Saint-Laurent-des-Orgerils son héraut Ambleville pour réclamer
Guyenne, qui avait porté la lettre de Blois et qui n'était pas revenu.
Ambleville avait aussi mission de dire à sir John Talbot, au comte de
Suffolk et au seigneur de Scales, que de la part de Dieu, la Pucelle
les sommait de partir et d'aller en Angleterre; autrement que mal leur
adviendrait. Les Anglais renvoyèrent Ambleville avec un mauvais
message.
--Les Anglais, dit-il à la Pucelle, gardent mon compagnon pour le
brûler.
Elle répondit:
--En nom Dieu, ils ne lui feront nul mal.
Et elle ordonna à Ambleville de retourner[936].
[Note 936: _Procès_, t. III, p. 26.--_Journal du siège_, p.
79.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 285-286.]
Elle était indignée, et sans doute grandement déçue. Certes elle
n'avait point prévu que Talbot et les chefs du siège feraient un tel
accueil à une lettre inspirée par mesdames sainte Catherine et sainte
Marguerite et par monseigneur saint Michel; mais elle avait tant de
charité au coeur, qu'elle voulut offrir encore la paix aux Anglais.
Dans son innocence, elle ne pouvait croire que les avertissements
qu'elle donnait de par Dieu ne fussent point enfin entendus.
D'ailleurs, quoi qu'il en dût advenir, elle voulait faire son devoir
jusqu'au bout. Elle sortit à la nuit par la porte du Pont et alla
jusqu'au boulevard de la Belle-Croix. Il n'était pas rare qu'on
s'interpellât d'un parti à l'autre. La Belle-Croix était à portée de
voix des Tourelles. La Pucelle monta sur la barrière et cria aux
Anglais:
--Rendez-vous, de par Dieu, vos vies sauves seulement.
Mais ceux de la garnison et le capitaine William Glasdall lui-même lui
crachèrent de basses injures et d'horribles menaces.
--Vachère! Si nous te tenons jamais, nous te ferons brûler.
Elle leur répondit qu'ils mentaient. Mais ils étaient sérieux et
sincères; ils croyaient fermement que cette fille armait contre eux
des légions de diables[937].
[Note 937: _Procès_, t. III, p. 108.--_Journal d'un bourgeois de
Paris_, p. 237.--_Journal du siège_, p. 79.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 290.]
Le dimanche 1er mai, monseigneur le Bâtard alla au-devant de l'armée
de Blois[938]. Il connaissait le pays; actif et prudent, il tenait à
surveiller l'entrée de ce convoi comme il avait surveillé l'entrée de
l'autre. Il partit avec une petite escorte. Adroitement, pour flatter
les Orléanais dans leur amour et leur piété, pour se mettre, autant
dire, sous la sauvegarde de leur sainte, ne se risquant point à
l'emmener elle-même, il emmena du moins quelqu'un à elle, son
intendant, le sire Jean d'Aulon[939]. Il saisissait la première
occasion de montrer son bon vouloir à l'endroit de la Pucelle, sentant
que désormais on ne pouvait rien faire qu'avec elle et sous son ombre.
[Note 938: _Procès_, t. III, p. 7.--_Journal du siège_, p. 79.]
[Note 939: _Procès_, t. III, p. 211.]
La ferveur des citoyens ne tiédissait point. Ce jour encore, dans le
grand désir de voir la sainte, ils se pressèrent en foule devant
l'hôtel de Jacques Boucher avec autant de violence que les pèlerins du
Puy dans le sanctuaire de la Vierge noire. On craignit que les portes
ne fussent enfoncées. Le cri d'un peuple montait vers elle. C'est
alors qu'elle se montra bonne, sage, égale à sa mission et vraiment
née pour le salut de tous. Ce peuple fou, en l'absence des capitaines
et des hommes d'armes, n'attendait qu'un signe d'elle pour courir
tumultueusement aux bastilles, s'y briser, s'y meurtrir. Ce signe,
malgré les visions guerrières qui l'obsédaient, elle ne le fit pas.
Tout enfant qu'elle était et ignorante des choses de la guerre et de
toute chose humaine, elle trouva en elle le sentiment et la force
d'éviter le désastre. Elle mena cette foule d'hommes, non point aux
bastilles anglaises, mais aux lieux saints de la cité. Elle
chevauchait par les rues, accompagnée de plusieurs chevaliers et
écuyers; la foule des hommes et des femmes se jetait sur son passage
et ne pouvait se rassasier de la voir. On s'émerveillait de ce qu'elle
pût se tenir à cheval de si noble façon, comme elle faisait, et se
comporter en toutes ses manières ainsi qu'un homme d'armes, et l'on se
serait écrié que c'était un vrai saint Georges, si l'on n'eût eu
soupçon que monsieur saint Georges s'était tourné Anglais[940].
[Note 940: _Journal du siège_, p. 80--P. Mantellier, _Histoire du
siège_, pp. 92-95.]
Ce dimanche, elle alla, pour la deuxième fois, offrir la paix aux
ennemis du royaume. Elle sortit par la porte Renart et s'avança sur la
route de Blois, dans le faubourg incendié, vers la bastille anglaise
qui, ceinte d'un double fossé, s'élevait sur un coteau, au carrefour
nommé la croix Boissée ou Buissée, parce que les Orléanais y avaient
dressé une croix que, chaque année, ils ornaient de buis bénit, le jour
de Pâques fleuries. Elle voulait sans doute atteindre cette bastille et,
peut-être, se rendre au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils qui
s'étendait entre la croix Boissée et la Loire et où étaient, comme elle
avait dit, Talbot et les Anglais. Car elle ne désespérait pas encore de
se faire entendre des chefs du siège. Mais au pied du coteau, en un lieu
dit la Croix-Morin, elle rencontra des Godons qui gardaient le passage.
Là, gravement, religieusement, saintement, elle les somma de se retirer
devant les armées du Seigneur.
--Rendez-vous, la vie sauve tant seulement. Retournez de par Dieu en
Angleterre. Si non, je ferai que vous serez affligés[941].
[Note 941: _Ibid._, p. 80.]
Ces gens d'armes lui répondirent, ainsi qu'avaient fait ceux des
Tourelles, par des paroles injurieuses. L'un d'eux, le bâtard de
Granville, lui cria:
--Veux-tu donc que nous nous rendions à une femme?
Ils appelèrent les Français qui étaient avec elle maquereaux et
mécréants, pour leur faire honte d'accompagner une ribaude et une
sorcière. Mais soit qu'ils crussent que ses charmes la rendaient
invulnérable, soit qu'ils tinssent pour honteux de férir quiconque
portait un message, pas plus cette fois que les autres ils ne tirèrent
sur elle[942].
[Note 942: _Procès_, t. III, p. 68.--_Journal du siège_, p. 79.]
Ce dimanche, Jacquet le Prestre, varlet de la ville, offrit le vin à
la Pucelle[943]. Les procureurs et les citoyens ne savaient mieux
faire pour honorer celle qu'ils regardaient comme leur capitaine.
Ainsi en usaient-ils avec les seigneurs, les rois et les reines qu'ils
recevaient dans leurs murailles. Le vin était alors grandement estimé
pour sa noblesse et sa bienfaisance. Jeanne, en formant un souhait,
disait volontiers: «Dussé-je ne pas boire de vin d'ici à
Pâques[944]!...» Mais de fait, elle ne buvait point de vin pur et
mangeait peu[945].
[Note 943: Extraits des comptes de forteresse, dans _Procès_, t.
V, p. 259.]
[Note 944: _Procès_, t. I, p. 64.]
[Note 945: _Procès_, t. III, pp. 9, 15, 18, 22, 60; t. V, p.
120.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Morosini, p. 101.--_Relation
du greffier de La Rochelle_, p. 337.]
Durant ces jours d'attente, la Pucelle ne se reposa pas un moment. Le
lundi 2 mai, elle monta à cheval et alla aux champs pour voir les
bastilles anglaises. Le peuple la suivit en masse, sans crainte,
joyeux d'être près d'elle. Et quand elle eut regardé tout à son aise,
elle rentra dans la ville et se rendit à l'église cathédrale où elle
entendit les vêpres[946].
[Note 946: _Journal du siège_, p. 80.--P. Mantellier, _Histoire du
siège_, p. 95.]
Le lendemain, 3 mai, jour de l'invention de la sainte Croix, qui était
la fête de la cathédrale, elle suivit la procession avec les
procureurs et les habitants. Là, maître Jean de Macon, chantre de la
cathédrale[947], l'aborda en ces termes:
--Ma fille, êtes-vous venue pour lever le siège?
[Note 947: Charles Cuissard, _Notes chronologiques sur Jean de
Macon_, dans _Mémoires de la Société archéologique de l'Orléanais_, t.
XI, 1897, pp. 529, 545.]
Elle répondit:
--En nom Dieu, oui[948]!
[Note 948: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p.
291.--Lottin, _Recherches_, t. I, p. 30.]
Les Orléanais croyaient tous que les Anglais étaient innombrables
autour de la ville comme les étoiles dans le ciel; le notaire
Guillaume Girault n'attendait plus qu'un miracle[949]; Jean Luillier,
marchand drapier[950] de son état, estimait impossible que les
concitoyens pussent tenir longtemps contre des ennemis à ce point
plus forts qu'eux[951]. Messire Jean de Macon s'effrayait
pareillement de la puissance et de la multitude des Godons.
[Note 949: Note de Guill. Girault, notaire, dans _Procès_, t. IV,
p. 282.--_Journal du siège_, p. 135.]
[Note 950: _Procès_, t. V, pp. 112-113.]
[Note 951: _Procès_, t. III, p. 23.]
--Ma fille, dit-il à la Pucelle, ils sont forts et bien fortifiés, et
ce sera une grande affaire que de les mettre dehors[952].
[Note 952: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 291.]
Si le notaire Guillaume Girault, si le drapier Jean Luillier, si
messire Jean de Macon, au lieu de nourrir des imaginations tristes,
avaient fait le compte des assiégés et des assiégeants, ils auraient
reconnu que ceux-ci étaient moins nombreux que ceux-là, et que l'armée
de Scales, de Suffolk, de Talbot, semblait maigre et chétive au regard
des armées que le roi Henri V avait jadis menées aux grands sièges;
ils se seraient aperçus, en y regardant un peu, que les bastilles
horrifiquement nommées Londres et Paris n'étaient capables d'arrêter
au passage ni blé, ni boeufs, ni pourceaux, ni gens d'armes, que des
marchands avec leurs bestiaux insultaient chaque jour ces gigantesques
mannequins; et qu'enfin les affaires des Orléanais étaient pour
l'heure en meilleur état que celles des Anglais. Mais ils n'avaient
rien observé par eux-mêmes et ils s'en tenaient au sens commun, qui
est rarement le sens du juste et du vrai. La Pucelle n'entra pas dans
les fausses raisons de messire Jean de Macon. Des Anglais, elle n'en
savait pas plus que lui; cependant, comme elle était une sainte, elle
répondit avec tranquillité:
--Il n'est rien d'impossible à la puissance de Dieu[953].
[Note 953: _Procès_, t. III, p. 23.]
Et maître Jean de Macon l'approuva de penser ainsi.
* * * * *
Ce qui rendait la situation trouble, dangereuse, effrayante, c'est que
les bourgeois se croyaient trahis. Ils se rappelaient le comte de
Clermont, l'homme des Harengs, et ils soupçonnaient les gens du roi de
les abandonner encore; ils se voyaient, après avoir tant fait et tant
payé, livrés aux Anglais. Cette idée les rendait fous[954]. Le bruit
courait que le maréchal de Boussac, parti avec monseigneur le Bâtard
au-devant du second convoi de vivres, et qui devait revenir le mardi
3, ne reviendrait pas. On disait que le chancelier de France voulait
licencier l'armée. C'était absurde: le Conseil du roi et celui de la
reine de Sicile faisaient au contraire de vigoureux efforts pour
délivrer la cité; mais de longues souffrances et un horrible danger
troublaient les esprits. On craignait aussi plus raisonnablement qu'il
n'arrivât malheur en chemin à ceux de Blois, comme il était arrivé aux
autres, à Rouvray. Les inquiétudes des bourgeois envahirent les
compagnons de la Pucelle. Un des meilleurs d'entre eux, le sire
d'Aulon, son intendant, lui laissa voir ses craintes: elle n'en fut
point effleurée. Elle répondit avec la tranquillité radieuse des
illuminées:
--Le maréchal viendra. Et je sais bien qu'il ne lui arrivera aucun
mal[955].
[Note 954: _Journal du siège_, pp. 51-52.]
[Note 955: _Procès_, t. III, p. 79.--_Chronique de la Pucelle_, p.
286.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 85.]
Ce jour-là, on vit entrer les petites garnisons de Gien, de
Château-Regnard et de Montargis[956]. Mais l'armée de Blois ne vint
point. Le lendemain au petit jour, elle fut signalée dans la plaine de
Beauce. Et, en effet, le sire de Rais, ramené par le maréchal de
Boussac et monseigneur le Bâtard, longeait avec ses hommes d'armes la
forêt d'Orléans[957]. Les bourgeois, à cette nouvelle, durent tous
s'écrier que la Pucelle avait eu raison de vouloir passer au nez de
Talbot, puisque maintenant les capitaines suivaient le chemin qu'elle
avait indiqué. En fait il en était un peu autrement qu'on ne croyait.
Une partie seulement de l'armée de Blois s'était risquée à forcer le
passage entre les bastilles de l'ouest: le convoi avec son escorte
venait, comme l'autre, par la Sologne et devait entrer par eau dans la
ville, et l'on avait raisonnablement maintenu, pour débarquer les
vivres, les dispositions qui s'étaient à l'usage trouvées excellentes
une première fois[958].
[Note 956: _Journal du siège_, p. 81.]
[Note 957: _Chronique de la Pucelle_, p. 287.--_Journal du siège_,
p. 81.--Abbé Dubois, _Histoire du siège_, dissertation IX.--Lottin,
_Recherches_, t. I, p. 205.--Loiseleur, _Comptes des dépenses_, ch.
VII.]
[Note 958: Le 4 mai, comme le 29 avril, les blés descendirent par
la Loire. En effet, on trouve dans un mandement de paiement mention
des «nottoniers qui amenèrent les blés qui furent amenés de Blois le
iiije jour de may» (Boucher de Molandon, _Première expédition de
Jeanne d'Arc_, pp. 58-59).]
Le capitaine La Hire et plusieurs chefs demeurés dans la ville
allèrent avec cinq cents combattants au-devant du sire de Rais, du
maréchal de Boussac et du Bâtard. La Pucelle monta à cheval et partit
avec eux. Ils traversèrent les lignes anglaises vers Saint-Ladre et,
ayant rencontré l'armée un peu au delà, ils retournèrent à la ville de
compagnie. Les prêtres, et parmi eux le frère Pasquerel, portant la
bannière, passèrent les premiers sous la bastille de Paris, en
chantant des psaumes[959].
[Note 959: _Procès_, t. III, pp. 105, 211.]
Jeanne dîna dans l'hôtel de Jacques Boucher avec son intendant Jean
d'Aulon. Quand on eut retiré la nappe, le Bâtard étant venu chez le
trésorier, causa un moment avec elle, gracieux et courtois, mais ne
disant que ce qu'il voulait dire.
--J'ai su de vrai, fit-il, par gens dignes de foi, que Falstolf doit
venir bientôt vers les Anglais qui font le siège, pour les renforcer
et les ravitailler, et qu'il est déjà à Janville.
Jeanne, à cette nouvelle, montra une grande joie et dit en riant:
--Bâtard, Bâtard, en nom Dieu, je te commande que sitôt que tu sauras
la venue de Falstolf, tu me le fasses savoir. Car, s'il passe sans que
je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête.
Sans paraître fâché de ce badinage un peu rude, il lui répondit
qu'elle n'eût crainte, qu'il le lui ferait bien savoir[960].
[Note 960: _Procès_, t. III, p. 212.]
Sir John Falstolf était déjà signalé le 26 avril. C'est surtout pour
ne pas le rencontrer qu'on avait passé par la Sologne. Il se peut
qu'on l'eût encore signalé le 4 mai, sans plus de raison. Mais le
Bâtard savait autre chose. Le blé du second convoi était, comme celui
du premier, descendu par le fleuve; on avait décidé en conseil que les
capitaines attaqueraient dans l'après-dînée la bastille Saint-Loup,
pour opérer une diversion, ainsi qu'on avait fait le 29 avril[961].
L'attaque était déjà commencée. De cela le Bâtard ne souffla mot à la
Pucelle. Il lui apparaissait qu'elle était la seule puissance debout
dans la ville, mais il croyait que dans la guerre, elle ne dût vaquer
qu'au spirituel[962].
[Note 961: _Ibid._, t. III, p. 212.--_Journal du siège_, p. 78.]
[Note 962: _Chronique de la Pucelle_, p. 288.]
Après qu'il se fut retiré, Jeanne, fatiguée de sa chevauchée matinale,
se mit sur son lit avec son hôtesse pour dormir un peu. Le sire Jean
d'Aulon, qui était fort las, s'étendit sur une couchette, dans la même
chambre, pensant prendre le repos dont il avait besoin. Mais à peine
s'était-il endormi que la Pucelle sauta du lit et l'éveilla à grand
bruit. Il lui demanda ce qu'elle voulait.
--En nom Dieu! répondit-elle tout agitée, mon Conseil m'a dit que
j'allasse contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller à
leurs bastilles ou contre Falstolf, qui les doit ravitailler[963].
[Note 963: _Procès_, t. III, pp. 212-213.]
Elle avait rêvé et assisté en songe à ce qu'elle appelait son Conseil,
c'est-à-dire à la venue des saintes. Elle avait entendu, dans son
rêve, madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite. Il était
arrivé cette fois ce qui arrivait toujours. Les saintes ne lui avaient
dit que ce qu'elle savait elle-même; elles ne lui avaient rien révélé
de ce qu'elle avait besoin d'apprendre, elles ne l'avaient pas avertie
qu'en ce moment même les Français attaquaient la bastille Saint-Loup
et souffraient grand dommage. Et elles s'en étaient allées, les
bienheureuses, la laissant dans l'erreur et l'ignorance de ce qui
était, dans l'incertitude de ce qu'il fallait faire. Ce n'était pas le
bon sire d'Aulon qui pouvait la tirer d'embarras. On ne l'appelait
pas, lui non plus, aux conseils des capitaines. Il ne lui répondit
rien, et se mit à l'armer le plus vite qu'il put. Il avait déjà
commencé, quand ils entendirent une grande rumeur et des cris qui
montaient de la rue. Ils apprirent des passants qu'on se battait du
côté de Saint-Loup et que les ennemis faisaient beaucoup de mal aux
Français. Jean d'Aulon, sans en demander davantage, alla tout de suite
se faire armer par son écuyer. Presque en même temps Jeanne descendit
et demanda:
--Où sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule[964].
[Note 964: _Procès_, t. III, p. 106.]
Elle trouva dans la rue frère Pasquerel, son chapelain, avec quelques
prêtres, et son page Mugot, à qui elle cria:
--Ha! sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût
répandu!... En nom Dieu, nos gens ont fort affaire[965].
[Note 965: _Ibid._, t. III, p. 68.]
Elle lui commanda d'amener son cheval et acheva de se faire armer par
la femme et la fille de son hôte. Le page, à son retour, la trouva
tout équipée. Elle l'envoya chercher son étendard, qui était resté
dans sa chambre. Il le lui passa par la fenêtre. Elle le prit et lança
son cheval sur la grand'rue, vers la porte de Bourgogne, d'un tel pas,
que le feu jaillissait du pavé[966].
[Note 966: _Chronique de la Pucelle_, p. 288.]
--Courez après elle! cria la femme de l'argentier[967].
[Note 967: _Procès_, t. III, p. 69.]
Le sire d'Aulon ne l'avait pas vue partir. Il s'imagina, on ne sait
pourquoi, qu'elle était sortie à pied et qu'ayant rencontré dans la
rue un page monté sur un cheval, elle l'en avait fait descendre et
avait pris le cheval[968]. Pour aller de la porte Renart à la porte de
Bourgogne, il fallait traverser la ville dans toute sa largeur. Jeanne
qui, depuis trois jours, parcourait les rues d'Orléans, tira son
chemin tout droit. Jean d'Aulon et le page, qui la poursuivaient à
grande hâte, ne la rejoignirent qu'à la porte. Comme ils y arrivaient,
ils rencontrèrent un blessé qu'on emmenait. La Pucelle demanda aux
porteurs qui était cet homme. Ils répondirent que c'était un Français.
Elle dit alors:
--Je n'ai jamais vu sang de Français que les cheveux ne me levassent
sur la tête[969].
[Note 968: _Ibid._, t. III, p. 212.]
[Note 969: _Procès_, t. III, pp. 212-213.]
La Pucelle et le sire d'Aulon poussèrent, avec quelques gens d'armes
de leur compagnie, par les champs, sur Saint-Loup. Chemin faisant ils
virent des hommes de leur parti. Le bon écuyer, peu accoutumé aux
grandes batailles, ne se rappelait pas en avoir jamais vu autant à la
fois[970].
[Note 970: _Ibid._, t. III, p. 213.]
Depuis une heure, les Bretons et les Manceaux du sire de Rais
escarmouchaient devant la bastille. Les derniers arrivés, selon
l'usage, faisaient le guet[971]. Mais, si ces combattants, venus le
matin dans la ville, avaient attaqué sans prendre le temps de
souffler, c'est apparemment qu'ils étaient pressés. Ils faisaient ce
qu'on avait fait le 29 avril et pour la même raison[972], c'est-à-dire
qu'ils occupaient les Anglais pendant le passage des chalands chargés
de blé qui, en ce moment même, descendaient la rivière jusqu'au fossé
de l'enceinte. Du haut de leur colline escarpée, dans leur forte
bastille, les Anglais s'étaient défendus facilement malgré leur petit
nombre, et les gens du roi n'avaient guère tenu, puisque la Pucelle et
le sire d'Aulon les trouvaient répandus par les champs. Elle les
rassembla et les ramena. C'étaient ses amis: ils avaient voyagé
ensemble, chanté ensemble des hymnes et des psaumes, entendu ensemble
la messe dans les champs. Ils savaient qu'elle portait chance: ils la
suivirent. En marchant à leur tête, elle eut d'abord une pensée
religieuse. La bastille était construite sur l'église et le monastère
des Dames de Saint-Loup. Elle fit publier à son de trompe qu'on ne
prît rien dans l'église[973]. Il lui souvenait que, pour avoir pillé
l'église de Notre-Dame de Cléry, Salisbury avait fait une mauvaise
fin; et elle avait à coeur de préserver de male mort ses hommes
d'armes[974]. C'était la première fois qu'elle voyait des gens
combattre et, sitôt entrée dans la bataille, elle en devint le chef
parce qu'elle était la meilleure. Elle fit mieux que les autres, non
qu'elle en sût davantage; elle en savait moins. Mais elle avait plus
grand coeur. Quand chacun songeait à soi, seule elle songeait à tous;
quand chacun se gardait, elle ne se gardait de rien, s'étant offerte
tout entière par avance. Et cette enfant, qui, comme toute créature
humaine, craignait la souffrance et la mort, à qui ses Voix, ses
pressentiments avaient annoncé qu'elle serait blessée, alla droit en
avant et demeura, sous les traits d'arbalète et les plombées de
couleuvrines, debout au bord du fossé, son étendard à la main, pour
rallier les combattants[975]. Par elle ce qui n'était qu'une diversion
devenait une attaque à fond. On donna l'assaut.
[Note 971: Gruel, _Chronique d'Arthur de Richemont_, p. 72.]
[Note 972: _Journal du siège_, p. 75.]
[Note 973: _Procès_, t. III, p. 124, 126.--Abbé Dubois, _Histoire
du siège_, dissertation VI.--Morosini, t. IV, annexe XIII.--_Journal
du siège_, pp. 83-84.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 72.]
[Note 974: Robert Blondel, _De reductione Normanniæ_, dans
_Procès_, t. IV, p. 347.--_Journal du siège_, p. 13.--_Chronique de la
fête_, dans _Procès_, t. V, pp. 286 et suiv.]
[Note 975: _Procès_, t. III, pp. 109, 127.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 295.--Greffier de la Chambre des comptes de Brabant, dans
_Procès_, t. IV, p. 426.--Eberhard Windecke, p. 172.]
Lorsqu'il sut que la bastille Saint-Loup était attaquée, sir John Talbot
sortit du camp de Saint-Laurent-des-Orgerils. Il avait beaucoup de
chemin à faire sur ses lignes et le long de la forêt avant d'atteindre
la bastille en péril. Il se mit en marche et ramassa sur son passage les
garnisons des bastilles de l'ouest. Les guetteurs de la ville virent ces
mouvements et sonnèrent l'alarme; le maréchal de Boussac sortit par la
porte Parisis, au nord, et alla vers Fleury s'opposer à la marche de
Talbot. Le capitaine anglais se disposait à forcer le passage quand il
vit une épaisse fumée s'élever au-dessus de la bastille Saint-Loup. Il
comprit que les Français l'avaient prise et brûlée, et il retourna
tristement au camp de Saint-Laurent-des-Orgerils[976].
[Note 976: Perceval de Cagny dit: «Tentost après [l'arrivée de la
Pucelle au bord des fosses] ceulx de la place se vouldrent rendre à
elle: elle ne les voult recevoir à rançon et dist qu'elle les
prendroit maulgré eulx, et fist renforcier son assault. Et incontinent
fut la place prinse et presque touz mis à mort.» Cela est peu
croyable. Les Anglais se seraient rendus au dernier goujat de l'ost
des Armagnacs, plutôt que de se rendre à la Pucelle, et celle-ci
n'aurait pas refusé vraisemblablement de les prendre à rançon.
D'ailleurs, Perceval de Cagny n'a pas la moindre idée de ce qui se
passa le 4 mai. Il croit, par exemple, que la Pucelle commença
l'attaque.--_Perceval de Cagny_, pp. 144 et suiv.--_Journal du siège_,
p. 82.--_Chronique de la Pucelle_, p. 289.--_Chronique de la fête_,
dans _Procès_, t. V, p. 294.]