Chacun dans la chrétienté était alors instruit que les crimes des

hommes amènent sur le monde les tremblements de terre, les guerres,

la famine et la peste. Le beau duc Charles jugeait, comme tout bon

chrétien, que la France avait été frappée de grands maux en punition

de ses péchés, qui étaient: grand orgueil, gloutonnerie, paresse,

convoitise, mépris de la justice et luxure, dont le royaume abondait;

et il raisonna, dans une ballade, du mal et du remède[809]. Les

Orléanais croyaient fermement que cette guerre leur était envoyée de

Dieu pour punir les pécheurs, qui avaient abusé de sa patience. Ils

connaissaient la cause de leur mal et le moyen d'en guérir. Ainsi que

l'enseignaient les bons frères prêcheurs et comme le duc Charles le

coucha par écrit dans sa ballade, le remède était: bien vivre,

s'amender, faire chanter et dire des messes pour les âmes de ceux qui

avaient souffert dure mort au service du royaume, oublier la vie

pécheresse, requérir pardon de Notre-Dame et des saints[810]. Ce

remède, les habitants d'Orléans l'avaient employé. Ils avaient fait

dire des messes en l'église Sainte-Croix pour l'âme des seigneurs,

capitaines et gens d'armes tués à leur service et notamment pour ceux

qui avaient péri d'une mort pitoyable à la bataille des Harengs. Ils

avaient offert des cierges à Notre-Dame et aux saints patrons de la

ville et promené autour des murs la châsse de monsieur Saint

Aignan[811].

[Note 809: Charles d'Orléans, _Poésies_, publiées par A.

Champollion-Figeac, Paris, 1842, in-8º, p. 176.]

[Note 810: Miniature du ms. des poésies de Charles d'Orléans, du

British Museum, Royal 16 F ij, fol. 73 vº.]

[Note 811: _Journal du siège_, pp. 43.--Symphorien Guyon,

_Histoire de la ville d'Orléans_, t. II, p. 43.]

Chaque fois qu'ils se sentaient en grand péril, ils l'allaient quérir

dans l'église Sainte-Croix, la portaient en belle procession par la

ville et les remparts[812]; puis, l'ayant ramenée dans la cathédrale,

ils écoutaient sous le parvis le sermon d'un bon religieux choisi par

les procureurs[813]. Ils faisaient des prières publiques et tenaient

le ferme propos de s'amender. C'est pourquoi ils pensaient qu'au

paradis, monsieur saint Euverte et monsieur saint Aignan, touchés de

leur piété, intercédaient pour eux auprès de Notre-Seigneur; et ils

croyaient entendre la voix des deux pontifes. Saint Euverte disait:

[Note 812: _Chronique de la fête_, dans _Procès_, t. V, p. 297.]

[Note 813: Comptes de Commune, _passim_, dans _Journal du siège_,

pp. 210 et suiv.]

--Père tout puissant, je vous prie et requiers de sauver la ville

d'Orléans. Elle est mienne; j'en fus évêque, j'en suis patron. Ne la

livrez point à ses ennemis.

Saint Aignan disait ensuite:

--Donnez la paix à ceux d'Orléans. Père, ô vous qui, par la bouche

d'un enfant, m'avez nommé leur pasteur, faites qu'ils ne tombent pas

aux mains des méchants.

Les Orléanais s'attendaient bien à ce que le Seigneur ne cédât pas

tout de suite aux prières des deux confesseurs. Connaissant la

sévérité de ses jugements, ils craignaient qu'il ne répondît:

--Le peuple de France est puni justement de ses péchés. Sa

désobéissance à la sainte Église l'a perdu. Du petit au grand, c'est à

qui, dans le royaume, se conduira le plus mal. Laboureurs, bourgeois,

gens de pratique et prêtres s'y montrent avaricieux et durs; les

princes, ducs et hauts seigneurs y sont orgueilleux, vains,

maugréeurs, jureurs et félons. L'ordure de leur vie empuantit l'air.

S'ils sont châtiés, c'est justice.

Il fallait s'attendre à ce que le Seigneur parlât ainsi, parce qu'il

était en colère et parce qu'en effet les Orléanais avaient beaucoup

péché. Mais voici que Notre-Dame, qui aime le roi des fleurs de Lis,

prie pour lui et pour le duc d'Orléans le Fils qui cherche en toutes

choses à lui complaire:

--Mon fils, je vous requiers tant que je puis de chasser les Anglais

de la terre de France; ils n'y ont nul droit. S'ils prennent Orléans,

ils prendront le reste à leur plaisance. Ô mon fils, doucement je vous

prie de ne le point souffrir.

Et Notre-Seigneur, à la requête de sa sainte mère, pardonne aux

Français et consent à les sauver[814].

[Note 814: _Mistère du siège_, vers 6964 et suiv.]

Ainsi les clartés qu'on avait alors sur le monde spirituel pénétraient

les conseils tenus dans le paradis. Plusieurs, et non des moins

savants, pensaient qu'après un de ces conseils, Notre-Seigneur avait

envoyé son archange à la bergère. Et qu'il voulût sauver le royaume

par le bras d'une femme, on le pouvait croire. N'est-ce pas dans la

faiblesse qu'il faisait éclater sa puissance? N'avait-il pas permis à

David enfant d'abattre le géant Goliath et livré à Judith la tête

d'Holopherne? Dans Orléans même, n'avait-il pas mis sur les lèvres

d'un nouveau-né le nom du pasteur qui devait délivrer la ville

assiégée par Attila[815]?

[Note 815: Aug. Theiner, _Saint Aignan ou le siège d'Orléans par

Attila, notice historique suivie de la vie de ce saint, tirées des

mms. de la Bibliothèque du roi_, Paris, 1832, in-8º.]

Le seigneur de Villars et messire Jamet du Tillay, revenus de Chinon,

rapportèrent qu'ils avaient vu de leurs yeux la Pucelle et contèrent

les merveilles de sa venue. Ils dirent comment elle avait fait si

grand chemin, traversé à gué de grosses rivières, passé par beaucoup

de villes et de villages du parti des Anglais, puis cheminé sans

dommage dans ces pays français où se faisaient d'innombrables maux et

pilleries; comment, menée au Roi, elle lui avait dit, par bien belles

paroles, en faisant la révérence: «Gentil dauphin, Dieu m'envoie pour

vous aider et secourir. Donnez-moi gens, car, par grâce divine et

force d'armes, je lèverai le siège d'Orléans et puis vous mènerai

sacrer à Reims, ainsi que me l'a commandé Dieu, qui veut que les

Anglais s'en retournent en leur pays et vous laissent votre royaume

en paix, lequel vous doit demeurer. Ou s'ils ne le laissent, il leur

en mécherra»; et comment enfin interrogée par plusieurs prélats,

chevaliers, écuyers, docteurs en lois et en décrets, elle avait été

trouvée d'honnête contenance et sage en ses paroles. Ils vantèrent sa

piété, sa candeur, cette simplicité qui laissait voir Dieu en elle, et

cette adresse à conduire un cheval et à manier les armes dont chacun

s'émerveillait[816].

[Note 816: _Journal du siège_, p. 46.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 278.--Jean Chartier, _Chronique_, p. 66.]

Nouvelles vinrent à la fin de mars que, menée à Poitiers, elle avait

été interrogée par les docteurs et insignes maîtres, et leur avait

répondu aussi affirmativement que sainte Catherine aux docteurs

d'Alexandrie, et que, vu la bonté de ses paroles et la fermeté de ses

promesses, le roi, mettant en elle sa confiance, l'avait fait armer

pour qu'elle allât à Orléans où on la verrait bientôt montée sur un

cheval blanc, portant au côté l'épée de sainte Catherine et tenant en

sa main l'étendard qu'elle avait reçu du Roi des cieux[817].

[Note 817: _Journal du siège_, pp. 47 et 48.--P. Mantellier,

_Histoire du siège_, pp. 61 et suiv.]

Ce qu'on rapportait de Jeanne paraissait aux gens d'Église merveilleux

et non pas incroyable, puisqu'ils en trouvaient des exemples dans

l'histoire sainte qui était pour eux toute l'histoire; ceux qui

avaient des lettres puisaient dans leur savoir moins de raisons de

nier que de douter ou de croire. Les simples concevaient de ces

choses une admiration candide.

Quelques-uns parmi les capitaines et même dans le peuple disaient que

c'était dérision. Mais ils risquaient de se faire maltraiter. Les

habitants croyaient en la Pucelle comme en Notre-Seigneur; ils

attendaient d'elle secours et délivrance; ils l'appelaient dans une

sorte de folie mystique et de délire religieux. La fièvre du siège

était devenue la fièvre de la Pucelle[818].

[Note 818: _Journal du siège_, p. 77.]

Cependant la façon dont les gens du roi la mettaient en oeuvre

prouvait que, se conformant à l'avis des théologiens, ils entendaient

ne se pas départir des moyens conseillés par la prudence humaine. Elle

devait entrer dans la ville avec un convoi de vivres et de munitions

préparé alors à Blois, par l'ordre du roi et par les soins de la reine

de Sicile[819]. Un nouvel effort se faisait dans toutes les provinces

fidèles pour secourir et délivrer la cité courageuse. Gien, Bourges,

Blois, Châteaudun, Tours, envoyaient des hommes et des vivres; Angers,

Poitiers, La Rochelle, Albi, Moulins, Montpellier, Clermont, du

soufre, du salpêtre, de l'acier, des armes[820]. Et, si les

Toulousains ne donnèrent rien, c'est que la ville, comme le

déclarèrent ingénument les notables consultés par les capitouls,

n'avait pas de quoi, _non habebat de quibus_[821]. Les conseillers du

roi et notamment monseigneur Regnault de Chartres, chancelier du

royaume, formaient une nouvelle armée. Ce qu'on n'avait pu faire avec

les Auvergnats, on le tenterait avec les Angevins et les Manceaux. La

reine de Sicile, duchesse de Touraine et d'Anjou, s'y prêtait bien

volontiers. Orléans pris, elle risquait fort de perdre ses terres

auxquelles elle était très attachée. Aussi ne marchandait-elle ni

l'argent, ni les hommes, ni les vivres. Passé la mi-avril, un

bourgeois d'Angers, nommé Jean Langlois, vint apporter des lettres

avisant les procureurs que le blé donné par elle allait venir. Jean

Langlois reçut de la ville un cadeau et les procureurs lui offrirent à

dîner à l'Écu Saint-Georges. Ce blé faisait partie du grand convoi que

devait accompagner la Pucelle[822].

[Note 819: _Procès_, t. III, p. 93.--_Geste des nobles_, dans la

_Chronique de la Pucelle_, p. 250.--Comptes de forteresses,

(1428-1430) dans Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne

d'Arc_, pp. 30 et suiv.]

[Note 820: _Chronique de la Pucelle_, p. 287.--_Journal du siège_,

p. 81.--Boucher de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_,

pp. 28-29.--P. Mantellier, _Histoire du siège_, p. 230.]

[Note 821: _Le siège d'Orléans, Jeanne d'Arc et les capitouls de

Toulouse_, par A. Thomas, dans _Annales du Midi_, 1889, p. 232.--Il ne

paraît pas que Saint-Flour, sollicitée, ait contribué: elle avait

assez à faire de se garder des routiers qui rôdaient autour d'elle.

Cf. _Villandrando et les écorcheurs à Saint-Flour_, par M. Boudet,

Clermond-Ferrand, 1895, in-8º, pp. 18 et suiv.]

[Note 822: Quittances de la ville d'Orléans en 1429, dans Boucher

de Molandon, _Première expédition de Jeanne d'Arc_, p. 36.]

Vers la fin du mois, sur l'ordre de Monseigneur le Bâtard, les

capitaines des garnisons françaises de la Beauce et du Gâtinais se

rendirent dans la ville pour appuyer l'armée de Blois, dont la venue

était annoncée. Le 28, messire Florent d'Illiers[823], capitaine de

Châteaudun, fit son entrée avec quatre cents combattants[824].

[Note 823: Florent d'Illiers, issu d'une ancienne famille du pays

chartrain, avait épousé Jeanne, fille de Jean de Coutes et soeur de ce

petit page que le sire de Gaucourt avait donné à la Pucelle (A. de

Villaret).]

[Note 824: _Journal du siège_, p. 73.--_Chronique de la Pucelle_,

p. 278.]

Qu'allait-il advenir d'Orléans? Le siège, mal conduit, causait aux

Anglais les plus cruels mécomptes. Leurs capitaines s'apercevaient de

reste qu'ils ne réduiraient pas la ville au moyen de ces bastilles

entre lesquelles tout passait, hommes, vivres, munitions, et avec une

armée qui fondait dans la boue des taudis et que les maladies, les

désertions réduisaient à trois mille, trois mille deux cents hommes au

plus. Ils avaient perdu presque tous leurs chevaux. Loin de pouvoir

continuer l'attaque, ils n'étaient plus en état de se défendre dans

leurs malheureuses tours de bois, plus profitables, comme disait Le

Jouvencel, aux assiégés qu'aux assiégeants[825].

[Note 825: _Le Jouvencel_, t. II, p. 44.]

Tout leur espoir, incertain et lointain, était dans l'armée de renfort

que le Régent formait péniblement à Paris[826]. Cependant on trouvait

le temps long dans la ville assiégée. Les gens de guerre qui la

défendaient étaient braves, mais à bout d'inventions et ne sachant

plus que tenter; les bourgeois faisaient bonne garde, mais ils

tenaient mal à découvert; ils ne se doutaient pas de l'état

désastreux où les assiégeants étaient réduits; la fièvre que leur

donnaient l'inquiétude, les privations et le mauvais air les abattait.

Ils voyaient déjà les Coués prenant la ville d'assaut, tuant, pillant,

violant. À tout moment ils se croyaient trahis. Le calme et le

sang-froid leur manquaient pour reconnaître les avantages de leur

situation, qui étaient énormes: la ville gardait ses communications

avec le dehors et pouvait se ravitailler et se renforcer indéfiniment.

Au surplus, une armée de secours, en bonne avance sur celle des

Anglais, allait bientôt venir, amenant force têtes de bétail, assez

puissante en hommes et abondante en munitions pour enlever en quelques

jours les forteresses anglaises.

[Note 826: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 75 et

suiv.]

Avec cette armée, le roi envoyait la Pucelle annoncée.

CHAPITRE XI

LA PUCELLE À BLOIS.--LA LETTRE AUX ANGLAIS.--LE DÉPART POUR ORLÉANS.

La Pucelle, avec son escorte de routiers et de mendiants, arriva à

Blois en même temps que Messire Regnault de Chartres, chancelier de

France, et le sire de Gaucourt, gouverneur d'Orléans[827]. Elle était

sur les terres du prince qu'elle avait grand souci de délivrer: le

Blésois appartenait au duc Charles, prisonnier des Anglais. Les

marchands amenaient dans la ville boeufs, vaches, moutons, brebis,

pourceaux à foison, du grain, de la poudre et des armes[828]. L'amiral

de Culant et le seigneur Ambroise de Loré étaient venus d'Orléans

surveiller l'approvisionnement. La Reine de Sicile s'était rendue à

Blois. Le Roi qui, à cette époque, ne la consultait guère, lui

dépêcha pourtant le duc d'Alençon, avec mission de se concerter avec

elle pour l'envoi des secours[829]. Le sire de Rais, de la maison de

Laval et de la lignée des ducs de Bretagne, seigneur de vingt-quatre

ans à peine, vint, libéral et magnifique, amenant, avec une belle

compagnie d'Anjou et du Maine, les orgues de sa chapelle, les enfants

de la maîtrise, les petits chanteurs de la psallette[830]. Le maréchal

de Boussac, les capitaines La Hire et Poton arrivèrent d'Orléans[831].

Une armée de sept mille hommes fut réunie sous les murs de la

ville[832]. Pour partir on n'attendait plus que l'argent nécessaire au

paiement des vivres et à la solde des troupes. Les capitaines et gens

d'armes ne servaient pas à crédit; quant aux marchands, s'ils

risquaient de perdre leurs victuailles et la vie avec, c'était pour

argent comptant[833]. Point de pécune point de bétail, et les chariots

ne roulaient pas.

[Note 827: _Procès_, t. III, p. 4.]

[Note 828: _Journal du siège_, _passim_.--_Chronique de Tournai_,

éd. de Smedt (t. III, du _Recueil des chroniques de Flandre_), p. 409.]

[Note 829: _Procès_, t. III, p. 93.]

[Note 830: Wavrin dans _Procès_, t. IV, p. 407.--Monstrelet, t.

IV, p. 316.--_Chronique de la Pucelle_, p. 278.--Jean Chartier,

_Chronique_, p. 68.--_Mistère du siège_, v. 11431 et suiv.--Abbé

Bossard, _Gilles de Rais, maréchal de France, dit Barbe-Bleue_

(1404-1440), Paris, 1886, in-8º, pp. 31, 106.]

[Note 831: _Procès_, t. III, p. 74.]

[Note 832:

Jeanne dit (dans son _Procès_) de 10 à 12 000 hommes.

Monstrelet 7 000 hommes.

Eberhard Windecke 3 000 hommes.

Morosini 12 000 hommes.]

[Note 833: «Car vous ne trouverez nulz marchans qu'ils se mettent

en ceste peine ne en ce danger, s'ilz n'ont l'argent contant.» _Le

Jouvencel_, t. I, p. 184.]

Au mois de mars, Jeanne avait dicté à l'un des maîtres de Poitiers

une brève sommation à l'adresse des capitaines anglais[834]. Elle la

développa en une lettre qu'elle montra à quelques-uns de son parti, et

qu'elle envoya ensuite de Blois, par un héraut, au camp de

Saint-Laurent-des-Orgerils. Cette lettre était adressée au roi Henri,

au Régent et aux trois chefs qui depuis la mort de Salisbury

conduisaient le siège, Scales, Suffolk et Talbot. En voici le

texte[835]:

+ JHESUS MARIA +

Roy d'Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dictes régent

le royaume de France; vous Guillaume de la Poule, conte de

Sulford; Jehan, sire de Talebot; et vous, Thomas, sire d'Escales,

qui vous dictes lieutenans dudit duc de Bedfort, faictes raison

au Roy du ciel[836]; rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de

par Dieu, le Roy du ciel, les clefs de toutes les bonnes

villes[837] que vous avez prises et violées[838] en France. Elle

est ci venue de par Dieu, pour réclamer le sanc royal[839]. Elle

est toute preste de faire paix, se vous lui voulez faire raison,

par ainsi que France vous mectrés jus, et paierez ce que vous

l'avez tenu[840]. Et entre vous, archiers, compaignons de guerre,

gentilz et autres[841] qui estes devant la ville d'Orléans, alez

vous ent en vostre païs, de par Dieu; et se ainsi ne le faictes,

attendez les nouvelles[842] de la Pucelle qui vous ira voir

briefment à voz bien grans dommaiges. Roy d'Angleterre, se ainsi

ne le faictes, je sui chief de guerre, et en quelque lieu que je

actaindray voz gens en France, je les en ferai aler, vuellent ou

non vuellent; et si ne vuellent obéir je les feray tous occire.

Je sui cy envoiée de par Dieu, le Roy du ciel, corps pour corps,

pour vous bouter hors de toute France. Et s'i vuellent obéir, je

les prandray à mercy. Et n'aiez point en vostre oppinion, que

vous ne tendrez[843] point le royaume de France [de] Dieu, le Roy

du ciel, filz sainte Marie[844]; ainz le tendra le roy Charles,

vray héritier[845]; car Dieu, le Roy du ciel, le veult, et lui

est révélé par la Pucelle; lequel[846] entrera à Paris à bonne

compagnie. Se vous ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et

la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous

ferrons[847] dedens et y ferons ung si grant hahay[848], que

encore a-il mil ans[849] que en France ne fu si grant, se vous

ne faictes raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel

envoiera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sariez mener

de tous assaulx, à elle et à ses bonnes gens d'armes; et aux

horions[850] verra-on qui ara[851] meilleur droit de Dieu du

ciel[852]. Vous, duc de Bedfort, la Pucelle vous prie et vous

requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Se vous lui

faictes raison, encore pourrez venir en sa compaignie, l'où que

les Franchois[853] feront le plus bel fait que oncques fu fait

pour la chrestienté. Et faictes response se vous voulez faire

paix en la cité d'Orléans; et se ainsi ne le faictes, de vos bien

grans dommages vous souviengne briefment. Escript ce mardi

sepmaine saincte.

[Note 834: _Procès_, t. III, p. 74.]

[Note 835: On a de cette lettre huit textes anciens:

1º Le texte introduit dans les pièces du procès de Rouen (_P._ I, p.

240);

2º Un texte probablement de la main d'un chevalier de Saint-Jean de

Jérusalem; ce texte n'existe plus, mais on en a deux copies du XVIIIe

siècle (_P._ V, p. 95);

3º Le texte inséré dans le _Journal du siège_ (_P._ IV, p. 139);

4º Le texte qui se trouve dans la _Chronique de la Pucelle_ (_P._ IV,

p. 215);

5º Le texte qui fut inscrit dans le _Registre Delphinal_ de Thomassin

(_P._ IV, p. 306);

6º Le texte du Greffier de La Rochelle (_Revue Historique_, t. IV);

7º Le texte de la Chronique de Tournai (_Recueil des Chroniques de

Flandre_, t. III, p. 407);

8º Le texte inséré dans le _Mistère du Siège_.

Mentionnons aussi une traduction en allemand, contemporaine (Eberhard

Windecke).

Je donne ici le texte du Procès, lequel représente l'original. Les

autres textes diffèrent trop de celui-ci et sont trop différents les

uns des autres pour qu'il soit possible d'indiquer les variantes

autrement qu'en donnant les huit textes en entier. Au reste, ces

différences pour la plupart n'ont pas grande importance.]

[Note 836: Comparez:

Dangier, je vous gecte mon gant,

Vous appelant de traïson,

Devant le Dieu d'amours puissant

_Qui me fera de vous raison_.

(Poésies de Charles d'Orléans, publ. par A. Champollion-Figeac,

1842, in-8º, p. 17.)]

[Note 837: C'est le roi de France qui nommait «bonnes» celles de

ses villes qu'il voulait honorer.]

[Note 838: Comparez: «Et ardirent la ville et _violèrent

l'abbaye_» (Froissart, cité par Littré).

On trouve déjà dans la Chanson de Roland:

Les castels pris, les cités violées.]

[Note 839: La délivrance du duc d'Orléans.]

[Note 840: _France_ est régime.--_Jus_, opposé à _sus_. _Mettre

jus_, laisser de côté.--_Tenu_, dû. Que vous laisserez la France

tranquille et payerez ce que vous devez.--Le _Journal du siège_ omet

le mot France et rend ainsi la phrase inintelligible. Cette omission

est le fait d'un texte sans doute fort ancien dont procèdent notamment

_La Chronique de la Pucelle_ et le Greffier de La Rochelle que cette

phrase tronquée a visiblement embarrassé.]

[Note 841: _Gentil_ opposé à vilain. _Gentils et autres_, nobles

et vilains.--Sans aucun doute, il faut ici prendre les termes de

_compagnons_ et de _gentils_ dans leur vrai sens et ne pas croire

qu'ils aient été mis par antiphrase, comme dans cet endroit de

Froissart: «Il (le duc de Lancastre) entendit comme il pourroit estre

saisy de quatre _gentils compaignons_ qui estranglé avoyent son oncle,

le duc de Clocestre, au chasteau de Calais» (Froissart, dans La

Curne).]

[Note 842: _Attendez les nouvelles de la Pucelle..._, et plus bas:

_Si vous ne voulés croire lez nouvelles de par Dieu de la Pucelle..._

Ce mot de «_Nouvelles_» s'entendait alors comme aujourd'hui, mais il

avait aussi le sens de «prodiges», ainsi qu'on voit dans cette phrase:

«En celle année apparurent maintes _nouvelles_ à Rosay en Brie: le vin

fut mué en sang et le pain en chair sensiblement ou (au) sacrement de

l'autel» (_Chroniques de Saint Denys_, dans La Curne).]

[Note 843: _Tendrez_..., _tendra_: tiendrez, tiendra.]

[Note 844: _Fils sainte Marie_, comme _Hôtel Dieu_, _les fils

Aymon_, etc.]

[Note 845: Comprenez: Et n'ayez point en votre opinion, ne croyez

pas que vous tiendrez de Dieu le royaume de France, car c'est le roi

Charles qui le tiendra de Dieu.]

[Note 846: Lequel roi Charles.]

[Note 847: _Ferrons_, frapperons.]

[Note 848: Un grand cri de guerre. Il faut corriger _hahut_ dans

_Procès_, t. III, p. 107.--Comparez «Ceux qui avoient fait le guet

devers l'ost ouïrent le cri à le _hahay_» (Froissart, liv. I, dans La

Curne).

Princes à ce mot me convint eveillier

Pour un _hahay_ que j'oy escrier

Par nuit, en l'ost, assez près de Coulogne.

(Eustache Deschamps, dans La Curne.)

La dame d'Orlyens s'aparut sans delay

Tout droit en parlement, et fist un grand _hahay_.

(_Geste des ducs de Bourgogne_, dans Godefroy.)]

[Note 849: Grande et indéterminée longueur de temps. Il est bien

inutile de chercher ce qui se passa en France mille ans auparavant. Ni

Jeanne ni les moines n'y songeaient.]

[Note 850: Comparez: «Se mirent en grands et rudes _orions_,

tellement qu'il sembloit la bataille estre mortelle» (_Histoire du

chevalier Bayard_, dans La Curne).]

[Note 851: Le futur _ara_ pour _aura_ est picard, mais se trouve

ailleurs qu'en Picardie (Communication de M. E. Langlois, professeur à

la Faculté des Lettres de Lille).]

[Note 852: Comprenez: De la part de Dieu, et il n'y aura pas lieu

de suppléer _ou de vous_. Pourtant la copie du Chevalier de

Saint-Jean, le _Journal du siège_, la _Chronique de la Pucelle_

ajoutent ces trois mots. Avec cette addition, le sens me semble moins

bon.]

[Note 853: _Franchois_ est de Picardie et de la partie orientale

de la Normandie.]

Telle est cette lettre d'un accent nouveau, qui proclame la royauté de

Jésus-Christ et déclare la guerre sainte. Il est difficile de savoir

si Jeanne la dicta de sa propre inspiration ou sur le conseil des

clercs. On serait d'abord tenté d'attribuer à des religieux l'idée

première d'une sommation qui est une application littérale des

préceptes inscrits dans le Deutéronome:

«Quand vous vous approcherez d'une ville pour l'assiéger, d'abord vous

lui offrirez la paix.

»Si elle l'accepte et qu'elle vous ouvre ses portes, tout le peuple

qui s'y trouvera sera sauvé et vous sera assujetti moyennant le

tribut.

»Si elle ne veut point recevoir les conditions de la paix et qu'elle

commence à vous déclarer la guerre, vous l'assiégerez.

»Et lorsque le Seigneur, votre Dieu, vous l'aura livrée entre les

mains, vous ferez passer tous les mâles au fil de l'épée,

»En réservant les femmes, les enfants, les bêtes et tout le reste de

ce qui se trouvera dans la ville.»

(_Deuter._, XX, 10-14.)

Il est certain du moins que, à cet égard, la Pucelle exprime ses

propres sentiments. Elle dira plus tard: «Je demandais la paix et, si

on me la refusait, j'étais prête à combattre[854].» Mais comme elle

dicta cette lettre et ne put la lire, il y a lieu de rechercher si

les clercs qui tinrent la plume n'y mirent pas du leur.

[Note 854: _Procès_, t. I, pp. 55, 84, 240.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 22 / 39 段