portait au front une merveilleuse épée. Les veneurs qui la voyaient
passer dans les clairières n'avaient jamais pu l'atteindre, tant elle
était rapide. Mais si une vierge, assise dans la forêt, appelait la
licorne, la bête obéissait, inclinait sa tête sur le giron de
l'enfant, se laissait prendre, enchaîner par d'aussi faibles mains. Au
contraire, il ne fallait pas qu'une fille corrompue et non pucelle
l'approchât: la licorne la tuait aussitôt[736].
[Note 736: _De l'Unicorne qu'une jeune fille séduit_, dans le
_Bestiaire_ de R. de Fournival (Paulin Paris, _Manuscrits français_,
t. IV, p. 25.)--Berger de Xivrey, _Traditions tératologiques_, p.
559.--J. Doublet, _Histoire de l'abbaye de Saint-Denys_, t. I, p.
320.--Vallet de Viriville, _Nouvelles recherches sur Agnès Sorel_,
dans _Bulletin de la Société des Antiquaires de Picardie_, t. VI, p.
621.--A. Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, pp. 262 et
suiv.]
On disait même qu'une vierge avait le pouvoir de guérir les
écrouelles en récitant à jeun et nue certaine formule magique, mais ce
n'était pas parole d'Évangile[737].
[Note 737: Leber, _Des cérémonies du sacre_, Paris, 1825, in-8º,
p. 459.]
Si les mystiques et les visionnaires exaltaient la virginité,
l'Église, jalouse de gouverner les corps avec les âmes, condamnait les
opinions contraires à la légitimité du mariage, dont elle avait fait
un sacrement. Elle tenait pour des impies très détestables ceux qui
réprouvaient absolument l'oeuvre de chair. Une fille était louable de
garder sa virginité; encore fallait-il que ce ne fût pas pour des
raisons pernicieuses et condamnables. Deux cents ans avant que régnât
le roi Charles VII, une jeune fille de Reims éprouva qu'on peut pécher
gravement contre l'Église de Dieu en refusant de forniquer avec un
clerc dans une vigne. Voici l'histoire de cette jeune fille, telle
qu'elle fut rapportée par le chanoine Gervais.
Guillaume aux Blanches Mains, archevêque de Reims, oncle du roi
Philippe de France, chevauchait un jour hors de sa ville pour se
divertir. Un clerc de sa suite, nommé Gervais, qui était dans l'ardeur
de la jeunesse, aperçut une belle jeune fille qui passait seule dans
une vigne. Il alla vers elle, la salua, et lui demanda: «Qu'avez-vous
donc à faire seule en si grande hâte?» Et, par propos congruents, il
la sollicita courtoisement à l'amour.
Sans même le regarder, elle lui répondit d'un maintien tranquille et
d'une voix grave:
--À Dieu ne plaise, ô bon jouvenceau, que je sois jamais l'amie de toi
ou d'aucun autre homme, car si je perdais ma virginité et si ma chair
était une fois corrompue, je serais vouée infailliblement et sans
remède à la damnation éternelle.
En entendant un tel langage il soupçonna la jeune fille d'appartenir à
la secte impie des cathares que l'Église recherchait alors avec soin
et punissait sévèrement. En effet, une des erreurs de ces hérétiques
était de condamner tout commerce charnel. Impatient d'éclaircir ses
doutes, Gervais provoqua aussitôt la jouvencelle à un débat sur
l'enseignement de l'Église relativement à l'oeuvre de chair. Cependant
l'archevêque Guillaume aux Blanches Mains fit retourner sa monture et
poussa, suivi de ses religieux, jusqu'à la vigne où la jeune fille et
le clerc disputaient ensemble. Lorsqu'il eut appris le sujet de leur
dispute, il ordonna qu'on saisît cette jeune fille et qu'on l'amenât
dans la ville. Là, il l'exhorta et s'efforça charitablement de la
convertir à la foi catholique.
Pourtant elle ne se soumit point.
--Je ne suis pas, lui dit-elle, assez instruite dans la doctrine pour
me défendre. Mais j'ai en ville une maîtresse qui réfutera très
facilement, par de bonnes raisons, tous vos arguments. C'est une telle
qui loge en telle maison.
L'archevêque Guillaume envoya aussitôt quérir cette femme et, l'ayant
interrogée, il reconnut que la jeune fille avait parlé d'elle
exactement. Dès le lendemain il convoqua une assemblée de clercs et de
nobles pour juger les deux femmes. Elles furent l'une et l'autre
condamnées au feu. La maîtresse parvint à s'échapper, mais la jeune
fille, n'ayant pu être, par persuasion ni promesses, tirée de sa
pernicieuse erreur, fut livrée au bourreau. Elle mourut sans verser
une larme, sans murmurer une plainte[738].
[Note 738: L. Tanon, _Histoire des tribunaux de l'inquisition en
France_, Paris, 1893, in-8º, p. 293.]
On croyait communément alors que le diable prenait la virginité des
filles qui se donnaient à lui et que c'était le premier acte par
lequel il exerçait sa puissance sur ces malheureuses créatures[739].
Cette façon d'agir était conforme à ce qu'on savait de son tempérament
libidineux. Il y goûtait un plaisir accommodé à sa condition
souffrante; il y obtenait de plus un avantage considérable, celui de
désarmer sa victime, car la virginité est une cuirasse contre laquelle
les traits de l'enfer se brisent comme paille. De la sorte on était
presque assuré de ne point trouver dans un corps intact et pur une âme
vouée au démon[740]. Il y avait donc un moyen, autant dire
infaillible, de constater que la paysanne de Vaucouleurs n'était pas
adonnée à la magie ni à la sorcellerie, qu'elle n'avait point fait de
pacte avec le Malin. On y eut recours.
[Note 739: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _Matrimonium_.]
[Note 740: Pierre Le Loyer, _Livre des spectres_, 1586, in-4º, pp.
527, 551.]
Jeanne fut vue, visitée, secrètement regardée, amplement examinée par
de sages femmes, _mulieres doctas_, des vierges expertes, _peritas
virgines_, des veuves et des épouses, _viduas et conjugatas_. Au
premier rang de ces matrones se trouvaient la reine de Sicile et de
Jérusalem, duchesse d'Anjou; la dame Jeanne de Preuilly, femme du sire
de Gaucourt, gouverneur d'Orléans, laquelle était âgée de
cinquante-sept ans environ, et la dame Jeanne de Mortemer, femme de
messire Robert Le Maçon, seigneur de Trêves, homme d'un grand
âge[741]. Celle-ci n'avait pas plus de dix-huit ans, et l'on eût cru
qu'elle connaissait mieux le calendrier des vieillards que le
formulaire des matrones. Ce qui semble étrange, c'est l'assurance avec
laquelle les prudes femmes d'alors se livraient à une recherche que le
roi Salomon, dans sa sagesse, estimait difficile.
[Note 741: _Procès_, t. III, p. 102.--Vallet de Viriville, article
_Le Maçon_, dans _Nouvelle Biographie générale_.]
Jeanne de Domremy fut trouvée vraie et entière pucelle, sans apparence
de corruption ni trace de violence[742].
[Note 742: _Procès_, t. III, p. 210.--Eberhard Windecke, p.
157.--Morosini, p. 99.]
En même temps qu'elle subissait les interrogatoires des docteurs et
l'examen des matrones, plusieurs religieux, envoyés dans son pays
natal, y poursuivaient une enquête sur sa naissance, sa vie et ses
moeurs[743]. Ils avaient été choisis parmi ces moines mendiants qui,
sans cesse par voies et par chemins, pouvaient se mouvoir en pays
ennemi sans éveiller la défiance des Anglais et des Bourguignons. En
effet, ils ne furent point inquiétés et ils rapportèrent de Domremy et
de Vaucouleurs des témoignages certains qui attestaient l'humilité, la
dévotion, l'honnêteté et la simplicité de Jeanne. Ils en rapportèrent
surtout des contes pieux qu'ils n'avaient pas eu grand'peine à
trouver, car c'était ceux dont on ornait communément l'enfance des
saints. Il est juste de faire à ces moines une très grande part dans
les légendes de la première heure qui devinrent si vite populaires.
Ils contèrent, dès lors, selon toute apparence, que, lorsque Jeanne
était dans sa septième année, les loups n'approchaient point de ses
moutons et que les oiseaux des bois, quand elle les appelait, venaient
manger son pain dans son giron[744]. Ces fleurettes semblent bien
d'origine franciscaine: on y retrouve le loup de Gubbio et les oiseaux
prêchés par saint François. Peut-être ces mendiants fournirent-ils
aussi quelques exemples du don de prophétie qui était en la Pucelle,
et publièrent-ils que, se trouvant à Vaucouleurs, le jour des Harengs,
elle avait su le grand dommage souffert par les Français à
Rouvray[745]. La fortune de ces petits récits fut immense et
soudaine.
[Note 743: _Procès_, t. III, p. 82.]
[Note 744: Lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan,
dans _Procès_, t. V, pp. 115, 121.--_Journal d'un bourgeois de Paris_,
p. 237.]
[Note 745: _Journal du siège_, p. 48.--_Chronique de la Pucelle_,
p. 275.]
Après cet examen et ces enquêtes, les docteurs conclurent:
«Le roi, attendu la nécessité de lui et de son royaume, et considéré
les continues prières de son pauvre peuple envers Dieu et tous autres
aimant paix et justice, ne doit point débouter ni rejeter la Pucelle,
qui se dit être envoyée de par Dieu pour lui donner secours, non
obstant que ces promesses soient seules[746] oeuvres humaines; ni
aussi ne doit croire en elle tant tôt et légèrement. Mais en suivant
la sainte Écriture, il la doit éprouver par deux manières: c'est
assavoir par prudence humaine, en enquérant de sa vie, de ses moeurs
et de son intention, comme dit saint Paul l'Apôtre: _Probate spiritus,
si ex Deo sunt_; et, par dévote oraison, requérir signe d'aucune
oeuvre et espérance divine, par quoi on puisse juger qu'elle est venue
de la volonté de Dieu. Aussi commanda Dieu à Achaz, qu'il demandât
signe, quand Dieu lui faisait promesse de victoire, en lui disant:
_Pete signum a Domino_; et semblablement fit Gédéon, qui demanda
signe, et plusieurs autres, etc.
[Note 746: _Seules_ est douteux dans le texte.]
»Le roi, depuis la venue de ladite Pucelle, a observé et tenu les deux
manières susdites: c'est assavoir probation par prudence humaine et
par oraison, en demandant signe de Dieu. Quant à la première qui est
par prudence humaine, il a fait éprouver ladite Pucelle de sa vie, de
sa naissance, de ses moeurs, de son intention et l'a fait garder avec
lui bien par l'espace de six semaines pour la montrer à toutes gens
soit clercs, gens d'Église, gens de dévotion, gens d'armes, femmes,
veuves et autres. Et publiquement et secrètement elle a conversé avec
toutes gens. Mais en elle on ne trouve point de mal, et rien que bien,
humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse; et de sa
naissance et de sa vie plusieurs choses merveilleuses sont dites comme
vraies.
»Quant à la seconde manière de probation, le roi lui demanda signe, à
quoi elle répond que, devant la ville d'Orléans, elle le montrera, et
non pas avant ni en autre lieu: car ainsi lui est ordonné de par Dieu.
»Le roi, attendu la probation faite, de ladite Pucelle, autant qu'il
lui était possible, et nul mal ne trouvant en elle, et considéré sa
réponse qui est de montrer signe divin devant Orléans; vu sa constance
et sa persévérance en son propos, et ses requêtes instantes d'aller à
Orléans, pour y montrer le signe de divin secours, ne la doit point
empêcher d'aller à Orléans avec ses gens d'armes; mais la doit faire
conduire honnêtement, en espérant en Dieu. Car avoir crainte d'elle ou
la rejeter sans apparence de mal serait répugner au Saint-Esprit, et
se rendre indigne de l'aide de Dieu, comme dit Gamaliel en un conseil
des Juifs au regard des Apôtres[747].»
[Note 747: _Procès_, t. III, pp. 391, 392; t. IV, pp. 306, 487,
488.]
En résumé, la conclusion des docteurs était que rien de divin ne
paraissait encore dans les promesses de la Pucelle, mais qu'elle avait
été examinée et trouvée humble, vierge, dévote, honnête, simple et
toute bonne et que, puisqu'elle avait promis de montrer un signe de
Dieu devant Orléans, il fallait l'y conduire, de peur de repousser
avec elle les grâces de l'Esprit-Saint.
Ces conclusions furent copiées à un grand nombre d'exemplaires et
envoyées aux villes du royaume ainsi qu'aux princes de la chrétienté.
L'empereur Sigismond, notamment, en reçut une copie[748]. Si, par une
enquête de six semaines, suivie d'une conclusion favorable et
solennelle, les docteurs de Poitiers voulurent mettre en lumière et en
honneur la Pucelle, préparer, annoncer la merveille qu'ils avaient
sous la main, la montrer de manière à réconforter les Français, ils
réussirent parfaitement dans leur entreprise[749]. Cette longue
information, ces minutieux examens rassurèrent en France les esprits
défiants qui craignaient qu'une fille habillée en homme ne fût une
diablesse, éblouirent les imaginations par l'espoir du miracle,
touchèrent les coeurs en faveur de cette jeune fille qui sortait du
creuset radieuse et comme environnée d'une lumière céleste. La
victoire remportée par elle dans cette dispute avec les docteurs la
faisait paraître une autre sainte Catherine[750]. Et comme ce n'était
pas assez pour la foule avide de prodiges qu'elle eût répondu sagement
aux questions difficiles, on imagina qu'elle avait été soumise à des
épreuves étranges et telles qu'elle n'avait pu les surmonter que par
miracle. C'est ainsi qu'on raconta quelques semaines après l'enquête,
en Bretagne et en Flandres, l'histoire merveilleuse que voici: À
Poitiers, comme elle se préparait à recevoir la communion, le prêtre
avait une hostie consacrée et une autre qui ne l'était pas; il voulut
lui donner celle qui n'était pas consacrée; elle la prit dans sa main
et dit au prêtre que cette hostie n'était pas le corps du Christ son
Rédempteur, mais que ce corps était dans l'hostie que le prêtre avait
mise sous le corporal[751]. Comment douter après cela que Jeanne ne
fût une grande sainte?
[Note 748: Eberhard Windecke, pp. 32, 41.]
[Note 749: Les conclusions de la commission de Poitiers se
répandirent partout. Les traces de cette diffusion se retrouvent: en
Bretagne (Buchon et _Chronique de Morosini_); en Flandre (_Chronique
de Tournai_ et _Chronique de Morosini_); en Allemagne (Eb. Windecke);
en Dauphiné (Buchon).]
[Note 750: «_Altra santa Catarina_.» (Morosini, t. III, p.
52.)--Sans aucun doute, c'est à sainte Catherine d'Alexandrie qu'elle
est comparée en cet endroit, et non pas à sainte Catherine de Sienne.]
[Note 751: Morosini, t. III, pp. 101.]
À la clôture des enquêtes, une occasion favorable survint, dans les
premiers jours d'avril, de jeter la Pucelle dans Orléans. On l'envoya
d'abord à Tours, pour qu'elle s'y fît équiper et armer[752].
[Note 752: _Procès_, t. III, pp. 66 et 210.]
Soixante-six ans plus tard, un habitant de Poitiers, presque
centenaire, contait à un jeune concitoyen qu'il avait vu la Pucelle
monter à cheval tout armée de blanc pour aller à Orléans[753]. Il
montrait au coin de la rue Saint-Étienne la pierre de laquelle elle
s'était aidée pour se mettre en selle. Jeanne, à Poitiers, n'était
point armée. Mais la pierre avait reçu du peuple poitevin le nom de
«montoir de la Pucelle[754]». De quel pied alerte et joyeux la Sainte
dut sauter de cette pierre sur le cheval qui l'emportait, loin des
chats fourrés, vers les vaincus et les affligés qu'elle avait hâte de
secourir!
[Note 753: Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, dans _Procès_, t.
IV, pp. 536-537.]
[Note 754: M. de la Fontenelle de Vaudoré écrivait en 1845: «Or,
sous la Restauration, à une époque où l'on pavait cette rue (la rue
Saint-Estienne), nous étant aperçu que cette pierre (celle dont parle
Bouchet) appelée par le peuple le montoir de la Pucelle, et formant un
beau fragment de granit vert, étranger au pays, venait d'être brisée
par les paveurs, nous en recueillîmes religieusement les fragments,
afin d'en déposer une partie au musée de la ville et de réserver
l'autre pour nous et les autres amateurs de reliques historiques.»
(Guilbert, _Histoire des villes de France_, t. IV, Poitiers.)
La pierre dont parle ici M. de la Fontenelle de Vaudoré et qui a été
transportée à la Bibliothèque publique en 1823 était placée au coin de
la rue du Petit-Maure. Si c'est vraiment celle que Jean Bouchet vit au
coin de la rue Saint-Étienne, il faut qu'elle ait été déplacée, ce qui
ne s'explique pas. Il y avait des bornes semblables devant tous les
hôtels. Cf. B. Ledain, _La maison de Jeanne d'Arc à Poitiers_,
Saint-Maixent, 1892, in-8º.--L'hôtel de la Rose s'élevait, selon M.
Ledain, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par la maison nº 13 de la
rue Notre-Dame-la-Petite.]
CHAPITRE IX
LA PUCELLE À TOURS.
À Tours, la Pucelle logea en l'hôtel d'une dame qu'on nommait
communément Lapau[755]. C'était Éléonore de Paul, une Angevine qui
avait été demoiselle de la reine Marie d'Anjou. Ayant épousé Jean du
Puy, seigneur de la Roche-Saint-Quentin, conseiller de la reine de
Sicile, elle restait encore auprès de la reine de France[756].
[Note 755: _Procès_, t. III, p. 66.]
[Note 756: Vallet de Viriville, _Notices et extraits de chartes et
de manuscrits appartenant au British Museum de Londres_, dans
_Bibliothèque de l'École des Chartes_, t. VIII, pp. 139, 140.]
La ville de Tours appartenait alors à la reine de Sicile qui
s'enrichissait à mesure que son gendre se ruinait. Elle l'aidait en
argent et il lui donnait des terres. C'est ainsi qu'en 1424 elle reçut
le duché de Touraine avec toutes ses dépendances, sauf la châtellenie
de Chinon[757]. Les bourgeois et manants de Tours avaient bon désir
de la paix. En attendant qu'elle vînt, ils tâchaient à grand'peine
d'échapper aux pilleries des gens d'armes. Ni le roi Charles ni la
reine Yolande n'étaient capables de les défendre et il leur fallait se
défendre eux-mêmes[758]. Quand un de ces chefs de bandes, qui
ravageaient la Touraine et l'Anjou, était signalé par les guetteurs de
la ville, les bourgeois fermaient leurs portes et veillaient à ce que
les couleuvrines fussent en place. On parlementait; le capitaine, au
bord du fossé, exposait qu'il était au service du roi, qu'il allait
combattre les Anglais, qu'il demandait à coucher dans la ville avec
ses hommes; on l'invitait poliment, du haut de la muraille, à passer
outre et, pour qu'il ne fût pas tenté de forcer l'entrée, on lui
offrait une somme d'argent[759]. De peur d'être écorchés, les
bourgeois se faisaient tondre. C'est ainsi que, peu de jours avant la
venue de Jeanne, ils donnèrent à l'Écossais Kennedy, qui ravageait les
environs, deux cents livres pour qu'il allât un peu plus loin. Quand
ils s'étaient débarrassés de leurs défenseurs, leur plus grand souci
était de se garder des Anglais. Le 29 février de cette même année
1429, ces bourgeois prêtèrent cent écus au capitaine La Hire qui, pour
lors, faisait de son mieux dans Orléans. Et même à l'approche des
Anglais, ils consentirent à recevoir quarante hommes de trait, de la
compagnie du sire de Bueil, à la condition que Bueil logeât au Château
avec vingt hommes et que les autres allassent dans les hôtelleries et
ne prissent rien sans payer. Il en fut ainsi ou autrement, et le sire
de Bueil s'en alla défendre Orléans[760].
[Note 757: De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. II, p. 77.]
[Note 758: Vallet de Viriville, _Analyse et fragments tirés des
Archives municipales de Tours_ dans _Cabinet Historique_, V, pp.
102-121.]
[Note 759: Quicherat, _Rodrigue de Villandrando_, Paris, 1879
in-8º, pp. 14 et suiv.]
[Note 760: _Le Jouvencel_, t. I, Introduction, p. xxij., note 1.]
Dans l'hôtel de Jean du Puy, Jeanne reçut la visite d'un moine
augustin, nommé Jean Pasquerel, qui revenait de la ville du
Puy-en-Velay où il s'était rencontré avec Isabelle Romée et
quelques-uns de ceux qui avaient mené Jeanne au roi[761].
[Note 761: _Procès_, t. III, pp. 100 et suiv.]
En cette ville, dans le sanctuaire d'Anis, on gardait une image de la
mère de Dieu, rapportée d'Égypte par saint Louis et qui était ancienne
et vénérable, car le prophète Jérémie l'avait taillée de ses mains
dans du bois de sycomore, à la ressemblance de la vierge à naître
qu'il avait vue en esprit[762]. Durant la semaine sainte, les pèlerins
y affluaient de toutes les parties de la France et de l'Europe,
seigneurs, clercs, gens d'armes, bourgeois et paysans, et beaucoup,
par pénitence ou pauvreté, cheminaient à pied, le bourdon à la main et
mendiaient leur pain aux portes. Des marchands de toutes sortes s'y
rendaient et c'était tout ensemble un des plus fréquentés pèlerinages
et une des plus riches foires du monde. Aux environs de la ville, les
chemins ne suffisaient pas aux voyageurs qui envahissaient vignes,
prés et jardins. En l'an 1407, le jour du pardon, deux cents personnes
périrent étouffées[763].
[Note 762: Francisque Mandet, _Histoire du Velay_, Le Puy,
1860-1862 (7 vol. in-12), t. I, pp. 570 et suiv.--S. Luce, _Jeanne
d'Arc à Domremy_, ch. XII.]
[Note 763: Jean Juvénal des Ursins, année 1407.]
En certaines années, la conception de Notre-Seigneur se trouvant
commémorée en même temps que sa mort, la promesse du plus grand des
mystères coïncidait avec sa consommation. Alors le vendredi saint
devenait plus saint encore; on l'appelait le grand vendredi, et ceux
qui le passaient dans le sanctuaire d'Anis gagnaient une indulgence
plénière. Ce jour-là, les pèlerins s'y pressaient encore plus nombreux
que de coutume. Or, en l'an 1429, le vendredi saint tombait le 25
mars, jour de l'Annonciation[764].
[Note 764: Nicole de Savigni, _Notes sur les exploits de Jeanne
d'Arc et sur divers événements de son temps_, dans _Bulletin de la
Société de l'Histoire de Paris_, I, 1874, p. 43.--Chanoine Lucot,
_Jeanne d'Arc en Champagne_, Châlons, 1880, pp. 12 et 13.]
Les rencontres que frère Pasquerel fit au Puy, pendant la semaine
sainte, ne doivent donc pas nous sembler trop extraordinaires. Qu'une
femme des champs accomplît un voyage de plus de cent lieues, à pied,
par un pays infesté de gens d'armes et autres larrons, sur de
mauvaises routes, dans la saison des neiges et des brumes, pour gagner
son pardon, c'est ce qui se voyait tous les jours; et la Romée n'en
était pas à son premier pèlerinage, si l'on s'en rapporte au surnom
qu'elle portait déjà depuis longtemps[765]. Ne sachant point quels
étaient ceux des compagnons de la Pucelle que rencontra le bon Frère,
nous sommes libres de croire que Bertrand de Poulengy se trouvait du
nombre. Nous ne le connaissons guère, mais son langage révèle une
personne dévote[766].
[Note 765: _Procès_, t. I, p. 191; t. II, p. 74, note.--La Romée
peut avoir reçu son surnom pour une toute autre raison. Nous ne
connaissons guère la mère de Jeanne que par des documents
généalogiques extrêmement suspects.]
[Note 766: Francis C. Lowell regarde l'idée du pèlerinage de la
Romée au Puy comme «a characteristic exemple of the madness» de Siméon
Luce (_Joan of Arc_, Boston, 1896, in-8º, p. 72, note.)--Toutefois,
après une assez longue hésitation, j'ai, comme Luce, repoussé les
corrections proposées par Lebrun de Charmettes et Quicherat, et admis
sans changement le texte du procès.]
Ces compagnons, s'étant mis sur un pied de familiarité avec Pasquerel,
lui dirent: «Il vous faut nous accompagner auprès de Jeanne. Nous ne
vous lâcherons pas que nous ne vous ayons conduit près d'elle.» Ils
cheminèrent ensemble. Frère Pasquerel passa avec eux à Chinon, quand
Jeanne n'y était plus; puis il alla à Tours où se trouvait son
couvent.
Les augustins, qui prétendaient avoir reçu leur règle de saint
Augustin lui-même, portaient alors l'habit gris des franciscains.
C'est dans leur ordre, que l'année précédente, le roi avait choisi le
chapelain de son jeune fils, le dauphin Louis. Frère Pasquerel tenait
en son couvent l'emploi de lecteur[767]. Il était prêtre. Fort jeune,
sans doute, et d'humeur errante, comme alors beaucoup de moines
mendiants, il avait le goût des choses merveilleuses et une extrême
crédulité.
[Note 767: _Procès_, t. III, p. 101.--Sur la signification du mot
_Lector_, professeur de théologie, cf. Du Cange.]
Les compagnons dirent à Jeanne:
--Jeanne, nous vous avons amené ce bon père. Quand vous le connaîtrez
bien vous l'aimerez bien.
Elle répondit:
--Le bon père me rend bien contente, j'ai déjà entendu parler de lui,
et dès demain je veux me confesser à lui.
Le lendemain, le bon père l'ouït en confession et chanta la messe
devant elle. Il devint son aumônier et ne la quitta plus[768].
[Note 768: _Procès_, t. III, pp. 101 et suiv.]