Au XVe siècle, Tours était une des villes les plus industrieuses du

royaume. Les habitants excellaient en toutes sortes de métiers. Ils

tissaient des draps de soie d'or et d'argent. Ils fabriquaient aussi

des harnais de guerre; et, sans égaler les armuriers de Milan, de

Nuremberg et d'Augsbourg, ils étaient habiles à forger et à écrouir

l'acier[769]. Là, un maître-armurier, par ordre du roi, fit sur mesure

une armure à la Pucelle[770]. L'habillement de fer battu qu'il fournit

se composait, selon l'usage du temps, d'un heaume et d'une cuirasse en

quatre pièces, avec épaulières, bras, coudières, avant-bras,

gantelets, cuissots, genouillères, grèves et solerets[771]. L'ouvrier,

sans doute, ne songea pas à accuser la forme féminine. Mais les

armures d'alors, bombées à la poitrine, minces de taille avec les

tassettes évasées sur les hanches, ont toutes l'air, dans leur grâce

mièvre et leur sveltesse étrange, d'armures de femmes et semblent

faites pour la reine Penthésilée ou pour Camille romaine. L'armure de

la Pucelle était une armure blanche, toute simple, ainsi qu'on en peut

juger par le prix médiocre de cent livres tournois qu'elle coûta. Les

deux harnais de Jean de Metz et de son compagnon, fournis en même

temps par le même armurier, valaient ensemble cent vingt-cinq livres

tournois[772]. Peut-être un de ces habiles et renommés drapiers de

Tours prit-il mesure sur la jeune fille d'une huque ou houppelande,

sorte de casaque de drap de soie, d'or et d'argent, que les capitaines

passaient par-dessus la cuirasse. Ouverte par devant, la huque, pour

avoir bon air, devait être déchiquetée en lambrequins qui flottaient

follement autour du cavalier. Jeanne aimait les belles huques et plus

encore les beaux chevaux[773].

[Note 769: E. Giraudet, _Histoire de la ville de Tours_, Tours,

1874, 2 vol., in-8º, _passim_.]

[Note 770: _Procès_, t. III, pp. 67, 94, 210; t. IV, pp. 3, 301,

363.]

[Note 771: J. Quicherat, _Histoire du costume en France_, Paris,

1875, gr. in-8º, pp. 270-271.]

[Note 772: _Procès_, t. III, pp. 67, 94, 210.--_Relation du

greffier de La Rochelle_, p. 60.--«Le harnais blanc des hommes d'armes

du XVe siècle, si simple qu'il fût, coûtait fort cher, dix mille

francs environ du pouvoir d'argent actuel. Mais dans cette somme

comptait aussi le harnais complet de cheval.» (Maurice Maindron, _Pour

l'histoire de l'armure_, dans le _Monde moderne_, 1896).]

[Note 773: _Procès_, t. I, p. 76.--Lettre de Perceval de

Boulainvilliers, _ibid._, t. V, p. 120.--Greffier de la Chambre des

comptes de Brabant, _ibid._, t. IV, p. 428.--Le Fèvre de Saint-Remy,

_ibid._, t. IV, p. 439.]

Le roi l'invita à prendre un cheval dans ses écuries. Si certain poète

latin dit vrai, elle choisit une bête illustre assurément par son

origine, mais très vieille. C'était un destrier que Pierre de Beauvau,

gouverneur d'Anjou et du Maine, avait donné à l'un des deux frères du

roi, morts tous deux, l'un depuis déjà treize ans, l'autre depuis

douze[774]. Ce cheval, ou un autre, fut mené dans la maison Lapau, et

le duc d'Alençon l'y alla voir. Le cheval dut recevoir aussi son

habillement, un chanfrein pour protéger la tête et une de ces selles

de bois à pommeau évasé dans lesquelles le cavalier se trouvait

parfaitement emboîté[775]. De l'écu, il n'en put être question. Cette

pièce ne se portait plus qu'aux fêtes depuis que les armures de

mailles, qui se rompaient sous les coups, étaient remplacées par les

armures de plates, que rien n'entamait. Quant à l'épée, la plus noble

pièce du harnais et la plus claire image de la force unie à la

loyauté, Jeanne ne consentit pas à la tenir de l'armurier royal; elle

voulut la recevoir de sainte Catherine elle-même.

[Note 774: _Poème anonyme_ dans _Procès_, t. V, p. 38, et note.]

[Note 775: Capitaine Champion, _Jeanne d'Arc écuyère_, pp. 146 et

suiv.]

On sait qu'à sa venue en France, elle s'était arrêtée à Fierbois et

qu'elle avait entendu trois messes dans la chapelle de sainte

Catherine[776]. La vierge d'Alexandrie possédait en ce lieu de

Fierbois beaucoup d'épées, sans compter celle que Charles Martel lui

avait donnée, disait-on, et qu'il n'aurait pas été facile de

retrouver. Bonne Tourangelle en Touraine, elle était du parti des

Armagnacs et se montrait en toutes rencontres favorable aux hommes

d'armes qui tenaient pour le dauphin Charles. Les capitaines et les

routiers du parti français, sachant qu'elle leur voulait du bien,

l'invoquaient préférablement à toute autre, quand ils se trouvaient en

danger de mort ou prisonniers de leurs ennemis. Elle ne les sauvait

pas tous, mais elle en secourait plusieurs qui venaient lui rendre

grâces, et, en signe de reconnaissance, lui offrir leurs harnais de

guerre; de sorte que la chapelle de madame sainte Catherine

ressemblait à une salle d'armes[777]. Les murs en étaient tout

hérissés de fer, et, comme les dons affluaient depuis plus de

cinquante années, depuis le temps du roi Charles V, il est probable

que les sacristains décrochaient les anciennes armes pour faire place

aux nouvelles et entassaient dans quelque magasin la vieille ferraille

en attendant une occasion favorable de la vendre[778]. Sainte

Catherine ne pouvait refuser une épée à la jeune fille qu'elle aimait

jusqu'à descendre du paradis tous les jours et à toute heure pour la

voir et l'entretenir sur terre et qui, à son tour, lui avait fait une

bonne et dévote visite en ce lieu de Fierbois. Car il faut savoir que

sainte Catherine, accompagnée de sainte Marguerite, n'avait pas cessé

de fréquenter près de Jeanne à Chinon et à Tours. Elle faisait partie

de toutes ces assemblées secrètes que la Pucelle appelait parfois son

Conseil et plus souvent ses Voix, sans doute parce que ses oreilles et

son esprit en étaient encore plus frappés que ses yeux, malgré l'éclat

des lumières dont elle était parfois éblouie et bien qu'elle

distinguât des couronnes au front des saintes. Les Voix désignèrent

une épée entre toutes celles qui se trouvaient dans la chapelle de

Fierbois. Messire Richard Kyrthrizian et frère Gille Lecourt, tous

deux prêtres, étaient alors gouverneurs de la chapelle. Tel est le

titre qu'ils se donnaient en signant les relations des miracles de

leur sainte. Jeanne, par lettre missive, leur fit demander l'épée dont

elle avait eu révélation. On la trouvera, disait-elle en sa lettre,

sous terre, pas fort avant et derrière l'autel. Ce fut du moins là

toutes les indications qu'elle put donner plus tard; encore ne lui

souvenait-il plus bien si c'était derrière l'autel ou devant. Sut-elle

montrer aux gouverneurs de la chapelle quelques signes auxquels ils

reconnussent l'épée? Elle ne s'expliqua jamais sur ce point et sa

lettre est perdue[779].

[Note 776: _Procès_, t. I, pp. 56, 75-76-77.]

[Note 777: Abbé Bourassé, _Les miracles de madame Sainte Katerine

de Fierboys en Touraine_ (1375-1446), Tours, 1858, in-8º, _passim_.]

[Note 778: _Chronique de la Pucelle_, p. 277.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, p. 69.]

[Note 779: _Procès_, t. I, p. 77.--_Les miracles de madame sainte

Katerine_, _passim_.]

Ce qui est certain, c'est qu'elle croyait avoir vu cette épée par

révélation, et non pas autrement. Un armurier tourangeau, qu'elle ne

connaissait point (elle affirma depuis ne l'avoir jamais vu), fut

chargé de porter la lettre à Fierbois. Les gouverneurs de la chapelle

lui remirent une épée marquée de cinq croix, ou de cinq petites épées

sur la lame, assez près de la garde. En quel endroit de la chapelle

l'avaient-ils trouvée? On ne sait. Un contemporain dit que ce fut dans

un coffre, avec de vieilles ferrailles. Si elle avait été cachée et

enfouie, ce n'était pas très anciennement; car il suffit de la frotter

un peu pour en ôter la rouille. Les prêtres eurent à coeur de l'offrir

très honorablement à la Pucelle[780]. Ils l'enfermèrent dans un

fourreau de velours vermeil, semé de fleurs de lis, avant de la

remettre à l'armurier, qui la venait prendre. Jeanne, en la recevant,

la reconnut pour celle qu'elle avait vue par révélation divine et que

les Voix lui avaient promise. Et elle le dit très haut à tout ce petit

monde de moines et de soldats qui vivaient près d'elle. Cela sembla

bien admirable et signe de victoire[781]. Des prêtres de la ville

donnèrent, pour protéger l'épée de sainte Catherine, un second

fourreau, celui-là de drap noir. Jeanne en fit faire un troisième de

cuir très fort[782].

[Note 780: _Procès_, t. I, pp. 76, 234, 236.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 277.--_Journal du siège_, p. 49.--Jean Chartier,

_Chronique_, t. I, pp. 69-70.--Guerneri Berni, dans _Procès_, t. IV,

p. 519.--_Journal d'un bourgeois de Paris_, p. 267.--Morosini, t. III,

p. 109.--_Relation du greffier de La Rochelle_, pp. 337,

338.--_Chronique Messine_, éd. de Bouteiller, 1878, Orléans, in-8º, 26

pages.]

[Note 781: _Procès_, t. I, pp. 75, 235.]

[Note 782: _Ibid._, t. I, p. 76.]

L'histoire de cette épée se répandit au loin, grossie de fables

étranges. C'était, disait-on, l'épée, longtemps endormie sous terre,

du grand Charles Martel. Plusieurs pensaient que ce fût l'épée

d'Alexandre et des preux du temps jadis. Tous la tenaient bonne et

fortunée. Bientôt les Anglais et les Bourguignons, instruits de la

chose, eurent idée que cette Pucelle avait consulté les démons pour

voir ce qui était caché dans la terre, ou soupçonnèrent qu'elle avait

elle-même malicieusement enfoui l'épée à l'endroit par elle désigné,

afin de séduire les princes, le clergé et le peuple. Ils se

demandaient avec inquiétude si ces cinq croix n'étaient pas des signes

diaboliques[783]. Ainsi commençaient à se former les illusions

contraires selon lesquelles Jeanne parut sainte ou sorcière.

[Note 783: Morosini, t. III, pp. 108, 109.--_Chronique de

Lorraine_, dans _Procès_, t. IV, p. 332.--Eberhard Windecke, p. 101.]

Le roi ne lui avait confié aucun commandement. Se conformant à l'avis

des docteurs, il ne l'empêchait pas d'aller à Orléans avec ses gens

d'armes, et même il l'y faisait mener honorablement, afin qu'elle y

montrât le signe qu'elle avait promis. Il lui donnait des gens pour la

conduire, et non pour qu'elle les conduisît. Comment les eût-elle

conduits, puisqu'elle ne savait point le chemin? Cependant elle fit

faire un étendard selon le mandement de mesdames sainte Catherine et

sainte Marguerite qui lui avaient dit: «Prends l'étendard de par le

Roi du ciel!» Il était d'une grosse toile blanche, dite boucassin ou

bougran, et bordé de franges de soie. Ayant reçu avis de ses Voix,

Jeanne y fit mettre, par un peintre de la ville, ce qu'elle appelait

«le Monde»[784], c'est-à-dire Notre-Seigneur, assis sur son trône,

bénissant de sa dextre levée et tenant dans sa main senestre la boule

du monde. À sa droite était un ange, et un ange à sa gauche, peints

tous deux en la manière qu'on les voyait dans les églises, et

présentant au Seigneur des fleurs de lis. Les noms Jhesus-Maria

étaient écrits dessus ou à côté, et le champ était semé de fleurs de

lis d'or[785]. Elle se fit peindre aussi des armoiries. C'était, dans

un écu d'azur, une colombe d'argent, tenant en son bec une banderole

où on lisait: «De par le Roi du ciel[786].» Elle mit cet écu sur

l'avers de l'étendard dont Notre-Seigneur occupait la face. Un

serviteur du duc d'Alençon, Perceval de Cagny, dit qu'elle fit faire

aussi un étendard plus petit que l'autre, un pennon, sur lequel était

l'image de Notre-Dame recevant le salut de l'Ange. Le Peintre de

Tours, que Jeanne avait employé, venait d'Écosse et se nommait Hamish

Power. Il fournit l'étoffe et fit les peintures des deux panonceaux,

du grand et du petit; il reçut pour cela du trésorier des guerres

vingt-cinq livres tournois[787]. Hamish Power avait une fille nommée

Héliote, qui était près de se marier et dont Jeanne se souvint plus

tard avec bonté[788].

[Note 784: _Procès_, t. I, pp. 77, 179, 236; t. III, p. 103.]

[Note 785: _Ibid._, t. I, pp. 78, 117.]

[Note 786: _Ibid._, t. I, pp. 78, 117, 181, 300.--_Relation du

greffier de La Rochelle_, p. 338.--Morosini, t. III, p. 110; t. IV,

annexe XV, pp. 313, 315.]

[Note 787: Perceval de Cagny, p. 150.--_Journal du siège_, p.

70.--_Relation du Greffier d'Albi_, dans _Procès_, t. IV, p.

301.--_Relation du greffier de La Rochelle_, p. 338.--_Chronique du

doyen de Saint-Thibaud de Metz_, dans _Procès_, t. IV, p.

322.--Extrait du 13e compte d'Hémon Raguier, dans _Procès_, t. V, p.

258.]

[Note 788: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. II,

p. 65; _Un épisode de la vie de Jeanne d'Arc_, dans _Bibliothèque de

l'École des Chartes_, t. IV 1re série, p. 488.]

L'étendard était signe de ralliement. Longtemps les rois, les

empereurs, les chefs de guerre seuls l'avaient pu lever. Le suzerain

le faisait porter devant lui; les vassaux venaient sous les bannières

de leurs seigneurs. Mais, en 1429, les bannières n'étaient plus en

usage que dans les confréries, les corporations ou les paroisses, et

ne marchaient que devant des troupes pacifiques. À la guerre, il n'en

était plus question. Le moindre capitaine, le plus pauvre chevalier,

avait son étendard. Devant Orléans, quand cinquante gens d'armes

français couraient sus à une poignée de pillards anglais, des

étendards volaient sur eux par les champs comme un essaim de

papillons. On disait encore, en manière de proverbe, faire étendard

pour dire s'enorgueillir[789]. En fait, un routier levait l'étendard

sans blâme en menant seulement à la guerre une vingtaine de gens

d'armes et de gens de trait à moitié nus. Jeanne en pouvait bien faire

autant. Et si même elle tenait, comme il est croyable, son étendard

pour signe de commandement souverain et si, l'ayant reçu du Roi du

ciel, elle entendait le lever au-dessus de tous les autres, en

restait-il un seul dans le royaume pour lui disputer ce rang?

Qu'étaient-elles devenues, ces bannières féodales portées pendant

quatre-vingts ans au premier rang des désastres, semées dans les

champs de Crécy, ramassées sous les haies et les buissons par les

coustillers de Galles et de Cornouailles, perdues dans les vignes de

Maupertuis, foulées aux pieds des archers anglais dans la terre molle

où s'enfonçaient les morts d'Azincourt, ramassées à pleines mains,

sous les murs de Verneuil, par les maraudeurs de Bedford? C'est parce

que toutes ces bannières étaient misérablement tombées, c'est parce

qu'à Rouvray un prince du sang royal venait de traîner honteusement

dans sa fuite les étendards des seigneurs, que se levait maintenant

l'étendard de la paysanne.

[Note 789: La Curne, au mot: _Étendard_.]

CHAPITRE X

LE SIÈGE D'ORLÉANS DU 7 MARS AU 28 AVRIL 1429.

Depuis la déconfiture terrible et ridicule des gens du Roi dans la

journée des Harengs, les bourgeois avaient perdu toute confiance en

leurs défenseurs. Leur esprit agité, soupçonneux et crédule était

hanté de tous les fantômes de la peur et de la colère. Brusquement,

sans raison, ils se croyaient trahis. Un jour, on apprend qu'un trou,

assez grand pour qu'un homme y pût passer, a été percé dans le mur de

la ville à l'endroit où ce mur longe les dépendances de l'Aumône[790].

Le peuple en foule y court, voit le trou et un pan de rempart refait à

neuf, avec deux «canonnières», ne comprend pas, se croit vendu, livré,

s'effraie, s'exaspère, hurle et cherche le religieux de l'infirmerie

pour le mettre en pièces[791]. Peu de jours après, le jeudi saint, un

bruit sinistre se répand: des traîtres vont remettre la ville aux

mains des Anglais. Tout le monde court aux armes; soldats, bourgeois,

manants, font la garde sur les boulevards, sur les murs, dans les

rues. Le lendemain, le surlendemain le soupçon, l'effroi règnent

encore[792].

[Note 790: L'Hotel-Dieu d'Orléans, à côté de la Cathédrale.]

[Note 791: _Journal du siège_, pp. 56, 57.]

[Note 792: _Journal du siège_, p. 64.]

Au commencement de mars, les assiégeants virent venir les vassaux de

Normandie, que le Régent avait convoqués; mais ils ne fournissaient

que six cent vingt-neuf lances et ne devaient le service que pour

vingt-six jours. Sous la conduite de Scales, Pole et Talbot, les

Anglais poursuivaient de leur mieux et selon leurs moyens les travaux

d'investissement[793]. Le 10 mars, ils occupèrent, à une lieue à l'est

de la ville, la côte escarpée de Saint-Loup qui ne leur fut pas

disputée et commencèrent d'y élever une bastille qui dominait le

fleuve en amont et les deux routes de Gien et de Pithiviers à leur

rencontre, vers la porte de Bourgogne[794]. Le 20 mars, leur bastille

de Londres, sur la route du Mans, était achevée. Du 9 au 15 avril,

deux nouvelles bastilles s'élevèrent du côté du couchant, Rouen à neuf

cents pieds à l'est de Londres, Paris à neuf cents pieds de Rouen.

Vers le 20, ils fortifièrent Saint-Jean-le-Blanc au val de Loire et

firent un guet pour garder le passage[795]. C'était peu au regard de

ce qu'il leur restait à faire et ils manquaient de bras. Ils n'avaient

pas trois mille hommes autour de la ville. Ils surprenaient les

paysans qui, voyant venir le temps de labourer la vigne, allaient aux

champs sans autre souci que la terre, et quand ils les avaient pris,

ils les faisaient travailler[796]. De l'avis des hommes de guerre les

plus avisés, ces bastilles ne valaient rien. Il n'y avait pas moyen

d'y garder des chevaux; on ne pouvait les construire assez rapprochées

pour se secourir les unes les autres; l'assiégeant risquant d'y être

assiégé. Enfin les Anglais qui employaient ces fâcheuses machines n'y

éprouvaient à l'usage que mécomptes et disgrâces. C'est ce dont

s'aperçut un des défenseurs de la ville, le sire de Bueil quand il eut

pris de l'expérience[797]. Et dans le fait, il y avait si peu de

difficultés à traverser les lignes ennemies, que des marchands en

risquaient la chance et conduisaient du bétail aux assiégés. Il entre

dans la ville: le 7 mars, six chevaux chargés de harengs; le 15, six

chevaux chargés de poudre; le 29, du bétail et des vivres; le 2 avril,

neuf boeufs gras et des chevaux; le 5, cent un pourceaux et six boeufs

gras; le 9, dix-sept pourceaux, des chevaux, des cochons de lait et du

blé; le 13, des espèces pour solder la garnison; le 16, des bestiaux

et des vivres; le 23, de la poudre et des vivres. Et plus d'une fois

on prit à la barbe des Anglais les victuailles et munitions qui leur

étaient destinées, tonneaux de vin, gibier, chevaux, arcs, trousses,

voire vingt-six têtes de gros bétail[798].

[Note 793: Boucher de Molandan, _L'armée anglaise vaincue par

Jeanne d'Arc_, ch. II.--Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp.

60, 107, 110, 112.]

[Note 794: _Journal du siège_, pp. 57, 58.--Abbé Dubois, _Histoire

du siège_, dissertation VI.]

[Note 795: _Chronique de la Pucelle_, pp. 265, 267.--Morosini, t.

IV, annexe XIII.]

[Note 796: _Journal du siège_, p. 58.]

[Note 797: _Le Jouvencel_, t. I, xxij; t. II, p. 44.]

[Note 798: _Journal du siège_, pp. 56, 62.]

Le siège coûtait très cher aux Anglais, quarante mille livres tournois

par mois[799]. L'argent manquait; il fallut recourir aux plus fâcheux

expédients. Le roi Henri venait d'ordonner, par lettres du 3 mars, que

tous les officiers de Normandie lui fissent prêt d'un quartier de

leurs gages[800]. Les gens d'armes, dans leurs taudis de planches et

de terre, après avoir souffert du froid, commençaient à souffrir de la

faim. La Beauce, l'Île-de-France, la Normandie, ruinées et ravagées,

ne leur envoyaient pas beaucoup de boeufs et de moutons. Ils

mangeaient mal et buvaient plus mal. Le vin de 1427 était rare; le vin

nouveau si petit et si faible, qu'il sentait plus le verjus que le

vin[801]. Or, un vieil Anglais a dit des soldats de sa nation: «Ils

soupirent après leur soupe et leurs grasses tranches de boeuf: il faut

qu'ils soient nourris comme des mulets et qu'ils portent leur provende

pendue à leur cou, sinon ils vous ont un air piteux comme des souris

noyées[802].»

[Note 799: Jarry, _Le compte de l'armée anglaise_, pp. 50, 58.]

[Note 800: Compte de Pierre Sureau, dans Jarry, _Le compte de

l'armée anglaise_, pièce justificative nº VI et pp. 45-46.]

[Note 801: _Journal d'un bourgeois de Paris_, pp. 221, 222 et

suiv.]

[Note 802: Shakespeare, _Henry VI_, première partie, scène II.]

Une disgrâce subite les affaiblit encore. Le capitaine Poton de

Saintrailles et les deux procureurs Guyon du Fossé et Jean de

Saint-Avy, qui étaient allés en ambassade auprès du duc de Bourgogne,

furent de retour à Orléans le 17 avril. Le duc avait bien accueilli

leur requête et consenti à prendre la ville sous sa garde. Mais le

Régent, à qui l'offre avait été faite, n'entendait pas de cette

oreille. Il répondit qu'il serait bien marri d'avoir battu les

buissons et que d'autres eussent les oisillons[803]. L'offre était

donc repoussée. Toutefois l'ambassade n'avait point été inutile et ce

n'était pas rien que d'avoir amené un nouveau désaccord entre le duc

et le Régent. Les ambassadeurs revenaient accompagnés d'un héraut de

Bourgogne qui sonna de sa trompette dans le camp anglais et commanda,

de par son maître, à tout combattant sujet du duc, de lever le siège.

Bourguignons, Picards, Champenois, quelques centaines d'hommes d'armes

et d'archers partirent incontinent[804].

[Note 803: Jean Chartier, _Chronique_, t. I, p. 65.]

[Note 804: _Journal du siège_, pp. 69, 70.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 270.--Monstrelet, t. IV, pp. 317 et suiv.--Morosini, t.

III, pp. 19, 20 et 21; t. IV, annexe XIV, p. 311.--Jarry, _Le compte

de l'armée anglaise_, pp. 68 et suiv.--Boucher de Molandon, _L'armée

anglaise vaincue par Jeanne d'Arc_, p. 145.]

Le lendemain, à quatre heures du matin, les bourgeois, enhardis et croyant

l'occasion bonne, attaquèrent le camp de Saint-Laurent-des-Orgerils.

Ils tuèrent une partie du guet et pénétrèrent dans l'enceinte où ils

trouvèrent des tasses d'argent, des robes de martre et beaucoup d'armes.

Trop occupés à piller, ils ne se gardèrent pas et furent surpris par

les ennemis accourus en grand nombre. Ils s'enfuirent poursuivis par les

Anglais qui en tuèrent beaucoup. La ville fut pleine, ce jour-là, des

lamentations des femmes qui pleuraient un père, un mari, un frère, des

parents[805].

[Note 805: _Journal du siège_, p. 70.]

Il y avait là quarante mille hommes emmurés[806], entassés dans une

enceinte qui n'en devait contenir qu'une quinzaine de mille, tout un

peuple agité par la souffrance, assombri par des deuils domestiques,

rongé d'inquiétude, et que d'incessants dangers, des alarmes

perpétuelles rendaient fou. Bien que les guerres ne fussent pas alors

aussi meurtrières qu'elles le devinrent par la suite, les Orléanais

faisaient dans les sorties des pertes fréquentes et cruelles. Les

boulets anglais qui, depuis la mi-mars, pénétraient plus avant dans la

ville, n'étaient pas toujours inoffensifs. La veille de Pâques

fleuries, une pierre de bombarde tua ou blessa cinq personnes, une

autre sept[807]. Beaucoup d'habitants, comme le prévôt Alain Du Bey,

mouraient de fatigue et du mauvais air[808].

[Note 806: Jollois, _Histoire du siège_, part. VI, chap. I.--Abbé

Dubois, _Histoire du siège_, diss. IX.--Loiseleur, _Compte des

dépenses de Charles VII_, chap. V.--Lottin, _Recherches historiques sur

la ville d'Orléans_, t. II, p. 205.--Morosini, t. III, p. 25, note 2.]

[Note 807: _Journal du siège_, p. 64.]

[Note 808: _Ibid._, p. 59.]

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 21 / 39 段