[Note 1122: Lettre de Gui et André de Laval, dans _Procès_, t. V,
pp. 106 et suiv.]
[Note 1123: N. Villiaumé, _Histoire de Jeanne d'Arc_, p. 88.]
Elle lui apprit que trois jours auparavant, elle avait envoyé à la
dame Jeanne de Laval un anneau d'or:
--C'est bien petite chose, ajouta-t-elle avec grâce. Je lui aurais
volontiers envoyé mieux, considéré sa recommandation[1124].
[Note 1124: C'est-à-dire, considéré la réputation, l'estime où on la
tenait. Comparez Froissart, cité dans La Curne, _Glossaire, ad. v._ «Six
bourgeois de la ville de Calais et de plus grande recommandation.»]
Ce même jour, à l'heure de vêpres, elle partit de Selles pour
Romorantin, avec une compagnie nombreuse de gens d'armes et de gens
des communes, commandée par le maréchal de Boussac. Elle était
entourée de moines mendiants et un de ses frères l'accompagnait. Armée
de blanc, et coiffée d'un chaperon, on lui amena son cheval à la porte
de sa maison. C'était un grand coursier noir qui ne voulait pas se
laisser monter et se défendait très fort. Elle le fit mener à la croix
qui s'élevait devant l'église au bord du chemin, et là, se mit en
selle. De quoi le seigneur Guy fut assez émerveillé, voyant que le
coursier ne se mouvait pas plus que s'il eût été lié. Elle tourna la
tête de son cheval vers le porche et cria d'une voix qui sonnait clair
comme une voix de femme:
--Vous, les prêtres et gens d'église, faites processions et prières à
Dieu.
Puis, gagnant la route:
--Tirez avant, dit-elle, tirez avant!
Elle tenait à la main une petite hache. Son page portait son étendard
roulé[1125].
[Note 1125: Lettre de Gui et d'André de Laval, dans _Procès_, t.
V, pp. 106, 107.]
On se réunit à Orléans. Le jeudi 9 au soir, Jeanne passa le pont
qu'elle avait passé le 8 mai. Le samedi 11, l'armée partit pour
Jargeau. Elle se composait des lances amenées par le duc d'Alençon, le
comte de Vendôme, le Bâtard, le maréchal de Boussac, le capitaine La
Hire, messire Florent d'Illiers, messire Jamet du Tillay, messire
Thudal de Kermoisan de Bretagne, ainsi que des contingents fournis
par les communes, en tout peut-être huit mille combattants, dont
plusieurs portant guisarmes, haches, arbalètes et maillets de
plomb[1126]. Le commandement en fut donné au jeune duc d'Alençon qui
n'était pas bien sensé[1127]. Mais il se tenait à cheval, et c'était
alors la seule science indispensable à un chef de guerre. Les
habitants d'Orléans faisaient encore les frais de l'expédition. Ils
donnèrent trois mille livres pour payer les gens d'armes, sept muids
de blé pour les nourrir. Et, sur leur demande, le roi leur imposa une
nouvelle taille de trois mille livres[1128]. Ils envoyèrent des
ouvriers de tous corps de métiers, maçons, charpentiers, maréchaux, à
leurs gages. Ils prêtèrent leur artillerie. Des couleuvrines, des
canons, la Bergère et la grosse bombarde traînée à quatre chevaux,
partirent sous la conduite des canonniers Megret et Jean
Boillève[1129]. Ils fournirent des munitions et des engins, traits,
échelles, pioches, pelles, pics, le tout poinçonné, car ils étaient
gens d'ordre. Et c'est à la Pucelle qu'ils envoyèrent tout le matériel
de siège. Ils ne connaissaient en cette affaire ni le duc d'Alençon,
ni même le frère de leur seigneur, le noble Bâtard. Ils ne
connaissaient que Jeanne, et c'est à Jeanne qu'ils dépêchèrent, sous
la ville assiégée, deux des leurs, Jean Leclerc et François
Joachim[1130]. Après les citoyens d'Orléans, ce fut le sire de Rais
qui contribua le plus aux dépenses du siège de Jargeau[1131]. Ce
malheureux seigneur dépensait sans compter, et de riches bourgeois
gagnaient gros à lui prêter sur gages. Il devait bientôt se vouer au
diable pour rétablir ses affaires.
[Note 1126: _Mistère du siège_, vers 15761.--_Journal du siège_,
p. 95.--_Chronique de la Pucelle_, p. 299.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 81.--Monstrelet, t. III, p. 338.]
[Note 1127: A. Duveau, _Le jugement du duc d'Alençon_, dans _Bull.
soc. archéol. du Vendômois_ (1874), XIII, pp. 132 et suiv.]
[Note 1128: Loiseleur, _Compte des dépenses faites par Charles VII
pour secourir Orléans_, p. 158.]
[Note 1129: _Journal du siège_, p. 97.]
[Note 1130: Extraits des livres de comptes, dans _Procès_, t. V,
pp. 262, 263.--A. de Villaret, _Campagnes de Jeanne d'Arc sur la
Loire_, pp. 77-80.--Loiseleur, _Compte des dépenses_, p. 149.]
[Note 1131: Abbé Bossard, _Gille de Rais_, Paris, 1886, p.
32.--Lea, _Histoire de l'Inquisition_, trad. Reinach, t. III, pp. 566
et suiv.]
La ville de Jargeau, qu'on allait reprendre à grandes forces, s'était
rendue aux Anglais sans nulle résistance, le 5 octobre de la
précédente année[1132]. Le pont conduisant de la ville sur la rive de
Beauce était muni de deux châtelets[1133]. La ville elle-même,
entourée de murs et de tours, n'était pas très forte, mais les Anglais
l'avaient mise en état de défense. Avertis que les gens du roi de
France la venaient assiéger, le comte de Suffolk et ses deux frères
s'y jetèrent avec cinq cents chevaliers, écuyers et autres gens
d'armes, et deux cents archers d'élite[1134]. Le duc d'Alençon prit
les devants et chevaucha à la tête de six cents lances. La Pucelle se
tenait en sa compagnie. La première nuit ils couchèrent dans les
bois[1135]. Le lendemain, à la pointe du jour, monseigneur le Bâtard,
messire Florent d'Illiers et plusieurs autres capitaines les
rejoignirent. Ils avaient grande hâte d'atteindre Jargeau. Soudain on
apprend que sir John Falstolf, venant de Paris avec deux mille
combattants, amène des vivres et de l'artillerie à Jargeau, et qu'il
approche[1136].
[Note 1132: _Chronique de la Pucelle_, p. 258.]
[Note 1133: Berry, dans _Procès_, t. IV, p. 45.]
[Note 1134: _Journal du siège_, p. 96.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 299.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 295.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 82.--Berry, dans _Procès_, t. IV, p.
44.--Monstrelet, t. IV, p. 325.]
[Note 1135: _Procès_, t. III, p. 94.--Perceval de Cagny, pp. 150,
151.]
[Note 1136: _Journal du siège_, _Chronique de la Pucelle_, Berry,
Jean Chartier, _loc. cit._--Wavrin du Forestel, _Anchiennes
croniques_, t. I, p. 284.--Fauquembergue, dans _Procès_, t. IV, p.
452.]
C'était cette même armée qui avait tant inquiété Jeanne, le 4 mai,
parce que ses saintes ne lui avaient pas dit où était Falstolf. Les
capitaines tinrent conseil. Plusieurs jugeaient qu'il fallait renoncer
au siège et aller à la rencontre de Falstolf. Quelques-uns décampèrent
sans attendre davantage. Jeanne exhorta les gens d'armes à continuer
leur marche sur Jargeau. Elle ne savait pas mieux que les autres où
était pour lors cette armée de sir John Falstolf; ses raisons
n'étaient point de ce monde.
--Ne craignez quelque multitude que ce soit, dit-elle, et ne faites
point difficulté de donner l'assaut aux Anglais, car Messire conduit
cet ouvrage.
Et elle dit encore:
--Si je n'étais certaine que Messire conduit cet ouvrage, j'aimerais
mieux garder les brebis que de m'exposer à de si grands dangers.
Elle se faisait écouter du duc d'Alençon mieux qu'elle n'avait fait
d'aucun des chefs de l'armée d'Orléans[1137]. On rappela ceux qui
étaient partis et l'on poursuivit la marche sur Jargeau[1138].
[Note 1137: Perceval de Cagny, p. 148 et _passim_.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 300.]
[Note 1138: _Procès_, t. III, p. 95.]
Les faubourgs de la ville étaient ouverts. Mais les gens du roi de
France, quand ils s'en approchèrent, trouvèrent les Anglais qui,
rangés en avant des masures, les contraignirent à reculer. Ce que
voyant, la Pucelle prit son étendard et se jeta sur les ennemis en
recommandant aux hommes d'armes d'avoir bon courage. Les gens du roi
de France purent loger cette nuit-là dans les faubourg[1139]. Ils ne
firent pour ainsi dire aucune garde et, de l'aveu du duc d'Alençon,
ils étaient en grand danger, si les Anglais étaient sortis[1140]. La
Pucelle avait raison plus qu'elle ne croyait. Tout dans son armée
allait à la grâce de Dieu.
[Note 1139: La nuit du vendredi 10 au samedi 11.]
[Note 1140: _Procès_, t. III, p. 95.]
Dès le lendemain matin les assiégeants firent avancer les machines et
les bombardes. Les canons d'Orléans tirèrent sur la ville qui fut très
endommagée. En trois coups la Bergère fit choir la plus grosse tour de
l'enceinte[1141].
[Note 1141: _Procès_, _ibid._--_Journal du siège_, p. 97.]
Les gens des communes arrivèrent devant Jargeau le samedi 11. Aussitôt
sans demander conseil, ils coururent aux fossés et donnèrent l'assaut.
Ils y allèrent de trop bon coeur, s'y prirent mal, ne furent pas aidés
par les gens d'armes et revinrent en mauvais état[1142].
[Note 1142: Perceval de Cagny, p. 150.]
Dans la nuit du samedi, la Pucelle, qui avait coutume de sommer
l'ennemi avant de le combattre, s'approcha du fossé et cria aux
Anglais:
--Rendez la place au Roi du ciel et au roi Charles, et vous en allez.
Autrement il vous mescherra[1143].
[Note 1143: _Ibid._, p. 150.]
Les Anglais ne tinrent nul compte de cette sommation. Pourtant ils
avaient grande envie d'entrer en accommodement. Le comte de Suffolk alla
trouver monseigneur le Bâtard et lui dit de ne point donner l'assaut, et
que la ville lui serait rendue. Les Anglais demandaient un délai de
quinze jours, après quoi ils s'engageaient à se retirer sur l'heure, eux
et leurs chevaux, à la condition, sans doute, de n'être pas secourus à
cette date[1144]. Ces capitulations conditionnelles étaient fréquentes
dans les deux partis. Le sire de Baudricourt en avait signé une
semblable à Vaucouleurs quand Jeanne y vint[1145]. Dans ce cas, c'eût
été une duperie de consentir à la demande du noble comte au moment où
sir John Falstolf arrivait avec des vivres et des canons[1146]. Que le
Bâtard donnât dans le panneau, on l'a dit; mais ce n'est pas croyable.
Il était bien trop avisé pour cela. Toutefois, le lendemain dimanche,
douzième du mois, le duc d'Alençon et les seigneurs, tenant conseil sur
ce qu'il y avait à faire pour prendre la ville, apprirent que le
capitaine La Hire conférait avec le comte de Suffolk. Ils en furent très
mécontents[1147]. Le capitaine La Hire, qui ne pouvait traiter en son
propre nom, puisqu'il n'était pas chef de l'armée, avait sans doute les
pouvoirs de monseigneur le Bâtard. Celui-ci commandait pour le duc,
prisonnier des Anglais, tandis que le duc d'Alençon commandait pour le
roi, et l'on conçoit qu'il y eût conflit.
[Note 1144: _Procès_, t. I, pp. 79, 95.]
[Note 1145: S. Luce, _Jeanne d'Arc à Domremy_, p. CLXVIII.]
[Note 1146: _Journal du siège_, _Chronique de la Pucelle_, J.
Chartier. Monstrelet, _loc. cit._]
[Note 1147: _Procès_, t. III, p. 95.]
La Pucelle, toujours disposée à recevoir les ennemis à merci et
toujours prête à combattre, disait:
--Qu'ils s'en aillent de Jargeau en leurs petites cottes, la vie
sauve, s'ils veulent! Sinon ils seront pris d'assaut[1148].
[Note 1148: _Ibid._, t. I, pp. 79-80, 234.]
Le duc d'Alençon, sans seulement s'enquérir des clauses de la
capitulation, fit rappeler le capitaine La Hire.
Il vint et aussitôt on apporta les échelles. Les hérauts sonnèrent la
trompette et crièrent: «À l'assaut!»
La Pucelle déploya son étendard et, toute armée, la tête recouverte
d'un de ces casques légers qu'on nommait chapelines[1149], elle
descendit dans le fossé avec les gens du roi et les gens des communes,
sous les traits des arbalètes et les pierres des canons; elle se
tenait au coté du duc d'Alençon, lui disant:
[Note 1149: _Procès_, t. III, p. 97.--Perceval de Cagny, pp.
150-151.]
--En avant! gentil duc, à l'assaut!
Le duc, qui n'avait pas le coeur aussi ferme qu'elle, trouvait qu'elle
allait peut-être un peu vite en besogne. Il le lui laissa entendre.
Alors elle l'encouragea:
--Ne craignez point. L'heure est favorable quand il plaît à Dieu, et
il est à propos d'ouvrer quand Dieu le veut. Ouvrez et Dieu ouvrera.
Et le voyant mal assuré en cet assaut, elle lui rappela la promesse
qu'elle avait faite naguère à son sujet dans l'abbaye de
Saint-Florent-lès-Saumur.
--Oh! gentil duc, avez-vous peur? Ne savez-vous pas que j'ai promis à
votre femme de vous ramener sain et sauf[1150]?
[Note 1150: _Ibid._, t. III, pp. 95-96.]
Au vif de l'attaque, elle observa sur la muraille une de ces bombardes
très longues et minces, qui se chargeaient par la culasse et qu'on
appelait veuglaires. Voyant que ce veuglaire crachait des pierres à
l'endroit même où elle se trouvait avec le beau cousin du roi, elle
sentit le danger, mais ne le sentit point pour elle.
--Éloignez-vous, dit-elle vivement. Cette machine va vous tuer.
Le duc ne s'était pas écarté de trois toises, qu'un gentilhomme
d'Anjou, le sire Du Lude, ayant pris la place quittée, fut tué par une
pierre du veuglaire[1151]. Le duc d'Alençon admira cette prophétie.
Sans doute la Pucelle était venue pour le sauver, et elle n'était pas
venue pour sauver le sire Du Lude. Les anges du Seigneur viennent pour
le salut des uns et la perte des autres. Comme les gens du roi de
France touchaient au mur, le comte de Suffolk fit crier qu'il voulait
parler au duc d'Alençon. Il ne fut pas écouté et l'assaut
continua[1152].
[Note 1151: _Procès_, t. III, pp. 96, 97.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 301.--_Journal du siège_, p. 97.]
[Note 1152: _Procès_, t. III, p. 97.]
Il y avait quatre heures qu'on s'efforçait[1153], quand Jeanne, son
étendard à la main, monta sur une échelle appuyée à la douve. Une
pierre lancée sur sa chapeline l'abattit avec ses panonceaux. On la
croyait écrasée, mais elle se releva vivement et cria aux hommes
d'armes:
--Amis, amis, sus, sus! Messire a condamné les Anglais. À cette heure,
ils sont nôtres. Ayez bon coeur[1154].
[Note 1153: _Journal du siège_, p. 100.]
[Note 1154: _Procès_, t. III, p. 97.--_Journal du siège_, p.
98.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 301-302.--Perceval de Cagny, pp.
150-151.]
Le mur fut escaladé et les gens du roi de France se répandirent dans
la ville. Les Anglais s'enfuirent vers la Beauce, et les Français se
lancèrent à leur poursuite. Guillaume Regnault, écuyer d'Auvergne,
atteignit sur le pont le comte de Suffolk et le prit.
--Êtes-vous gentilhomme? demanda Suffolk.
--Oui.
--Êtes-vous chevalier?
--Non.
Le comte de Suffolk le fit chevalier et se rendit à lui[1155].
[Note 1155: _Journal du siège_, p. 99.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 302.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 82.--Berry, dans
_Procès_, t. IV, p. 65.]
Bientôt le bruit courut que le comte de Suffolk s'était rendu à la
Pucelle à genoux[1156]. On publia même qu'il avait demandé à se rendre
à elle comme à la plus vaillante dame qui fût au monde[1157]. Mais il
est croyable qu'il se serait rendu au dernier valet de l'armée plutôt
qu'à une femme qu'il tenait pour endiablée sorcière.
[Note 1156: Fragment d'une lettre sur des prodiges advenus en
Poitou, dans _Procès_, t. V, p. 122.]
[Note 1157: _Relation du greffier de La Rochelle_, p.
340.--Morosini, t. III, p. 70.--_Procès_, t. V, pp. 121-122.]
John Pole, frère de Suffolk, fut pris aussi sur le pont. Un troisième
frère du duc, Alexander Pole, fut tué au même endroit ou se noya dans
la Loire[1158]. La garnison se rendit à merci. Il en fut cette fois
comme d'ordinaire. On ne se faisait pas grand mal pendant la
bataille; ensuite, les vainqueurs se rattrapaient. Cinq cents Anglais
furent massacrés; seuls leurs gentilshommes furent reçus à rançon. Et
les Français se prirent de querelle à leur sujet. Les seigneurs les
gardaient tous pour eux; les gens des communes en réclamaient leur
part, et, ne l'obtenant point, se mirent à tout assommer. Ce que les
nobles purent sauver fut conduit par eau, de nuit, à Orléans. La ville
fut entièrement saccagée; la vieille église, qui avait servi de
magasin aux Godons, toute pillée[1159].
[Note 1158: _Procès_, t. III, p. 72.--Perceval de Cagny, p.
151.--_Journal du siège_, p. 99.--Monstrelet, t. IV, p.
328.--Morosini, t. III, pp. 128, 129.]
[Note 1159: _Journal du siège_, p. 99.]
Tant tués que blessés, les Français n'avaient pas perdu vingt
hommes[1160].
[Note 1160: Perceval de Cagny, p. 151.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 302.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I. pp. 82, 83.--Berry, dans
_Procès_, t. IV, p. 65.]
Sans désemparer la Pucelle, avec la chevalerie, retourna à Orléans. À
l'occasion de la prise de Jargeau, les procureurs ordonnèrent une
procession publique. Un beau sermon fut fait par frère Robert
Baignart, Jacobin[1161].
[Note 1161: Comptes de la ville d'Orléans, à la suite du _Journal
du siège_, édit. Charpentier et Cuissard, p. 229.--Le R. P. Chapotin,
_La guerre de cent ans_, _Jeanne d'Arc et les Dominicains_, Paris,
1889, in-8º, p. 82.]
Les habitants d'Orléans firent présent au duc d'Alençon de six
tonneaux de vin; à la Pucelle de quatre; au comte de Vendôme de
deux[1162].
[Note 1162: A. de Villaret, _Campagne des Anglais..._, pièces
justificatives, p. 51.]
En considération des bons et agréables services que la sainte fille
avait rendus, les conseillers du duc Charles, prisonnier des Anglais,
lui donnèrent une huque verte et une robe de drap cramoisi de Flandre
ou fine Bruxelles vermeille. Jean Luillier, qui fournit l'étoffe,
demanda: pour deux aunes de fine Bruxelles, à quatre écus l'aune, huit
écus; pour la doublure de la robe, deux écus; pour une aune de vert
perdu deux écus, ce qui faisait douze écus d'or[1163]. Jean Luillier
était un jeune marchand drapier qui aimait grandement la Pucelle et la
regardait comme un ange de Dieu. Il avait bon coeur: mais la peur des
Anglais lui donnait la berlue et il en voyait plus qu'il n'y en
avait[1164]. Un de ses parents faisait partie du conseil élu en 1429.
Il devait lui-même être nommé procureur un peu plus tard[1165].
[Note 1163: _Procès_, t. V, pp. 112-113.]
[Note 1164: _Ibid._, t. III, p. 23.]
[Note 1165: _Ibid._, t. V, p. 306.]
Jean Bourgeois, tailleur, demanda, tant pour la façon de la robe et de
la huque que pour fourniture de satin blanc, sandal et autres étoffes,
un écu d'or[1166].
[Note 1166: _Ibid._, t. V, pp. 112, 114.]
Précédemment la ville avait donné à la Pucelle pour faire les «orties»
de ses robes une demi-aune de deux verts, valant trente-cinq sols
parisis[1167]. Les orties étaient la devise du duc d'Orléans; le vert
et le vermeil ou cramoisi, ses couleurs[1168]. Ce vert ne gardait pas
sa claire nuance première; il allait s'assombrissant avec la fortune
de la maison. On avait vu le vert gai, puis le vert brun, et enfin le
vert perdu, qui tirait sur le noir et signifiait deuil et
douleur[1169]. On donna à la Pucelle le vert perdu. Elle portait la
livrée d'Orléans, ainsi que les officiers du duché et les miliciens de
la ville, et de la sorte, on faisait d'elle un merveilleux héraut
d'armes et comme un ange héraldique.
[Note 1167: Comptes de forteresse, dans _Procès_, t. V, p. 259.]
[Note 1168: _Procès_, t. V, pp. 106, 259.--_Catalogue des Arch.
de Joursanvault_, t. I, p. 129, n{os} 603, 607, 619, 645,
772.--Dambreville, _Abrégé de l'histoire des ordres de chevalerie_, p.
167.--P. Mantelier, _Histoire du siège_, p. 92.]
[Note 1169: Vert perdu, feuille morte, dans La Curne.]
La huque de vert perdu et la robe brodée d'orties, elle dut les porter
volontiers et de bon coeur pour l'amour du duc Charles à qui les
Anglais avaient fait si grand déplaisir. Venue pour défendre
l'héritage du prince prisonnier, elle disait que, de par Jésus, le bon
duc d'Orléans était à sa charge, et comptait bien le délivrer. Son
dessein était de sommer tout d'abord les Anglais de le rendre et,
s'ils n'y consentaient point, de passer la mer et de l'aller chercher
avec une armée en Angleterre. Au cas où ce moyen lui manquerait, elle
en avait imaginé un autre, avec le congé de ses saintes. Elle aurait
demandé à son roi qu'il la laissât faire des prisonniers, comptant en
faire assez pour les échanger contre le duc Charles. Mesdames sainte
Catherine et sainte Marguerite lui avaient promis que, de cette
manière, elle le délivrerait dans un terme plus bref que celui de
trois ans et plus long que le terme d'une année[1170]. Rêves pieux
d'une enfant endormie au son des cloches villageoises! Trouvant juste
de travailler et de souffrir pour ôter les princes de peine et
d'ennui, elle disait, en bonne servante:
--Je sais bien que Dieu aime mieux mon roi et le duc d'Orléans que
moi, en ce qui regarde l'aise du corps, et je le sais par révélation.
[Note 1170: _Procès_, t. I, pp. 133, 254.]
Et parlant du duc prisonnier, elle disait aussi:
--Mes Voix m'ont fait beaucoup de révélations sur lui; elles m'en ont
fait sur le duc Charles plus que sur homme vivant, excepté mon
roi[1171].
[Note 1171: _Ibid._, t. I, p. 55.]
Dans le fait, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite lui
avaient seulement conté les malheurs tant connus du prince. Le fils de
Valentine de Milan et la fille d'Isabelle Romée étaient séparés par un
abîme plus large et plus profond que l'océan qui s'étendait entre eux.
Ils vivaient aux deux bouts du monde des âmes; et toutes les saintes
du paradis n'eussent pas réussi à les expliquer l'un à l'autre.
C'était pourtant un bon prince que le duc Charles, un prince
débonnaire, bienveillant et pitoyable. Plus qu'aucun autre il
possédait le don de plaire: il charmait par sa grâce, encore que de
pauvre mine et de faible complexion. Sa nature s'accordait si mal
avec sa destinée, qu'on peut dire qu'il endurait sa vie et ne la
vivait pas. Son père assassiné la nuit, rue Barbette, à Paris, par
l'ordre du duc Jean; sa mère morte de douleur et de colère, parmi les
cordelières, la chantepleure, les deux S de Soupirs et Souci, emblèmes
et devises de son deuil, qui révélaient l'élégance d'un esprit
ingénieux jusque dans le désespoir; les Armagnacs, les Bourguignons,
les Cabochiens s'entre-égorgeant autour de lui, voilà ce qu'il avait
vu presque enfant encore. Puis il avait été blessé et pris à la
bataille d'Azincourt.
Et depuis quatorze ans, mené de châteaux en châteaux, d'un bout à
l'autre de l'île brumeuse, enfermé dans des murs épais, étroitement
gardé, recevant deux ou trois Français à longs intervalles et n'en
pouvant entretenir aucun sans témoins, il se sentait vieux avant
l'âge, flétri par le malheur. Il disait: «Fruit abattu vert encore, je
fus mis à mûrir sur la paille de la prison. Je suis un fruit d'hiver».
Captif, il souffrait sans espoir, sachant que le roi Henri V, en
mourant, avait recommandé à son frère de ne le rendre à aucun
prix[1172].
[Note 1172: A. Champollion-Figeac, _Louis et Charles, ducs
d'Orléans, leur influence sur les arts, la littérature et l'esprit de
leur siècle_, Paris, 1844, 1 vol. in-8º et atlas, pp. 300-337.]
Doux à autrui, doux à lui-même, il se réfugiait dans sa propre pensée,
qui était aussi riante et claire que sa vie était triste et sombre. Au
fond des durs châteaux de Windsor et de Bolingbroke, à la tour de
Londres, aux côtés de ses geôliers, il vivait et respirait dans le
monde ingénieux du Roman de la Rose. Vénus, Cupidon, Espoir,
Bon-Accueil, Plaisance, Pitié, Danger, Tristesse, Soin, Mélancolie,
Doux-Regard entouraient le pupitre, sur lequel, dans l'embrasure
profonde d'une fenêtre, sans un rayon de soleil, il écrivait ses
ballades fraîches et fines comme des enluminures. Ce qui vraiment
existait pour lui c'était l'allégorie. Il errait dans la forêt de
Longue-Attente; il s'embarquait dans la nef de Bonne-Nouvelle. Il
était poète et chantait sa dame Beauté avec courtoisie. À lire ses
vers, on eût dit qu'il n'était captif que du seigneur Amour[1173].
[Note 1173: _Les poésies de Chartes d'Orléans_, éd. A.
Champollion-Figeac, Paris, 1842, in-8º.--Pierre Champion, _Le
manuscrit autographe des poésies de Charles d'Orléans_, Paris, 1907,
in-8º.]