On peut soupçonner une main ecclésiastique en deux ou trois passages.

Plus tard la Pucelle ne se rappelait pas avoir dicté «corps pour

corps», ce qui n'a pas grande importance. Mais elle déclara qu'elle

n'avait pas dit: «Je suis chef de guerre», et qu'elle avait dicté:

«Rendez au Roi», et non pas: «Rendez à la Pucelle[855]». Sa mémoire,

qui n'était pas toujours bonne, la trompait peut-être. Pourtant, elle

paraissait bien sûre de ce qu'elle disait, et elle répéta par deux

fois que «chef de guerre» et «rendez à la Pucelle» n'étaient pas dans

sa lettre, et il est possible que ces termes fussent du fait des

moines qui se tenaient près d'elle. Ces religieux errants se

souciaient médiocrement d'une querelle de fiefs, et leur plus grand

souci n'était pas que le roi Charles rentrât en possession de son

héritage. Ils voulaient sans doute le bien du royaume de France; mais,

assurément, ils voulaient d'un meilleur coeur le bien de la

chrétienté, et nous verrons que si ces moines mendiants, frère

Pasquerel et plus tard frère Richard, s'attachèrent à la Pucelle, ce

fut dans l'espoir de l'employer au profit de l'Église. Aussi ne

serait-il pas surprenant qu'ils eussent tout d'abord pris soin de la

déclarer chef de guerre et même de l'investir d'un pouvoir spirituel

supérieur au pouvoir temporel du roi, ce qui est impliqué dans cette

phrase: «Rendez à la Pucelle... les clefs des bonnes villes.»

[Note 855: _Procès_, t. I, pp. 55, 56, 84.]

Cette lettre même indique une des espérances, entre autres, qu'ils

fondaient sur elle. Ils comptaient qu'après avoir accompli sa mission

en France, elle prendrait la croix et irait à la conquête de

Jérusalem, entraînant à sa suite toutes les armées de l'Europe

chrétienne[856]. En ce moment même, un disciple de Bernardin de

Sienne, un franciscain, nouvellement venu de Syrie[857], frère

Richard, qui devait bientôt se rencontrer avec la Pucelle, prêchait à

Paris, annonçant la fin prochaine du monde et exhortant les fidèles à

combattre l'Antéchrist[858]. Il faut se rappeler que les Turcs, qui

avaient vaincu les chevaliers chrétiens à Nicopolis et à Sémendria,

menaçaient Constantinople et terrifiaient l'Europe entière. Papes,

empereurs, rois, sentaient la nécessité de tenter contre eux un grand

effort.

[Note 856: Morosini, t. III, pp. 64, 82 et suiv.--Christine de

Pisan, dans _Procès_, t. V, p. 16.--Sur l'idée de Croisade, Cf. N.

Jorga, _Philippe de Mézières_, 1896, in-8º; _Notes et extraits pour

servir à l'histoire des Croisades au XVe siècle_, Paris, 1899-1902, 3

vol. in-8º (Extrait de la _Revue de l'Orient Latin_).]

[Note 857: _Pii Secundi commentarii_, éd. 1614, p. 440.--Wadding,

_Annales Minorum_, t. V, pp. 130 et suiv.]

[Note 858: _Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 233.--S. Luce,

_Jeanne d'Arc à Domremy_, pp. XV, CCXXXVII.--Voir les planches des

nombreux livrets populaires sur l'Antéchrist au XVe siècle (Brunet,

_Manuel du Libraire_, t. I, col. 316).]

On disait en Angleterre que le roi Henri V avait fait à madame

Catherine de France, entre Saint-Denys et Saint-Georges, un garçon

demi-anglais demi-français, qui irait jusqu'en Égypte tirer le Grand

Turc par la barbe[859]. Ce victorieux Henri V, sur son lit de mort,

entendait les clercs réciter les psaumes de la pénitence. Quand il

ouït ce verset: _Benigne fac Domine in bona voluntate tua ut

aedificentur muri Jerusalem_, il murmura d'une voix expirante: «J'ai

toujours eu dessein d'aller en Syrie et de reprendre la ville sainte

aux infidèles[860].» Ce fut sa dernière parole. Les hommes sages

conseillaient l'union des princes chrétiens contre le Croissant. En

France, l'archevêque d'Embrun, qui avait siégé aux conseils du

dauphin, maudissait l'insatiable cruauté de la nation anglaise et ces

guerres entre chrétiens, dont se réjouissaient les ennemis de la croix

de Jésus-Christ[861].

[Note 859: Félix Rabbe, _Jeanne d'Arc en Angleterre_, Paris, 1891,

p. 12.]

[Note 860: Monstrelet, t. IV, p. 112.--Vallet de Viriville,

_Histoire de Charles VII_, t. I, p. 340.]

[Note 861: Le P. Marcellin Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes

ou Cottiennes_, t. II, pp. 315 et suiv.]

Appeler les Anglais et les Français à prendre ensemble la croix,

c'était proclamer qu'après quatre-vingt-onze ans de violences et de

crimes le cycle des guerres profanes était fermé et que la chrétienté

se retrouvait telle qu'aux jours où Philippe de Valois et Édouard

Plantagenet promettaient au pape de s'unir contre les infidèles.

Mais quand la Pucelle conviait les Anglais à se joindre aux Français

dans une entreprise sainte et guerrière, on pouvait prévoir l'accueil

que recevrait des Godons cette convocation angélique. Et, lors du

siège d'Orléans, les Français de leur côté, pour de bonnes raisons, ne

songeaient pas à prendre la croix avec les Coués[862].

[Note 862: Dans toutes les copies de la lettre aux Anglais qui

nous sont parvenues, hors dans celle du Procès, à cet endroit: «Encore

que pourrez venir, etc.» le texte est complètement défiguré.]

Le style de cette lettre ne fut pas très goûté des connaisseurs. Le

Bâtard d'Orléans en trouvait toutes les paroles bien simples et

quelques années plus tard un bon légiste français la jugea écrite en

gros et lourd langage et mal ordonné[863]. Nous ne pouvons prétendre

en mieux juger que le légiste et que le Bâtard, qui avait des lettres;

pourtant nous nous demandons si ce qui leur semblait mauvais dans ces

façons de dire ce n'était pas qu'elles s'éloignaient du ton ordinaire

des chancelleries. La lettre de Blois se ressent, il est vrai, de

l'humilité où se tenait encore la prose française, quand elle n'était

pas soulevée par un Alain Chartier, mais on n'y trouve pas de terme ni

de tournure qui ne se rencontre dans les bons auteurs du temps. Le

langage peut n'en pas être très bien ordonné, mais l'allure en est

vive. Au reste rien n'y sent les bords de la Meuse; il n'y subsiste

aucune trace du parler lorrain et champenois[864]. C'est français de

clerc.

[Note 863: _Procès_, t. IV, p. 7.--Mathieu Thomassin, _Registre

Delphinal_, dans _Procès_, t. IV, p. 304.]

[Note 864: Elle contient au contraire des formes qu'on ne

rencontrerait pas sous la plume d'un Picard, d'un Bourguignon, d'un

Lorrain ou d'un Champenois, tel le participe _envoyée_. Les formes et

la graphie sont bien d'un clerc français (Communication de M. E.

Langlois).]

Tandis qu'Isabelle de Vouthon s'en était allée en pèlerinage au Puy,

ses deux plus jeunes enfants, Jean et Pierre, avaient pris aussi le

chemin de la France, pour rejoindre leur soeur, dans l'idée de faire

fortune auprès d'elle et du roi. De même frère Nicolas de Vouthon,

cousin germain de Jeanne, religieux profès en l'abbaye de Cheminon, se

rendit auprès de la jeune dévote[865]. Pour attirer ainsi toute cette

parenté, avant même d'avoir donné signe de son pouvoir, il fallait que

Jeanne eût des cautions aux bords de la Meuse et que de vénérables

personnes ecclésiastiques et de bons seigneurs lorrains répondissent

de son crédit en France. Ces garants de sa mission, elle les trouvait

sans aucun doute dans ceux qui l'avaient endoctrinée et accréditée par

prophétie; et peut-être frère Nicolas de Vouthon lui-même était-il du

nombre.

[Note 865: _Procès_, t. V, p. 252.--E. de Bouteiller et G. de

Braux, _Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d'Arc_, pp. XX,

9 et 10. Source très suspecte.]

Tenant dans l'armée état de sainte fille, elle avait en sa compagnie

un chapelain, frère Jean Pasquerel[866]; deux pages, Louis de Coutes

et Raymond[867]; ses deux frères, Pierre et Jean; deux hérauts,

Ambleville et Guyenne[868]; deux écuyers, Jean de Metz et Bertrand de

Poulengy. Jean de Metz pourvoyait à la dépense aux frais de la

couronne[869]. Elle avait aussi quelques valets à son service. Un

écuyer, nommé Jean d'Aulon, que le roi lui donna pour intendant, vint

la rejoindre à Blois[870]. C'était le plus pauvre écuyer du

royaume[871]. Il appartenait entièrement au sire de La Trémouille qui

le secourait d'argent, mais avait bon renom d'honneur et de

sagesse[872]. Jeanne attribuait les défaites des Français à ce qu'ils

chevauchaient avec des femmes de mauvaise vie et blasphémaient le

saint nom de Dieu. Et loin de lui être particulière, cette opinion

régnait parmi les personnes de savoir et de dévotion, qui rapportaient

notamment le désastre de Nicopolis à ce que, en chemin, les chrétiens

avaient fait des cruautés, mené des ribaudes et joué à des jeux

dissolus[873].

[Note 866: _Procès_, t. III, p. 101.]

[Note 867: _Ibid._, t. III, pp. 65, 67, 124.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 277.--A. de Villaret, _Louis de Coutes, page de Jeanne

d'Arc_, Orléans, 1890, in-8º.]

[Note 868: _Procès_, t. III, pp. 26-27.]

[Note 869: Extraits des comptes de Hémon Raguier, _Procès_, t. V,

pp. 257, 258.]

[Note 870: _Procès_, t. III, p. 211.]

[Note 871: _Ibid._, t. III, p. 15.]

[Note 872: Duc de la Trémoïlle, _Les La Trémouille pendant cinq

siècles, Guy VI et Georges_ (1343-1446), Nantes, 1890, pp. 196, 201.]

[Note 873: Juvénal des Ursins, année 1396.]

À plusieurs reprises, de 1420 à 1425, le dauphin avait défendu de

maugréer, de renier, de blasphémer le nom de Dieu, de la Vierge Marie,

des saints et des saintes, sous peine d'une amende à laquelle

s'ajoutaient, en certains cas, des châtiments corporels. Les lettres

qui portaient cette défense alléguaient que les blasphèmes attiraient

des guerres, des pestes et des famines, et que les blasphémateurs

étaient responsables en partie des maux qui affligeaient le

royaume[874]. Aussi la Pucelle allait-elle parmi les gens d'armes, les

exhortant à chasser les femmes qui suivaient l'armée et à ne plus

prononcer en vain le nom du Seigneur. Elle leur recommandait de

confesser leurs péchés et de mettre leur âme en état de grâce,

affirmant que Dieu les aiderait et que si leur âme était en bon état,

ils obtiendraient la victoire[875].

[Note 874: _Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 105; t.

XIII, p. 247.--S. de Bouillerie, _La répression du blasphème dans

l'ancienne législation_ dans _Revue historique et archéologique du

Maine_, 1884, pp. 369 et suiv.--De Beaucourt, _Histoire de Charles

VII_, t. I, p. 370; t. II, p. 189.--A. Longnon, _Paris pendant la

domination anglaise_, Paris, 1878, in-8º, pp. 11 et 56.]

[Note 875: _Procès_, t. III, pp. 78, 104, 105.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 283.--On l'associa de très bonne heure à La Hire, comme

au plus vaillant homme de France, et l'on imagina qu'elle le fit

confesser et l'habitua à ne plus jurer le nom de Dieu. Ce sont là de

petits contes édifiants (_Procès_, t. III, p. 32; t. IV, p. 327).]

Jeanne porta son étendard à l'église Saint-Sauveur et le donna à bénir

aux prêtres[876]. La petite confrérie, formée à Tours, se grossit à

Blois des gens d'Église et des religieux qui, échappés en foule des

abbayes voisines à l'approche des Anglais, souffraient le froid et la

faim. Il en était d'ordinaire ainsi. Constamment des nuées de moines

s'abattaient sur les armées. Beaucoup d'églises et la plupart des

abbayes gisaient détruites. Celles des mendiants, situées hors des

villes, avaient toutes péri, dépouillées et incendiées par les Anglais

ou renversées par les habitants des villes, avec tous les faubourgs

sous la menace d'un siège. Les religieux sans asile ne trouvaient

point d'accueil dans les cités avares de leur bien; il leur fallait

tenir la campagne avec les gens d'armes et suivre l'armée. La règle en

souffrait et la piété n'y gagnait rien. Ces clercs affamés et

vagabonds ne menaient pas toujours, parmi les soudoyers, les ribaudes

et les convoyeurs, une vie édifiante. Ceux qui accompagnèrent la

Pucelle ne valaient sans doute ni mieux ni pis que les autres, et

comme ils avaient grand'faim ils songeaient premièrement à

manger[877]. À l'égard de la sainte fille mêlée à cette troupe

vagabonde, les gens d'armes pouvaient éprouver tous les sentiments,

hors celui de la surprise, tant ils étaient habitués à voir

religieuses et religieux cheminer en leur compagnie. Il est vrai que

de celle-ci on annonçait des merveilles. Plusieurs y ajoutaient foi,

d'autres se moquaient et disaient tout haut: «Voilà un vaillant

champion pour récupérer le royaume de France[878].»

[Note 876: _Procès_, t. III, p. 103.--Boucher de Molandon,

_Première expédition de Jeanne d'Arc_, p. 47.--L.-A. Bosseboeuf,

_Jeanne d'Arc en Touraine_, Tours, 1899, pp. 34 et suiv.]

[Note 877: Le P. Denifle, _La désolation des églises, monastères,

hôpitaux, en France, vers le milieu du XVe siècle_, Mâcon, 1897,

in-8º, Introduction.]

[Note 878: _Procès_, t. IV, p. 327.--Tringant, _Le Jouvencel_, t.

II, p. 277, dit seulement que peu de gens d'armes allaient volontiers

secourir Orléans, ce qui n'est pas bien exact.]

La Pucelle fit faire une bannière sous laquelle les religieux pussent

se rassembler et appeler les gens d'armes à la prière. Cette bannière

était blanche; il y avait dessus Jésus en croix entre Notre-Dame et

saint Jean[879].

[Note 879: _Procès_, t. I, pp. 78, 117, 181.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 281.--Morosini, t. III, pp. 110, 111; t. IV, pp.

313-315.--G. Martin, _L'étendard de Jeanne d'Arc_, dans _Notes d'art

et d'arch._, 1834, pp. 65-71, 81-88, pl.]

Le duc d'Alençon retourna vers le roi pour lui faire savoir l'embarras

où l'on était. Le roi envoya les sommes nécessaires; on pouvait enfin

partir[880]. Deux routes, toutes deux libres au départ, l'une sur la

rive droite, l'autre sur la rive gauche de la Loire, conduisaient à

Orléans. En prenant la rive droite, on se trouvait, au bout de cinq à

six lieues, au bord de la plaine de Beauce, occupée par les Anglais,

qui avaient garnisons à Marchenoir, Beaugency, Meung, Montpipeau,

Saint-Sigismond, Janville, et l'on risquait d'y rencontrer l'armée qui

venait au secours des Anglais d'Orléans. Une telle rencontre faisait

peur depuis le jour des Harengs. En prenant la rive gauche, on

s'avançait par la Sologne, restée au pouvoir du roi Charles, et,

pourvu qu'on s'écartât un peu du fleuve, on passait hors de vue des

petites garnisons anglaises de Beaugency et de Meung. Il est vrai

qu'il fallait ensuite traverser la Loire, mais, en remontant le fleuve

à deux lieues au levant de la ville assiégée, on pouvait tenter sans

trop d'inconvénient le passage entre Orléans et Jargeau. Après

délibération, il fut décidé qu'on prendrait la rive gauche et qu'on

irait par la Sologne. On arrêta aussi qu'on emporterait les vivres en

deux fois, de peur d'un trop lent débarquement si près des bastilles

ennemies[881]. Le mercredi 27 avril[882], on partit. Les prêtres,

bannière en tête, ouvrirent la marche en chantant le _Veni creator

Spiritus_[883]. La Pucelle chevauchait avec eux, armée de blanc, et

portant son étendard. Les hommes d'armes et les hommes de trait

venaient ensuite, escortant six cents voitures de vivres et de

munitions et quatre cents têtes de bétail[884]. La longue file des

lances, des chariots et des troupeaux passa le pont de Blois, et se

déroula dans la plaine infinie. Après avoir fait huit lieues sur une

route ravinée, à l'heure du couvre-feu, quand, au soleil couchant, la

Loire fut de cuivre entre ses joncs noirs, les prêtres chantèrent

_Gabriel angelus_ et l'armée fit halte[885].

[Note 880: _Procès_, t. III, p. 93.--_Chronique du doyen de

Saint-Thibaud_, dans _Procès_, t. IV, p. 327.]

[Note 881: _Procès_, t. III, pp. 5, 67, 78, 105, 212; Martial

d'Auvergne, _ibid._, t. V, p. 53.--_Chronique de la fête_, _ibid._, p.

290.--_Chronique de la Pucelle_, p. 281.--Jean Chartier, _Chronique_,

t. I, p. 71.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, pp. 38 et suiv.]

[Note 882: Le 28 avril, selon Eberhard Windecke, p. 165. Le 27,

si, comme le dit Pasquerel, l'armée coucha deux nuits aux champs.]

[Note 883: _Procès_, t. III, p. 105.]

[Note 884: Eberhard Windecke, p. 167.]

[Note 885: _Procès_, t. III, p. 104.]

Cette nuit-là, on coucha dans les champs. Jeanne, qui n'avait pas

voulu quitter son armure, se réveilla tout endolorie. Elle entendit

la messe et reçut la communion des mains de son aumônier, avec

plusieurs gens d'armes. Puis l'armée se remit en marche vers

Orléans[886].

[Note 886: _Procès_, t. III, p. 67.]

CHAPITRE XII

LA PUCELLE À ORLÉANS.

Le jeudi 28 avril au soir, Jeanne put voir des hauteurs d'Olivet les

clochers de la ville, les tours de Saint-Paul et de Saint-Pierre-Empont,

où les guetteurs signalaient sa venue. L'armée suivit les pentes qui

descendent vers la Loire et s'arrêta au port du Bouchet, tandis que les

chariots et le bétail continuaient leur chemin sur la berge jusque vers

l'Île-aux-Bourdons, devant Chécy, à une lieue en amont[887]. C'est là

que devait se faire le débarquement. Au signal des guetteurs,

monseigneur le Bâtard, accompagné de Thibaut de Termes et de quelques

autres capitaines, sortit de la ville par la porte de Bourgogne, sauta

dans une barque à Saint-Jean-de-Braye et alla tenir conseil avec les

sires de Rais et de Loré, qui commandaient le convoi[888].

[Note 887: _Procès_, t. III, pp. 4 et 5.--Boucher de Molandon,

_Bulletin de la Société archéologique de l'Orléanais_, t. IV, p. 427,

et IX, p. 73.--Le même, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, pp. 41

et suiv.--_Mistère du siège_, vers. 11480 et suiv.]

[Note 888: _Journal du siège_, p. 75.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 283.--_Chronique de l'établissement de la fête_, dans _Procès_, t.

V, p. 289.]

Cependant la Pucelle venait de s'apercevoir qu'elle était sur la rive

de Sologne et qu'on l'avait trompée en chemin. Elle en ressentait de

la douleur et de la colère. On l'avait trompée, cela était sûr. Mais

l'avait-on fait exprès? Avait-on voulu vraiment la tromper? On

rapporte qu'elle avait exprimé la volonté de passer par la Beauce, et

non par la Sologne, et qu'il lui avait été répondu: «Jeanne,

rassurez-vous; nous vous menons par la Beauce[889].» Est-ce possible?

Pourquoi les seigneurs se seraient-ils joués de la sorte d'une sainte

fille que le roi avait mise sous leur garde et qui inspirait déjà du

respect à la plupart d'entre eux? Certains, il est vrai, croyant

qu'elle se moquait, l'eussent volontiers moquée. Mais, si l'un de

ceux-là lui avait fait cette trufferie, de lui mettre la Sologne en

Beauce, comment ne se serait-il trouvé personne pour la désabuser?

Comment frère Pasquerel, son aumônier; comment son intendant,

l'honnête écuyer d'Aulon, se seraient-ils rendus complices de cette

grossière plaisanterie? Tout cela ne se comprend guère, et quand on y

songe, ce qui se comprend le moins, c'est que Jeanne eût expressément

demandé qu'on allât à Orléans par la Beauce. Puisqu'elle ignorait sa

route à ce point qu'en passant le pont de Blois elle ne se douta pas

qu'elle allait en Sologne, il y a peu d'apparence qu'elle se

représentât assez précisément l'assiette d'Orléans pour préférer y

entrer par le couchant ou par le midi. Une jeune fille qui seule

connaît la porte par laquelle on entrera dans la ville assiégée et à

qui de méchants capitaines font prendre un chemin pour un autre, cela

ressemble trop à un conte de ma mère l'oie. Jeanne ne se faisait pas

d'Orléans une idée plus claire que de Babylone. Il est vraisemblable

de supposer un malentendu. Elle n'avait parlé ni de Sologne ni de

Beauce. Ses Voix lui avaient dit que les Anglais ne bougeraient point.

Elles ne lui avaient point montré le portrait de la ville; elles ne

lui avaient donné ni plans ni cartes: les gens de guerre n'en usaient

point. Jeanne, sans doute, avait dit aux capitaines et aux prêtres ce

qu'elle devait bientôt répéter au Bâtard: «Je veux aller là où sont

Talbot et les Anglais.» Et les prêtres, les gens d'armes, avaient

répondu très sincèrement: «Jeanne, nous allons où sont Talbot et les

Anglais[890].» Ils avaient cru bien dire, puisque Talbot conduisait le

siège, et qu'on l'aurait, pour ainsi dire, devant soi, de quelque côté

qu'on approchât de la ville. Mais apparemment ils n'avaient pas bien

compris ce qu'avait dit la Pucelle, et la Pucelle n'avait pas bien

compris ce qu'ils avaient répondu. Car maintenant, de se voir séparée

de la ville par les eaux et les sables du fleuve, elle se montrait

irritée et dolente. Que pouvait-elle trouver de si fâcheux à cela?

Ceux qui l'approchèrent en ce moment ne le découvrirent pas, et

peut-être ses raisons ont-elles été méconnues parce qu'elles étaient

spirituelles et mystiques. Certes, elle n'estimait pas qu'on eût

commis une faute militaire en amenant par la Sologne les troupes et

les vivres. Elle ne connaissait point les chemins; elle ne pouvait

donc savoir quel était le meilleur. Des positions de l'ennemi, des

travaux d'attaque et des travaux de défense elle ignorait tout; elle

venait d'apprendre à l'instant sur quelle rive du fleuve la ville

était assise. Il fallait pourtant qu'elle crût avoir une grave raison

de se plaindre, car elle s'approcha du seigneur Bâtard et lui demanda

vivement:

[Note 889: _Chronique de la Pucelle_, p. 281.--_Procès_, t. III,

p. 78.]

[Note 890: _Procès_, t. III, pp. 5-6.]

--Est-ce vous qui êtes le Bâtard d'Orléans?

--C'est moi, réjoui de votre venue.

--Est-ce vous qui avez donné conseil que je vinsse ici, par ce côté de

la rivière, et que je ne vinsse pas droit là où sont Talbot et les

Anglais?

--Moi et de plus sages ont donné ce conseil, croyant faire pour le

mieux et le plus sûrement.

Mais Jeanne:

--En nom Dieu! le conseil de Messire est plus sûr et plus sage que le

vôtre. Vous avez cru me tromper et vous vous êtes trompés vous-mêmes.

Car je vous apporte un meilleur secours qu'il n'en vint oncques à

chevalier ou à cité, c'est le secours du Roi des cieux, lequel

secours procède de Dieu lui-même, qui, non vraiment pour l'amour de

moi, mais à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu

pitié de la ville d'Orléans et n'a pas voulu souffrir que les ennemis

eussent à la fois le corps du duc et sa ville[891].

[Note 891: _Procès_, t. III, p. 5.--_Chronique de la Pucelle_, p.

284.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, p.

49.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 23 / 39 段