Elle se sentait à l'aise avec les gens d'armes. Quant aux docteurs,

elle ne pouvait les souffrir, et c'était pour elle un supplice

lorsqu'ils venaient arguer. Bien que ces théologiens usassent de

grands ménagements à son endroit, leurs éternelles interrogations

lassaient sa patience; leur lenteur, leur pesanteur l'exaspérait. Elle

leur savait très mauvais gré de ne pas croire en elle tout de suite,

sans preuves, et de lui demander un signe qu'elle ne pouvait leur

donner, puisque ni monseigneur saint Michel, ni madame sainte

Catherine, ni madame sainte Marguerite, pendant les examens,

n'apparaissait. Dans le retrait, dans l'oratoire et dans la campagne

déserte, les hôtes du Paradis la visitaient en foule; anges et

saintes, descendus du ciel, se pressaient autour d'elle. Mais, à la

venue des docteurs, l'échelle de Jacob se retirait soudain. Et puis

ils étaient des théologiens, et elle était une sainte. Les rapports

sont toujours difficiles entre les chefs de l'Église militante et les

dévotes femmes qui communiquent directement avec l'Église triomphante.

Elle sentait que les révélations dont elle était favorisée abondamment

donnaient des doutes, des soupçons, des défiances même à ses

examinateurs les plus favorables. Elle n'osait pas trop leur conter

les secrets de ses Voix, et elle confiait, derrière leur dos, à son

beau duc d'Alençon, qu'elle savait et qu'elle pouvait beaucoup plus

qu'elle n'avait dit à tous ces clercs[709]. Ce n'était pas à ceux-là

qu'elle avait été envoyée; ce n'était pas pour ceux-là qu'elle était

venue. Elle se trouvait gênée avec eux, et leurs façons d'être lui

inspiraient cette mauvaise humeur empreinte dans plus d'une de ses

réponses. Parfois, quand ils l'interrogeaient, elle se rencognait avec

mutinerie au bout du banc et faisait la moue[710].

[Note 709: _Procès_, t. III, p. 92.]

[Note 710: _Chronique de la Pucelle_, p. 275.]

--Nous sommes envoyés vers vous de la part du roi, dit maître Pierre

de Versailles.

Elle répondit de très mauvaise grâce:

--Je crois bien voir que vous êtes encore envoyés pour m'interroger.

Je ne sais ni A ni B[711].

[Note 711: _Procès_, t. III, p. 74.]

Mais à cette demande:

--Pourquoi donc venez-vous

Elle répliqua vivement:

--Je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège

d'Orléans et conduire le roi à Reims, pour son couronnement et son

sacre. Maître Jean Érault, avez-vous du papier et de l'encre? Écrivez

ce que je vais vous dire.

Et elle dicta une brève apostrophe aux capitaines anglais: «Vous,

Suffort, Clasdas et la Poule, je vous somme de par le Roi des cieux

que vous en alliez en Angleterre[712].»

[Note 712: _Procès_, t. III, p. 74.--Boucher de Molandon et A. de

Beaucorps, _L'armée anglaise_, p. 111.--La Poule, comme il est ici

nommé à la française, n'est autre que Suffort, c'est-à-dire William

Pole, comte de Suffolk; à moins qu'on ne veuille désigner le frère de

William, John Pole, qui n'était pas un des trois chefs du siège. Quant

à Clasdas ou Glasdale, pour le nommer comme les Français, il servait

sous les ordres du commandant des Tourelles. Ces erreurs peuvent être

du fait de Jeanne; elles peuvent être aussi du témoin. On ne les

retrouve pas dans la lettre aux Anglais.]

Maître Jean Érault, qui écrivit sous sa dictée, était, comme la

plupart d'entre eux, très bien disposé pour elle. De plus il avait des

lumières. Il se rappelait cette Marie d'Avignon, surnommée la Gasque,

qui avait fait au feu roi Charles VI des prophéties bien bonnes et

mémorables. Or, la Gasque était allée dire au roi que le royaume

éprouverait encore maintes calamités, et qu'elle avait vu des armes

dans le ciel. Et elle avait conclu son apocalypse en ces termes:

«Tandis que j'étais effrayée, croyant qu'il me fallait prendre ces

armes, une voix me rassura, en disant: «Elles ne sont pas pour toi,

mais pour une vierge qui viendra, et, par ces armes, délivrera le

royaume de France.» Maître Jean Érault médita ces révélations

merveilleuses et il en vint à croire que Jeanne était la vierge

annoncée par Marie d'Avignon[713].

[Note 713: _Procès_, t. III, p. 83.]

Maître Gérard Machet, confesseur du roi, avait trouvé dans des écrits

qu'une pucelle devait venir pour donner aide au roi de France. Il en

fit la remarque à l'écuyer Gobert Thibault qui n'était pas un très

gros personnage[714]; il la fit assurément à bien d'autres. Gérard

Machet, docteur en théologie, autrefois vice-chancelier de

l'Université, dont il était maintenant exclu, passait pour une des

lumières de l'Église. Il aimait la cour[715], bien qu'il s'en

défendît, et jouissait de la faveur du roi qui, pour récompenser ses

bons services, venait de lui donner de quoi acheter une mule[716]. On

est suffisamment édifié sur les dispositions des docteurs, quand on

surprend le confesseur du roi répandant lui-même les prophéties

fabriquées tout exprès pour accréditer la Pucelle du Bois-Chenu.

[Note 714: _Ibid._, t. III, p. 75.]

[Note 715: Lettres de Gérard Machet, Bibl. nat., fonds latin nº

8577.--Launoy, _Regii Navarræ Gymnasii Parisiensis historia..._,

Paris, 1682 (2 vol. in-4º), t. II, pp. 533, 557.--Du Boulay, _Hist.

Univ. Parisiensis_, t. V, p. 875.--Vallet de Viriville, dans _Nouvelle

Biographie générale_.]

[Note 716: De Beaucourt, _Extrait du catalogue des actes de

Charles VII_, p. 18.]

On interrogea la jeune fille touchant ses Voix qu'elle appelait aussi

son Conseil, et ses saintes, qu'elle se représentait à la ressemblance

des figures taillées et peintes qui peuplaient les églises[717]. Les

docteurs firent objection sur ce qu'elle avait rejeté tout vêtement de

femme et fait tailler ses cheveux en rond, à la façon des jouvenceaux.

Or il est écrit: «Une femme ne prendra point un habit d'homme, et un

homme ne prendra point un habit de femme; car celui qui le fait est

abominable devant Dieu.» (_Deuter._ XXII, 5.) Le concile de Gangres,

tenu sous le règne de Valens, avait frappé d'anathème les femmes qui

s'habillaient en hommes et se coupaient les cheveux[718]. Mais il

importait de considérer que ce qui était abominable à Dieu ce n'était

point le dehors, c'était le dedans; ce n'était point l'habit, c'était

le mauvais dessein qui le faisait prendre. Les Pères de Gangres

n'avaient condamné que les femmes qui s'habillaient en hommes et se

coupaient les cheveux sous prétexte de vie ascétique. L'Église

approuvait depuis lors que les religieuses coupassent leurs cheveux.

Plusieurs saintes, inspirées par un mouvement extraordinaire du

Saint-Esprit, avaient caché leur sexe sous des vêtements virils. On

gardait à Saint-Jean-des-Bois, près Compiègne, la châsse de sainte

Euphrosine d'Alexandrie, qui avait vécu trente-huit ans sous l'habit

d'homme dans le couvent de l'abbé Théodose[719]. Pour ces raisons et

sur ces exemples, les docteurs pensèrent: Puisque Jeanne prit cet

habit non point pour offenser la pudeur d'autrui, mais pour garder la

sienne, ne tournons pas à mal ce qui a été fait pour le bien, et ne

condamnons point un acte que la pureté des intentions justifie.

[Note 717: _Procès_, t. I, pp. 71, 72, 73, 171.]

[Note 718: Labbe, _Sacro-Sancta Consilia_ (1671), II, 413-34.]

[Note 719: Surius, _Vitæ S.S._ (1618), t. I, pp. 21-24.--Gabriel

Brosse, _Histoire abrégée de la vie et de la translation de sainte

Euphrosine, vierge d'Alexandrie, patronne de l'abbaye de

Beaulieu-lès-Compiègne_, Paris, 1649, in-8º.]

Certains examinateurs lui demandèrent pourquoi elle nommait Charles,

dauphin, au lieu de lui donner son titre de roi. Ce titre, il le

portait légitimement depuis le 30 octobre 1422, ayant ce jour, le

neuvième depuis la mort du roi son père, à Mehun-sur-Yèvre, dans la

chapelle royale, quitté sa robe noire pour une robe vermeille, pendant

que les hérauts, levant la bannière de France, criaient: «Vive le

roi!»

Elle répondit:

--Je ne l'appellerai pas roi, tant qu'il n'aura pas été sacré et

couronné à Reims. C'est dans cette cité que j'entends le mener[720].

[Note 720: _Procès_, t. III, p. 20.]

Pour elle, il n'y avait point de roi de France sans ce sacre, dont

elle avait ouï les miracles de la bouche de son curé qui, chaque

année, récitait le panégyrique du bienheureux saint Remi, patron de la

paroisse. Cette réponse était de sorte à contenter les examinateurs,

car il importait, pour le spirituel et pour le temporel, que le roi

fût sacré à Reims[721]. Et messire Regnault de Chartres devait le

souhaiter ardemment.

[Note 721: Il est à remarquer que la consultation des docteurs,

telle que Thomassin l'a insérée dans le _Registre delphinal_, désigne

Charles de Valois tour à tour et indifféremment par le titre de roi et

par celui de dauphin (_Procès_, t. IV, p. 303).]

Quand les clercs la contredisaient, elle opposait ses propres lumières

à la doctrine de l'Église et elle leur disait:

--Il y a aux livres de Notre-Seigneur plus qu'aux vôtres[722].

[Note 722: _Procès_, t. III, p. 86.]

Réponse hardie et brûlante, qu'il eût été dangereux de faire à des

théologiens moins favorables que ceux-là; car peut-être y eussent-ils

vu une offense aux droits de l'Église qui, gardienne des livres

saints, en demeure l'interprète jalouse et ne souffre pas qu'on oppose

l'autorité des Écritures aux décisions des Conciles[723]. Quels

étaient les livres qu'elle jugeait, sans les avoir lus, contraires à

ceux de Notre-Seigneur, dans lesquels elle paraissait lire à pleines

pages par les yeux de l'esprit? Les sacrés canons, semblait-il, et les

saintes décrétales. Cette parole d'une enfant contenait de quoi ruiner

l'Église tout entière. Les docteurs de Poitiers, s'ils avaient été

moins Armagnacs, auraient dès lors flairé Jeanne avec méfiance et

trouvé qu'elle sentait la persinée. Mais ils servaient fidèlement les

maisons d'Orléans et de France; leurs robes étaient percées, leurs

marmites vides[724], ils n'espéraient plus qu'en Dieu, et craignaient,

en rejetant cette jeune fille, de rebuter le Saint-Esprit. D'ailleurs,

rien ne les empêchait de croire que Jeanne eût ainsi parlé par

ignorance et simplicité, sans malice aucune. C'est pourquoi sans doute

ils ne se scandalisèrent point.

[Note 723: Le Père Didon, _Vie de Jésus_, t. 1er, préface.]

[Note 724: Juvénal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p. 359.]

À son tour, frère Seguin de Seguin interrogea la jeune fille. Il était

Limousin, et son origine paraissait à son langage. Il parlait avec une

lenteur pesante et employait des termes ignorés en Lorraine et en

Champagne. Peut-être avait-il cet air épais et lourd qui rendait les

gens de son pays un peu ridicules aux Français de la Loire, de la

Seine et de la Meuse. À cette question:

--Quelle langue parlent vos Voix?

Jeanne répondit:

--Une meilleure que la vôtre[725].

[Note 725: _Procès_, t. III, p. 204.]

Les saintes ont leurs moments d'impatience. Si le frère Seguin ne le

savait pas encore, il l'apprit en ce jour. Aussi pourquoi doutait-il

que madame sainte Catherine et madame sainte Marguerite, qui étaient

du parti des Français, parlassent français? Un tel doute était

insupportable à Jeanne, et elle fit entendre à l'interrogateur que,

lorsqu'on est Limousin, on ne s'enquiert point du parler des dames du

ciel. Cependant il poursuivit son interrogatoire.

--Croyez-vous en Dieu?

--Oui, et mieux que vous, fit la Pucelle, qui, ne connaissant point le

bon frère, semblait peut-être un peu prompte à s'estimer mieux

croyante que lui. Mais elle était outrée qu'on pût douter de sa

créance au Dieu qui l'avait envoyée. Sa réponse, à la bien entendre,

attestait l'ardeur de sa foi. Frère Seguin l'entendit-il ainsi? Des

contemporains disent qu'il se montra fort aigre personne. On a des

raisons de croire, au contraire, qu'il était bon homme[726].

[Note 726: C'était donc la destinée des Limousins d'être raillés

par les Français de Champagne et de France! Après Frère Seguin, ce

sera l'étudiant limousin à qui Pantagruel dit: «Tu es Limousin pour

tous potaige, et tu veux icy contrefaire le Parisian.» Et ce sera M.

de Pourceaugnac. La Fontaine écrit de Limoges, à sa femme, en 1663,

que les Limousins ne sont ni malheureux ni disgraciés du Ciel, «comme

on se le figure dans nos provinces». Mais il ajoute que leurs

habitudes ne lui plaisent pas. Il semble que le Frère Seguin ait été

d'abord piqué des moqueries et des vivacités de la jeune fille. Mais

il ne lui garda pas rancune. «Le bon naturel du Limousin, dit Abel

Hugo, ne sait pas nourrir longtemps un sentiment haineux.» _La France

pittoresque: Haute-Vienne._--Cf. A. Précicou, _Rabelais et les

Limousins_, Limoges, 1906, in-8º.]

--Mais enfin, dit-il, Dieu ne veut pas qu'on vous croie, s'il ne

paraît quelque signe montrant qu'il vous faut croire. Nous ne saurions

conseiller au roi de vous confier, sur votre seule parole, des gens

d'armes et de les mettre ainsi en péril.

--En nom Dieu, répondit-elle, je ne suis pas venue à Poitiers pour

faire signes. Mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai signes

pour quoi je suis envoyée. Qu'on me donne des hommes en si grand

nombre qu'on le jugera bon, et j'irai à Orléans.

Et elle dit encore ce qu'elle disait sans cesse:

--Les Anglais seront tous chassés et détruits. Le siège d'Orléans sera

levé et la ville affranchie de ses ennemis, après que j'en aurai fait

sommation de par le Roi du ciel. Le roi sera sacré à Reims, la ville

de Paris remise en l'obéissance du roi, et le duc d'Orléans reviendra

d'Angleterre[727].

[Note 727: _Procès_, t. III, p. 205.]

Longtemps, à l'exemple de frère Seguin de Seguin, plusieurs docteurs

et maîtres la pressèrent de montrer un signe de sa mission. Ils

estimaient en effet que, si Dieu l'avait choisie pour délivrer le

peuple de France, il ne manquerait pas de rendre ce choix manifeste

par un signe de sa main, ainsi qu'il avait fait pour Gédéon, fils de

Josias. Quand Israël était humilié sous Madian, et lorsque, pour

échapper à ses ennemis, le peuple de Dieu se cachait dans les cavernes

des montagnes, l'Ange apparut à Gédéon sous un chêne et, parlant au

nom du Seigneur lui dit: «Je serai avec toi et tu détruiras les

madianites.» À quoi Gédéon répondit: «Si j'ai trouvé grâce devant toi,

fais-moi connaître par un signe que c'est toi qui me parles.» Il fit

cuire un chevreau, pétrit des pains sans levain, mit la chair dans une

corbeille et le jus dans un vase, et déposa sous le chêne le vase et

la corbeille. Alors l'Ange du Seigneur lui dit: «Prends la chair et

les pains sans levain, pose-les sur cette pierre et verse dessus le

jus de la chair.» Ce que Gédéon ayant fait, l'Ange toucha de son bâton

la chair et les pains sans levain, et aussitôt il sortit un feu de la

pierre qui consuma la chair et les pains. Et Gédéon connaissant qu'il

avait vu l'Ange du Seigneur, s'écria: «Hélas! mon Dieu! car j'ai vu

l'Ange du Seigneur face à face!» Et avec trois cents hommes, il

détruisit le peuple madianite. Les docteurs avaient cet exemple

présent à l'esprit[728].

[Note 728: _Procès_, t. III, p. 20.]

Mais pour la Pucelle, le signe de victoire, c'était la victoire même.

Elle ne cessa de dire:

--Le signe que je vous montrerai, ce sera Orléans secouru et le siège

levé[729].

[Note 729: _Ibid._, t. III, p. 20 et 205.--_Chronique de la

Pucelle_, p. 278.--_Journal du siège_, p. 49.]

La constance avec laquelle elle persévérait dans ce propos frappa la

plupart des interrogateurs qui estimèrent qu'elle devait être pour

eux, non pas une occasion de tiédeur et de doute, mais un exemple de

ferveur et un sujet d'édification, et que, puisqu'elle promettait de

montrer signe, il leur convenait de demander humblement à Dieu qu'il

le lui envoyât, d'espérer comme elle, et, unis au roi et à tout le

peuple de France, de demander les enseignes de victoire au Dieu qui

délivra Israël. Ainsi tombaient les raisons du bon frère Seguin et de

ceux qui, séduits par les conseils de la sagesse humaine, voulaient

des preuves pour croire.

Après un examen qui dura six semaines, les docteurs se déclarèrent

édifiés[730].

[Note 730: _Procès_, t. III, pp. 19-20.]

Il y avait un point dont il convenait de s'assurer: il fallait savoir

si, comme elle le disait, Jeanne était vierge. À la vérité, des

matrones l'avaient déjà examinée lors de sa venue à Chinon, quand on

ne savait pas seulement si elle était fille ou garçon, et quand on

pouvait craindre même qu'elle ne fût une illusion en semblance de

femme, produite par l'art des démons, ce que les savants ne pensaient

pas impossible[731]. Il n'était pas mort depuis longtemps, ce chanoine

qui croyait que parfois des chevaliers se transforment en ours et que

des esprits parcourent cent lieues en une nuit, puis, tout à coup, se

changent en truies et en fétus de paille[732]. On avait donc fait tout

de suite le nécessaire. Mais il convenait de procéder à une visite

exacte, prudente et sage, tant la chose était de conséquence.

[Note 731: _Ibid._, t. I, p. 95; t. III, p. 209.]

[Note 732: Mary Darmesteter, _Froissart_, Paris, 1894, in-12, p.

96.]

CHAPITRE VIII

LA PUCELLE À POITIERS (_Suite_).

Une croyance commune aux doctes et aux ignorants attachait des vertus

singulières à l'état de virginité. Ces idées remontaient jusqu'à une

antiquité vaste et profonde: l'origine s'en perdait dans un passé qui

n'était point chrétien; c'était un legs immémorial, dont une part

venait des Gaulois et des Germains, une autre part des Romains et des

Grecs. Sur cette terre des Gaules, les blanches prêtresses des forêts

avaient laissé quelque souvenir de leur beauté sacrée; et l'on voyait

parfois encore flotter dans l'île de Sein, le long des bords brumeux

de l'Océan, l'ombre pâle des neuf soeurs qui, aux jours passés,

endormaient à leur volonté ou éveillaient la tempête.

Selon ces croyances, écloses dans la jeunesse des peuples, le don de

prophétie est réservé aux vierges. C'est le partage d'une Cassandre

et d'une Velléda. Les Sibylles passaient pour avoir prophétisé la

venue de Jésus-Christ; on les tenait, dans l'Église, pour les

gardiennes de la révélation première au milieu des Gentils, et on les

vénérait comme les soeurs augustes des prophètes d'Israël. La prose

des Morts atteste l'une d'elles en même temps que le roi David.

Quelles fraudes pieuses établirent leur gloire prophétique, c'est ce

que nous devons ignorer ici autant que l'ignorait un Jean Gerson ou un

Gérard Machet. Il nous faut voir, au contraire, avec les docteurs du

XVe siècle, ces vierges annonçant la vérité aux nations qui les

vénéraient sans les comprendre. Telle était l'antique tradition de

l'Église chrétienne. Les Pères les plus anciens, Justin, Origène,

Clément d'Alexandrie faisaient grand usage des oracles sibyllins, et

les païens ne savaient trop que répondre quand Lactance leur opposait

le témoignage de ces prophétesses des nations. Saint Jérôme, sur la

foi de Varron, croyait fermement à leur existence. Saint Augustin met

dans la _Cité de Dieu_ la Sibylle Érythrée qui, dit-il, annonça sans

mélange d'erreurs la vie du Sauveur. Dès le XIIIe siècle, ces vierges

antiques avaient pris place dans les cathédrales au côté des

patriarches et des prophètes. Mais c'est au XVe que leurs images se

montrent en foule, sculptées au portail des églises, taillées dans les

stalles du choeur, peintes sur les murs des chapelles ou sur les

verrières lumineuses. Chacune a son attribut distinctif. La Persique

tient cette lanterne et la Libyque cette torche, qui percèrent les

ténèbres de la gentilité. L'Agrippe, l'Européenne et l'Érythrée sont

armées du glaive; la Phrygienne porte la croix pascale;

l'Hellespontine présente un rosier fleuri; les autres montrent les

signes visibles du mystère qu'elles ont annoncé: la Cumane, une

crèche; la Delphique, la Samienne, la Tiburtine, la Cimmérienne, une

couronne d'épines, un sceptre de roseau, des verges, une croix[733].

[Note 733: Jean-Philippe de Lignan, Rome, 1481 (non paginé),

feuillets 10 et suiv.--Sur l'assimilation de Jeanne d'Arc à la Sibylle

antique, voir le clerc de Spire.--_Sibylla Francica_, dans _Procès_,

t. III, p. 422.--Christine de Pisan, dans _Procès_, t. V, p,

12.--Lanéry d'Arc, _Mémoires et consultations en faveur de Jeanne

d'Arc_, pp. 8-10.--Barbier de Montault, _Iconographie des Sibylles_,

dans _Revue de l'Art Chrétien_, XIII-XIV (1869-1870).--Barraud,

_Notice sur les attributs avec lesquels on représente les Sibylles aux

XVe et XVIe siècles_ dans _Bulletin archéologique de la commission

hist. des Arts Mon._, t. IV (1848).--Cf. Morosini, t. IV, annexe XIV,

p. 319.]

L'économie même de la religion chrétienne, l'ordre de ses mystères où

l'on voit l'humanité perdue par une femme et sauvée par une vierge, et

toute chair enveloppée, dans la malédiction d'Ève, conduisait au

triomphe de la virginité et à l'exaltation d'un état qui, pour parler

comme un Père de l'Église, est dans la chair sans être charnel.

«C'est la virginité, dit saint Grégoire de Nysse, qui fait que Dieu ne

refuse pas de vivre avec les hommes. C'est elle qui donne aux hommes

des ailes pour prendre leur vol vers le ciel.» La virginité élève

l'apôtre Jean au-dessus même du prince des apôtres. Lors des

funérailles de Marie, Pierre remit à Jean la branche de palmier et

dit: «Il convient à celui qui est vierge de porter la palme de la

Vierge[734].»

[Note 734: Voragine, _La légende dorée_ (Assomption de la

Vierge).]

La vierge Marie, la Vierge par excellence, était, dans l'occident

chrétien, depuis le XIIe siècle, l'objet d'un culte ardent et

tendre[735]. Les grandes cathédrales du nord de la France, placées

sous le vocable de Notre-Dame, célébraient leur fête patronale le jour

de l'Assomption. Contre le pilier symbolique du grand portail

s'élevait l'image de la Vierge avec son divin Enfant et le lis

virginal. Parfois Ève figurait au-dessous, afin qu'on vît en même

temps la faute et la rédemption, la seconde Ève rachetant la première,

la vierge exaltée et la femme humiliée. Au tympan des portails se

déroulent des scènes merveilleuses. La Vierge est agenouillée: près

d'elle un lis fleurit dans un vase. L'ange, un lis à la main, lui dit

_AVE_, retournant ainsi le nom d'_EVA_, _mutans Evae nomen_. Ou bien

encore, les pieds posés sur le croissant de la lune, elle s'élève au

plus haut des cieux: _Exaltata est super choros angelorum._ Plus loin,

elle reçoit de Jésus-Christ la couronne précieuse: _Posuit in capite

ejus coronam de lapide pretioso._ Les vitraux représentaient en joyaux

de lumière les figures de la virginité de Marie: la pierre vue par

Daniel, détachée de la montagne sans la main d'aucun homme, la toison

de Gédéon, le buisson ardent de Moïse et la verge fleurie d'Aaron.

[Note 735: Le curé de Saint-Sulpice, _Notre-Dame de France ou

hist. du culte de la Sainte Vierge en France_, Paris, 1862, 7 vol.

in-8º.--Abbé Mignard, _La Sainte Vierge_, Paris, 1877, in-8º, pp. 382

et suiv.]

Célébrée en des hymnes, des séquences et des litanies, avec une

inépuisable abondance d'images, elle était la Rose mystique, la Tour

d'ivoire, l'Arche d'alliance, la Porte du ciel, l'Étoile du matin.

Elle était le Puits des eaux vives, la Fontaine du jardin, le Verger

clos, la Gemme lumineuse, la Fleur des vertus, la Palme de douceur, le

Myrte de tempérance, le Nard odorant.

L'idée qu'en la virginité résidaient la grâce et la puissance prenait,

dans la légende dorée, les formes les plus riches et les plus

charmantes. Les hagiographies comblent des plus douces louanges les

épouses de Jésus-Christ, celles-là surtout qui mirent sur la robe

blanche de la virginité les roses rouges du martyre. C'était pendant

la passion des vierges que s'accomplissaient les miracles de la grâce

la plus abondante. Les anges apportent à Dorothée les roses célestes

qu'elle répand sur ses bourreaux. Les vierges martyres commandent aux

animaux. Les lions de l'amphithéâtre lèchent les pieds de sainte

Thècle; les bêtes fauves du cirque se réunissent et nouent leurs

queues ensemble pour préparer un trône à sainte Euphémie; des aspics,

dans une fosse profonde, forment autour du col de sainte Christine

d'agréables colliers. Le divin Époux pour lequel elles souffrent ne

permet pas du moins qu'elles souffrent dans leur pudeur. Quand le

bourreau arrache les vêtements d'Agnès, les cheveux de la sainte

s'épaississent et lui font une robe miraculeuse; avant qu'on promène

sainte Barbe nue par les rues, un ange lui apporte une tunique

blanche. Ces Agnès et ces Dorothée, ces Catherine et ces Marguerite,

cette légion d'innocentes victorieuses disposaient les âmes à croire

au miracle d'une vierge plus forte que les archers. Sainte Geneviève

n'avait-elle pas détourné de Paris Attila et ses guerriers barbares?

Cette croyance en une vertu attachée à l'état de virginité se trouve

vivement exprimée dans la fable, si répandue alors, de la Licorne et

de la Pucelle.

Vie de Jeanne d'Arc. Vol. 1 de 2 · 第 19 / 39 段