Plus tard la Pucelle ne se rappelait pas avoir dicté «corps pour
corps», ce qui n'a pas grande importance. Mais elle déclara qu'elle
n'avait pas dit: «Je suis chef de guerre», et qu'elle avait dicté:
«Rendez au Roi», et non pas: «Rendez à la Pucelle[855]». Sa mémoire,
qui n'était pas toujours bonne, la trompait peut-être. Pourtant, elle
paraissait bien sûre de ce qu'elle disait, et elle répéta par deux
fois que «chef de guerre» et «rendez à la Pucelle» n'étaient pas dans
sa lettre, et il est possible que ces termes fussent du fait des
moines qui se tenaient près d'elle. Ces religieux errants se
souciaient médiocrement d'une querelle de fiefs, et leur plus grand
souci n'était pas que le roi Charles rentrât en possession de son
héritage. Ils voulaient sans doute le bien du royaume de France; mais,
assurément, ils voulaient d'un meilleur coeur le bien de la
chrétienté, et nous verrons que si ces moines mendiants, frère
Pasquerel et plus tard frère Richard, s'attachèrent à la Pucelle, ce
fut dans l'espoir de l'employer au profit de l'Église. Aussi ne
serait-il pas surprenant qu'ils eussent tout d'abord pris soin de la
déclarer chef de guerre et même de l'investir d'un pouvoir spirituel
supérieur au pouvoir temporel du roi, ce qui est impliqué dans cette
phrase: «Rendez à la Pucelle... les clefs des bonnes villes.»
[Note 855: _Procès_, t. I, pp. 55, 56, 84.]
Cette lettre même indique une des espérances, entre autres, qu'ils
fondaient sur elle. Ils comptaient qu'après avoir accompli sa mission
en France, elle prendrait la croix et irait à la conquête de
Jérusalem, entraînant à sa suite toutes les armées de l'Europe
chrétienne[856]. En ce moment même, un disciple de Bernardin de
Sienne, un franciscain, nouvellement venu de Syrie[857], frère
Richard, qui devait bientôt se rencontrer avec la Pucelle, prêchait à
Paris, annonçant la fin prochaine du monde et exhortant les fidèles à
combattre l'Antéchrist[858]. Il faut se rappeler que les Turcs, qui
avaient vaincu les chevaliers chrétiens à Nicopolis et à Sémendria,
menaçaient Constantinople et terrifiaient l'Europe entière. Papes,
empereurs, rois, sentaient la nécessité de tenter contre eux un grand
effort.
[Note 856: Morosini, t. III, pp. 64, 82 et suiv.--Christine de
Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 16.--Sur l'idée de Croisade, Cf. N.
Jorga, _Philippe de Mézières_, 1896, in-8º; _Notes et extraits pour
servir à l'histoire des Croisades au XVe siècle_, Paris, 1899-1902, 3
vol. in-8º (Extrait de la _Revue de l'Orient Latin_).]
[Note 857: _Pii Secundi commentarii_, éd. 1614, p. 440.--Wadding,
_Annales Minorum_, t. V, pp. 130 et suiv.]
[Note 858: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--S. Luce,
_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XV, CCXXXVII.--Voir les planches des
nombreux livrets populaires sur l'Antéchrist au XVe siècle (Brunet,
_Manuel du Libraire_, t. I, col. 316).]
On disait en Angleterre que le roi Henri V avait fait à madame
Catherine de France, entre Saint-Denys et Saint-Georges, un garçon
demi-anglais demi-français, qui irait jusqu'en Égypte tirer le Grand
Turc par la barbe[859]. Ce victorieux Henri V, sur son lit de mort,
entendait les clercs réciter les psaumes de la pénitence. Quand il
ouït ce verset: _Benigne fac Domine in bona voluntate tua ut
aedificentur muri Jerusalem_, il murmura d'une voix expirante: «J'ai
toujours eu dessein d'aller en Syrie et de reprendre la ville sainte
aux infidèles[860].» Ce fut sa dernière parole. Les hommes sages
conseillaient l'union des princes chrétiens contre le Croissant. En
France, l'archevêque d'Embrun, qui avait siégé aux conseils du
dauphin, maudissait l'insatiable cruauté de la nation anglaise et ces
guerres entre chrétiens, dont se réjouissaient les ennemis de la croix
de Jésus-Christ[861].
[Note 859: Félix Rabbe, _Jeanne d'Arc en Angleterre_, Paris, 1891,
p. 12.]
[Note 860: Monstrelet, t. IV, p. 112.--Vallet de Viriville,
_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 340.]
[Note 861: Le P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes
ou Cottiennes_, t. II, pp. 315 et suiv.]
Appeler les Anglais et les Français à prendre ensemble la croix,
c'était proclamer qu'après quatre-vingt-onze ans de violences et de
crimes le cycle des guerres profanes était fermé et que la chrétienté
se retrouvait telle qu'aux jours où Philippe de Valois et Édouard
Plantagenet promettaient au pape de s'unir contre les infidèles.
Mais quand la Pucelle conviait les Anglais à se joindre aux Français
dans une entreprise sainte et guerrière, on pouvait prévoir l'accueil
que recevrait des Godons cette convocation angélique. Et, lors du
siège d'Orléans, les Français de leur côté, pour de bonnes raisons, ne
songeaient pas à prendre la croix avec les Coués[862].
[Note 862: Dans toutes les copies de la lettre aux Anglais qui
nous sont parvenues, hors dans celle du Procès, à cet endroit: «Encore
que pourrez venir, etc.» le texte est complètement défiguré.]
Le style de cette lettre ne fut pas très goûté des connaisseurs. Le
Bâtard d'Orléans en trouvait toutes les paroles bien simples et
quelques années plus tard un bon légiste français la jugea écrite en
gros et lourd langage et mal ordonné[863]. Nous ne pouvons prétendre
en mieux juger que le légiste et que le Bâtard, qui avait des lettres;
pourtant nous nous demandons si ce qui leur semblait mauvais dans ces
façons de dire ce n'était pas qu'elles s'éloignaient du ton ordinaire
des chancelleries. La lettre de Blois se ressent, il est vrai, de
l'humilité où se tenait encore la prose française, quand elle n'était
pas soulevée par un Alain Chartier, mais on n'y trouve pas de terme ni
de tournure qui ne se rencontre dans les bons auteurs du temps. Le
langage peut n'en pas être très bien ordonné, mais l'allure en est
vive. Au reste rien n'y sent les bords de la Meuse; il n'y subsiste
aucune trace du parler lorrain et champenois[864]. C'est français de
clerc.
[Note 863: _Procès_, t. IV, p. 7.--Mathieu Thomassin, _Registre
Delphinal_, dans _Procès_, t. IV, p. 304.]
[Note 864: Elle contient au contraire des formes qu'on ne
rencontrerait pas sous la plume d'un Picard, d'un Bourguignon, d'un
Lorrain ou d'un Champenois, tel le participe _envoyée_. Les formes et
la graphie sont bien d'un clerc français (Communication de M. E.
Langlois).]
Tandis qu'Isabelle de Vouthon s'en était allée en pèlerinage au Puy,
ses deux plus jeunes enfants, Jean et Pierre, avaient pris aussi le
chemin de la France, pour rejoindre leur soeur, dans l'idée de faire
fortune auprès d'elle et du roi. De même frère Nicolas de Vouthon,
cousin germain de Jeanne, religieux profès en l'abbaye de Cheminon, se
rendit auprès de la jeune dévote[865]. Pour attirer ainsi toute cette
parenté, avant même d'avoir donné signe de son pouvoir, il fallait que
Jeanne eût des cautions aux bords de la Meuse et que de vénérables
personnes ecclésiastiques et de bons seigneurs lorrains répondissent
de son crédit en France. Ces garants de sa mission, elle les trouvait
sans aucun doute dans ceux qui l'avaient endoctrinée et accréditée par
prophétie; et peut-être frère Nicolas de Vouthon lui-même était-il du
nombre.
[Note 865: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de
Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XX,
9 et 10. Source très suspecte.]
Tenant dans l'armée état de sainte fille, elle avait en sa compagnie
un chapelain, frère Jean Pasquerel[866]; deux pages, Louis de Coutes
et Raymond[867]; ses deux frères, Pierre et Jean; deux hérauts,
Ambleville et Guyenne[868]; deux écuyers, Jean de Metz et Bertrand de
Poulengy. Jean de Metz pourvoyait à la dépense aux frais de la
couronne[869]. Elle avait aussi quelques valets à son service. Un
écuyer, nommé Jean d'Aulon, que le roi lui donna pour intendant, vint
la rejoindre à Blois[870]. C'était le plus pauvre écuyer du
royaume[871]. Il appartenait entièrement au sire de La Trémouille qui
le secourait d'argent, mais avait bon renom d'honneur et de
sagesse[872]. Jeanne attribuait les défaites des Français à ce qu'ils
chevauchaient avec des femmes de mauvaise vie et blasphémaient le
saint nom de Dieu. Et loin de lui être particulière, cette opinion
régnait parmi les personnes de savoir et de dévotion, qui rapportaient
notamment le désastre de Nicopolis à ce que, en chemin, les chrétiens
avaient fait des cruautés, mené des ribaudes et joué à des jeux
dissolus[873].
[Note 866: _Procès_, t. III, p. 101.]
[Note 867: _Ibid._, t. III, pp. 65, 67, 124.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 277.--A. de Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne
d'Arc_, Orléans, 1890, in-8º.]
[Note 868: _Procès_, t. III, pp. 26-27.]
[Note 869: Extraits des comptes de Hémon Raguier, _Procès_, t. V,
pp. 257, 258.]
[Note 870: _Procès_, t. III, p. 211.]
[Note 871: _Ibid._, t. III, p. 15.]
[Note 872: Duc de la Trémoïlle, _Les La Trémouille pendant cinq
siècles, Guy VI et Georges_ (1343-1446), Nantes, 1890, pp. 196, 201.]
[Note 873: Juvénal des Ursins, année 1396.]
À plusieurs reprises, de 1420 à 1425, le dauphin avait défendu de
maugréer, de renier, de blasphémer le nom de Dieu, de la Vierge Marie,
des saints et des saintes, sous peine d'une amende à laquelle
s'ajoutaient, en certains cas, des châtiments corporels. Les lettres
qui portaient cette défense alléguaient que les blasphèmes attiraient
des guerres, des pestes et des famines, et que les blasphémateurs
étaient responsables en partie des maux qui affligeaient le
royaume[874]. Aussi la Pucelle allait-elle parmi les gens d'armes, les
exhortant à chasser les femmes qui suivaient l'armée et à ne plus
prononcer en vain le nom du Seigneur. Elle leur recommandait de
confesser leurs péchés et de mettre leur âme en état de grâce,
affirmant que Dieu les aiderait et que si leur âme était en bon état,
ils obtiendraient la victoire[875].
[Note 874: _Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 105; t.
XIII, p. 247.--S. de Bouillerie, _La répression du blasphème dans
l'ancienne législation_ dans _Revue historique et archéologique du
Maine_, 1884, pp. 369 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles
VII_, t. I, p. 370; t. II, p. 189.--A. Longnon, _Paris pendant la
domination anglaise_, Paris, 1878, in-8º, pp. 11 et 56.]
[Note 875: _Procès_, t. III, pp. 78, 104, 105.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 283.--On l'associa de très bonne heure à La Hire, comme
au plus vaillant homme de France, et l'on imagina qu'elle le fit
confesser et l'habitua à ne plus jurer le nom de Dieu. Ce sont là de
petits contes édifiants (_Procès_, t. III, p. 32; t. IV, p. 327).]
Jeanne porta son étendard à l'église Saint-Sauveur et le donna à bénir
aux prêtres[876]. La petite confrérie, formée à Tours, se grossit à
Blois des gens d'Église et des religieux qui, échappés en foule des
abbayes voisines à l'approche des Anglais, souffraient le froid et la
faim. Il en était d'ordinaire ainsi. Constamment des nuées de moines
s'abattaient sur les armées. Beaucoup d'églises et la plupart des
abbayes gisaient détruites. Celles des mendiants, situées hors des
villes, avaient toutes péri, dépouillées et incendiées par les Anglais
ou renversées par les habitants des villes, avec tous les faubourgs
sous la menace d'un siège. Les religieux sans asile ne trouvaient
point d'accueil dans les cités avares de leur bien; il leur fallait
tenir la campagne avec les gens d'armes et suivre l'armée. La règle en
souffrait et la piété n'y gagnait rien. Ces clercs affamés et
vagabonds ne menaient pas toujours, parmi les soudoyers, les ribaudes
et les convoyeurs, une vie édifiante. Ceux qui accompagnèrent la
Pucelle ne valaient sans doute ni mieux ni pis que les autres, et
comme ils avaient grand'faim ils songeaient premièrement à
manger[877]. À l'égard de la sainte fille mêlée à cette troupe
vagabonde, les gens d'armes pouvaient éprouver tous les sentiments,
hors celui de la surprise, tant ils étaient habitués à voir
religieuses et religieux cheminer en leur compagnie. Il est vrai que
de celle-ci on annonçait des merveilles. Plusieurs y ajoutaient foi,
d'autres se moquaient et disaient tout haut: «Voilà un vaillant
champion pour récupérer le royaume de France[878].»
[Note 876: _Procès_, t. III, p. 103.--Boucher de Molandon,
_Première expédition de Jeanne d'Arc_, p. 47.--L.-A. Bosseboeuf,
_Jeanne d'Arc en Touraine_, Tours, 1899, pp. 34 et suiv.]
[Note 877: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères,
hôpitaux, en France, vers le milieu du XVe siècle_, Mâcon, 1897,
in-8º, Introduction.]
[Note 878: _Procès_, t. IV, p. 327.--Tringant, _Le Jouvencel_, t.
II, p. 277, dit seulement que peu de gens d'armes allaient volontiers
secourir Orléans, ce qui n'est pas bien exact.]
La Pucelle fit faire une bannière sous laquelle les religieux pussent
se rassembler et appeler les gens d'armes à la prière. Cette bannière
était blanche; il y avait dessus Jésus en croix entre Notre-Dame et
saint Jean[879].
[Note 879: _Procès_, t. I, pp. 78, 117, 181.--_Chronique de la
Pucelle_, p. 281.--Morosini, t. III, pp. 110, 111; t. IV, pp.
313-315.--G. Martin, _L'étendard de Jeanne d'Arc_, dans _Notes d'art
et d'arch._, 1834, pp. 65-71, 81-88, pl.]
Le duc d'Alençon retourna vers le roi pour lui faire savoir l'embarras
où l'on était. Le roi envoya les sommes nécessaires; on pouvait enfin
partir[880]. Deux routes, toutes deux libres au départ, l'une sur la
rive droite, l'autre sur la rive gauche de la Loire, conduisaient à
Orléans. En prenant la rive droite, on se trouvait, au bout de cinq à
six lieues, au bord de la plaine de Beauce, occupée par les Anglais,
qui avaient garnisons à Marchenoir, Beaugency, Meung, Montpipeau,
Saint-Sigismond, Janville, et l'on risquait d'y rencontrer l'armée qui
venait au secours des Anglais d'Orléans. Une telle rencontre faisait
peur depuis le jour des Harengs. En prenant la rive gauche, on
s'avançait par la Sologne, restée au pouvoir du roi Charles, et,
pourvu qu'on s'écartât un peu du fleuve, on passait hors de vue des
petites garnisons anglaises de Beaugency et de Meung. Il est vrai
qu'il fallait ensuite traverser la Loire, mais, en remontant le fleuve
à deux lieues au levant de la ville assiégée, on pouvait tenter sans
trop d'inconvénient le passage entre Orléans et Jargeau. Après
délibération, il fut décidé qu'on prendrait la rive gauche et qu'on
irait par la Sologne. On arrêta aussi qu'on emporterait les vivres en
deux fois, de peur d'un trop lent débarquement si près des bastilles
ennemies[881]. Le mercredi 27 avril[882], on partit. Les prêtres,
bannière en tête, ouvrirent la marche en chantant le _Veni creator
Spiritus_[883]. La Pucelle chevauchait avec eux, armée de blanc, et
portant son étendard. Les hommes d'armes et les hommes de trait
venaient ensuite, escortant six cents voitures de vivres et de
munitions et quatre cents têtes de bétail[884]. La longue file des
lances, des chariots et des troupeaux passa le pont de Blois, et se
déroula dans la plaine infinie. Après avoir fait huit lieues sur une
route ravinée, à l'heure du couvre-feu, quand, au soleil couchant, la
Loire fut de cuivre entre ses joncs noirs, les prêtres chantèrent
_Gabriel angelus_ et l'armée fit halte[885].
[Note 880: _Procès_, t. III, p. 93.--_Chronique du doyen de
Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. IV, p. 327.]
[Note 881: _Procès_, t. III, pp. 5, 67, 78, 105, 212; Martial
d'Auvergne, _ibid._, t. V, p. 53.--_Chronique de la fête_, _ibid._, p.
290.--_Chronique de la Pucelle_, p. 281.--Jean Chartier, _Chronique_,
t. I, p. 71.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne
d'Arc_, pp. 38 et suiv.]
[Note 882: Le 28 avril, selon Eberhard Windecke, p. 165. Le 27,
si, comme le dit Pasquerel, l'armée coucha deux nuits aux champs.]
[Note 883: _Procès_, t. III, p. 105.]
[Note 884: Eberhard Windecke, p. 167.]
[Note 885: _Procès_, t. III, p. 104.]
Cette nuit-là, on coucha dans les champs. Jeanne, qui n'avait pas
voulu quitter son armure, se réveilla tout endolorie. Elle entendit
la messe et reçut la communion des mains de son aumônier, avec
plusieurs gens d'armes. Puis l'armée se remit en marche vers
Orléans[886].
[Note 886: _Procès_, t. III, p. 67.]
CHAPITRE XII
LA PUCELLE À ORLÉANS.
Le jeudi 28 avril au soir, Jeanne put voir des hauteurs d'Olivet les
clochers de la ville, les tours de Saint-Paul et de Saint-Pierre-Empont,
où les guetteurs signalaient sa venue. L'armée suivit les pentes qui
descendent vers la Loire et s'arrêta au port du Bouchet, tandis que les
chariots et le bétail continuaient leur chemin sur la berge jusque vers
l'Île-aux-Bourdons, devant Chécy, à une lieue en amont[887]. C'est là
que devait se faire le débarquement. Au signal des guetteurs,
monseigneur le Bâtard, accompagné de Thibaut de Termes et de quelques
autres capitaines, sortit de la ville par la porte de Bourgogne, sauta
dans une barque à Saint-Jean-de-Braye et alla tenir conseil avec les
sires de Rais et de Loré, qui commandaient le convoi[888].
[Note 887: _Procès_, t. III, pp. 4 et 5.--Boucher de Molandon,
_Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. IV, p. 427,
et IX, p. 73.--Le même, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 41
et suiv.--_Mistère du siège_, vers. 11480 et suiv.]
[Note 888: _Journal du siège_, p. 75.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 283.--_Chronique de l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t.
V, p. 289.]
Cependant la Pucelle venait de s'apercevoir qu'elle était sur la rive
de Sologne et qu'on l'avait trompée en chemin. Elle en ressentait de
la douleur et de la colère. On l'avait trompée, cela était sûr. Mais
l'avait-on fait exprès? Avait-on voulu vraiment la tromper? On
rapporte qu'elle avait exprimé la volonté de passer par la Beauce, et
non par la Sologne, et qu'il lui avait été répondu: «Jeanne,
rassurez-vous; nous vous menons par la Beauce[889].» Est-ce possible?
Pourquoi les seigneurs se seraient-ils joués de la sorte d'une sainte
fille que le roi avait mise sous leur garde et qui inspirait déjà du
respect à la plupart d'entre eux? Certains, il est vrai, croyant
qu'elle se moquait, l'eussent volontiers moquée. Mais, si l'un de
ceux-là lui avait fait cette trufferie, de lui mettre la Sologne en
Beauce, comment ne se serait-il trouvé personne pour la désabuser?
Comment frère Pasquerel, son aumônier; comment son intendant,
l'honnête écuyer d'Aulon, se seraient-ils rendus complices de cette
grossière plaisanterie? Tout cela ne se comprend guère, et quand on y
songe, ce qui se comprend le moins, c'est que Jeanne eût expressément
demandé qu'on allât à Orléans par la Beauce. Puisqu'elle ignorait sa
route à ce point qu'en passant le pont de Blois elle ne se douta pas
qu'elle allait en Sologne, il y a peu d'apparence qu'elle se
représentât assez précisément l'assiette d'Orléans pour préférer y
entrer par le couchant ou par le midi. Une jeune fille qui seule
connaît la porte par laquelle on entrera dans la ville assiégée et à
qui de méchants capitaines font prendre un chemin pour un autre, cela
ressemble trop à un conte de ma mère l'oie. Jeanne ne se faisait pas
d'Orléans une idée plus claire que de Babylone. Il est vraisemblable
de supposer un malentendu. Elle n'avait parlé ni de Sologne ni de
Beauce. Ses Voix lui avaient dit que les Anglais ne bougeraient point.
Elles ne lui avaient point montré le portrait de la ville; elles ne
lui avaient donné ni plans ni cartes: les gens de guerre n'en usaient
point. Jeanne, sans doute, avait dit aux capitaines et aux prêtres ce
qu'elle devait bientôt répéter au Bâtard: «Je veux aller là où sont
Talbot et les Anglais.» Et les prêtres, les gens d'armes, avaient
répondu très sincèrement: «Jeanne, nous allons où sont Talbot et les
Anglais[890].» Ils avaient cru bien dire, puisque Talbot conduisait le
siège, et qu'on l'aurait, pour ainsi dire, devant soi, de quelque côté
qu'on approchât de la ville. Mais apparemment ils n'avaient pas bien
compris ce qu'avait dit la Pucelle, et la Pucelle n'avait pas bien
compris ce qu'ils avaient répondu. Car maintenant, de se voir séparée
de la ville par les eaux et les sables du fleuve, elle se montrait
irritée et dolente. Que pouvait-elle trouver de si fâcheux à cela?
Ceux qui l'approchèrent en ce moment ne le découvrirent pas, et
peut-être ses raisons ont-elles été méconnues parce qu'elles étaient
spirituelles et mystiques. Certes, elle n'estimait pas qu'on eût
commis une faute militaire en amenant par la Sologne les troupes et
les vivres. Elle ne connaissait point les chemins; elle ne pouvait
donc savoir quel était le meilleur. Des positions de l'ennemi, des
travaux d'attaque et des travaux de défense elle ignorait tout; elle
venait d'apprendre à l'instant sur quelle rive du fleuve la ville
était assise. Il fallait pourtant qu'elle crût avoir une grave raison
de se plaindre, car elle s'approcha du seigneur Bâtard et lui demanda
vivement:
[Note 889: _Chronique de la Pucelle_, p. 281.--_Procès_, t. III,
p. 78.]
[Note 890: _Procès_, t. III, pp. 5-6.]
--Est-ce vous qui êtes le Bâtard d'Orléans?
--C'est moi, réjoui de votre venue.
--Est-ce vous qui avez donné conseil que je vinsse ici, par ce côté de
la rivière, et que je ne vinsse pas droit là où sont Talbot et les
Anglais?
--Moi et de plus sages ont donné ce conseil, croyant faire pour le
mieux et le plus sûrement.
Mais Jeanne:
--En nom Dieu! le conseil de Messire est plus sûr et plus sage que le
vôtre. Vous avez cru me tromper et vous vous êtes trompés vous-mêmes.
Car je vous apporte un meilleur secours qu'il n'en vint oncques à
chevalier ou à cité, c'est le secours du Roi des cieux, lequel
secours procède de Dieu lui-même, qui, non vraiment pour l'amour de
moi, mais à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu
pitié de la ville d'Orléans et n'a pas voulu souffrir que les ennemis
eussent à la fois le corps du duc et sa ville[891].
[Note 891: _Procès_, t. III, p. 5.--_Chronique de la Pucelle_, p.
284.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, p.
49.]