Anglais grimpèrent dans le clocher de l'église. Les Français les y
dénichèrent à grand'peine, mais sans péril aucun. Ils firent une
quarantaine de prisonniers et tuèrent tout le reste. De voir tant
d'ennemis morts, la Pucelle était toute dolente. Elle plaignait ces
pauvres gens qui étaient morts sans confession[977]. Quelques Godons,
revêtus d'habits et d'ornements ecclésiastiques, allèrent au-devant
d'elle. Elle s'aperçut bien que c'étaient des soldats affublés des
aumusses et des étoles qu'ils avaient trouvées dans la sacristie de
l'abbaye aux Dames. Mais elle feignit de les prendre pour ce qu'ils se
donnaient. Elle les reçut et les fit conduire en son hôtel, sans
permettre qu'on leur fît aucun mal. Par une moquerie charitable:
[Note 977: _Procès_, t. III, p. 106.]
--On ne doit rien demander, dit-elle, aux gens d'Église[978].
[Note 978: _Chronique de la Pucelle_, p. 289.]
Avant de quitter la place, elle se confessa au frère Pasquerel, son
chapelain. Et elle le chargea de faire ce mandement à tous les hommes
d'armes: «Confessez vos péchés et rendez grâces à Dieu de la victoire
obtenue. Sinon la Pucelle ne vous aidera plus et ne demeurera pas en
votre compagnie[979].»
[Note 979: _Procès_, t. III, p. 106.]
La bastille de Saint-Loup, attaquée par plus de quinze cents Français,
avait été défendue par trois cents Anglais seulement. Ce qui donne à
croire qu'ils la défendirent mal, c'est qu'il n'y eut, dit-on, du
parti des Français, que deux ou trois hommes tués[980]. Cet avantage,
les gens du roi de France ne l'avaient point obtenu par profond
calcul, ni à grand effort d'intelligence; et ils ne l'avaient pas payé
cher. Pourtant il était énorme. C'étaient les communications des
assiégeants avec Jargeau coupées, c'était le cours supérieur de la
Loire ouvert et le commencement de la délivrance. Mieux encore,
c'était la preuve faite que ces diables dont on avait eu si grande
peur étaient des hommes misérables, qu'on pouvait prendre comme des
souris, enfumer comme des guêpes dans leur nid. Cet inespéré bonheur
était dû à la Pucelle. Elle avait tout fait, puisque sans elle on
n'aurait rien fait. C'est elle qui, dans son ignorance plus savante
que la science des routiers et des capitaines, avait changé la vaine
escarmouche en attaque profonde et donné victoire en donnant
confiance.
[Note 980: À la prise de la bastille Saint-Loup:
Nombre des Nombre des
Français combattants. morts français.
Journal du Siège. 1500 sans compter
les nobles.
Lettre de Charles VII. 2
Le correspondant de Morosini. 3500.
Eberhard Windecke. 2
Nombre des Nombre des
Anglais combattants. pertes anglaises.
Frère Pasquerel. 100 hommes d'élite. 100 tués ou pris.
Jean d'Aulon. Tous tués ou pris.
G. Girault. 120 tués ou pris.
Lettre de Charles VII. Tous tués ou pris.
Journal du Siège. 114 tués, 40 pris.
Relation de la fête du 8 mai. De 120 à 140. Tous tués ou pris.
Perceval de Cagny. 3000. Tous tués ou pris.
Chronique de la Pucelle. 160 tués.
Monstrelet. De 300 à 400. Tous tués ou pris.
Eberhard Windecke. 170 morts, 1300 pris.
Les Vigiles de Charles VII. 60 tués, 22 pris.]
Le soir même, les procureurs envoyèrent des ouvriers à Saint-Loup,
pour détruire les fortifications conquises[981].
[Note 981: Comptes de forteresse, dans _Journal du siège_, p.
284.]
Rentrée de nuit en son logis, Jeanne avertit son aumônier que, le
lendemain, jour de l'Ascension de Notre-Seigneur, elle s'abstiendrait
de s'armer et de guerroyer, par révérence de cette fête. Elle ordonna
que nul ne pensât à sortir de la ville, à attaquer ou faire assaut,
qu'il ne se fût d'abord confessé. Elle ajouta qu'il fallait que les
gens d'armes prissent garde que des femmes dissolues n'allassent point
à leur suite, de peur qu'à cause de leurs péchés Dieu ne leur fît
perdre la bataille[982].
[Note 982: _Procès_, t. III, p. 107.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 289, 290.]
Au besoin, la Pucelle veillait elle-même à ce que ses prescriptions au
sujet des ribaudes et des blasphémateurs fussent exactement
observées. Plusieurs fois elle chassa des femmes venues à la suite de
l'armée. Elle semonçait les gens d'armes qui juraient et
blasphémaient. Un gentilhomme se mit un jour, en pleine rue, à jurer
et à renier Dieu. Jeanne, qui l'entendit, lui sauta à la gorge:
--Ah! maître, osez-vous bien renier notre Sire et notre Maître? En nom
Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d'ici.
Une bourgeoise, qui passait en ce moment dans la rue, vit cet homme,
qui lui parut un très grand seigneur, recevoir humblement les
reproches de la sainte et témoigner de son repentir[983].
[Note 983: _Procès_, t. III, p. 34.]
Le lendemain, jour de l'Ascension, les capitaines tinrent conseil en
l'hôtel du chancelier Cousinot, rue de la Rose[984]. Là se trouvaient,
avec le chancelier, monseigneur le Bâtard, le sire de Gaucourt, le
sire de Rais, le sire de Graville, le capitaine La Hire, messire
Ambroise de Loré et plusieurs autres. On décida d'attaquer le
lendemain les Tourelles du bout du pont, la clé du siège. Il parut
nécessaire de tenir en respect, pendant l'attaque, les Anglais du camp
de Saint-Laurent-des-Orgerils. La veille, Talbot, parti de
Saint-Laurent, n'avait pu venir à temps à Saint-Loup, parce qu'il lui
avait fallu suivre une longue courbe, en contournant la ville du
couchant à l'orient. Mais la rivière, qu'ils avaient perdue la veille
en amont, les ennemis la tenaient encore en aval. De Saint-Laurent,
ils pouvaient la passer, par l'Île-Charlemagne, aussi rapidement que
les Français la passeraient par l'Île-aux-Toiles, et se trouver en
grande puissance au Portereau. C'est ce qu'il fallait empêcher, et
l'on devait, s'il était possible, attirer à Saint-Laurent-des-Orgerils
les garnisons des Augustins et des Tourelles. À cet effet, on résolut
de simuler l'attaque du camp de Saint-Laurent et d'y porter la commune
orléanaise et les gens des communes, c'est-à-dire des villages, avec
manteaux, fagots, échelles. Cependant, la noblesse traverserait la
Loire, par l'Île-aux-Toiles, aborderait au Portereau, sous le guet de
Saint-Jean-le-Blanc, que les Anglais avaient évacué, se porterait sur
la bastille des Augustins, et, si elle la pouvait prendre, attaquerait
les Tourelles[985]. Il y aurait ainsi la bataille des bourgeois et la
bataille des nobles; celle-ci vraie, l'autre feinte, toutes deux
utiles, une seule belle et digne de la chevalerie. Le plan ainsi
tracé, quelques capitaines furent d'avis qu'il serait bon d'envoyer
quérir la Pucelle pour lui dire ce qu'on avait décidé[986]. Et
vraiment elle s'était assez bien montrée la veille pour qu'on ne la
tînt plus à l'écart. D'autres jugeaient qu'il n'était pas prudent de
l'instruire de ce qui devait être fait contre les Tourelles. Car il
importait que l'entreprise restât secrète, et l'on devait craindre que
la sainte fille n'en parlât à ses amis de la commune. Finalement, on
fut d'accord pour lui faire connaître les décisions qui concernaient
la milice orléanaise, puisqu'en effet elle en était le chef, et pour
lui taire ce que les bourgeois ne pouvaient savoir sans inconvénient.
[Note 984: C'est par erreur que Quicherat dit (_Procès_, t. IV, p.
57 note) que ce conseil fut tenu chez Jacques Boucher. Cf. _Journal du
siège_, p. 83.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 73.--Boucher de
Molandon, dans _Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais_,
t. XXII, p. 373.]
[Note 985: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 74.]
[Note 986: _Ibid._, t. I, pp. 74-75, assertions très douteuses.]
Jeanne se tenait dans une chambre de l'hôtel, avec la femme du
chancelier. Messire Ambroise de Loré l'alla chercher, et, quand elle
fut venue, le chancelier lui annonça qu'on attaquerait le lendemain le
camp de Saint-Laurent-des-Orgerils. Elle devina qu'on ne lui disait
pas tout. Elle avait sa finesse; d'ailleurs, puisqu'ils lui avaient
jusqu'alors tout caché, il était assez naturel qu'elle soupçonnât
qu'ils lui cachaient encore quelque chose. Cette défiance la fâcha.
Pensait-on qu'elle n'était pas capable de garder un secret? Elle parla
d'un ton âpre:
--Dites ce que vous avez conclu et appointé. Je cèlerais bien plus
grande chose[987].
[Note 987: Jean Chartier, _Chronique_, t. I. pp. 74-75, très
douteux.]
Et, sans s'asseoir, elle allait et venait dans la salle.
Monseigneur le Bâtard voyait plus d'inconvénient à la fâcher qu'à lui
dire la vérité. Il lui donna raison sans donner tort à personne:
--Jeanne, ne vous courroucez pas. On ne peut pas tout dire en une
fois. Ce que le chancelier vous a dit a été conclu et appointé. Mais
si ceux de l'autre côté [de l'eau, ceux de la Sologne] se départent
pour venir aider la grande bastille de Saint-Laurent et ceux de par
ici, nous avons appointé de passer la rivière, pour besogner ce que
nous pourrons sur ceux de par delà [sur ceux des Augustins et des
Tourelles]. Et nous semble que cette conclusion est bonne et
profitable.
La Pucelle répondit qu'elle était contente, qu'il lui semblait que
cette conclusion était bonne et qu'elle dût être ainsi exécutée[988].
[Note 988: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 75.]
On verra que le secret de la délibération ne fut pas gardé, et que les
nobles ne purent faire ce qu'ils avaient conclu, ou du moins qu'ils ne
le purent faire comme ils l'avaient conclu.
Ce jour de l'Ascension, la Pucelle envoya pour la dernière fois aux
Anglais un message de paix, qu'elle dicta au frère Pasquerel en cette
manière:
Vous, hommes d'Angleterre, qui n'avez nul droit en le royaume de
France, le Roi des cieux vous prescrit et vous mande par moi,
Jeanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez
en vos pays, sans quoi, je ferai un tel hahai, qu'il y en aura
perpétuelle mémoire. C'est ce que pour la troisième et dernière
fois je vous écris, et ne vous écrirai plus.
Ainsi signé: Jhesus-Maria. Jeanne la Pucelle.
Et plus bas:
Je vous aurais envoyé ma lettre plus honnêtement. Mais vous
retenez mes hérauts. Vous avez retenu mon héraut Guyenne.
Veuillez me l'envoyer et je vous enverrai quelques-uns de vos
gens pris à la bastille Saint-Loup: ils ne sont pas tous
morts[989].
[Note 989: _Procès_, t. III, p. 107.]
Jeanne alla à la Belle-Croix, prit une flèche, y attacha sa lettre par
un fil et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais, en criant:
--Lisez! Ce sont nouvelles!
Les Anglais reçurent la flèche, ils détachèrent la lettre, et, l'ayant
lue, ils se mirent à crier:
--Ce sont nouvelles de la putain des Armagnacs.
En les entendant, les larmes lui vinrent aux yeux et elle pleura. Mais
bientôt elle vit ses saintes, qui lui parlèrent de Notre-Seigneur, et
elle fut consolée.
--J'ai eu des nouvelles de Messire, dit-elle avec joie[990].
Monseigneur le Bâtard réclama lui-même le héraut de la Pucelle,
menaçant, si on ne le renvoyait, de garder les hérauts que les Anglais
lui avaient dépêchés pour traiter de l'échange des prisonniers. On
prétend même qu'il menaça de mettre à mort ces prisonniers. Mais
Ambleville ne revint point[991].
[Note 990: _Ibid._, t. III, p. 108.]
[Note 991: _Chronique de la Pucelle_, p. 286.--_Journal du siège_,
p. 79.]
CHAPITRE XIII
LA PRISE DES TOURELLES ET LA DÉLIVRANCE D'ORLÉANS.
Le lendemain, vendredi 6 mai, levée à la pointe du jour, la Pucelle se
confessa à son aumônier et entendit la messe qu'il chanta devant les
religieux et les gens d'armes de sa compagnie[992]. Déjà la commune
ardente était debout, en armes. Qu'elle les eût ou non avertis, les
bourgeois, violemment décidés à passer la Loire pour attaquer
eux-mêmes les Tourelles, couraient en foule à la porte de Bourgogne.
Ils la trouvèrent fermée. Le sire de Gaucourt la gardait avec des gens
d'armes. La noblesse, dans le doute que les bourgeois éventeraient son
entreprise et voudraient s'y joindre, avait pris ses mesures pour les
en empêcher. La porte était close et bien défendue. Les citoyens,
obstinés à se battre, à reprendre de leurs mains ces Tourelles, leur
joyau, recoururent à celle devant qui s'ouvraient les portes et
tombaient les murailles; ils envoyèrent chercher la Sainte. Elle vint,
candide et terrible, marcha droit sur le vieux sire de Gaucourt, et,
sans vouloir l'écouter:
--Vous êtes, lui dit-elle, un méchant homme, d'empêcher ces gens de
sortir. Mais veuillez-le ou ne le veuillez pas: ils sortiront et
feront aussi bien qu'on a fait l'autre jour[993].
[Note 992: _Procès_, t. III, p. 108.]
[Note 993: _Procès_, t. III, pp. 70, 117.--_Chronique de la fête_,
dans _Procès_, t. V, p. 294.--_Journal du siège_; p. 83.--_Chronique
de la Pucelle_, p. 288.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 105.]
Animés par la voix de Jeanne et fortifiés par sa présence, les
bourgeois se jetèrent sur Gaucourt et ses gens d'armes en poussant des
cris de mort. Le vieux seigneur vit qu'il n'aurait pas raison d'eux;
ne pouvant mettre ces gens-là de son sentiment, il se mit du leur.
Faisant ouvrir les portes toutes grandes, il cria aux bourgeois:
--Venez, je serai votre capitaine.
Et il sortit avec le sire de Villars et le sire d'Aulon à la tête des
gens d'armes qui avaient gardé la porte et de toute la milice communale.
Des bateaux étaient amarrés au pied de la Tour-Neuve, à l'angle oriental
des remparts. On aborda dans l'Île-aux-Toiles et de là, on franchit, sur
un pont formé par deux bateaux, le bras étroit de la rivière qui
séparait l'Île-aux-Toiles de la rive de Sologne[994]. Les premiers
arrivés entrèrent dans la forteresse abandonnée de Saint-Jean-le-Blanc,
et se donnèrent, en attendant les autres, l'amusement de la
détruire[995]. Puis, quand tout le monde eut passé la Loire, la commune
marcha de bon coeur contre la bastille des Augustins, assise en avant
des Tourelles, sur les ruines du couvent, et qu'il fallait enlever
d'abord, si l'on voulait attaquer les ouvrages du bout du pont. Mais les
Anglais sortirent de leurs retranchements, s'avancèrent de deux traits
d'arc et lancèrent flèches et carreaux si dru que les Orléanais ne
purent tenir sous cette effroyable volée. Ils lâchèrent pied,
s'enfuirent jusqu'au pont de bateaux, et, de peur d'être jetés à l'eau,
regagnèrent l'Île-aux-Toiles[996]. Plus aguerris, les hommes d'armes du
sire de Gaucourt, et avec eux le sire de Villars, le sire d'Aulon et un
vaillant homme d'Espagne, le seigneur Alonzo de Partada, se rangèrent
sur la levée de Saint-Jean-le-Blanc et tinrent ferme contre l'ennemi.
Ils tenaient encore, bien qu'ils fussent en très petit nombre, quand,
vers trois heures de l'après-dînée, le capitaine La Hire et la Pucelle
passèrent l'eau avec les routiers, et, voyant les Français ainsi
travaillés et les Anglais en bataille, montèrent sur leurs chevaux,
qu'ils avaient passés avec eux, couchèrent leurs lances et poussèrent
droit a l'ennemi. Les bourgeois rassurés suivirent tous et firent
reculer les Anglais. Mais arrivés devant la bastille ils furent encore
repoussés. La Pucelle inquiète galopait de la bastille à la berge et de
la berge à la bastille, et appelait la chevalerie. Les seigneurs
n'arrivaient pas. Il est vrai qu'on avait renversé leurs projets,
culbuté leur ordre de bataille et qu'il leur fallait bien un moment pour
se reconnaître. Enfin, elle vit flotter dans l'île les bannières de
monseigneur le Bâtard, du maréchal de Boussac et du sire de Rais.
L'artillerie vint aussi, et maître Jean de Montesclère avec sa
couleuvrine et les ouvriers apportant tous les engins nécessaires pour
donner l'assaut. Quatre mille hommes furent réunis autour des Augustins.
Toutefois on avait perdu beaucoup de temps; on n'en était qu'aux
approches et le soleil baissait à l'horizon[997].
[Note 994: _Journal du siège_, p. 83-84.--Abbé Dubois, _Histoire
du siège_, p. 535.--Jollois, _Histoire du siège_, p. 39.]
[Note 995: _Chronique de la Pucelle_, pp. 288, 289.]
[Note 996: Jean Chartier, _Chronique_, t I, p. 76.--_Journal du
siège_, pp. 84-85.]
[Note 997: _Procès_, t. III, p. 214.]
Les gens du sire de Gaucourt se tenaient en arrière pour couvrir les
assiégeants, au cas où les Anglais du bout du pont viendraient au
secours de ceux des Augustins. Mais une querelle s'éleva parmi eux.
Les uns, comme le sire d'Aulon et le seigneur Alonzo, jugeaient bon de
rester à leur poste. Les autres avaient honte de se croiser les bras.
De là des paroles arrogantes et des bravades. Finalement, le seigneur
Alonzo et un homme d'armes s'étant défiés à qui ferait mieux,
coururent, la main dans la main, vers la bastille. La couleuvrine de
maître Jean, d'une seule plombée, dégagea la palissade. Aussitôt, les
deux champions forcèrent le passage[998].
[Note 998: _Procès_, t. III, pp. 78, 215.]
--Entrez hardiment! criait la Pucelle[999].
[Note 999: _Ibid._, t. III, p. 78.--Berry, dans _Procès_, t. IV,
p. 43.]
Et elle planta son étendard sur la douve. Le sire de Rais la suivit de
près. Le nombre des Français allait croissant. Ils attaquèrent
vivement la bastille et bientôt la prirent d'assaut. Il leur fallut
ensuite assaillir l'un après l'autre les bâtiments du monastère où les
Godons s'étaient retranchés. Enfin, ils tuèrent ou firent prisonniers
tous les ennemis, hors un petit nombre, qui se réfugia dans les
Tourelles. Ils trouvèrent, dans les taudis, beaucoup des leurs
enfermés. Après les avoir fait sortir, ils mirent le feu à la
bastille, annonçant ainsi à tous les Anglais un nouveau désastre. Ce
fut, dit-on, la Pucelle qui donna l'ordre d'incendier la bastille pour
arrêter le pillage auquel les hommes se ruaient furieusement[1000].
[Note 1000: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.--Jean Chartier,
_Chronique_, t. I, p. 72.--_Journal du siège_, pp. 84, 85. Très
douteux.]
On faisait un grand gain. Mais la confiance tardait à renaître. En
regardant, sous le ciel noir, aux lueurs de l'incendie, le boulevard
des Tourelles qu'ils voyaient de près pour la première fois, les
hommes d'armes furent effrayés. Certains disaient:
--Un mois ne suffira pas pour le prendre[1001]!
[Note 1001: _Perceval de Cagny_, p. 146.]
Les seigneurs, capitaines et gens d'armes, rentrèrent dans la ville
pour passer une nuit tranquille. Les gens de trait et le gros de la
commune restaient au Portereau. La Pucelle aurait bien voulu rester
aussi, pour être plus sûre de recommencer le lendemain[1002]. Mais,
voyant que les capitaines laissaient aux champs leurs chevaux et leurs
pages, elle les suivit à Orléans[1003]. Piquée au pied par une
chausse-trape[1004], accablée de fatigue, se sentant faible, elle ne
jeûna pas ce jour-là, contrairement à l'habitude qu'elle avait de
jeûner le vendredi[1005]. Si l'on en croit frère Pasquerel, peu
croyable sur ce point, tandis qu'elle achevait de souper dans son
hôtel, elle vit venir à elle un seigneur dont on ne dit pas le nom,
qui lui parla en ces termes:
[Note 1002: _Procès_, t. III, p. 79.]
[Note 1003: _Ibid._, t. III, p. 70.--_Chronique de la fête_, p.
33.]
[Note 1004: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]
[Note 1005: _Procès_, t. III, p. 108.]
--Les capitaines se sont rassemblés en conseil. Ils ont reconnu qu'on
était en bien petit nombre au regard des Anglais et que c'était par
grande grâce de Dieu qu'on avait obtenu quelque avantage. La ville
étant pleine de vivres, nous pouvons fort bien tenir en attendant le
secours du roi. Dès lors, le conseil ne trouve pas expédient que les
gens d'armes fassent demain une sortie.
Jeanne répondit:
--Vous avez été à votre conseil, et j'ai été au mien, et croyez que le
conseil de Messire sera accompli et tiendra et que votre conseil
périra.
Et se tournant vers le frère Pasquerel, qui était près d'elle:
--Levez-vous demain de plus grand matin encore que vous n'avez fait
aujourd'hui, et faites du mieux que vous pourrez. Tenez-vous toujours
près de moi, car demain j'aurai beaucoup à faire et plus ample chose
que j'aie jamais eue, et demain il sortira du sang de mon corps[1006].
[Note 1006: _Procès_, t. III, pp. 108, 109.
Le frère Pasquerel, que je suis ici, rapporte en ces termes, les
paroles de Jeanne: _Exibit crastina die sanguis a corpore meo supra
mammam._ Je le soupçonne véhémentement d'avoir ajouté à la prédiction.
Il aimait trop les miracles et les prophéties. Le 28 avril, la Pucelle
dit que le vent tournerait, et le vent tourna. Frère Pasquerel ne se
contente pas de ce médiocre prodige. Il raconte que Jeanne souleva la
Loire. Nous savons par ailleurs, que la Loire était haute. Que Jeanne
ait longtemps d'avance annoncé qu'elle serait blessée, on ne peut le
nier. Le fait, énoncé dans une lettre de Lyon, à la date du 22 avril
1429, fut consigné dans un registre de la Cour des comptes du Brabant.
Mais elle n'indiqua pas le jour. _Dixit... quod ipsa ante Aureliam in
conflictu telo vulnerabitur_ (_Procès_, t. IV, p. 426).]
Il n'était pas vrai que les Anglais fussent en plus grand nombre que
les Français; ils étaient bien moins nombreux au contraire. Autour
d'Orléans, il n'y avait guère plus de trois mille hommes. Le secours
du roi étant arrivé, les capitaines n'avaient pas pu dire qu'on
l'attendait. Il est vrai qu'ils hésitaient à attaquer dès le lendemain
les Tourelles, mais c'était de crainte que, pendant l'attaque, les
Anglais de Talbot n'entrassent dans la ville déserte, puisque la
commune, refusant de marcher sur Saint-Laurent, s'était toute jetée au
Portereau. Le Conseil de la Pucelle ne s'embarrassait point de ces
difficultés. Madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite ne
craignaient rien. Douter, c'est craindre: elles ne doutaient de rien.
Quoi qu'on ait dit, elles ignoraient la tactique et la stratégie.
Elles n'avaient pas lu Végèce, _De re militari_. Si elles avaient lu
Végèce, la ville était perdue. Son Végèce c'était sainte Catherine.
Durant la nuit, il fut crié par les rues qu'on portât à ceux qui
étaient restés au Portereau pain, vin, munitions, fourrages et toutes
choses dont ils eussent besoin. Des bateaux passaient sans cesse d'une
rive à l'autre. Hommes, femmes, enfants allaient ravitailler les
postes[1007].
[Note 1007: _Journal du siège_, p. 84.]
Le lendemain, samedi 7 mai, au soleil levant, Jeanne entendit la messe
du frère Pasquerel et communia dévotement[1008]. L'hôtel de Jacques
Boucher était assailli par les procureurs et par de notables
bourgeois. Après une nuit de fatigue et d'inquiétude, ils venaient
d'apprendre une nouvelle qui les exaspérait. Ils avaient entendu dire
que les capitaines voulaient différer l'assaut des Tourelles, et ils
appelaient la Pucelle à grands cris pour secourir le peuple
abandonné, trahi, vendu[1009]. Ce qui était vrai, c'est que
Monseigneur le Bâtard et les capitaines, ayant observé durant la nuit
un grand mouvement d'Anglais en aval de la Loire, se confirmaient dans
la crainte que Talbot ne donnât l'assaut aux murailles, du côté de la
porte Renart, pendant que les Français occuperaient en forces la rive
gauche de la Loire. Ils s'étaient aperçus, au lever du soleil, que les
Anglais avaient détruit, la nuit, leur boulevard de Saint-Privé, au
sud de l'Île-Charlemagne[1010]. Cela encore leur donnait véhémentement
à croire que l'ennemi se concentrait au couchant dans le camp de
Saint-Laurent et dans sa grande bastille de Londres. Depuis longtemps
les bourgeois s'irritaient des lenteurs que les gens du roi mettaient
à les délivrer. Et sans doute, les capitaines étaient moins pressés
qu'eux d'en finir. Les capitaines vivaient de la guerre et les
bourgeois en mouraient; cela faisait une grande différence. Les
procureurs demandèrent à la Pucelle d'achever sans retard leur
délivrance qu'elle avait commencée. Ils lui dirent:
--Nous avons tenu conseil et nous vous requérons de vouloir accomplir
la charge que vous avez de par Dieu et aussi du roi.
[Note 1008: _Procès_, t. III, p. 109.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 295.]
[Note 1009: _Chronique de la Pucelle_, p. 292.--_Procès_, t. III,
p. 215.--_Journal du siège_, pp. 84-85.]
[Note 1010: _Chronique de la Pucelle_, p. 291.]
--En nom Dieu, je le ferai, dit-elle.
Et, aussitôt, elle monta à cheval et, employant une très vieille façon
de dire, elle s'écria:
--Qui m'aime me suive[1011]!
[Note 1011: _Chronique de l'établissement de la fête_, p. 34.--Le
Roux de Lincy, _Proverbes_, t. II, p. 395.]
Comme elle sortait de l'hôtel du trésorier, on lui apporta une alose.
Elle dit, en souriant, à son hôte:
--En nom Dieu! on la mangera à souper. Je vous ramènerai un Godon qui
en mangera sa part.
Elle ajouta:
--Nous repasserons ce soir par le pont[1012].
[Note 1012: _Procès_, t. III, p. 124.]
Il y avait cent quatre-vingt-dix-neuf jours qu'on ne le pouvait faire.
Cette parole fut trouvée bonne et heureuse.