On entend: ce qui la fâchait, c'était de n'avoir point été menée droit

devant Talbot et les Anglais. Elle venait d'apprendre que Talbot était

sur la rive droite avec son camp. Et, en parlant de Talbot et des

Anglais, elle entendait désigner seulement les Anglais qui étaient

avec Talbot, puisqu'en descendant au Val de Loire, près du guet de

Saint-Jean-le-Blanc, elle avait aperçu la bastille des Augustins et

les Tourelles du bout du pont et qu'elle ne pouvait pas douter qu'il

n'y eût aussi des Anglais sur la rive gauche. Il reste à savoir

pourquoi elle avait tant désiré se montrer tout d'abord à Talbot et à

ses Anglais et pourquoi maintenant elle était si marrie d'être séparée

de lui par la Loire. Jugeait-elle que le camp retranché de

Saint-Laurent-des-Orgerils, où commandaient Scales, Suffolk et Talbot,

devait être tout de suite attaqué? Elle n'avait pu se faire

d'elle-même cette idée, puisqu'elle ne connaissait pas les lieux, et

aucun homme d'armes n'avait pu lui mettre cette folie en tête,

d'attaquer un camp retranché en menant des boeufs et des chariots.

Elle n'avait pas songé non plus, comme on l'a dit tant de fois, à

forcer le passage entre la bastille Saint-Pouair à l'orée des bois,

puisqu'elle ignorait les bastilles et les forêts comme le reste. Et si

tel avait été son dessein, elle l'aurait dit clairement au Bâtard, car

elle savait se faire entendre, et même les bonnes gens trouvaient

qu'elle parlait bien. Quelle était donc sa pensée? Il n'est pas

impossible de la pénétrer, si l'on songe à ce que pouvait être en ce

moment la pensée d'une sainte, ou si seulement on se rappelle les

paroles et les actes par lesquels Jeanne avait annoncé et préparé sa

mission. Elle avait dit aux docteurs de Poitiers: «Le siège d'Orléans

sera levé et la ville affranchie de ses ennemis après que j'en aurai

fait sommation de par le Roi du ciel[892].» Elle avait mandé, de par

le Roi du ciel, à Scales, à Suffolk et à Talbot de lever le siège;

elle leur avait écrit qu'elle était toute prête à faire la paix et les

avait sommés de retourner en Angleterre. Maintenant elle demandait

réponse à Talbot, à Suffolk et à Scales. Puisque les Anglais ne lui

avaient point renvoyé son héraut, elle venait à eux, à leurs chefs,

comme un héraut de Messire; elle venait requérir qu'ils fissent paix.

Et s'ils ne voulaient faire paix, elle était prête à combattre. C'est

seulement après leur refus qu'elle serait assurée de vaincre, non par

raisons humaines, mais parce que son Conseil le lui avait promis.

Peut-être même, peut-être espérait-elle qu'en se montrant aux

capitaines anglais, son étendard à la main, accompagnée de madame

sainte Catherine, de madame sainte Marguerite et de monseigneur saint

Michel archange, elle les persuaderait de quitter la France; que,

tombant à genoux, Talbot obéirait, non certes à elle, mais à Celui qui

l'envoyait, et qu'ainsi elle ferait ce pourquoi elle était venue sans

que coulât une goutte de ce sang français qui lui était cher et sans

que les Anglais, dont elle avait pitié, perdissent ni leurs corps ni

leurs âmes. En tout cas, il fallait obéir à Dieu et pratiquer la

charité: la victoire était à ce prix. Et cette pieuse victoire qu'elle

apportait, cette victoire angélique, les chefs de son parti, par une

fausse prudence, la lui arrachaient des mains. Ils l'empêchaient

d'accomplir sa mission, de donner, peut-être, le signe promis et

l'entraînaient avec eux dans des entreprises moins sûres et moins

belles. De là sa douleur et sa colère.

[Note 892: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 68.--_Journal du

siège_, p. 48.]

Même après la déconvenue de son entrée, elle ne se croyait pas dispensée

d'offrir la paix aux ennemis, afin d'être agréable à Dieu[893]. Et

puisqu'elle ne pouvait aller tout de suite au camp de Talbot, elle

voulut se montrer devant le guet de Saint-Jean-le-Blanc[894].

[Note 893: Opinion de Martin Berruyer, dans Lanéry d'Arc,

_Mémoires et consultations_, chap. VII.]

[Note 894: _Procès_, t. III, pp. 78 et 214.]

Il n'y avait plus personne derrière les palissades. Mais, si elle y

était allée et si elle y avait trouvé des ennemis, elle leur aurait

d'abord offert la paix. La conduite qu'elle tint ensuite dans la ville

en est la preuve certaine. Elle ne venait pas mettre au service des

Orléanais des plans de campagne ou des ruses de guerre; sa part dans

l'oeuvre de la délivrance était plus haute et plus pure. Elle

apportait à des hommes faibles, malheureux, égoïstes et souffrants,

les invincibles forces de l'amour et de la foi, la vertu du sacrifice.

Monseigneur le Bâtard, qui regardait la mission de Jeanne comme

purement religieuse et qu'on aurait bien étonné en lui disant qu'il

devait consulter cette paysanne sur le fait de la guerre, fit mine de

ne point entendre les reproches qu'elle lui adressait et alla pourvoir

à ce que les opérations fussent exécutées conformément aux

dispositions prises.

Tout avait été soigneusement concerté et préparé, mais voici que

survenait une anicroche. Les chalands que les Orléanais devaient

envoyer à Chécy pour embarquer les vivres n'avaient pas encore

démarré[895]. Ils n'allaient qu'à la voile et, comme le vent soufflait

d'amont, ils ne pouvaient pas naviguer. On ne savait pas s'ils le

pourraient bientôt, et le temps était cher. Jeanne dit avec confiance

à ceux qui s'inquiétaient:

--Attendez un peu. Car, en nom Dieu, tout entrera dans la ville[896].

[Note 895: _Procès_, t. III, p. 78.--_Journal du siège_, pp.

74-75.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 290.]

[Note 896: _Procès_, t. III, p. 105.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 284.]

Elle avait raison. Le vent tourna; on déploya la toile, et les

chalands remontèrent le fleuve sous une brise d'arrière qui les

poussait assez fort pour qu'un bateau en pût traîner deux ou trois à

sa remorque[897]. Ils passèrent sans encombre devant la bastille

Saint-Loup. Monseigneur le Bâtard monta dans un de ces bateaux avec

Nicole de Giresme, grand prieur de France en l'ordre de Rhodes, et la

flottille aborda au port de Chécy, où elle resta mouillée toute la

nuit[898]. Il fut décidé que l'armée de secours camperait cette nuit

au port du Bouchet afin de garder le convoi en aval, tandis qu'un

détachement se tiendrait vers les îles de Chécy pour veiller en amont,

et regarder du côté de Jargeau. La Pucelle, en compagnie de quelques

capitaines, avec un détachement de gens d'armes et de trait, suivit la

berge et arriva devant l'Île-aux-Bourdons[899].

[Note 897: Boucher de Molandon, _La délivrance d'Orléans et

l'institution de la fête du 8 mai, Chronique anonyme du XVe siècle_,

Orléans, 1883, in-8º, pp. 28, 29.]

[Note 898: _Procès_, t. III, p. 6.]

[Note 899: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p.

290.--Morosini, t. III, p. 23, note 5.--Boucher de Molandon, _Première

expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 52-56.]

Les seigneurs qui avaient amené le convoi décidèrent qu'on partirait

tout de suite après le débarquement. L'armée, ayant fait sa besogne,

retournerait à Blois pour y prendre ce qui restait de vivres et de

munitions; car on n'avait pas tout emporté en une fois. Apprenant que

ces soldats, en compagnie desquels elle était venue, s'en allaient,

elle voulut partir avec eux, et après avoir tant demandé qu'on la

menât à Orléans, arrivée aux portes de la ville, elle ne pensait plus

qu'à s'en aller. Ainsi l'âme des mystiques tourne aux souffles de

l'Esprit; cette fois, comme toujours, Jeanne obéissait à des raisons

purement spirituelles. Elle ne voulait pas se séparer de ces gens

d'armes, parce qu'elle les croyait réconciliés avec Dieu, et qu'elle

n'était pas sûre d'en retrouver d'autres aussi contrits. Or, pour

elle, la victoire ou la défaite dépendaient uniquement de l'état de

grâce ou de péché où se trouvaient les combattants; les mener à

confesse, c'était tout son art militaire; elle n'avait point d'autre

science pour combattre derrière des murs ou en rase campagne.

--Quant à ce qui est d'entrer dans la ville, dit-elle, il me ferait

mal de laisser mes gens et ne le dois faire. Ils sont tous confessés

et, en leur compagnie, je ne craindrais pas toute la puissance des

Anglais[900].

[Note 900: _Procès_, t. III, p. 6.]

En fait, comme on le pense bien, confessés ou non, près d'elle ou loin

d'elle, ces soudards commettaient tous les péchés compatibles avec la

simplicité d'esprit; mais l'innocente n'en voyait rien; ouverts aux

choses invisibles, ses yeux étaient fermés aux choses sensibles.

Elle était soutenue dans sa résolution de retourner à Blois par les

capitaines qui l'avaient amenée et qui la voulaient emmener, alléguant

les ordres du roi. Comme elle portait chance, ils tenaient à la

garder. Monseigneur le Bâtard voyait au contraire de graves

inconvénients et même des dangers à ce qu'elle s'éloignât. Dans l'état

où il avait laissé les habitants d'Orléans, si on tardait à leur

montrer leur Pucelle, cris, menaces, émeutes, violences, mouvements de

fureur et de désespoir, tout était à craindre, même des massacres. Il

demanda en grâce aux capitaines de trouver bon, dans l'intérêt du roi,

que Jeanne entrât à Orléans, et il obtint, sans trop de peine, qu'ils

retournassent à Blois sans elle. Mais Jeanne ne se rendit pas si vite.

Il la supplia de se décider à passer la Loire. Elle refusa et fit une

telle résistance qu'il dut s'apercevoir qu'il n'est pas facile de

manier une sainte. Il fallut que l'un des chefs qui l'avaient amenée,

le sire de Rais ou le sire de Loré, joignît ses prières à celle du

Bâtard et lui dît:

--Allez-y sûrement, car nous vous promettons de retourner bientôt vers

vous[901].

[Note 901: _Procès_, t. III, p. 78.--_Chronique de la Pucelle_, p.

280.--_Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 285.--Boucher de

Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 61-62.]

Enfin, quand elle sut que le frère Pasquerel partirait avec eux,

pensant que ses gens seraient bien confessés, elle consentit à

rester[902]. Elle passa la Loire avec ses frères, sa petite

compagnie, le Bâtard, le maréchal de Boussac, le capitaine La Hire, et

débarqua à Chécy qui était alors un très gros bourg, ayant deux

églises, un Hôtel-Dieu, une léproserie[903]. Elle fut reçue par un

riche bourgeois nommé Guy de Cailly, dans le manoir de Reuilly où elle

passa la nuit[904].

[Note 902: _Procès_, t. III, p. 105.--_Mistère du siège_, v.

11616.]

[Note 903: Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, pp. 62 et 99, note XIV, et dans _Bulletin de la Société

archéologique de l'Orléanais_, t. IV, p. 429; t. IX, p. 73.]

[Note 904: _Journal du siège_, p. 75.--Ch. du Lys, _Traité

sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la

Pucelle d'Orléans et de ses frères_, Paris, 1628, in-4º, p. 50.--Abbé

Dubois, _Histoire du siège_, p. 344.--P. Mantellier, _Histoire du

siège_, p. 86.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, p. 65, pièces justificatives, note XV.]

Le 29 au matin, les chalands qui avaient mouillé à Chécy traversèrent

la Loire, et les convoyeurs les chargèrent de vivres, de munitions et

de bétail[905]. La Loire était haute[906]. Les chalands purent dériver

à charge par le chenal navigable qui longeait la rive gauche. Les

oseraies et les bouleaux de l'Île-aux-Boeufs les cachaient aux Anglais

de la bastille Saint-Loup qui, d'ailleurs, avaient en ce moment

beaucoup à faire. La garnison de la ville, pour les distraire,

escarmouchait contre eux. On s'y battait assez rudement; il y avait

morts, blessés et prisonniers des deux partis et les Anglais perdaient

un étendard[907]. Les chalands passèrent à découvert sous le guet de

Saint-Jean-le-Blanc, qui était abandonné[908], tournèrent à tribord

entre l'Île-aux-Boeufs et l'îlette des Martinets, pour redescendre, en

côtoyant la rive droite, sous l'Île-aux-Toiles jusqu'à la Tour-Neuve,

dont le pied baignait dans la Loire, à l'angle sud-est de la ville.

Puis ils se mirent à l'abri dans les fossés de la porte de

Bourgogne[909].

[Note 905: _Journal du siège_, pp. 75-76.]

[Note 906: Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, p. 68.]

[Note 907: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 290.]

[Note 908: _Journal du siège_, pp. 74, 75.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 69.--_Chronique de la Pucelle_, pp. 284-285.]

[Note 909: Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, pp. 51 et suiv.]

Toute la journée, le manoir de Reuilly fut assiégé par une foule de

bourgeois orléanais qui, n'y pouvant tenir, étaient venus, au péril de

leur vie, voir la Pucelle promise. Elle quitta Chécy seulement à six

heures du soir. Les capitaines voulaient ne la faire entrer dans la

ville que la nuit tombée, de peur qu'on ne s'écrasât devant elle et

qu'il n'y eût de grands désordres[910]. Ils passèrent sans doute par

les larges vallées qui descendent au midi de Semoy, sur les confins

des paroisses de Saint-Marc et de Saint-Jean-de-Braye. Chemin faisant,

elle disait à ceux qui chevauchaient avec elle:

--Ne craignez rien. Il ne vous arrivera aucun mal[911].

[Note 910: _Journal du siège_, p. 75.]

[Note 911: _Ibid._, p. 76.]

En fait, le passage n'était dangereux qu'aux piétons. Les gens de

cheval ne risquaient guère d'être poursuivis par les Anglais, qui,

dans leurs bastilles, manquaient de chevaux.

Ce vendredi 29 avril, elle entra de nuit dans Orléans par la porte de

Bourgogne; elle était armée de toutes pièces, et montée sur un cheval

blanc[912]. Un cheval blanc était la monture des hérauts d'armes et

des archanges[913]. Le Bâtard l'avait placée à sa droite. Elle faisait

porter devant elle son étendard, sur lequel on voyait deux anges

tenant chacun à la main une fleur de lis, et son pennon avec l'image

de la Salutation angélique. Puis venaient le maréchal de Boussac, Guy

de Cailly, Pierre et Jean d'Arc, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy,

le sire d'Aulon, les seigneurs, capitaines, écuyers, gens de guerre et

citoyens qui étaient allés au-devant d'elle à Reuilly[914]. À sa

rencontre, se pressaient les bourgeois et les bourgeoises d'Orléans,

portant des torches et montrant autant de joie que s'ils eussent vu

Dieu lui-même descendre dans leur ville[915]. Ils avaient souffert de

grands maux et craint de n'être point secourus, mais déjà ils se

sentaient réconfortés et comme désassiégés par la vertu divine qu'on

leur avait dit être en cette pucelle. Ils la regardaient avec un pieux

amour. Hommes, femmes, enfants se précipitaient, s'étouffaient pour

la toucher, elle et son cheval blanc, comme on touche les reliques des

saints. Dans cette presse une torche mit le feu au pennon. Ce que

voyant, la Pucelle donna de l'éperon et allongea le pas jusqu'à la

flamme qu'elle éteignit avec une adresse qui parut merveilleuse; car

tout en elle émerveillait[916]. Gens d'armes et bourgeois ravis

l'accompagnèrent en foule, par la ville, à l'église Sainte-Croix, où

premièrement elle alla rendre grâces à Dieu, puis à l'hôtel de Jacques

Boucher, où son logis était préparé[917].

[Note 912: _Journal du siège_, pp. 76-77.]

[Note 913: Et maintenant encore les trompettes montent des chevaux

blancs (_Histoire de Jeanne d'Arc_, par Lebrun de Charmettes, 1817,

in-8º, t. II, p. 21).]

[Note 914: _Procès_, t. III, p. 7.--_Journal du siège_, p.

76.--_Chronique de la Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_,

t. I, p. 72.--Morosini, t. III, pp. 28-30.]

[Note 915: _Procès_, t. III, p. 24.]

[Note 916: _Journal du siège_, p. 77.]

[Note 917: _Chronique de l'établissement de la fête_, p. 28.]

Jacques, ou comme on disait, Jacquet Boucher, depuis plusieurs années

trésorier du duc d'Orléans, était très riche homme et avait épousé la

fille d'un des plus notables bourgeois de la cité[918]. Demeuré dans

sa ville durant tout le siège, il contribuait à la dépense, faisait

des dons de blé, d'avoine et de vin, avançait des deniers pour achats

de poudre et d'armes. La garde des remparts appartenant aux bourgeois,

Jacques Boucher avait charge de tenir en état de défense la porte

Renart où il demeurait et qui se trouvait la plus exposée aux attaques

des Anglais. Son hôtel, un des plus beaux et des plus grands de la

ville, autrefois habité par une famille Regnart ou Renart qui avait

donné son nom à la porte, était situé dans la rue des Talmeliers, tout

proche l'enceinte. Les capitaines y tenaient conseil, quand ils ne se

réunissaient pas dans l'hôtel du chancelier Guillaume Cousinot, rue de

la Rose[919]. Le logis de Jacques Boucher était sans doute bien garni

de vaisselle d'argent et de tapisseries historiées. Dans une des

salles, il y avait, paraît-il, une peinture représentant trois femmes

et portant cette inscription: _Justice, Paix, Union_[920].

[Note 918: _Procès_, t. I, p. 101; t. III, pp. 34, 68, 124 et

suiv.; p. 211.--_Chronique de la Pucelle_, p. 285.--Boucher de

Molandon, _Jacques Boucher, sieur de Guilleville, trésorier général du

district d'Orléans..._, dans _Mémoires de la Société archéologique de

l'Orléanais_, t. XXII, 1889, p. 373.--Boucher de Molandon, _Première

expédition de Jeanne d'Arc_, p. 101, note XVI; pièces justificatives,

p. 108.]

[Note 919: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 73.--_Chronique de

la Pucelle_, éd. Vallet de Viriville, p. 20 [Notice sur G. Cousinot le

Chancelier]; Cf. _Nouvelle Biographie générale_.--Vallet de Viriville,

_Essais critiques sur les historiens originaux du règne de Charles

VII_, dans _Bibliothèque de l'École des Chartes_, 1857, 4e série, t.

III, pp. 11-14; 105-111.]

[Note 920: _Procès_, t. I, p. 101; t. III, pp. 68, 124 et suiv.;

t. IV, pp. 153, 219, 227.--_Journal du siège_, pp. 77, 78.--Boucher de

Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 69, 101, note

XVI.]

La Pucelle fut reçue en cette maison avec ses deux frères, les deux

compagnons qui l'avaient amenée au roi et leurs valets. Elle s'y fit

désarmer[921]. La femme et la fille de Jacques Boucher passèrent la

nuit avec elle. Jeanne partagea le lit de l'enfant, qui avait neuf ans

et se nommait Charlotte, du nom du duc Charles, que servait son

père[922]. C'était l'usage alors que l'hôte partageât son lit avec

son hôte, l'hôtesse avec son hôtesse. La civilité le voulait; les rois

n'y manquaient pas plus que les bourgeois. On enseignait aux enfants

comment il fallait se comporter avec son compagnon de lit, tenir sa

juste place, ne pas bouger et dormir la bouche fermée[923].

[Note 921: G. Lefèvre-Pontalis (_Chronique d'Antonio Morosini_, t.

III, p. 101, note) reconnaît dans la _Chronique de la Pucelle_ (XLIV,

p. 285) un mauvais emploi d'un trait cité par Dunois dans sa

déposition et qu'il faut laisser à la date du 7 mai où Dunois l'a

placé (_Procès_, t. III, p. 9).]

[Note 922: _Procès_, t. III, pp. 34, 68.]

[Note 923: Franklin, _La vie privée d'autrefois_, t. II et XIX,

_passim_.--H. Havard, _Dictionnaire de l'ameublement_, au mot: _lit_.]

Ainsi l'argentier ducal accueillit la Pucelle en son hôtel et

l'hébergea aux frais de la ville. Les chevaux de Jeanne furent mis

dans l'écurie d'un bourgeois nommé Jean Pillas. Quant aux frères

d'Arc, ils ne demeurèrent point avec leur soeur, mais logèrent en

l'hôtel de Thévenin Villedart. La ville les défraya de tout, leur

fournit notamment les souliers et les houseaux dont ils avaient besoin

et leur fit don de quelques écus d'or. Trois compagnons de la Pucelle,

fort dénués, qui la vinrent trouver à Orléans, reçurent de quoi

manger[924].

[Note 924: Comptes de forteresse, dans _Procès_, t. V, pp. 259,

260.]

Le lendemain, 30 avril, les milices orléanaises furent debout au petit

jour. Depuis la veille au soir tout était renversé dans la ville; la

révolte, longtemps contenue, éclatait. Les bourgeois, qui, dès le mois

de février, avaient pris la chevalerie en défiance et en haine, la

secouaient enfin et la brisaient[925]. Il n'y avait plus ni lieutenant

du roi, ni gouverneur, ni seigneurs, ni chefs de guerre; il n'y avait

plus qu'un pouvoir et qu'une force: la Pucelle. La Pucelle était

capitaine de la commune. Cette fillette, cette pastoure, cette

béguine que les nobles amenaient pour qu'elle leur portât bonheur,

leur causait le plus grand dommage qu'ils pussent éprouver; elle les

réduisait à rien. Dès la matinée du 30, ils eurent tout lieu de

s'apercevoir que la révolution bourgeoise était accomplie. Les milices

attendaient la Pucelle pour la mettre à leur tête et marcher tout de

suite avec elle contre les Godons. Les capitaines essayèrent de leur

faire comprendre qu'il fallait attendre l'armée de Blois et les gens

du maréchal de Boussac qui étaient partis, la nuit, à la rencontre de

cette armée. Les bourgeois en armes ne voulaient rien entendre et

réclamaient à grands cris la Pucelle. Elle ne parut point. Monseigneur

le Bâtard, qui avait la langue dorée, lui avait conseillé de ne se pas

montrer[926]. Ce fut le dernier avantage que les chefs prirent sur

elle. Encore, en paraissant leur céder, n'avait-elle, cette fois,

comme les autres, agi qu'à sa volonté. Quant aux bourgeois, avec ou

sans la Pucelle, ils voulaient se battre. Le Bâtard ne put les en

empêcher. Ils sortirent, accompagnés par les Gascons du capitaine La

Hire et les gens de messire Florent d'Illiers; ils attaquèrent

courageusement la bastille Saint-Pouair, que les Anglais nommaient

Paris et qui se dressait à quatre cents toises des murs; ils

culbutèrent le poste avancé et approchèrent la bastille de si près

qu'on leur apportait déjà de la ville des fagots et de la paille pour

incendier les barrières. Mais les Anglais, au cri de Saint-Georges,

sortirent en bon ordre et, après un rude et sanglant combat,

repoussèrent l'attaque des bourgeois et des routiers[927].

[Note 925: _Journal du siège_, pp. 43-44.]

[Note 926: _Procès_, t. III, pp. 7 et 211.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 287.--Jean Chartier, _Chronique_, t. I, pp. 74-75.]

[Note 927: _Journal du siège_, p. 78.--_Chronique de la fête_,

dans _Procès_, t. V, pp. 291-292.--Lettre écrite d'Allemagne dans

_Procès_, t. V, p. 347.]

La Pucelle n'en avait rien su. Venue de Dieu sur son cheval blanc, en

messagère armée et pacifique, elle n'estimait ni juste ni pieux de

combattre les Anglais avant qu'ils eussent refusé ses offres de paix.

Ce jour, comme la veille, tout son désir était d'aller saintement vers

Talbot. Elle demanda nouvelle de sa lettre et apprit que les

capitaines anglais n'en avaient tenu nul compte et qu'ils avaient

gardé son héraut Guyenne[928]. Voici ce qui était arrivé.

[Note 928: _Procès_, t. III, pp. 27, 108.--_Journal du siège_, p.

79.]

Cette lettre, que le Bâtard trouvait faite de paroles bien simples,

produisit sur les Anglais un effet prodigieux. Elle les remplit de

fureur et d'épouvante. Ils retinrent le héraut qui l'avait portée, et,

bien que la coutume et l'usage fussent de respecter la personne de ces

officiers, alléguant que le messager de la sorcière ne pouvait être

qu'un hérétique, ils le firent mettre aux fers et, après une manière

de procès, le condamnèrent au feu comme complice de l'abuseresse[929].

Même, ils dressèrent le poteau où il devait être lié. Toutefois,

avant d'exécuter la sentence, ils jugèrent bon de consulter

l'Université de Paris, comme l'évêque de Beauvais devait la consulter,

en pareille matière, dix-huit mois plus tard[930]. La peur les rendait

méchants. Ces malheureux, que l'on traitait de diables, craignaient

les diables. Ils soupçonnaient les Français à l'esprit subtil d'être

nécromanciens et sorciers, et disaient que les Armagnacs avaient fait

mourir le grand roi Henri V par des vers magiques. Redoutant que leurs

ennemis n'usassent contre eux de sortilèges et d'enchantements, ils

portaient sur eux, pour se préserver de tout mal des bandes de

parchemin couvertes de formules conjuratoires qu'on nommait des

«periapts»[931]. Le plus efficace, de ces amulettes, était le premier

chapitre de l'évangile de saint Jean. À cette époque, les étoiles les

menaçaient et les mathématiciens lisaient dans le ciel leur ruine

prochaine. Leur défunt roi Henri V avait, du temps qu'il étudiait à

Oxford, appris les règles de la divination par les astres. Il gardait

dans ses coffres pour son usage particulier deux astrolabes, l'un

d'argent et l'autre d'or. Quand sa femme, Catherine de France, fut

près d'accoucher, il opéra lui-même «l'élection à la fois sidérale et

topique», relative à la venue de l'enfant dans le monde. Et, comme

d'ailleurs une prophétie courait l'Angleterre[932], disant que Windsor

perdrait ce que Monmouth avait gagné, il défendit à la reine de faire

ses couches à Windsor. Mais on ne peut détourner la destinée. L'enfant

royal naquit à Windsor. Son père était en France quand il en apprit la

nouvelle; il en conçut de funestes présages et fit venir Jean Halbourd

de Troyes, ministre général des trinitaires ou mathurins, «excellent

en astrologie», qui, ayant dressé le thème de nativité, ne put que

confirmer le roi dans ses noirs pressentiments[933]. Et voici que les

temps étaient venus. Windsor régnait; il fallait s'attendre à tout

perdre. Merlin l'avait prédit, qu'une vierge les devait bouter hors de

France et de tout point les défaire. Quand vint la Pucelle, ils

pâlirent d'effroi; capitaines et soldats perdirent tout courage[934].

Tels qui n'avaient peur d'homme au monde tremblaient devant cette

fille, la tenant pour sorcière. C'eût été trop leur demander que de la

tenir pour sainte et envoyée du Ciel. Il suffisait qu'ils la prissent

pour une magicienne très savante[935]. À ceux qu'elle venait secourir,

elle semblait une fille de Dieu; à ceux qu'elle venait détruire, elle

apparaissait comme un monstre horrible en forme de femme. Ce double

aspect fit toute sa force: angélique pour les Français et diabolique

pour les Anglais, elle se montrait aux uns et aux autres invincible et

surnaturelle.

[Note 929: _Chronique de la Pucelle_, p. 284.--_Procès_, t. III,

p. 26.]

[Note 930: Martial de Paris, dit d'Auvergne, _Vigiles de Charles

VII_, éd. Coustelier, 1724, t. I, p. 98.]

[Note 931: La Curne, au mot: _Periapt_.--Shakespeare, _Henry VI_,

première partie, scène XXIV.]

[Note 932: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène XI.]

[Note 933: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. I,

p. 306.--Carlier, _Histoire du Valois_, t. II, p. 442.]

[Note 934: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, p. 61.]

[Note 935: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène I.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 24 / 39 段