sur Meung et Beaugency. Dans l'après-midi du même jour, messire
Florent d'Illiers avec ses gens d'armes quitta la ville délivrée et
gagna tout de suite sa capitainerie de Châteaudun, pour la défendre
contre les Godons qui tenaient garnison à Marchenoir et allaient
s'abattre sur le Dunois. Le lendemain, les autres capitaines de la
Beauce et du Gâtinais retournèrent dans leurs villes et
forteresses[1062].
[Note 1062: _Journal du siège_, p. 91.--G. Met-Gaubert, _Notice
sur Florent d'Illiers_, Chartres, 1864, in-8º.]
Le lundi neuf du même mois, les combattants amenés par le sire de
Rais, n'étant plus nourris ni payés, s'en allèrent chacun de son côté;
et la Pucelle ne demeura pas davantage[1063]. Après avoir assisté à la
procession faite par les habitants pour remercier Dieu, elle prit
congé de ceux vers qui elle était venue à l'heure de l'épreuve et de
l'affliction et qu'elle laissait délivrés et pleins d'allégresse. Ils
pleuraient de joie, lui rendaient grâce et s'offraient à elle pour
qu'elle fît d'eux et de leurs biens à sa volonté. Et elle les
remerciait avec douceur[1064].
[Note 1063: _Chronique de la Pucelle_, p. 298.]
[Note 1064: _Journal du siège_, pp. 91, 92.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 71.]
De Chinon le roi fit envoyer aux habitants des villes demeurées en son
obéissance, et notamment à ceux de La Rochelle et à ceux de Narbonne,
une lettre écrite à trois reprises, entre le soir du 9 mai et la
matinée du 10, à mesure que les nouvelles lui arrivaient. Par cette
lettre, il annonçait la prise des bastilles de Saint-Loup, des
Augustins et des Tourelles et invitait les bourgeois des villes à
louer Dieu et à honorer les vertueux faits accomplis là, notamment
ceux de la Pucelle qui «avait toujours été en personne à l'exécution
de toutes ces choses[1065]». Ainsi la chancellerie royale marquait la
part de Jeanne dans la victoire. Ce n'était nullement celle d'un
capitaine; elle n'exerçait de commandement d'aucune sorte. Mais, venue
de Dieu, du moins le pouvait-on croire, sa présence apportait aide et
réconfort.
[Note 1065: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, dans
_Procès_, t. V, pp. 101, 104.--Arcère, _Histoire de la Rochelle_, t.,
p. 271.--Moynès, _Inventaire des archives de l'Aude_, annexes, p.
390.--_Procession d'actions de grâces à Brignoles (Var) en l'honneur
de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc_ (1429). Communication
faite au Congrès des Sociétés savantes à la Sorbonne (avril 1893), par
F. Mireur, Draguignan, 1894, in-8º, p. 175.]
En compagnie de quelques seigneurs, elle se rendit à Blois, y passa
deux jours[1066], puis s'en fut à Tours, où le roi était
attendu[1067]. Lorsqu'elle y entra, le vendredi avant la Pentecôte,
Charles, parti de Chinon, n'était pas encore arrivé. Elle chevaucha
vers lui, sa bannière à la main, et, quand elle le rencontra, elle ôta
son bonnet et inclina le plus qu'elle put la tête sur son cheval. Le
roi souleva son chaperon, la fit relever et l'embrassa. On dit qu'il
eut grande joie à la voir, mais en réalité on ne sait ce qu'il pensait
d'elle[1068].
[Note 1066: _Procès_, t. III, p. 80.--_Journal du siège_, p. 91.]
[Note 1067: _Ibid._, t. III, pp. 72, 76, 80.]
[Note 1068: Eberhard Windecke, p. 177 et _Chronique de Tournai_,
éd. de Smedt, pp. 407 et suiv. (t. III des _Chroniques de Flandre_).]
En ce mois de mai 1429, il reçut de messire Jacques Gélu un traité de
la Pucelle que probablement il ne lut pas, mais que son confesseur lut
pour lui. Messire Jacques Gélu, autrefois conseiller delphinal et
présentement seigneur archevêque d'Embrun[1069], commença par craindre
que cette bergère ne fût envoyée au roi par ses ennemis pour
l'empoisonner ou qu'elle ne fût une sorcière pleine de diables. Il
conseilla d'abord de l'examiner avec prudence, sans la repousser
précipitamment, car les apparences sont trompeuses et la grâce divine
suit souvent des voies extraordinaires. Maintenant, après avoir connu
les conclusions des docteurs de Poitiers, appris la délivrance
d'Orléans et ouï le cri du commun peuple, messire Jacques Gélu ne
gardait plus de doutes sur l'innocence et la bonté de cette jeune
fille et, voyant que les docteurs différaient de sentiment sur elle,
il rédigea un bref traité, qu'il envoya au roi, avec une très ample,
très humble et très insigne épître dédicatoire.
[Note 1069: _Procès_, t. III, pp. 394, 407; t. V, p. 413.--Le P.
Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t.
II, p. 320.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_,
pp. 39, 52.]
Il y avait, environ ce temps-là, un labyrinthe tracé à l'équerre et au
compas dans le pavé de la cathédrale de Reims[1070]. Les pèlerins,
s'ils étaient attentifs et patients, en parcouraient tous les chemins.
Le traité de l'archevêque d'Embrun est de même un labyrinthe
scolastique très régulier, dans lequel on avance pour reculer et l'on
recule pour avancer, sans trop s'égarer, pourvu qu'on y marche avec
assez de patience et d'attention. Gélu, comme tous les scolastiques,
donne d'abord les raisons contraires aux siennes et c'est seulement
quand il a longuement suivi son adversaire qu'il s'achemine dans son
propre sens. Ce serait trop faire que de s'engager à sa suite dans les
détours de son labyrinthe. Mais puisque les familiers du roi le
consultaient, puisqu'il s'adressait au roi et que le roi et son
conseil réglèrent, peut-être, leur créance à Jeanne et leur conduite
envers elle d'après ce traité théologique, on veut savoir ce qu'ils y
trouvèrent professé et recommandé à cette occasion singulière.
[Note 1070: L. Paris, _Notice sur le dédale ou labyrinthe de
l'église de Reims_, dans _Ann. des Inst. provinc._, 1857, t. IX, p.
233.]
Considérant d'abord le bien de l'Église, Jacques Gélu estime que Dieu
a suscité la Pucelle pour confondre les mal croyants, dont le nombre,
selon lui, n'était pas petit. «À la confusion de ceux, dit-il, qui
croient en Dieu comme s'ils n'y croyaient pas, le Très-Haut, qui porte
écrit sur sa cuisse: _Je suis le Roi des rois et le Seigneur des
Dominations_, se plut à secourir le roi de France par une enfant
nourrie dans le fumier.» L'archevêque d'Embrun découvre cinq raisons
pour lesquelles le roi a obtenu le secours divin; ce sont: la justice
de sa cause, les mérites éclatants de ses prédécesseurs, les prières
des âmes dévotes et les soupirs des opprimés, l'injustice des ennemis
du royaume, l'insatiable cruauté de la nation anglaise.
Que Dieu ait choisi une pucelle pour détruire des armées, ce dessein
ne surprend point en lui. «Il a créé des insectes tels que les mouches
et les puces, par lesquels il abat la superbe des hommes.» Ces petites
créatures nous importunent et nous fatiguent au point de nous empêcher
d'étudier ou d'agir. Un homme, quelle que soit sa constance, ne peut
reposer dans une chambre infestée de puces. Par le moyen d'une jeune
paysanne, sortie d'humbles et infimes parents, soumise à un vil
labeur, ignorante, simple au delà de ce qu'on peut dire, il a voulu
abaisser les superbes, les ramener à l'humilité et leur rendre sa
Majesté présente, en sauvant ceux qui périssaient.
Que le Très-Haut ait révélé à une vierge ses desseins sur le royaume
des Lis, n'en soyons pas surpris: il accorde volontiers aux vierges le
don de prophétie. Il lui plut de découvrir aux sibylles les mystères
cachés à la gentilité tout entière. Sur l'autorité de Nicanor,
d'Euripide, de Chrysippe, de Nenius, d'Apollodore, d'Eratosthène,
d'Héraclide Pontique, de Marcus Varron et de Lactance, messire Jacques
Gélu enseigne que les sibylles furent au nombre de dix: la Persique,
la Libyque, la Delphique, la Cinicienne, l'Érythrée, la Samienne, la
Cumane, l'Hellespontique, la Phrygienne et la Tiburtine, qui
prophétisèrent, au milieu des gentils, la glorieuse incarnation de
Notre-Seigneur, la résurrection des morts et la consommation des
siècles. Cet exemple lui paraît très digne d'être médité.
Quant à Jeanne, elle est en elle-même inconnaissable. Aristote
l'enseigne: rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans la
sensation, et la sensation ne pénètre pas au delà des apparences.
Mais, où l'esprit ne peut entrer directement, il atteint par détour.
Autant que l'humaine fragilité permet de le savoir, à regarder ses
oeuvres, la Pucelle est de Dieu. Bien qu'appliquée aux armes, elle ne
conseille jamais la cruauté; elle est miséricordieuse aux ennemis qui
se rendent à merci, et elle offre la paix. Enfin, l'archevêque
d'Embrun croit que cette Pucelle est un ange envoyé par le Seigneur
Dieu des armées pour le salut du peuple; non qu'elle en ait la nature;
mais elle en fait l'office.
Sur la conduite à tenir en cette merveilleuse occasion, le docteur est
d'avis que le roi observe dans la guerre les règles de la prudence
humaine. Il est écrit: «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu.» Un
esprit industrieux aurait été donné en vain à l'homme, s'il ne s'en
servait point dans ses entreprises. Il faut délibérer longtemps ce qui
doit être exécuté soudain. Ce n'est ni par des voeux ni par des
supplications de femme que s'obtient le secours de Dieu. Par action et
conseil on accède à l'issue prospère.
Mais il ne faut pas repousser l'inspiration de Dieu. C'est pourquoi il
doit être fait selon le vouloir de la Pucelle, alors même que ce
vouloir paraîtrait douteux et sans grande apparence de vérité. Si la
Pucelle est trouvée stable dans ses paroles, que le roi la suive et se
confie à elle comme à Dieu pour la conduite du fait auquel elle a été
commise. S'il survient au roi quelque doute, qu'il incline vers la
sagesse divine plutôt qu'à l'humaine prudence, car il n'y a pas de
mesure de l'une à l'autre, comme il n'y a pas de proportion du fini à
l'infini. Aussi faut-il croire que Celui qui envoya cette enfant saura
lui inspirer des conseils meilleurs que les conseils des hommes. Et
l'archevêque d'Embrun tire de ses raisonnements aristotéliques cette
conclusion bicéphale:
«D'une part, pour ce qui est de préparer les batailles, d'employer
machines, échelles et tous autres engins de guerre, de jeter des
ponts, d'envoyer aux combattants des vivres en quantité suffisante,
d'avoir bonnes finances, toutes choses sans lesquelles les entreprises
ne sauraient réussir que par miracle, nous faisons suffisamment
entendre qu'il y faut pourvoir par prudence humaine.
»Mais lorsqu'on voit, d'autre part, la sagesse divine s'apprêter à
agir spécialement, la prudence humaine doit s'humilier et renoncer.
C'est alors, disons-nous, que le conseil de la Pucelle doit être
demandé, recherché, requis préférablement à tout autre. Celui qui
donne la vie donne la nourriture. À ses ouvriers il fournit les
outils. C'est pourquoi nous devons espérer dans le Seigneur. Il fit
sienne la cause du roi. Il inspirera à ceux qui la tiennent tout ce
qu'il faudra faire pour la gagner. Dieu ne laisse point ses oeuvres
imparfaites.»
Et l'archevêque termine son traité en recommandant spécialement au roi
la Pucelle comme inspiratrice de saintes pensées et révélatrice
d'oeuvres pies. «Nous donnons ce conseil au roi, que chaque jour il
accomplisse une oeuvre agréable à Dieu, et que de cela il confère avec
la Pucelle; que les avis qu'il en recevra, il les mette en usage
pieusement et dévotement, pour que Dieu ne lui retire pas sa main,
mais lui continue sa grâce[1071].»
[Note 1071: Bibl. Nat., fonds latin, nº 6199, folio 36.--_Procès_,
t. III, pp. 395-410.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations_, pp.
365 et suiv.--Le P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son
temps_, pp. 31-52.]
Le grand docteur Gerson, ancien chancelier de l'université, achevait
alors à Lyon, dans le couvent des Célestins, dont son frère était
prieur, sa vie pleine de travaux et de fatigues[1072]. L'an 1408, curé
de Saint-Jean-en-Grève, à Paris, en prononçant dans son église
paroissiale l'oraison funèbre du duc d'Orléans, assassiné par l'ordre
du duc de Bourgogne, il souleva la fureur du peuple et courut grand
risque d'être massacré. Au concile de Constance, impatient d'envoyer
l'hérétique au feu «par une cruauté miséricordieuse[1073]», il pressa
la condamnation de Jean Huss, sans égard au sauf-conduit que celui-ci
avait reçu de l'Empereur, estimant avec tous les pères assemblés, que
selon le droit naturel divin et humain nulle promesse ne doit être
tenue au préjudice de la foi catholique. Il poursuivit au synode, avec
une même ardeur, la condamnation des propositions de Jean Petit sur la
légitimité du tyrannicide. Au temporel comme au spirituel, il
professait l'unité d'obédience et le respect des autorités établies.
Comparant, dans un de ses sermons, le royaume de France à la statue de
Nabuchodonosor, il fait des marchands et des artisans les jambes du
colosse, «qui sont partie de fer, partie de terre, pour leur labeur et
humilité à servir et à obéir...» Fer signifie labeur et terre
humilité. Tout le mal est venu de ce que le roi et les notables
citoyens ont été tenus en servitude par l'outrageuse entreprise des
gens de petit état[1074].
[Note 1072: I. Launoy, _Historia Navarrici Gymnasii_, lib. IV, ch.
V.--J.-B. Lecuy, _Essai sur la vie de Jean Gerson, chancelier de
l'église et de l'université de Paris, sur sa doctrine, sur ses
écrits..._, Paris, 1832, 2 vol. in-8º.--Vallet de Viriville, _Histoire
de Charles VII_, t. II, p. 94.--A.-L. Masson, _Jean Gerson, sa vie,
son temps, ses oeuvres_, Lyon, 1894, in-8º.]
[Note 1073: Du Boulay, _Historia Universitatis Parisiensis_, t.
IV, p. 270.]
[Note 1074: Gerson, _Opera_, t. IV, pp. 668-678.]
Maintenant, accablé de misères et de tristesses, il instruisait les
jeunes enfants. «C'est par eux, disait-il, qu'il faut commencer la
réforme[1075].»
[Note 1075: Gerson, _Adversus corruptionem Juventutis_.--A.
Lafontaine, _De Johanne Gersonio puerorum adulescentiumque
institutore..._ La Chapelle-Montligeon, 1902, in-8º.]
La délivrance de la cité ducale dut réjouir le vieux défenseur du
parti d'Orléans. Les conseillers du dauphin, désireux de mettre en
oeuvre la Pucelle, lui communiquèrent les délibérations de Poitiers et
lui demandèrent son avis comme à un bon serviteur de la maison de
France. En réponse, il composa un traité succinct de la Pucelle.
Dans cet écrit, il prend soin tout d'abord de distinguer entre ce qui
est de foi et ce qui est de dévotion. En matière de foi, le doute
n'est pas permis. Quant à ce qui est de dévotion, comme on dit
vulgairement: «Qui ne le croit n'est pas damné.» Pour qu'une chose
soit de dévotion, trois conditions sont requises: il faut 1º qu'elle
soit édifiante; 2º qu'elle soit probable et attestée par la rumeur
publique ou le témoignage des fidèles; 3º qu'il ne s'y mêle rien de
contraire à la foi. À ces conditions, il convient de n'en porter ni
réprobation ni approbation opiniâtres, mais plutôt de s'en rapporter à
l'Église.
Par exemple, sont matières de dévotion et non de foi, la conception de
la très sainte Vierge, les indulgences, les reliques. Une relique est
vénérée en un lieu ou dans un autre ou dans plusieurs lieux à la fois.
Le Parlement de Paris a naguère disputé sur le chef de monseigneur
saint Denys, vénéré à Saint-Denys en France et dans la cathédrale de
Paris. C'est matière de dévotion[1076].
[Note 1076: _Gallia Christiana_, t. VII, col. 142.--Jean Juvénal
des Ursins, année 1406.]
D'où il faut conclure que l'on peut pieusement et salutairement, en
matière de dévotion, admettre le fait de cette Pucelle, surtout en
regardant aux fins, qui sont la restitution du royaume à son roi et la
très juste expulsion ou débellation de ses très obstinés ennemis.
D'autant plus qu'on n'a pas trouvé qu'elle usât de sortilèges prohibés
par l'Église ni de superstitions publiquement réprouvées, ni qu'elle
agît avec cautèle, par fourberie, pour son gain propre, lorsqu'en gage
de sa foi, elle expose son corps aux plus grands dangers.
Et, si plusieurs apportent divers témoignages sur son caquet, sa
légèreté, son astuce, c'est le lieu d'alléguer cet adage de Caton:
«Nos arbitres, ce n'est pas ce que chacun dit.» Selon la parole de
l'Apôtre, on ne doit pas mettre en cause le serviteur de Dieu. Bien
plutôt il convient ou de s'abstenir ou de soumettre aux supérieurs
ecclésiastiques, comme il est permis, les points douteux. Ainsi fut
fait, dans le principe, pour la canonisation des saints. Le canon des
saints n'est pas de nécessité de foi, à strictement parler, mais de
pieuse dévotion. Toutefois il ne doit pas être réprouvé par homme
quelconque, à tort et à travers.
Pour en venir au cas présent, il faut remarquer les circonstances
suivantes:
Premièrement. Le conseil royal et les gens de guerre furent induits à
croire et à obéir, et ils affrontèrent le risque d'être défaits sous
la conduite d'une fillette, ce qui eût été grande vergogne.
Deuxièmement. Le peuple exulte, et sa pieuse créance semble conspirer
à la louange de Dieu et à la confusion des ennemis.
Troisièmement. Les ennemis se cachent, même leurs princes, et sont
agités de diverses terreurs. Ils tombent en faiblesse comme des femmes
grosses, conformément aux imprécations contenues dans le cantique que
chanta sur le tympanon Marie, soeur de Moïse, dans un choeur de
danseurs et de chanteurs: «Chantons au Seigneur, car il a été
glorieusement magnifié. Que tombent sur ses ennemis la crainte et la
terreur!» Et nous aussi, chantons le cantique de Marie, avec une
dévotion consonante à notre fait.
Quatrièmement enfin. Et cela est à peser: Cette Pucelle et les soldats
attachés à elle ne quittent point les voies de la prudence humaine, et
ils ne tentent pas Dieu. D'où il est visible que cette Pucelle ne
s'obstine pas au delà de ce qu'elle répute être monition ou
inspirations reçues de Dieu.
On pourrait exposer encore plusieurs circonstances de sa vie, depuis
l'enfance, qui ont été recueillies abondamment. Il n'en sera rien
rapporté ici.
Il est à propos de tirer exemple de Déborah et de sainte Catherine,
qui convertit miraculeusement cinquante docteurs ou rhéteurs, de
Judith et de Judas Macchabée. Dans leur fait, selon l'ordre constant,
se trouvèrent beaucoup de circonstances d'ordre purement naturel.
À un premier miracle ne succèdent pas toujours d'autres miracles
attendus des hommes. Alors même que la Pucelle serait déçue dans son
attente et la nôtre (puisse-t-il n'en pas advenir ainsi!), il n'en
faudrait pas conclure que les premiers effets furent produits par le
malin esprit et non par influence céleste, mais préférablement croire
que nos espérances aient péri à cause de notre ingratitude et de nos
blasphèmes, ou par quelque juste et impénétrable jugement de Dieu!
Nous le supplions de détourner de nous sa colère et de nous regarder
favorablement.
Tirons des enseignements premièrement pour le roi et les princes du
sang royal; deuxièmement, pour la milice du roi et du royaume;
troisièmement, pour le clergé et le peuple; quatrièmement, pour la
Pucelle. De ces enseignements, unique est la fin: mener bonne vie,
dévote à Dieu, juste au prochain, sobre, vertueuse et tempérante à
soi-même. Et quant à l'enseignement spécial à la Pucelle, il faut que
la grâce, que Dieu a manifestée en elle, soit employée non en vanités
soucieuses, non en profits mondains, non en haines de partis, non en
séditions cruelles, non en vengeance des actes accomplis, non en
glorifications ineptes, mais en mansuétude et oraisons, avec actions
de grâce, et que chacun contribue, par libérale subvention de biens
temporels, à l'instauration de la paix en son lit de justice, afin
que, délivrés des mains de nos ennemis, Dieu nous étant plus propice,
nous le servions dans la sainteté et la justice.
En terminant son traité, Gerson examine brièvement un point de droit
canon qui avait déjà été touché par les docteurs de Poitiers. Il
établit qu'il n'est pas défendu à la Pucelle de porter un habit
d'homme.
Premièrement. L'ancienne loi interdisait à la femme de porter un habit
d'homme et à l'homme un habit de femme. Cette loi, en tant que
judicielle, cesse d'être en vigueur dans la nouvelle loi.
Deuxièmement. En tant que morale, cette loi demeure obligatoire. Mais
elle ne concerne, en ce cas, que l'indécence de l'habit.
Troisièmement. En tant que judicielle et morale, cette loi n'interdit
pas de porter l'habit viril et militaire à cette Pucelle que le Roi du
ciel élut porte-étendard pour fouler à ses pieds les ennemis de la
justice. Où la divine vertu opère, les moyens sont conformes aux
fins.
Quatrièmement. On peut alléguer des exemples tirés des histoires
sainte et profane, rappeler Camille et les Amazones.
Jean Gerson termina ce traité le dimanche de la Pentecôte, huit jours
après la délivrance d'Orléans. Ce fut son dernier écrit. Il mourut au
mois de juillet de cette même année 1429, la soixante-cinquième de sa
vie[1077].
[Note 1077: _Oeuvres de Gerson_, éd. Ellies Dupin, Paris, 1706,
in-folio, t. IV, p. 864.--_Procès_, t. III, p. 298; t. V, p. 412.--Le
P. Ayroles, _La Pucelle devant l'Église de son temps_, p. 24.]
C'est le testament politique du grand universitaire en exil. La
victoire de la Pucelle réjouit les derniers jours de sa vie. Il chante
de sa voix presque éteinte le cantique de Marie. Mais à la joie que
lui cause le bon événement, se mêlent les tristes pressentiments de sa
vieille sagesse. En même temps qu'il voit en la Pucelle bien venue un
sujet d'allégresse et d'édification pour le peuple, il craint que les
espérances qu'elle inspire ne soient bientôt déçues. Et il avertit
ceux qui maintenant l'exaltent dans le triomphe de ne point se
détourner d'elle aux mauvaises heures.
Son argumentation maigre et sèche n'est pas différente au fond de la
grasse et molle argumentation de Jacques Gélu. On trouve dans l'une et
dans l'autre les mêmes raisonnements et les mêmes preuves et les deux
docteurs s'accordent dans leurs conclusions qui sont celles des
maîtres de Poitiers.
Pour les docteurs de Poitiers, pour l'archevêque d'Embrun, pour
l'ancien chancelier de l'Université, pour tous les théologiens
armagnacs, le fait de la Pucelle n'est pas matière de foi. Comment le
pourrait-il être avant que le pape et le concile en eussent décidé? On
est libre d'y croire comme de n'y pas croire. Mais c'est un sujet
d'édification, et il convient de le méditer non dans un esprit aride,
et qui doute obstinément, mais avec bonne volonté et selon la foi
chrétienne. Sur le conseil de Gerson, les âmes bénévoles croiront que
la Pucelle vient de Dieu, comme elles croient que le chef de
Monseigneur saint Denys est offert en même temps à la vénération des
fidèles dans l'église cathédrale de Paris et dans l'église abbatiale
de Saint-Denys en France. Elles ne s'attacheront pas tant à la vérité
littérale qu'à la vérité spirituelle et elles ne pécheront pas par
trop de curiosité.
En somme, ni le traité de Jacques Gélu, ni celui de Jean Gerson ne
donnent de grandes clartés au roi et à son conseil. Les exhortations
n'y manquent point: mais elles reviennent toutes à dire: «Soyez sages
et pieux, pensez avec humilité, force et prudence.» Sur le point qui
importait le plus, l'emploi à faire de la Pucelle dans la conduite de
la guerre, l'archevêque d'Embrun enseigne doctement: «Accomplissez ce
que la Pucelle ordonne et ce que la prudence commande et pour le
surplus faites oeuvres pies et belles oraisons.» Il y avait là de quoi
embarrasser un capitaine comme le sire de Gaucourt et même un bon
prud'homme tel que le seigneur de Trèves. Il apparaît que ces clercs
laissaient au roi toute liberté de jugement et d'action et qu'ils lui
conseillaient finalement non de croire à la Pucelle, mais d'y laisser
croire le peuple et les gens d'armes.