donnaient Talbot et ceux de Saint-Laurent, les seigneurs traversèrent
la Loire de bon matin, et allèrent retrouver au Portereau leurs
chevaux et leurs pages qui y avaient passé la nuit avec les gens de
trait et les gens de la commune. Ils y furent tous, le Bâtard, le sire
de Gaucourt et les sires de Rais, de Graville, de Guitry, de Coarraze,
de Villars, d'Illiers, de Chailly, l'amiral de Culant, les capitaines
La Hire et Poton[1013]. La Pucelle se tenait en leur compagnie. Les
procureurs leur firent parvenir une quantité énorme d'engins:
fascines, flèches, traits, martinets, cognées, plomb, poudre,
couleuvrines, canons, échelles[1014]. L'attaque commença de bonne
heure. Ce qui la rendait difficile, ce n'était pas le nombre des
Anglais retranchés dans leur boulevard et logés dans les tourelles; il
n'y avait là guère que cinq cents hommes[1015], commandés, il est
vrai, par lord Moleyns, et, sous lui, par lord Poynings et par le
capitaine Glasdall, qu'en France on nommait Glassidas, de petite
naissance et le premier des Anglais pour le courage[1016]. Les
assaillants, bourgeois, gens d'armes, gens de trait, étaient dix fois
plus nombreux. C'était fort à l'honneur du peuple de France, qu'on eût
réuni tant de combattants; mais une telle masse d'hommes ne pouvait
être employée à la fois. Les chevaliers ne valaient pas grand'chose
contre des murailles de terre; et les bourgeois, très ardents,
n'étaient pas très solides. Enfin, le Bâtard, prudent et réfléchi,
craignait Talbot. En effet, si Talbot avait su, si Talbot avait voulu,
il aurait pris la ville pendant que les Français essayaient de prendre
les Tourelles. La guerre n'est qu'une suite de hasards, mais dans
cette journée, on avait eu vraiment trop peu de souci d'agir de
concert. La masse énorme des combattants n'était pas une force
irrésistible, puisque personne, pas même le Bâtard, ne savait la
faire mouvoir, ni l'employer. À cette époque, le succès d'une bataille
dépendait d'un très petit nombre de combattants. La veille, deux ou
trois hommes d'armes avaient décidé de tout.
[Note 1013: Berry, dans _Procès_, t. IV, pp. 43, 44.]
[Note 1014: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Journal du
siège_, p. 284 et _passim_.]
[Note 1015: _Journal du siège_, p. 87.--Lettre de Charles VII aux
Narbonnais (10 mai 1429) dans _Procès_, t. V, pp. 101 et
suiv.--_Chronique de la fête_ dans _Procès_, t. V. p. 294.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III, p. 32, note 1.]
[Note 1016: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 94, 95,
136, 206.--Boucher de Molandon, _L'armée anglaise..._, pp. 94 et
suiv.]
En fait, devant ces fossés, l'armée des Français semblait une foule
énorme de curieux, regardant quelques gens d'armes essayer l'escalade.
Malgré le nombre des troupes, l'assaut se réduisit longtemps à une
suite de combats singuliers. Vingt fois des hommes de bonne volonté
s'approchèrent de la douve et vingt fois ils furent obligés de
reculer[1017]. Il y eut des blessés et des morts, mais non point en
grand nombre. Les seigneurs, qui faisaient la guerre toute leur vie,
la faisaient prudemment, les routiers ménageaient leurs hommes. Les
bourgeois n'étaient pas très aguerris[1018]. Seule la Pucelle se
donnait tout entière. Elle disait sans cesse:
--Ayez bon coeur. Ne vous retirez pas. Vous aurez la bastille de
bref[1019].
[Note 1017: _Journal du siège_, p. 85.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 293.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 77.--Morosini, t. III,
pp. 31 et suiv.]
[Note 1018: Comptes de forteresse, dans _Journal du siège_, pp.
296, 300.--Vergniaud-Romagnési, _Notice historique sur le fort des
Tourelles_, Paris, in-8º, 1832, p. 50.]
[Note 1019: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, pp. 76, 77.]
À midi tout le monde s'en fut dîner. Puis, vers une heure, on se remit
à la besogne. La Pucelle porta la première échelle, et, comme elle la
posait contre la douve, elle fut atteinte, à l'épaule, au-dessus du
sein droit, d'un vireton tiré si roide, qu'un demi-pied de bois lui
traversa la chair. Elle savait qu'elle devait être blessée; elle
l'avait prédit à son roi, ajoutant qu'il l'employât tout de même. Elle
l'avait annoncé aux gens d'Orléans[1020], elle l'avait dit la veille à
son aumônier et certes, depuis cinq jours, elle faisait bien tout ce
qu'il fallait pour que la prophétie s'accomplît. Les Anglais, voyant
que le vireton avait pénétré dans la chair, en furent grandement
rassurés: ils croyaient qu'une sorcière, si on pouvait lui tirer du
sang, tout son pouvoir s'évanouissait. Les Français en avaient grande
tristesse. On la porta un peu à l'écart. Le frère Pasquerel et le page
Mugot se tenaient près d'elle. Sentant la douleur, elle craignit et
pleura[1021]. Des soldats, comme d'ordinaire il s'en trouve beaucoup
dans les combats auprès des blessés, l'entouraient; quelques-uns
voulurent la charmer. C'était une pratique habituelle aux gens de
guerre de marmotter des patenôtres sur les blessures pour les fermer.
On charmait par incantations et conjurations. Les paters de sang
avaient la vertu d'arrêter les hémorragies. On employait aussi des
billets couverts de caractères magiques. Mais c'était recourir à la
puissance des diables et commettre un péché mortel; Jeanne ne voulut
point être charmée.
[Note 1020: _Procès_, t. I, p. 79, t. III, p. 109;--Le Greffier de
la Chambre des comptes de Brabant, dans _Procès_, t. V, pp.
425-426.--Eberhard Windecke, 172.]
[Note 1021: _Procès_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 292.]
--J'aimerais mieux mourir, dit-elle, que de faire chose que je saurais
péché ou contraire à la volonté de Dieu.
Elle dit encore:
--Je sais bien que je dois mourir. Mais je ne sais ni quand ni
comment; je ne sais l'heure. Si l'on peut donner, sans péché, remède à
ma blessure, je veux bien être guérie[1022].
[Note 1022: _Procès_, t. III, pp. 109-110.]
On lui ôta son armure. On appliqua sur la plaie de l'huile d'olive
avec du lard, et, le pansement fait, elle se confessa au frère
Pasquerel en pleurant et en gémissant. Bientôt elle vit venir à elle
ses conseillères du ciel, qui portaient des couronnes et répandaient
une bonne odeur, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite;
et elle fut réconfortée. Elle se fit armer et retourna à l'assaut.
Le soleil baissait et, depuis le matin, les Français se fatiguaient en
vain contre les palissades du boulevard. Monseigneur le Bâtard, voyant
ses hommes las et la nuit proche, et craignant sans doute les Anglais
du camp de Saint-Laurent-des-Orgerils, résolut de ramener l'armée à
Orléans. Il fit sonner la retraite. Déjà la trompette appelait les
combattants au Portereau. La Pucelle vint à lui et le pria d'attendre
encore un peu.
--En nom Dieu! dit-elle, vous entrerez bien bref dedans. N'ayez
crainte, et n'auront les Anglais plus de force sur vous.
D'après certains, elle ajouta: «C'est pourquoi, reposez vous un peu;
buvez et mangez[1023].»
[Note 1023: _Procès_, t. III, p. 25.--_Journal du siège_, pp. 85,
86.--Eberbard Windecke, p. 173.]
Tandis qu'ils se rafraîchissaient, elle demanda son cheval, monta
dessus et, laissant son étendard à un homme de sa compagnie, elle alla
seule, par le coteau, dans les vignes qui n'avaient pu être labourées
à la coutume en avril et où les petites feuilles de mai commençaient à
s'ouvrir. Là, dans le calme du soir, parmi les échalas formés en
faisceaux et les pieds bas des vignes alignées, qui buvaient la
première chaleur de la terre, elle se mit en oraison et tendit
l'oreille aux voix du ciel[1024]. D'ordinaire le tumulte et les cris
l'empêchaient de comprendre ce que lui disaient son ange et ses
saintes. Elle ne les entendait bien que dans la solitude au tintement
des cloches lointaines et dans les sons légers et rythmés qui montent,
le soir, des champs et des prairies[1025].
[Note 1024: _Procès_, t. III, p. 8.--Je rejette absolument les
faits allégués par Charles du Lys, relativement à Guy de Cailly, qui
aurait accompagné Jeanne dans les vignes et vu les anges descendre
vers elle. Les lettres d'anoblissement de Guy de Cailly sont
apocryphes.--Charles du Lys, _Traité sommaire_, pp. 50, 52.]
[Note 1025: _Procès_, t. I, pp. 52, 62, 153, 480; t. II, pp. 420,
424.]
Pendant son absence, le sire d'Aulon, qui ne pouvait pas renoncer
encore à gagner la journée, imagina un dernier expédient. C'était un
des moindres seigneurs de l'armée; mais alors, à la bataille, chacun
faisait à sa tête et selon son coeur. L'étendard de la Pucelle
flottait encore devant le boulevard. L'homme qui le portait, tombant
de fatigue, l'avait passé à un homme d'armes, surnommé le Basque, de
la compagnie du sire de Villars[1026]. Le sire d'Aulon, regardant cet
étendard béni par les prêtres et qu'on tenait pour heureux, songea
que, s'il était porté en avant, les gens de guerre le suivraient, tant
ils y avaient d'amour, et, pour ne pas le perdre, escaladeraient le
boulevard. À cette idée, il s'approcha du Basque et lui dit:
--Si j'entrais là, et allais au pied du boulevard, me suivrais-tu?
[Note 1026: _Procès_, t. III, p. 216.--Le comte Couret, _Un
fragment inédit des anciens registres de la Prévôté d'Orléans_,
Orléans, 1897, pp. 12, 20, 21 et _passim_.]
Le Basque promit de le faire. Le sire d'Aulon descendit aussitôt dans
le fossé et, se couvrant de sa targette, qui le garantissait des
pierres, s'avança vers la douve[1027].
[Note 1027: _Procès_, t. III, p. 216.]
La Pucelle, ayant fait une courte prière, revint, après un demi-quart
d'heure, parmi les gens d'armes et leur dit:
--Les Anglais n'ont plus de force. Approchez les échelles[1028].
[Note 1028: _Journal du siège_, p. 86.]
C'était vrai. Il leur restait si peu de poudre que leurs derniers
boulets, chassés par une charge trop faible, tombaient court comme des
pierres jetées à la main[1029]. Ils n'avaient plus que des tronçons
d'armes. Elle alla au boulevard. Mais, arrivée au bord du fossé,
voyant tout à coup aux mains d'un inconnu son étendard qui lui était
cher, mille fois plus cher que son épée, et le croyant en péril, elle
courut le reprendre, s'approcha du Basque au moment où il descendait
dans le fossé, saisit l'étendard par ce qu'on appelait la queue,
c'est-à-dire le bout de la toile, et tira de toutes ses forces, en
criant:
--Ha! mon étendard, mon étendard!
[Note 1029: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.]
Le Basque tenait ferme, ne sachant pas qui tirait ainsi d'en haut. Et
la Pucelle ne lâchait point. Les seigneurs et capitaines, voyant
l'étendard secoué, crurent que c'était un signal et se rallièrent.
Cependant le sire d'Aulon était arrivé à la douve. Il pensait que le
Basque l'avait suivi pas à pas. Mais, s'étant retourné, il le vit
arrêté de l'autre côté du fossé et lui cria:
--Hé! Basque, est-ce là ce que tu m'avais promis?
À cet appel le Basque tira si fort qu'il fit lâcher prise à la Pucelle
et porta l'étendard jusqu'à la douve[1030]. Jeanne comprit et fut
rassurée. Elle dit à ceux qui étaient près d'elle:
--Donnez-vous garde quand la queue de mon étendard touchera contre le
boulevard.
[Note 1030: _Procès_, t. III, pp. 216, 217.]
Un gentilhomme lui répondit:
--Jeanne, la queue y touche.
Alors elle s'écria:
--Tout est vôtre et y entrez[1031]!
[Note 1031: _Chronique de la Pucelle_, p. 293.--_Journal du
siège_, p. 86.]
Aussitôt, seigneurs et bourgeois, gens d'armes, gens de trait, gens
des communes se jetèrent éperdument dans le fossé et grimpèrent en tel
nombre et si vivement aux palissades, qu'ils semblaient une compagnie
d'oisillons s'abattant sur une haie[1032]. Et les Français entrés dans
l'enceinte virent s'éloignant, mais tournés encore fièrement vers eux,
les lords Moleyns et Poynings, sir Thomas Giffart, bailli de Mantes,
et le capitaine Glasdall, qui couvraient la retraite des leurs vers
les Tourelles[1033]. Glasdall tenait à la main le vieil étendard de
Chandos, qui, après avoir flotté sur quatre-vingts ans de victoires,
reculait devant l'étendard d'une enfant[1034]. Car elle était là,
debout sur le rempart, la Pucelle. Et les Anglais se demandaient
épouvantés quelle était cette sorcière qui ne perdait pas son pouvoir
avec son sang et guérissait par des charmes ses profondes blessures.
Cependant elle les regardait avec douceur et tristesse et criait d'une
voix pleine de sanglots:
[Note 1032: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 294.]
[Note 1033: _Journal du siège_, p. 87.]
[Note 1034: Lettre de Charles VII aux habitants de Narbonne, 10
mai 1429, dans _Procès_, t. III, p. 25; t. V, pp. 101, 103.]
--Glassidas! Glassidas! rends-t'y, rends-t'y au Roi des cieux. Tu
m'as appelée putain. J'ai grande pitié de ton âme et de celle des
tiens[1035].
[Note 1035: _Procès_, t. III, p. 110.]
En même temps, des murs de la ville et du boulevard de la Belle-Croix,
les boulets pleuvaient sur les Tourelles[1036]. Montargis et Rifflart
leur crachaient des pierres; le nouveau canon de maître Guillaume
Duisy leur jetait, de la poterne Chesneau, des boulets de cent vingt
livres[1037]. Les Tourelles étaient assaillies du côté du pont. Une
gouttière fut jetée sur l'arche rompue par les Anglais, et messire
Nicole de Giresme, le moine chevalier, y passa le premier[1038]. Ceux
qui le suivirent mirent le feu à la palissade qui, de ce côté, barrait
l'accès du fort. Ainsi, les six cents Anglais, épuisés d'armes et de
forces, se voyaient attaqués en avant et en arrière. Ils l'étaient
aussi par-dessous, de façon sournoise et terrible. Des gens d'Orléans
avaient chargé un grand chaland de poix, d'étoupes, de fagots, d'os de
cheval, de savates, de résine, de soufre, de quatre-vingt-dix-huit
livres d'huile d'olive et de telles autres choses pouvant faire feu et
fumée; ils l'avaient conduit sous le pont de bois jeté par l'ennemi
entre les Tourelles et le boulevard: ils l'y avaient amarré et y
avaient mis le feu. Au moment de la retraite des Anglais, ce brûlot
incendia le pont. À travers la fumée et la flamme, les six cents
passèrent sur le tablier brûlant. Et quand enfin William Glasdall,
lord Poynings et lord Moleyns, avec trente ou quarante capitaines,
quittant les derniers le boulevard perdu, mirent à leur tour le pied
sur le pont, les planches charbonnées croulèrent sous eux et tous,
avec l'étendard de Chandos, s'abîmèrent dans la Loire[1039].
[Note 1036: _Chronique de la Pucelle_, pp. 293, 294; Morosini, t.
III, p. 31.]
[Note 1037: _Journal du siège_, p. 17.--Jollois, _Histoire du
siège_, p. 12.]
[Note 1038: _Ibid._, p. 87.--_Chronique de la Pucelle_, p. 294.]
[Note 1039: _Procès_, t. III, p. 25.--_Chronique de
l'établissement de la fête_ dans _Procès_, t. V, p. 294.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 294.--_Journal du siège_, pp. 87, 88.--Jean
Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.--Perceval de Cagny, p.
145.--Eberhart Windecke, p. 173.--Monstrelet, t. IV, p.
321.--Morosini, t. III, pp. 31 et suiv.]
Jeanne, émue de pitié, pleura sur l'âme de Glassidas et sur celle des
Anglais noyés avec lui[1040]. Près d'elle, les capitaines
s'affligeaient aussi de la mort de ces braves, songeant qu'ils leur
avaient fait grand tort en se noyant, car leur rançon eût rapporté
grande finance[1041].
[Note 1040: _Procès_, t. III, p. 110.]
[Note 1041: _Journal du siège_, p. 87.]
Échappés sur des charbons ardents aux Français du boulevard, les six
cents tombèrent sur les Français du pont. Quatre cents furent tués,
les autres pris. La journée avait coûté aux Orléanais une centaine
d'hommes[1042].
[Note 1042: Le nombre des Anglais qui défendirent les Tourelles
est porté, dans le _Journal du siège_, à 4 ou 500; dans la Lettre de
Charles VII, à 600; dans la _Relation de la fête du 8 mai_, à 800;
dans la _Chronique de la Pucelle_, à 500.--Le nombre des Français,
qu'il est impossible d'évaluer exactement, était plus de dix fois
supérieur.
Les pertes des Anglais sont portées:
Par Guillaume Girault, à 300 morts et pris;
Par Berry, à 400 ou 500 morts et pris;
Par Jean Chartier, à 400 environ tués et les autres pris;
Par la _Chronique de la Pucelle_, à 300 tués, 200 prisonniers;
Par le _Journal du siège_, à 400 ou 500 tués, hors un petit nombre
prisonniers;
Par Monstrelet, à 600 ou 800 morts ou pris, dans les mss.; à 1.000
dans les éditions imprimées;
Par Bower, à 600 et plus tués.
Les pertes des Français sont portées:
Par Perceval de Cagny, de 16 à 20 morts;
Par Eberhard Windecke, à 5 tués et quelques blessés;
Par Monstrelet, à 100 environ.
À l'estimation de la Pucelle, dans les diverses affaires où elle prit
part à Orléans, des Français «cent et même plus» furent blessés.]
Quand les derniers cris des vaincus se furent éteints, dans la nuit
sombre, au bord de la Loire rougie de flammes, les capitaines
français, étonnés de leur victoire, regardaient du côté de
Saint-Laurent-des-Orgerils et craignaient encore que sir John Talbot
ne saillît de son camp et ne vînt venger ceux qu'il n'avait pas
secourus. Durant cette longue attaque, sur laquelle s'était levé et
couché le soleil, Talbot, le comte de Suffolk et les Anglais de
Saint-Laurent n'étaient pas sortis de leurs retranchements. Les
Tourelles prises, les vainqueurs se tenaient sur leurs gardes,
attendant encore Talbot[1043]. Mais ce Talbot, dont le nom servait aux
mères françaises pour effrayer leurs enfants, ne bougea pas. On
l'avait beaucoup craint en cette journée, et il avait lui-même craint
que les Français ne lui prissent son camp et ses bastilles du couchant
s'il en retirait du monde pour secourir les Tourelles[1044].
[Note 1043: _Journal du siège_, p. 88.]
[Note 1044: Perceval de Cagny, p. 147.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.]
L'armée se disposa à rentrer dans la ville. Le pont, dont trois arches
étaient rompues, fut rendu praticable en trois heures. Bien avant dans
la nuit, la Pucelle, ainsi qu'elle l'avait prédit, entra par le pont
dans la ville[1045]. Pareillement se trouvaient véritables toutes ses
prophéties, quand l'accomplissement dépendait de son courage et de sa
bonne volonté. Les capitaines l'accompagnaient, suivis de tous les
hommes d'armes et de trait, de tous les bourgeois et des prisonniers
qu'on amenait deux à deux. Les cloches de la cité sonnèrent; le clergé
et le peuple chantèrent le _Te Deum_[1046]. Après Dieu et sa benoîte
mère, ils remercièrent très humblement Monsieur saint Aignan et
Monsieur saint Euverte, évêques, en leur vie mortelle, et patrons
célestes de la ville. Les citoyens estimaient que, devant et durant le
siège, ils leur avaient donné assez de cire et assez promené leur
châsse pour mériter leur puissante entremise et obtenir par eux
victoire et délivrance. Ce qui rendait manifeste l'intervention de ces
deux confesseurs, c'est qu'on avait vu, dans le ciel, planer sur les
Tourelles, au moment de l'assaut, deux évêques resplendissant de
lumière[1047].
[Note 1045: _Journal du siège_, p. 88.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 78.]
[Note 1046: _Chronique de l'établissement de la fête_, dans
_Procès_, t. V, pp. 294 et suiv.]
[Note 1047: _Chronique de la Pucelle_, p. 295.--_Journal du
siège_, p. 88.]
Jeanne fut ramenée à l'hôtel de Jacques Boucher, où un chirurgien
pansa à nouveau la blessure qu'elle avait reçue au-dessus du sein.
Elle prit quatre ou cinq tranches de pain trempées dans du vin mêlé
d'eau, et ne but ni ne mangea autre chose[1048].
[Note 1048: _Chronique de la Pucelle_, _Ibid._]
Le lendemain, dimanche 8 mai, fête de l'apparition de Saint-Michel, on
apprit, au matin, dans Orléans, que les Anglais, sortis des bastilles
du couchant qui leur restaient encore, se rangeaient en belle
ordonnance, étendards déployés, devant les fossés de la ville. Ceux
d'Orléans, hommes d'armes et gens de la commune, avaient grande envie
de tomber dessus. À la pointe du jour, le maréchal de Boussac et
nombre de capitaines sortirent et se rangèrent devant eux[1049].
[Note 1049: _Journal du siège_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 296.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 78, 79.--_Le
Jouvencel_, I, p. 208. Il faut tenir pour historique le passage qui
commence par ces mots: «Le sire de Rocquencourt dit:».]
La Pucelle alla aux champs avec les prêtres. N'ayant pu mettre sa
cuirasse sur son épaule blessée, elle était seulement armée d'une de
ces légères cottes de mailles, qu'on appelait jaserans[1050].
[Note 1050: _Procès_, t. III, p. 9.]
Des gens d'armes lui demandèrent:
--Est-ce mal de combattre aujourd'hui dimanche?
Elle répondit:
--Il faut entendre la messe[1051].
[Note 1051: _Ibid._, t. III, p. 29.]
Elle n'était pas d'avis qu'on les attaquât.
--Pour l'amour et honneur du saint dimanche, ne commencez point la
bataille. N'attaquez pas les Anglais, mais, si les Anglais vous
attaquent, défendez-vous fort et hardiment, et n'ayez nulle peur, et
vous serez les maîtres[1052].
[Note 1052: _Journal du siège_, p. 89.]
Une de ces pierres consacrées, de forme plate et carrée, bordée de
métal, que les clercs portaient en voyage, fut posée sur une table, en
un carrefour, dans les champs, au pied d'une croix[1053]. Les
officiants chantèrent, en grande solennité, hymnes, répons et
oraisons, et la Pucelle, avec tous les religieux et tous les hommes
d'armes, ouït deux messes dites à cet autel[1054].
[Note 1053: _Le Jouvencel._]
[Note 1054: _Chronique de la Pucelle_, p. 296.]
Après le _Deo gratias_, elle recommanda d'observer les Anglais.
--Or, regardez, s'ils ont le visage devers nous, ou le dos.
On lui répondit qu'ils avaient le dos tourné et qu'ils s'en allaient.
Elle leur avait dit trois fois: «Allez-vous-en d'Orléans vos vies
sauves.» Maintenant elle voulait qu'on les laissât aller sans leur en
demander davantage.
--Il ne plaît pas à Messire qu'on les combatte aujourd'hui, dit-elle.
Vous les aurez une autre fois. Allons rendre grâces à Dieu[1055].
[Note 1055: _Ibid._, p. 296.]
Les Godons s'en allaient. Ils avaient tenu conseil la nuit et résolu
de partir[1056]. Après avoir fait front une heure durant aux Orléanais
pour donner un air menaçant à leur retraite et la faire respecter, ils
s'en allaient, gardant un bel ordre de marche. Le capitaine La Hire et
le sire de Loré, curieux de savoir quelle route ils prenaient et de
voir s'ils ne laissaient rien traîner derrière eux, chevauchèrent à
leur poursuite avec cent ou cent vingt lances durant deux ou trois
lieues. Les Anglais se retiraient sur Meung[1057].
[Note 1056: _Chronique de l'établissement de la fête_, dans
_Procès_, t. V, pp. 294, 295.--_Chronique de la Pucelle_, p. 296.]
[Note 1057: _Procès_, t. III, pp. 71, 97, 110.--_Journal du
siège_, p. 89.--_Chronique de la Pucelle_, p. 297.--Morosini, t. III,
p. 34.--Walter Bower, _Scotichronicon_ dans _Procès_, t. IV, pp.
478-479.--Eberhard Windecke, p. 177.]
Les bourgeois, manants, gens des communes, se précipitèrent en foule
dans les bastilles abandonnées. Les Godons y avaient laissé leurs
malades et leurs prisonniers. Les Orléanais y trouvèrent aussi des
munitions et même des vivres, qui n'étaient pas sans doute en grande
abondance ni excellents. Mais, dit un Bourguignon, «si en firent bonne
chère, car il ne leur avait guère coûté[1058]». Les armes, les canons,
les bombardes furent portés dans la ville, les bastilles démolies,
pour qu'aucun ennemi désormais ne pût s'y loger[1059].
[Note 1058: Lettre de Charles VII aux Narbonnais, dans _Procès_,
t. V, p. 101.--Monstrelet, t. IV, p. 323.]
[Note 1059: _Journal du siège_, pp. 209 et suiv.]
Ce jour, furent faites très belles et solennelles processions et fut
ouï le sermon d'un bon frère[1060]. Les clercs, seigneurs, capitaines,
procureurs, gens d'armes et bourgeois visitèrent les églises avec
grande dévotion, et le peuple cria: «Noël[1061]!»
[Note 1060: _Journal du siège_, p. 216.--_Chronique de la fête_
dans _Procès_, t. V, p. 295.]
[Note 1061: _Procès_, t. III, p. 110.--_Journal du siège_, p. 92.]
Ainsi la ville d'Orléans fut délivrée ce 8 mai, au matin, deux cent
neuf jours après que le siège y eut été mis et neuf jours après la
venue de la Pucelle.
CHAPITRE XIV
LA PUCELLE À TOURS ET À SELLES-EN-BERRY.--LES TRAITÉS DE JACQUES GÉLU
ET DE JEAN GERSON.