pas près l'un de l'autre.]
Les Anglais, croyant que les Français leur offraient la bataille,
mirent pied à terre. Les archers plantèrent leurs pieux dans le sol,
la pointe inclinée vers l'ennemi. C'est ainsi que, d'ordinaire, ils se
préparaient à combattre, et ils n'avaient pas fait autrement à la
journée des Harengs. Le soleil baissait déjà[1205].
[Note 1205: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
286.]
Le duc d'Alençon n'était nullement décidé à descendre dans la plaine.
En présence du Connétable, de monseigneur le Bâtard et des capitaines,
il consulta la sainte fille, qui tourna sa réponse en énigme:
--Ayez tous de bons éperons.
Pensant qu'elle parlait des éperons du comte de Clermont, des éperons
de Rouvray, le duc d'Alençon lui demanda:
--Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?
--Nenni, répondit-elle.
Ses Voix, en toute occasion, lui conseillaient une invariable
confiance.
--Nenni. En nom Dieu, allez sur eux, car ils s'enfuiront et
n'arrêteront pas et seront déconfits, sans guère de perte pour vos
gens; et pour ce, faut-il vos éperons pour les suivre[1206].
[Note 1206: _Procès_, t. III, p. 11.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 243.--Il est clair que cet endroit de la déposition de Dunois et de
la _Chronique de la Pucelle_ ne s'applique pas à la journée du 18,
comme on l'a cru. «Tous les corps anglais, dit Dunois, se réunirent en
une seule armée. Nous crûmes qu'ils voulaient nous offrir la
bataille.» Il parle évidemment de ce qui s'est passé le 17 août. La
déposition du duc d'Alençon brouille tout. On ne comprend pas que la
Pucelle ait dit des Anglais, le 18: «Dieu nous les envoie», quand ils
fuyaient.]
Selon l'avis des maîtres et docteurs, il convenait d'écouter la
Pucelle sans quitter les voies de la prudence humaine. Les chefs de
l'armée, soit qu'ils jugeassent l'occasion mauvaise, soit qu'ils
craignissent encore, après tant de défaites, de livrer une bataille
rangée, ne descendirent point de leur colline. À deux hérauts
d'Angleterre venus de la part de trois chevaliers qui offraient de
combattre en combat singulier, il fut répondu:
--Allez vous coucher pour aujourd'hui, car il est assez tard. Mais
demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus
près[1207].
[Note 1207: Ceux qui attribuent ce mot à la Pucelle ont mal lu
Wavrin, _Anchiennes croniques_, t. I, p. 287.]
Les Anglais, certains qu'ils ne seraient pas attaqués, quittèrent la
place et s'en allèrent loger, pour la nuit, à Meung[1208].
[Note 1208: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
287.--Monstrelet, t. IV, pp. 326 et suiv.]
Les Français les y allèrent chercher le lendemain samedi 18, jour de
saint Hubert; ils ne les y trouvèrent pas. Les Godons avaient déguerpi
de bon matin et s'en étaient allés avec canons, munitions et vivres,
vers Janville où ils comptaient se retrancher[1209].
[Note 1209: _Chronique de la Pucelle_, _Journal du siège_, Gruel,
J. Chartier, Berry, _loc. cit._]
L'armée du roi Charles forte de douze mille hommes[1210] se mit
aussitôt à leur poursuite, sur la route de Paris par la plaine de
Beauce, inculte, buissonneuse, et giboyeuse, couverte de broussailles
et de taillis, belle pourtant au gré des chevaucheurs anglais et
français qui la vantaient à l'envi[1211].
[Note 1210: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
289.--Fauché-Prunelle, _Lettres tirées des archives de l'évêché de
Grenoble_, dans _Bull. acad. Delph._, t. II, 1847, pp. 458 et
suiv.--Lettre de Charles VII à la ville de Tours, dans _Procès_, t. V,
pp. 262, 263.]
[Note 1211: Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, p.
289.]
Sur la plaine infinie où la terre glisse au regard et fuit, voyant le
ciel devant elle, le ciel nuageux des plaines qui fait rêver de
chevauchées merveilleuses par les montagnes de l'air, la Pucelle
s'écria:
--En nom Dieu, s'ils étaient pendus aux nuées, nous les aurions[1212].
[Note 1212: _Procès_, t. III, pp. 10, 98, 99.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 306.--_Chronique Normande_, ch. XLVIII, éd. Vallet de
Viriville.--Monstrelet, t. III, pp. 325 et suiv.--Morosini, t. III,
pp. 72, 73.--Wavrin du Forestel, _Anchiennes croniques_, t. I, pp.
289-290.--On met cette parole au moment où les Anglais furent
rejoints, sans s'apercevoir qu'alors elle n'a plus aucun sens.]
Comme la veille elle prophétisa.
--Le gentil roi aura aujourd'hui plus grande victoire qu'il eût de
longtemps. Et m'a dit mon Conseil qu'ils sont tous nôtres.
Elle prédit que des Français il y aurait peu ou point de tués.
Le capitaine Poton et le sire Arnault de Gugem allèrent en éclaireurs.
Les plus experts hommes de guerre et parmi eux monseigneur le Bâtard
et le maréchal de Boussac, montés sur fleur de coursiers, formèrent
l'avant-garde. Puis, sous la conduite du capitaine La Hire, qui
connaissait le pays, s'avançait le principal corps d'armée, composé
des lances du duc d'Alençon, du comte de Vendôme, du Connétable de
France, avec les archers et les arbalétriers. Enfin venait
l'arrière-garde commandée par les seigneurs de Graville, de Laval, de
Rais et de Saint-Gilles[1213].
[Note 1213: Lettre de Jacques de Bourbon dans la _Revue Bleue_, 13
février 1892, pp. 201-204.--Monstrelet, t. IV, p. 327.--Wavrin du
Forestel, _Anchiennes croniques_, p. 289.]
La Pucelle, qui avait bon coeur, voulut aller en avant; on l'en
empêcha. Elle ne conduisait pas les gens d'armes; les gens d'armes la
conduisaient, la tenant non pour chef de guerre, mais pour
porte-bonheur. Elle dut, grandement contristée, prendre place à
l'arrière-garde, sans doute dans la compagnie du sire de Rais, où
d'abord on l'avait mise[1214]. Tout le monde se hâtait fort, craignant
que l'ennemi n'échappât.
[Note 1214: _Procès_, t. III, p. 71.--_Journal du siège_, p.
140.--_Chronique de la Pucelle_, p. 307.--_Deux documents sur Jeanne
d'Arc_, dans _Revue Bleue_, 13 février 1892.]
Après avoir chevauché près de cinq lieues, par une chaleur accablante,
laissé à gauche Saint-Sigismond et dépassé Saint-Péravy, les soixante
ou quatre-vingts coureurs du capitaine Poton, atteignirent l'endroit
où le terrain, entièrement plat jusque-là, s'abaisse et la route
dévale dans un bas-fond dit de la Retrève. Ils ne pouvaient voir le
creux de la Retrève; mais au delà le sol se relève doucement et ils
voyaient poindre à moins d'une demi-lieue le clocher de Lignerolles,
sur la plaine boisée dite Climat-du-Camp. À une lieue, droit devant
eux, se devinait la petite ville de Patay[1215].
[Note 1215: _Procès_, t. III, pp. 11, 71, 98.--_Chronique de la
Pucelle_, pp. 306 et suiv.--_Journal du siège_, pp. 103 et suiv.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 85.--Le comte de Vassal, _La bataille
de Patay_, Orléans, 1890.]
Il était deux heures après midi. Par aventure, les cavaliers de Poton
et de Gugem lancent un cerf qui, débuchant d'un taillis, va fondre
dans le creux de la Retrève. Alors de ce creux s'élève une clameur. Ce
sont les soldats anglais qui se disputent à grands cris le gibier
lancé sur eux. Avertis ainsi de la présence de l'ennemi, les coureurs
français s'arrêtent et détachent aussitôt quelques-uns des leurs pour
annoncer à l'armée qu'ils ont surpris les Godons et que c'est l'heure
de besogner[1216].
[Note 1216: Monstrelet, t. IV, p. 328.]