chaire écartée de Saint-Marcellin, Jacques Gélu restait attaché au roi
qu'il avait servi et soucieux des intérêts des maisons d'Orléans et
de France. Il répondit aux deux hommes d'église, Jean Girard et Pierre
l'Hermite, qu'il ne doutait pas que Dieu ne se manifestât en faveur de
l'orphelin et de l'affligé et ne punît l'injurieuse entreprise de
l'Anglais, que néanmoins on ne devait pas aisément ni à la légère
croire aux discours d'une paysanne nourrie dans la solitude, que le
sexe féminin était fragile et prompt à s'abuser, qu'il fallait ne pas
se rendre ridicule aux yeux des étrangers. «Les Français, ajouta-t-il,
sont déjà trop connus pour leur facilité naturelle à se laisser
duper.» Il avisa enfin Pierre l'Hermite qu'il serait opportun que le
roi jeûnât et fît pénitence pour être éclairé du Ciel et préservé
d'erreur[661].
[Note 661: _Procès_, t. III, p. 393-407, t. V, pp. 473.--Marcellin
Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou Cottiennes_, t. II, pp. 313,
314.]
L'ancien conseiller delphinal n'était pas tranquille. Il écrivit
directement au roi Charles et à la reine Marie pour les avertir du
danger. Cette fille ne lui disait rien de bon; il se méfiait d'elle et
pour trois raisons: premièrement, elle venait d'un pays que tenaient
les ennemis du roi, Bourguignons et Lorrains; deuxièmement, c'était
une bergère aisée à séduire; troisièmement, elle était fille. Il
bailla comme exemple Alexandre de Macédoine, qu'une reine voulut
empoisonner; elle avait été nourrie de venins par les ennemis du roi
et puis envoyée à lui dans l'espoir qu'il se laisserait prendre aux
amours de cette garce, vraie boîte à poisons[662]. Mais Aristote
écarta l'abuseresse et ainsi délivra de mort son prince. Aussi sage
qu'Aristote, l'archevêque d'Embrun recommanda au roi de ne pas
converser seul à seule avec la fille. Il prescrivit qu'on ne la
laissât pas approcher de trop près, qu'on l'examinât; que cependant
elle ne fût pas rebutée.
[Note 662: L'imprimé donne «grace» qui n'est pas possible. J'ai
conjecturé garce, qui est extrêmement probable.]
À ses lettres Gélu reçut une réponse prudente qui le rassura. Dans une
nouvelle missive, il témoigna au roi qu'il était bien aise qu'on tînt
la fille dans la suspicion et qu'on la laissât dans l'incertitude de
lui croire ou de ne lui pas croire. Puis sentant renaître ses
premières incertitudes: «Il n'est pas à propos, disait-il encore,
qu'elle ait beaucoup d'accès au roi, jusqu'à ce qu'on soit bien
acertainé de sa vie et de ses moeurs[663].»
[Note 663: M. Fornier, _Histoire des Alpes-Maritimes ou
Cottiennes_, _ibid._]
Assurément le roi Charles tenait Jeanne dans l'incertitude de ce qu'on
croyait d'elle. Mais il ne la soupçonnait d'aucune malice et il la
recevait volontiers. Elle l'entretenait avec une angélique
familiarité. Elle l'appelait gentil dauphin et, par cette gentillesse
dont elle lui donnait, il faut entendre noblesse et splendeur
royale[664]. Elle l'appelait aussi l'oriflamme, parce qu'il était pour
elle l'oriflamme, ou, comme elle eût dit aujourd'hui, le
drapeau[665]. L'oriflamme était la bannière royale. De tous ces gens
qui étaient alors à Chinon, personne ne l'avait jamais vue, mais on en
contait des merveilles. L'oriflamme était en forme de gonfalon à deux
queues, faite d'une étoffe fine, précieuse et légère, qu'on nommait
sandal, et toute bordée de houppes de soie verte. Elle était descendue
du ciel; c'était la bannière de Clovis et de saint Charlemagne. Quand
le roi allait en guerre, on la portait devant lui. Elle avait telle
vertu, que les ennemis, à son approche, perdaient leur force et
fuyaient épouvantés. On se rappelait qu'en l'an 1304, alors que le roi
Philippe le Bel eut victoire des Flamands, le chevalier qui la portait
fut tué. On le trouva le lendemain qui, mort, la pressait encore entre
ses bras[666]. Elle avait flotté devant le roi Charles VI, avant ses
malheurs, et depuis lors jamais plus elle n'avait été déployée.
[Note 664: Greffier de l'Hôtel de Ville d'Albi, dans _Procès_, t.
IV, p. 300.]
[Note 665: Thomassin, dans _Procès_, t. IV, p. 304.]
[Note 666: Du Cange, _Glossaire_, au mot: _auriflamma_.--Le Roux
de Lincy et Tisserand, _Paris et ses historiens_, pp. 150, 251, 257,
259. [_Histoire générale de Paris_.]]
Un jour que la Pucelle et le roi conversaient ensemble, le duc
d'Alençon entra dans la salle. Encore enfant, il avait été pris à
Verneuil par les Anglais, qui l'avaient gardé cinq ans dans la tour du
Crotoy[667]. Délivré depuis peu de temps, il chassait aux cailles près
de Saint-Florent-lès-Saumur, quand un courrier vint lui apprendre
qu'une jeune fille était envoyée au Roi, de par Dieu, pour mettre les
Anglais hors de France[668]. Cette nouvelle l'intéressait autant que
personne, car il avait épousé la fille du duc d'Orléans. Aussitôt il
s'était rendu à Chinon pour voir ce qu'il en était. Le duc d'Alençon
se montrait à son avantage dans les années légères de sa jeunesse;
mais il ne fut jamais réputé bien sage. C'était un esprit faible et
violent, vain, envieux, d'une extrême crédulité. Il était persuadé que
l'herbe martagon met en la grâce des dames; et, plus tard, il se crut
ensorcelé. Il avait une vilaine voix rauque[669]; il le savait et il
en souffrait. Dès qu'elle le vit approcher, Jeanne demanda qui était
ce seigneur. Le roi ayant répondu que c'était son cousin d'Alençon,
elle salua le duc et lui dit:
[Note 667: Perceval de Cagny, p. 136.--_Chronique de la Pucelle_,
pp. 224, 249.]
[Note 668: _Procès_, t. III, p. 91.]
[Note 669: Vallet de Viriville, _Histoire de Charles VII_, t. III,
pp. 408, 409.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_, t. VI, pp. 43,
44.]
--Vous, soyez le très bien venu. Plus on sera ensemble du sang du roi
de France, mieux cela sera[670].
[Note 670: _Procès_, t. III, p. 91.]
En quoi elle se trompait du tout au tout. À cette parole de la Pucelle
le dauphin dut sourire amèrement. Le sang de France, il savait ce
qu'en valait la pinte!
Le lendemain Jeanne vint à la messe du roi. Quand elle approcha de son
dauphin, elle lui fit la révérence. Le roi la conduisit dans une
chambre, dont il fit retirer tout le monde, hors le sire de la
Trémouille et le duc d'Alençon.
Alors Jeanne lui adressa plusieurs requêtes. Elle lui demanda
particulièrement de faire don de son royaume au Roi des cieux.
--Après quoi, ajouta-t-elle, le Roi des cieux fera pour vous ce qu'il
a fait pour vos prédécesseurs et vous remettra en l'État de vos
pères[671].
[Note 671: _Procès_, t. III, pp. 91 et 92.--Eberhard Windecke, pp.
152 et suiv.]
En tenant ces propos spirituels, en exprimant ces préceptes de réforme
et de vie nouvelle, elle répétait ce que des clercs lui avaient
appris. Mais elle n'était pas profondément pénétrée de cette doctrine
qui, trop subtile pour elle, devait bientôt s'effacer de son esprit et
faire place à une ardeur moins monastique et plus chevaleresque.
Ce même jour, elle accompagna le roi à la promenade et, dans la
prairie, courut une lance avec tant de bonne grâce, que le duc
d'Alençon, émerveillé, lui fit don d'un cheval[672].
[Note 672: _Procès_, t. III, p. 92.]
Peu de jours après, ce jeune seigneur la mena à l'abbaye de
Saint-Florent-lès-Saumur[673], dont l'église était si admirée qu'un
l'appelait la Belle-d'Anjou. C'est dans cette abbaye qu'habitaient
alors sa mère et sa femme. Elles furent, dit-on, joyeuses de voir
Jeanne. Mais elles n'avaient pas grande confiance dans l'issue de la
guerre. La jeune dame d'Alençon lui dit:
[Note 673: Perceval de Cagny, p. 148.]
--Jeannette, je crains beaucoup pour mon mari. Il sort à peine de
prison et il a fallu dépenser tant d'argent pour sa rançon, que je le
prierais bien volontiers de rester au logis.
À quoi Jeanne répondit:
--Madame, soyez sans crainte. Je vous le rendrai sain et en tel ou
meilleur état qu'il n'est[674].
[Note 674: _Procès_, t. III, p. 96.]
Elle appelait le duc d'Alençon son beau duc[675] et elle l'aimait pour
l'amour du duc d'Orléans dont il avait épousé la fille. Elle l'aimait
parce qu'il croyait en elle quand tous doutaient ou niaient; elle
l'aimait parce que les Anglais lui avaient fait tort; elle l'aimait
parce qu'elle lui voyait bonne envie de combattre. On contait que,
pris à Verneuil par les Anglais, quand ils lui avaient offert de lui
rendre sa liberté et ses biens s'il voulait se tourner de leur parti,
il avait rejeté leurs offres[676]. Il était jeune comme elle; elle le
jugeait comme elle sincère et généreux. Et peut-être l'était-il alors;
sans doute il ne cherchait pas déjà des poudres pour sécher le
roi[677].
[Note 675: Perceval de Cagny, p. 151 et _passim_.]
[Note 676: Monstrelet, t. IV, p. 240.]
[Note 677: P. Dupuy, _Procès de Jean II duc d'Alençon_ 1458-1474,
1658, in-4º.--Michelet, _Histoire de France_, t. V, p. 382.--Docteur
Chereau, _Médecins du quinzième siècle_, dans l'_Union Médicale_, t.
XIV, août 1862.--Joseph Guibert, _Jean II duc d'Alençon_, dans les
_Positions de l'École des Chartes_, année 1893.]
On décida que Jeanne serait conduite à Poitiers afin d'y être examinée
par les docteurs[678]. Dans cette ville se tenait le Parlement et
étaient réunis beaucoup de notables clercs en théologie, tant
séculiers que réguliers[679]. De solennels docteurs et maîtres y
furent convoqués par surcroît. Jeanne partit sous escorte. Elle crut
d'abord qu'on la menait à Orléans. Elle rappelait l'ignorance et la
foi de ces pauvres gens qui, ayant pris la croix, allaient et, à
chaque ville qu'ils voyaient devant eux, pensaient que ce fût
Jérusalem. À mi-chemin, elle demanda à ses guides où ils la
conduisaient. Quand elle apprit que c'était à Poitiers:
--En nom Dieu! dit-elle, je sais que j'y aurai bien affaire. Mais
Messire m'aidera. Or, allons, de par Dieu[680]!
[Note 678: _Procès_, t. III, p. 116 et 209.]
[Note 679: Bélisaire Ledain, _Jeanne d'Arc à Poitiers_,
Saint-Maixent, 1891, in-8º de 15 p.--Neuville, _Le Parlement royal à
Poitiers_, dans _Revue Historique_, t. VI, p. 284.]
[Note 680: _Chronique de la Pucelle_, p. 275.--_Journal du siège_,
p. 48.--Monstrelet, t. IV, p. 316.]
CHAPITRE VII
LA PUCELLE À POITIERS.
Depuis quatorze ans, la ville de Poitiers était la capitale de la
France française. Le dauphin Charles y avait transféré le Parlement
ou, du moins, y avait réuni quelques membres échappés du Parlement de
Paris. Le Parlement de Poitiers n'était composé que de deux Chambres.
Il aurait jugé comme le roi Salomon, si les plaideurs étaient venus
lui soumettre leurs causes, mais ils ne venaient pas, de peur d'être
pris en chemin par les routiers et les capitaines à la solde du roi,
et parce que, dans le trouble du royaume, les différends ne se
réglaient guère par justice. Les conseillers, qui pour la plupart
avaient leurs terres près de Paris, ne savaient comment se vêtir et se
nourrir. Rarement ils recevaient leurs gages et le casuel faisait
défaut. Ils avaient beau inscrire sur leurs registres la formule:
_Non deliberetur donec solvantur species_, les parties n'apportaient
point d'espèces[681]. L'avocat général, messire Jean Jouvenel des
Ursins, qui possédait belles terres et maisons en Île-de-France, Brie
et Champagne, était tout piteux de voir la dame de bien et d'honneur
sa femme, ses onze enfants et ses trois gendres, aller par les rues de
la ville nu-pieds et dans de pauvres habits[682]. Quant aux docteurs
et maîtres, qui avaient suivi la fortune du roi, c'est en vain qu'ils
étaient des puits de science et des fontaines de clergie, puisque,
faute d'une université où ils pussent enseigner, ils ne tiraient nul
profit de leur éloquence et de leur savoir. La ville de Poitiers,
devenue la première ville du royaume, avait un Parlement et n'avait
pas d'Université, semblable à une dame de haute noblesse, mais borgne,
le Parlement et l'Université étant les deux yeux d'une grande ville.
Aussi nourrissaient-ils en leurs tristes loisirs un désir ardent de
rétablir les affaires du roi avec les leurs, s'il plaisait au
Seigneur. En attendant, exténués de froid et de faim, ils gémissaient
et se lamentaient. Comme Israël dans le désert, ils soupiraient après
le jour où Dieu, entendant leurs plaintes, dirait: «Ce soir vous
mangerez de la chair et demain matin vous vous rassasierez de pain;
et vous connaîtrez que je suis le Seigneur votre Dieu.» _Vespere
comedetis carnes et mane saturabimini panibus: scietisque quod ego sum
Dominus deus vester._ (_Exod._ XVI, 12.) C'est parmi ces fidèles et
pauvres serviteurs d'un roi pauvre, que furent choisis pour la plupart
les docteurs et clercs chargés d'examiner la Pucelle. Voici quels ils
étaient: le seigneur évêque de Poitiers[683]; le seigneur évêque de
Maguelonne[684]; maître Jean Lombard, docteur en théologie, autrefois
professeur de théologie à l'Université de Paris[685]; maître Guillaume
Le Marié, bachelier en théologie, chanoine de Poitiers[686]; maître
Gérard Machet, confesseur du roi[687]; maître Jourdain Morin[688];
maître Jean Érault, professeur de théologie[689]; maître Mathieu
Mesnage, bachelier en théologie[690]; maître Jacques Meledon[691];
maître Jean Maçon, docteur en droit civil et en droit canon, de grande
renommée[692]; frère Pierre de Versailles, religieux de Saint-Denys en
France, de l'ordre de Saint-Benoît, professeur de théologie, prieur
du prieuré de Saint-Pierre de Chaumont, abbé de Talmont au diocèse de
Laon, ambassadeur du très chrétien roi de France[693]; frère Pierre
Turelure, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de Toulouse[694];
maître Simon Bonnet[695]; frère Guillaume Aimery, de l'ordre de
Saint-Dominique, docteur en théologie, professeur de théologie[696];
frère Seguin de Seguin, de l'ordre de Saint-Dominique, docteur en
théologie, professeur de théologie[697]; frère Pierre Seguin,
carme[698]; plusieurs conseillers du roi, licenciés en droit civil
ainsi qu'en droit canon.
[Note 681: Neuville, _Le Parlement royal à Poitiers_, dans _Revue
Historique_, t. VI, p. 18.--De Beaucourt, _Histoire de Charles VII_,
t. II, pp. 571 et suiv.]
[Note 682: Louis Batiffol, _Jean Jouvenel, prévôt des marchands de
la ville de Paris_, Paris, 1894, in-8º.--Juvénal des Ursins, _Histoire
de Charles VI_, pp. 359, 360.]
[Note 683: _Procès_, t. III, p. 92.--_Gallia Christiana_, t. II,
col. 1198.]
[Note 684: _Ibid._, t. III, p. 92.--Le P. Ayroles, _La Pucelle
devant l'Église de son temps_, p. 6.]
[Note 685: _Ibid._, t. III, pp. 203, 204.]
[Note 686: Le Maire, _Procès_, t. III, pp. 19 et 203.]
[Note 687: _Procès_, t. III, pp. 74, 75.--Launoy, _Historia
Collegii Navarrici_, lib. II, _passim_.]
[Note 688: _Procès_, t. III, pp. 92, 102.]
[Note 689: _Ibid._, t. III, pp. 74, 75.]
[Note 690: _Ibid._, t. III, pp. 74, 92, 102.]
[Note 691: _Ibid._, t. II, p. 203.]
[Note 692: _Ibid._, t. III, pp. 27, 28.]
[Note 693: _Procès_, t. III, pp. 19, 74, 92, 203.--_Gallia
Christiana_, t. III, col. 1128.]
[Note 694: _Ibid._, t. III, p. 203.--_Gallia Christiana_, t. III,
col. 1129.]
[Note 695: _Ibid._, t. III, p. 92.]
[Note 696: _Ibid._, t. III, pp. 19, 83, 203.]
[Note 697: _Ibid._, t. III, pp. 19, 203.--Le P. Chapotin, _La
guerre de cent ans; Jeanne d'Arc et les Dominicains_, p. 132.]
[Note 698: Le Chanoine Dunand, _La légende anglaise de Jeanne_,
Paris, 1903, in-8º, p. 118.]
C'était beaucoup de docteurs pour interroger une bergère. Cependant on
doit songer qu'en ce temps où la théologie, inflexible et subtile,
dominait toute connaissance humaine et obtenait du bras séculier qu'il
fît suivre d'effets les opinions émises par elle, dès qu'une pauvre
fille ignorante donnait à croire qu'elle voyait Dieu, la Vierge, les
anges et les saints, il fallait qu'elle allât, dans un grand concours de
docteurs, de miracles en miracles, à une mort bien odorante et à la
béatification, ou, d'hérésies en hérésies, aux prisons ecclésiastiques
et au bûcher des sorcières. Et comme les sacrés inquisiteurs étaient
persuadés que le diable entre facilement dans les femmes, la malheureuse
créature avait plus de chance d'être brûlée vive que de mourir en odeur
de sainteté. Par exception singulière, Jeanne, devant les docteurs de
Poitiers, ne courait pas grand risque d'être suspectée dans sa foi.
Frère Pierre Turelure lui-même ne désirait pas trouver en ce moment
devant lui une de ces hérétiques qu'il recherchait curieusement à
Toulouse. Les illustres maîtres, en s'approchant d'elle, rentraient
leurs griffes théologales. Ils étaient d'Église; mais ils étaient
Armagnacs. C'était, pour la plupart, des hommes d'affaires, des
négociateurs, de vieux conseillers du dauphin[699]. Qu'ils eussent,
comme prêtres, une doctrine et des moeurs, qu'ils connussent des règles
pour juger en matière de foi, ce n'est pas douteux. Mais à cette heure
il ne s'agissait pas de guérir le mal hérétique, il s'agissait de
chasser les Anglais. Jeanne était dans la grâce de monseigneur le duc
d'Alençon et de monseigneur le Bâtard; les habitants d'Orléans
l'attendaient comme le salut. Elle promettait de mener le roi à Reims,
et il se trouvait que l'homme le plus puissant et le plus habile de
France, le chancelier du royaume, messire Regnault de Chartres était
archevêque, comte de Reims. Cela pesait d'un grand poids[700].
[Note 699: O. Raguenet de Saint-Albin, _Les juges de Jeanne d'Arc
à Poitiers, membres du Parlement ou gens d'Église?_, Orléans, 1894,
in-8º, 46 p.]
[Note 700: Voir plus haut, pp. 176-179.]
Et qu'il en fût comme elle disait, que Dieu l'eût vraiment envoyée à
l'aide des fleurs de Lis, au jugement de quiconque avait sens et
clergie et tenait le parti français, ce n'était pas impossible, encore
qu'extraordinaire. Personne ne niait que Dieu pût intervenir
directement dans la conduite des royaumes, ayant dit lui-même: _Per me
reges regnant._ En l'Église une et sainte, les docteurs de Poitiers
pensaient judicieusement que le Seigneur protégeait les gens du
dauphin, tandis que l'Université de Paris tout aussi judicieusement le
croyait avec les Bourguignons et les Anglais. Il n'était pas
nécessaire que son messager fût un ange. Ce pouvait être une créature
humaine ou une bête, comme le corbeau qui nourrit Élie. Et qu'une
fille eût charge de guerre, c'est ce qui s'accordait avec ce qu'on
trouvait dans les livres touchant Camille, les Amazones et la reine
Penthésilée, et avec ce qui est dit dans la Bible des femmes fortes
suscitées par le Seigneur pour le salut d'Israël, Déborah, Jahel,
Judith de Béthulie. Car il est écrit: «Ce ne sont point les jeunes
hommes qui ont renversé celui dont la puissance était sur eux, ni les
fils des géants qui l'ont frappé, ni les colosses qui se sont opposés
à lui. Mais Judith, fille de Mérari, l'a détruit par la beauté de son
visage.»
Jeanne fut conduite à l'hôtel qu'habitait maître Jean Rabateau, non
loin du Palais, au coeur de la ville[701]. Maître Jean Rabateau était
avocat général lai; les causes criminelles lui appartenaient tandis
que les causes civiles allaient à l'avocat général clerc, Jean
Jouvenel. Avocats du roi, hommes du roi, ils le représentaient l'un et
l'autre, lorsqu'il était en cause. Le roi était un mauvais client.
Maître Jean Rabateau plaidait pour lui au criminel moyennant quatre
cents livres par an. Il ne pouvait plaider que pour les fleurs de Lis
et nul ne le soupçonnait de manger trop d'épices. S'il remplissait en
outre les fonctions de conseiller du duc d'Orléans, il y gagnait peu.
Comme la plupart des officiers du Parlement, il se trouvait pour
l'heure fort dénué de biens. Étranger à Poitiers, il n'y possédait
point de maison, et logeait dans un hôtel qui, appartenant à une
famille Rosier, en avait pris le nom d'hôtel de la Rose. Au reste, la
demeure était vaste. On y hébergeait les témoins qu'on voulait garder
honorablement et sûrement. Jeanne y fut amenée, bien que le Parlement
n'eût point à examiner l'affaire de cette jeune fille[702]. Cette fois
encore, elle était remise aux mains d'un homme qui appartenait au duc
d'Orléans autant qu'au roi de France. La femme de maître Jean
Rabateau, comme toutes les femmes des hommes de robe, était de bonne
renommée[703]. À _la Rose_, chaque jour après le dîner, Jeanne restait
longtemps agenouillée. Elle se relevait, la nuit, pour prier, et elle
passait de longues heures dans le petit oratoire de l'hôtel. C'est
dans cette maison que les docteurs vinrent l'interroger. Quand on lui
annonça leur venue, elle fut agitée d'une cruelle inquiétude. Madame
sainte Catherine prit soin de la rassurer[704]; elle aussi avait
disputé avec les docteurs, et les avait confondus. Il est vrai que
ceux-là étaient des païens, mais très savants et d'un esprit bien
subtil: car il est dit dans la vie de la sainte:
[Note 701: _Procès_, t. III, pp. 19, 74, 82, 203.--_Chronique de
la Pucelle_, p. 275.--B. Ledain, _Jeanne d'Arc à Poitiers_,
Saint-Maixent, 1891, in-8º.]
[Note 702: Voyez toutefois le _Mistère du siège_, pp. 397-406.]
[Note 703: On peut d'autant moins soupçonner cette dame de ne
point mériter sa bonne renommée qu'on ne sait rien d'elle et qu'on
ignore même si c'est la première ou la seconde femme de maître Jean
Rabateau: car il en eut deux. La première était fille de Benoît
Pidelet.--Cf. B. Ledain, _La maison de Jeanne d'Arc à Poitiers_,
Saint-Maixent, 1892, in-8º.--Henri Daniel-Lacombe, _L'hôte de Jeanne
d'Arc à Poitiers, maître Jean Rabateau_ (_Revue du Bas-Poitou_, avril
1891, pp. 48, 66).--A. Barbier, _Jeanne d'Arc et l'hôtellerie de la
Rose_, Poitiers, 1892, in-8º.]
[Note 704: _Procès_, t. III, p. 82.]
«L'empereur manda cinquante docteurs versés dans la science des
Égyptiens et dans les arts libéraux. Et, quand elle apprit qu'elle
devait disputer avec les sages, Catherine craignit de ne pouvoir
défendre dignement contre eux la vérité de Jésus-Christ. Mais un ange
lui apparut et lui dit:
«Je suis l'archange saint Michel, envoyé par Dieu pour t'annoncer que
tu sortiras de ce combat victorieuse et digne d'obtenir Notre-Seigneur
Jésus-Christ, espoir et couronne de ceux qui combattent pour lui.» Et
la vierge disputa avec les docteurs[705].»
[Note 705: Voragine, _La légende dorée_ (Vie de sainte
Catherine).]
Les solennels docteurs et maîtres et les notables clercs du Parlement
de Poitiers se rendaient par petits groupes dans la maison de Jean
Rabateau, et chacun d'eux interrogeait Jeanne à son tour. Les premiers
qui vinrent furent Jean Lombard, Guillaume le Maire, Guillaume Aimery,
Pierre Turelure, Jacques Meledon. Frère Jean Lombard demanda:
--Pourquoi êtes-vous venue? Le roi veut savoir ce qui vous a poussée à
l'aller trouver.
Jeanne répondit d'une manière qui parut grande à tous ces clercs:
--Comme je gardais les animaux, une _Voix m'apparut_. La Voix me dit:
«Dieu a grande pitié du peuple de France. Jeanne, il faut que tu
ailles en France». Ayant ouï ces paroles, je me mis à pleurer. Alors
la Voix me dit: «Vas à Vaucouleurs. Tu trouveras là un capitaine qui
te conduira sûrement en France, près du roi. Sois sans crainte». J'ai
fait ce qui m'était dit et suis arrivée au roi sans nul
empêchement[706].
[Note 706: _Procès_, t. III, p. 204.]
Frère Guillaume Aimery prit ensuite la parole:
--D'après vos dires, la Voix vous apprit que Dieu veut tirer le peuple
de France de la calamité où il est. Mais si Dieu veut délivrer le
peuple de France, il n'est pas nécessaire d'avoir des gens d'armes.
--En nom Dieu! répliqua la Pucelle, les gens d'armes batailleront, et
Dieu donnera victoire.
Maître Guillaume se déclara satisfait[707].
[Note 707: _Procès_, t. III, pp. 203-204.]
Le 22 mars, maître Pierre de Versailles et maître Jean Érault se
rendirent ensemble au logis de Jean Rabateau. L'écuyer Gobert
Thibault, que Jeanne avait déjà vu à Chinon, y vint avec eux. C'était
un homme jeune, très simple, et qui pour croire ne demandait point de
signes. À leur venue, Jeanne alla un peu au-devant d'eux, et, frappant
amicalement sur l'épaule du soldat:
--Je voudrais bien, lui dit-elle, avoir plusieurs hommes d'aussi bonne
volonté[708].
[Note 708: _Ibid._, t. III, pp. 73-74.]