dans sa ville de Tours. Cependant le conseil délibérait sur la
conduite à tenir[1078]. On n'avait point d'argent. Charles en trouvait
encore assez facilement pour faire des présents aux gentilshommes de
son hôtel, mais il avait grand'peine à s'en procurer pour payer les
dépenses de la guerre[1079]. Il devait des gages à ses gens d'Orléans.
Ceux-là avaient peu reçu et beaucoup dépensé. Ils en étaient du leur,
et réclamaient leur paiement. Aux mois de mai et de juin, par quatre
fois, le roi répartit aux capitaines qui avaient défendu la ville des
sommes montant à quarante et un mille six cent trente et une
livres[1080]. Il était victorieux à bon marché. La défense d'Orléans
lui coûta cent dix mille livres en tout. Les bourgeois de la ville
firent le reste; ils donnèrent jusqu'à leurs petites cuillers
d'argent[1081].
[Note 1078: _Procès_, t. III, pp. 12, 72, 76, 80.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 298.--_Journal du siège_, p. 93.--_Chronique de la
fête_, dans _Procès_, t. V, p. 299.--Lettre écrite par les agents
d'une ville allemande, dans _Procès_, t. V, p. 349.--_Chronique de
Tournai_ (_Recueil des Chroniques de Flandre_, t. III, p.
412).--Eberhard Windecke, p. 177.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. II, p. 215.]
[Note 1079: _De Beaucourt_, _Histoire de Charles VII_, pp. 634 et
suiv.]
[Note 1080: Loiseleur, _Compte des dépenses_, pp. 147 et suiv.]
[Note 1081: _Procès_, t. V, pp. 256 et suiv., et Relevé des
comptes de commune et de forteresse, dans _Journal du siège_.--A. de
Villaret, _loc. cit._, p. 61.--Couret, _Un fragment inédit des anciens
registres de la Prévôté d'Orléans_.]
Il eût été expédient sans doute de chercher à détruire cette terrible
armée de sir John Falstolf qui avait causé naguère tant de peur à ceux
d'Orléans. Mais on ne savait pas où elle se trouvait. Elle était
disparue entre Orléans et Paris. Il eût fallu la chercher; ce n'était
pas possible; on n'y songea pas. L'art de la guerre ne comportait pas
alors des opérations si savantes. Il fut question d'aller en
Normandie, idée si naturelle que dans le peuple on croyait déjà le
dauphin à Rouen[1082]. Finalement on décida de reprendre les châteaux
que les Anglais tenaient sur la Loire en amont et en aval d'Orléans,
Jargeau, Meung, Beaugency[1083]. Entreprise utile et qui ne présentait
pas grandes difficultés, à moins qu'on eût sur les bras l'armée de sir
John Falstolf, ce que personne ne pouvait dire.
[Note 1082: Morosini, t. III, p. 61.]
[Note 1083: _Procès_, t. III, pp. 9, 10.]
Sans plus attendre, monseigneur le Bâtard alla sur Jargeau avec un peu
de chevalerie et les routiers de Poton; mais la Loire était haute et
remplissait les fossés. N'ayant pas d'engins de siège, ils se
retirèrent après avoir fait quelque mal aux Anglais et tué le
capitaine de la ville[1084].
[Note 1084: _Journal du siège_, p. 93.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 300.]
La Pucelle n'entrait pas volontiers dans les raisons des capitaines.
Elle n'écoutait que ses Voix, qui lui disaient des paroles infiniment
simples. Elle ne pensait qu'à accomplir sa mission. Ce n'était pas
pour supputer les ressources du trésor royal, ordonner les aides et
les tailles, traiter avec les gens d'armes, les marchands et les
convoyeurs, faire des plans de campagne, négocier des trêves, que
madame sainte Catherine, madame sainte Marguerite et monseigneur saint
Michel archange l'avaient envoyée en France: c'était pour qu'elle
conduisît le dauphin à son sacre. Aussi était-ce à Reims qu'elle le
voulait mener; non qu'elle sût comment on y pouvait aller, mais elle
pensait que Dieu la guiderait. Tout retard, toute lenteur, toute
délibération même la désolait et l'irritait. Fréquentant chez le roi,
elle le pressait avec douceur. Maintes fois elle lui dit:
--Je durerai un an, guère plus. Qu'on pense à bien besoigner pendant
cette année[1085]!
[Note 1085: _Procès_, t. III, p. 99.]
Et elle dénombrait les quatre charges dont elle avait à s'acquitter en
cet espace de temps. C'était, après avoir délivré Orléans, chasser les
Godons hors de France, faire couronner et sacrer le roi à Reims et
tirer le duc d'Orléans des mains des Anglais[1086]. Un jour, n'y
pouvant tenir, elle alla trouver le roi tandis qu'il était dans un de
ces retraits clos par des boiseries sculptées, qu'on pratiquait dans
les grandes salles des châteaux, et qui servaient aux réunions
familières. Elle heurta l'huis, entra presque aussitôt et trouva le
roi qui conversait avec maître Gérard Machet, son confesseur,
monseigneur le Bâtard, le sire de Trèves et un seigneur de ses plus
familiers, nommé messire Christophe d'Harcourt. Elle s'agenouilla et,
tenant le roi embrassé par les jambes (car elle savait à quoi la
politesse l'obligeait), elle lui dit:
--Gentil dauphin, n'assemblez plus tant et de si longs conseils. Mais
venez tout de suite à Reims recevoir votre digne sacre[1087].
[Note 1086: _Ibid._, p. 99.]
[Note 1087: _Procès_, t. III, p. 12.--_Journal du siège_, p.
93.--_Chronique de la Pucelle_, p. 299.]
Le roi lui fit bon visage, mais ne répondit rien. Le seigneur
d'Harcourt, averti que la Pucelle conversait avec des anges et des
saintes, fut curieux de savoir si vraiment la pensée de mener le roi à
Reims lui venait de ses visiteurs célestes. Employant pour les
désigner le mot dont elle se servait elle-même:
--Est-ce votre Conseil, lui demanda-t-il, qui vous parle de telles
choses?
Elle répondit:
--Oui, et je suis beaucoup aiguillonnée à cet endroit.
Le seigneur d'Harcourt reprit aussitôt:
--Ne voudriez-vous pas dire ici, en présence du roi, la manière de
votre Conseil, quand il vous parle?
Jeanne rougit à cette demande.
Voulant lui épargner tout embarras et toute contrainte, le roi lui dit
doucement:
--Jeanne, vous plaît-il bien de déclarer ce qu'on vous demande, en
présence des personnes ici présentes?
Mais Jeanne s'adressant au seigneur d'Harcourt:
--Je vois bien ce que vous voulez savoir, lui dit-elle, et je vous le
dirai volontiers.
Et tout de suite elle fit sentir au roi le tourment qu'elle éprouvait
de n'être pas crue et elle révéla sa consolation intérieure:
--Quand je suis contristée en quelque manière de ce qu'on ne croit pas
facilement ce que je dis par mandement de Messire, je me retire à
part, et me plains à Messire de n'être facilement crue de ceux à qui
je parle. Et mon oraison faite, aussitôt j'entends une voix qui me
dit: «Fille de Dieu, va!» Et à l'entendre, j'ai grand'joie. Et même je
voudrais toujours rester en cet état[1088].
[Note 1088: _Procès_, t. III, p. 12.]
Tandis qu'elle répétait les paroles de la Voix, Jeanne levait les yeux
au ciel. Les seigneurs présents furent frappés de l'expression céleste
que prenait alors le regard de la jeune fille. Pourtant ces yeux
noyés, cet air de ravissement dont s'émerveillait monseigneur le
Bâtard, ce n'était pas une extase, c'était l'imitation d'une extase.
Scène à la fois pleine d'artifice et de naïveté, qui montre et la
douceur du roi, bien incapable de faire la moindre peine à cette
enfant, et la légèreté avec laquelle les seigneurs de la cour
croyaient ou feignaient de croire aux plus étranges merveilles et qui
surtout fait apparaître que, dès ce moment, on ne regardait pas comme
un mal, dans le conseil du roi, que la petite sainte donnât au projet
du sacre l'autorité d'une révélation divine.
La Pucelle accompagna le roi à Loches, et elle resta auprès de lui
jusqu'après le vingt-troisième jour de mai[1089].
[Note 1089: _Procès_, t. III, pp. 9, 11, 80.]
Le peuple croyait en elle. Quand elle sortait dans les rues de Loches,
les habitants se jetaient dans les jambes de son cheval; ils baisaient
les mains et les pieds de la sainte. Maître Pierre de Versailles,
religieux de Saint-Denys en France, un des interrogateurs de Poitiers,
la voyant qui recevait ces marques de vénération, la blâma
théologalement:
--Vous faites mal, lui dit-il, de souffrir telles choses, qui ne vous
sont pas dues. Prenez-y garde: vous induisez les hommes en idolâtrie.
Jeanne, pensant à l'orgueil qui pourrait s'insinuer dans son coeur,
répondit:
--En vérité je ne saurais m'en garder, si Messire ne m'en
gardait[1090].
[Note 1090: _Procès_, t. III, p. 84.]
Elle voyait avec humeur que certaines bonnes femmes vinssent à elle
pour la saluer; cela lui semblait une espèce d'adoration dont elle
s'effrayait. Mais elle ne repoussait pas les pauvres gens qui venaient
à elle; elle ne leur faisait pas de déplaisir et plutôt les supportait
à son pouvoir[1091].
[Note 1091: _Ibid._, t. I, p. 102.]
Le renom de sa sainteté s'était répandu par toute la France avec une
promptitude merveilleuse. Beaucoup de personnes pieuses portaient sur
elles des médailles de plomb ou d'autre métal à sa ressemblance, selon
l'usage établi pour honorer la mémoire des saints[1092]. On plaçait
dans les chapelles ses images peintes ou taillées. À la collecte de la
messe, le prêtre récitait «l'oraison de la Pucelle pour le royaume de
France»:
«Dieu, auteur de la paix, qui détruis, sans arc ni flèche, les ennemis
qui mettent leur espoir en eux-mêmes[1093], nous te demandons,
seigneur, de nous protéger dans notre adversité, et, de même que tu as
délivré ton peuple par la main d'une femme, tends à Charles notre roi
ton bras victorieux, afin que nos ennemis, qui s'assurent en leur
multitude et se glorifient de leurs flèches et leurs lances, soient
par lui surmontés à l'heure présente et qu'il lui soit donné, à la fin
de ses jours de parvenir glorieusement avec son peuple jusqu'à toi,
qui es la voie, la vérité et la vie. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ,
etc[1094].»
[Note 1092: _Ibid._, t. I, p. 191.--A. Forgeais, _Collection de
plombs historiés trouvés dans la Seine_, Paris, 1869 (5 vol. in-8º),
t. II, IV et _passim_.--Vallet de Viriville, _Notes sur deux médailles
de plomb relatives à Jeanne d'Arc_, Paris, 1861, in-8º, 30 p. [Extrait
de la _Revue Archéologique_.]]
[Note 1093: _Procès_, t. V, p. 104. Je lis _in se sperantes_.]
[Note 1094: _Procès_, t. V, p. 104.--Lanéry d'Arc, _Le culte de
Jeanne d'Arc au XVe siècle_, 1886, in-8º.]
* * * * *
On consultait alors les saints et les saintes dans toutes les
difficultés de la vie. Plus on les jugeait innocents et simples, plus
on leur demandait conseil. Car on était mieux assuré, s'ils ne
savaient rien dire, que c'était Dieu qui parlait par leur bouche. On
pensait que la Pucelle n'avait pas d'esprit; c'est pourquoi on la
croyait capable de résoudre les questions les plus difficiles avec une
infaillible sagesse. On voyait que, sans savoir faire la guerre, elle
la faisait mieux que les capitaines, et l'on en concluait que tout ce
qu'elle accomplirait dans sa sainte ignorance, elle l'accomplirait
excellemment. C'est ainsi qu'à Toulouse un capitoul s'avisa de la
consulter en matière financière. Les gardes de la monnaie de cette
ville ayant reçu ordre de frapper de nouvelles espèces inférieures de
beaucoup à celles qui avaient cours jusque-là, les bourgeois s'en
émurent; d'avril à juin les capitouls s'employèrent à faire rapporter
cette mesure. Et le 2 juin, le capitoul Pierre Flamenc demanda en
conseil qu'on écrivît à la Pucelle pour lui exposer les inconvénients
survenus du fait de la mutation des monnaies et pour lui demander d'y
apporter remède. En faisant cette proposition au Capitole, Pierre
Flamenc pensait qu'une sainte était de bon conseil sur toute matière
et particulièrement en matière d'espèces monnayées, surtout si elle se
trouvait l'amie du roi, comme c'était le cas de la Pucelle[1095].
[Note 1095: A. Thomas, _Le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc et les
capitouls de Toulouse_, dans _Annales du Midi_, 1889, pp. 235, 236.]
Jeanne envoya de Loches, un petit anneau d'or a la dame de Laval qui
sans doute lui avait demandé un objet qu'elle eût touché[1096].
Jeanne, dame de Laval, avait épousé, cinquante-quatre ans en çà, sire
Bertrand Du Guesclin dont la mémoire était précieuse aux Français et
qu'on nommait, dans la maison d'Orléans, le dixième preux. Madame
Jeanne n'égalait point en renommée Tiphaine Raguenel, astrologienne et
fée[1097], première femme de sire Bertrand. C'était une dame avare et
colérique. Chassée par les Anglais de sa terre de Laval, elle vivait
retirée à Vitré avec sa fille Anne, qui s'était mise dans le cas de
lui déplaire quand, treize ans auparavant, jeune veuve, elle avait
épousé secrètement un petit cadet sans terres. Ce qu'ayant découvert,
madame Jeanne enferma sa fille dans un cachot et reçut le cadet à
coups d'arbalète. Après quoi les deux dames vécurent paisiblement
ensemble[1098].
[Note 1096: Lettre des Laval, dans _Procès_, t. V, p.
109.--Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval, les
Montfort-Laval_, Paris, 1900, in-8º, t. III, p. 75.--C'est par erreur
que Quicherat (_Procès_, t. V, p. 105) donne à la veuve de Du Guesclin
le nom de Anne, et à la mère de Guy et d'André le nom de Jeanne.]
[Note 1097: Cuvelier, _Poème de Duguesclin_, vers 2325 et seq.]
[Note 1098: Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval_, in-8º,
1900, t. III, _loc. cit._]
De Loches la Pucelle se rendit à Selles en Berry, assez grosse ville
sur la rive gauche du Cher, où les trois états du royaume s'étaient
assemblés peu de temps auparavant[1099] et où se faisait le
rassemblement des troupes.
[Note 1099: Lettre de Gui de Laval, dans _Procès_, t. V, p.
105.--Lucien Jeny et P. Lanéry d'Arc, _Jeanne d'Arc en Berry_, Paris,
s. d., in-8º, p. 53.]
Le samedi 4 juin, elle reçut un héraut que les habitants d'Orléans lui
envoyaient pour lui donner nouvelles des Anglais[1100]. Comme chef de
guerre, ils ne connaissaient qu'elle.
[Note 1100: Comptes de forteresse, dans _Procès_, t. V, p. 262.]
Cependant, entourée de moines, elle menait, au milieu des gens
d'armes, une vie bonne, singulière et monastique. Elle mangeait et
buvait peu[1101]. Elle communiait une fois la semaine et se confessait
fréquemment[1102]. En entendant la messe, au moment de l'élévation, à
confesse et quand elle recevait le corps de Notre-Seigneur, elle
pleurait à grande abondance de larmes. Chaque soir, à l'heure de
vêpres, elle se retirait dans une église et faisait sonner les cloches
pendant une demi-heure environ pour appeler les religieux mendiants
qui suivaient l'armée. Puis elle se mettait en oraison, tandis que les
bons frères chantaient une antienne en l'honneur de la Vierge
Marie[1103].
[Note 1101: _Procès_, t. III, pp. 3, 9, 15, 18, 22, 69, 219 et
_passim_.]
[Note 1102: _Ibid._, t. V, aux mots: _Confession_ et _Communion_.]
[Note 1103: _Procès_, t. III, p. 14; t. II, pp. 420, 424.]
Bien qu'elle pratiquât, à son pouvoir, les austérités que commande une
dévotion spéciale, elle se montrait magnifiquement vêtue, comme un
seigneur, ayant en effet seigneurie de par Dieu. Elle portait habit de
gentilhomme, c'est-à-dire petit chapeau, pourpoint et chausses
ajustées, très nobles huques de drap d'or et de soie bien fourrées et
souliers lacés en dehors du pied[1104]. En la voyant ainsi vêtue, les
personnes les plus austères du parti dauphinois ne se scandalisaient
point. Elles lisaient dans l'Écriture qu'Esther et Judith, inspirées
du Seigneur, se chargèrent de parures, il est vrai dans l'ordre de
leur sexe et afin d'induire Assuérus et Holopherne en concupiscence
pour le salut d'Israël. Et elles estimaient que si Jeanne se couvrait
d'ornements virils afin de paraître aux gens d'armes un ange venant
donner la victoire au roi très chrétien, loin de céder aux vanités du
monde, elle considérait uniquement, comme Esther et Judith, l'intérêt
du peuple saint et la gloire de Dieu. Mais les clercs anglais et
bourguignons, tournant l'édification en scandale, disaient que
c'était une femme dissolue en ses habits et ses moeurs.
[Note 1104: _Ibid._, t. I, pp. 220, 253; t. II, pp. 294,
438.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 60.--Analyse d'une
lettre de Regnault de Chartres, dans Rogier (_Procès_, t. V,
168-169).--Martin le Franc, _Le champion des dames_, dans _Procès_, t.
V, p. 48.]
Depuis sept ans déjà, saint Michel archange et les saintes Catherine
et Marguerite, portant des couronnes riches et précieuses, venaient à
elle et lui parlaient. C'était dans le son des cloches, à l'heure de
complies et de matines, quelle entendait le mieux leurs paroles[1105].
Les cloches alors, grandes ou petites, métropolitaines, paroissiales
ou conventuelles, bourdons, campanes, campanelles et moineaux, sonnées
à la volée ou carillonnées en cadence, de leurs voix graves ou
claires, parlaient à tout le monde et de toutes choses. Elles étaient
le chant aérien du calendrier ecclésiastique et civil. Elles
convoquaient les clercs et les fidèles aux offices, lamentaient les
morts et louaient Dieu: elles annonçaient les foires et les travaux
des champs; elles faisaient voler par le ciel les grandes nouvelles,
et, dans ces temps de guerre, elles appelaient aux armes, sonnaient
l'alarme. Amies du laboureur, elles dissipaient l'orage, écartaient la
grêle; elles chassaient la peste. Les démons qui volent sans cesse
dans l'air et guettent les hommes, elles les mettaient en fuite, et
l'on attribuait à leur son béni la vertu d'apaiser les violents[1106].
Madame sainte Catherine, qui chaque jour visitait Jeanne, était la
patronne des cloches et des sonneurs. Aussi beaucoup de cloches
portaient son nom. Jeanne, dans le son de ses cloches, comme dans le
bruit des feuilles, entendait ses Voix. Rarement elle les entendait
sans voir une lumière du côté d'où elles venaient[1107]. Ces voix
l'appelaient «Jeanne, fille de Dieu[1108]!» Souvent l'archange et les
saintes lui apparaissaient. Pour leur bienvenue elle leur faisait la
révérence en fléchissant le jarret et en s'inclinant; elle les
accolait par les genoux, sachant qu'il y a plus de respect à accoler
par le bas que par le haut. Elle sentait la bonne odeur et la douce
chaleur de leurs corps glorieux[1109].
[Note 1105: _Procès_, t. I, pp. 61, 62, 481.]
[Note 1106: P. Blavignac, _La cloche_, Genève, 1877, in-8º.--L.
Morillot, _Étude sur l'emploi des clochettes_, dans _Bulletin hist.
archéolog. du diocèse de Dijon_, 1887. in-8º.]
[Note 1107: _Procès_, t. I, pp. 52, 64, 153 et _passim_.]
[Note 1108: _Ibid._, t. I, p 130.]
[Note 1109: _Ibid._, t. I, p. 186.]
Saint Michel archange ne venait pas seul. Des anges l'accompagnaient
en grande multitude et si petits qu'ils dansaient comme des étincelles
aux yeux éblouis de la jeune fille. Quand les saintes et l'archange
s'éloignaient, elle pleurait du regret qu'ils ne l'eussent pas
emportée avec eux[1110]. Ainsi Judith fut visitée par l'ange dans le
camp d'Holopherne.
[Note 1110: _Ibid._, t. I, pp. 72, 75.]
Tout comme le seigneur d'Harcourt, l'écuyer Jean d'Aulon demanda un
jour, à Jeanne, ce qu'était son Conseil. Elle lui répondit qu'elle
avait trois conseillers, dont l'un demeurait toujours avec elle. Un
autre allait et venait souventes fois; le troisième était celui avec
lequel les deux autres délibéraient.
Le sire d'Aulon, plus curieux que le roi, la pria et requit de lui
vouloir une fois montrer ce Conseil.
Elle lui répondit:
--Vous n'êtes pas assez digne et vertueux pour le voir[1111].
[Note 1111: _Procès_, t. III, pp. 219, 220.]
Le bon écuyer n'en demanda pas davantage. S'il avait lu la Bible, il
aurait su que le serviteur d'Élisée ne voyait pas les anges que voyait
le prophète (_Rois_, 1. IV).
Jeanne s'imaginait que son Conseil s'était, au contraire, manifesté au
roi et à la Cour.
--Mon roi, dit-elle plus tard, mon roi et bien d'autres ont vu et
entendu les Voix qui venaient à moi. Le comte de Clermont était alors
près de lui avec deux ou trois autres[1112].
[Note 1112: _Ibid._, t. I, p. 57.]
Elle le croyait. Mais, en réalité, elle ne fit voir ses Voix à
personne, pas même, quoi qu'on en ait dit, à ce Guy de Cailly qui la
suivait depuis Chécy[1113].
[Note 1113: _Ibid._, t. V, p. 342. Les lettres d'anoblissement de
Guy de Cailly sont très suspectes.--Vallet de Viriville, _Petit
traité..._, p. 92.]
Jeanne s'entretenait dévotement avec le frère Pasquerel. Elle lui
témoignait souvent le désir que l'Église après sa mort priât pour elle
et pour tous les Français tués à la guerre.
--Si je venais à quitter ce monde, lui disait-elle, je voudrais bien
que le roi fît faire des chapelles où l'on prierait Messire pour le
salut des âmes de ceux qui sont morts à la guerre ou pour la défense
du royaume[1114].
[Note 1114: _Procès_, t. III, p. 112.]
Cela était dans les voeux de toute âme pieuse. Quel chrétien au monde
n'aurait pas tenu pour bonne et salutaire la pratique des obits?
Aussi, sur ce point de dévotion, la Pucelle se rencontrait avec le duc
Charles d'Orléans, qui, dans une de ses complaintes, recommande de
faire chanter et dire des messes pour les âmes de ceux qui souffrirent
dure mort au service du royaume[1115].
[Note 1115: _Ibid._, t. III, p. 112.--_Poésies de Charles
d'Orléans_, éd. A. Champollion-Figeac, p. 174.]
Elle dit un jour au bon frère:
--Il est dans mon fait de porter certain secours.
Et Pasquerel, qui pourtant avait étudié la Bible, s'écria tout
surpris:
--On ne vit jamais rien de semblable à ce qui se voit en votre fait.
On ne lit rien de tel en aucun livre.
Jeanne lui répondit plus hardiment encore qu'aux clercs de Poitiers:
--Messire a un livre dans lequel jamais n'a lu aucun clerc, tant
soit-il parfait en cléricature[1116].
[Note 1116: _Ibid._, t. III, pp. 108, 109.]
Elle tenait sa mission de Dieu seul et lisait dans un livre fermé à
tous les docteurs de l'Église. Sur l'avers de son étendard, que ses
mendiants aspergeaient d'eau bénite, elle avait fait peindre une
colombe portant dans son bec une banderole où se lisaient ces mots:
«par le Roi du ciel[1117].» C'étaient là des armoiries qu'elle tenait
de son Conseil et dont l'emblème et la devise semblaient lui convenir,
puisqu'elle se disait envoyée de Dieu et qu'elle avait donné à Orléans
le signe promis à Poitiers. Pourtant le roi lui changea cet écu contre
des armes représentant une couronne soutenue par une épée entre deux
fleurs de Lis et disant clairement le secours que la pucelle de Dieu
apportait au royaume de France. Elle quitta, dit-on, à regret ses
armes reçues par révélation[1118].
[Note 1117: _Procès_, t. I, pp. 78, 117, 182.]
[Note 1118: _Ibid._, t. I, p. 117, 300; t. V, p. 227.]
Elle prophétisait et comme il arrive à tous les prophètes, elle
n'annonçait pas toujours ce qui devait arriver. Ce fut le sort du
prophète Jonas lui-même. Et les docteurs expliquent comment les
prophéties des véritables prophètes peuvent ne pas toutes être vraies.
Elle disait:
--Avant que le jour de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 29 arrive, il ne
doit pas y avoir un Anglais si fort et si vaillant soit-il, qui se
laisse voir par la France, soit en campagne, soit en bataille[1119].
[Note 1119: Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procès_, t. IV, p. 426.--Morosini, t. III, pp. 33, 46, 62.]
La nativité de saint Jean-Baptiste se célèbre le 24 juin.
CHAPITRE XV
LA PRISE DE JARGEAU.--LE PONT DE MEUNG.--BEAUGENCY.
Le lundi 6 juin, le roi logea à Saint-Aignan, près
Selles-en-Berry[1120]. Parmi les gentilshommes de sa compagnie se
trouvaient les deux fils de cette dame Anne de Laval qui, dans son
veuvage, avait eu le tort d'aimer un cadet sans terres. André, le plus
jeune, venait d'essuyer, à vingt ans, une disgrâce commune à presque
tous les seigneurs d'alors, et que le second mari de sa grand'mère,
sire Bertrand Du Guesclin, avait lui-même plusieurs fois éprouvée.
Fait prisonnier, dans le château de Laval, par sire John Talbot, il
s'était beaucoup endetté pour fournir les seize mille écus d'or de sa
rançon[1121].
[Note 1120: Lettre de Gui et André de Laval aux dames de Laval,
dans _Procès_, t. V, p. 106.--L. Jeny et Lanéry d'Arc, _Jeanne d'Arc
en Berry_, Paris, 1892, in-8º, p. 54.]
[Note 1121: Bertrand de Broussillon, _La maison de Laval_, t. III,
p. 21.]
Ayant grand besoin de gagner, les deux jeunes seigneurs offraient
leurs services au roi qui les reçut fort bien, ne leur donna pas un
écu, mais leur dit qu'il leur ferait voir la Pucelle; et comme il se
rendait de Saint-Aignan à Selles avec eux, il manda la sainte[1122],
qui aussitôt, armée de toutes pièces sauf la tête, la lance à la main,
chevaucha à la rencontre du roi. Elle fit bonne chère aux deux jeunes
seigneurs et retourna avec eux à Selles. Elle reçut l'aîné, le
seigneur Guy, dans la maison qu'elle habitait, devant l'église, et fit
venir le vin. Ainsi en usaient les princes entre eux. On servait des
tasses de vin et les convives y trempaient des tranches de pain, qu'on
appelait des soupes[1123]. En offrant le vin, la Pucelle dit au
seigneur Guy: